Le temps de quitter l'aéroport, de participer aux réunions d'informations et de rejoindre les résidences du Village des athlètes, le crépuscule tombe sur Tokyo. Les grandes tours à peine sorties de terre donnent à Yuri l'impression de marcher en plein rêve, projetant leurs grandes ombres sur le béton, découpées par la lueur étrangement onirique des lampadaires.
L'appartement que Yuri partage avec Mila semble encore porter l'odeur de la peinture fraîche et du plastique neuf. Des fenêtres s'élevant du sol au plafond offrent une vue du complexe sportif construit spécifiquement pour les Jeux. Partout où Yuri regarde, les anneaux olympiques illuminent la nuit, transformant petit à petit son rêve en réalité. Tu es arrivé jusqu'ici, se dit-il. Tu es arrivé jusqu'ici.
— Hé, Yura, regarde ça ! s'exclame soudainement Mila. Ils ont prévu votre venue, à Otabek et toi !
Yuri tourne la tête vers Mila, qui est occupée à fouiller le moindre recoin de la pièce, ouvrant les placards encore recouverts d'un film protecteur. Elle gesticule à présent vers le coin qui sert de chambre.
— Qu'est-ce que tu racontes, espèce de bécasse ?
— Ils ont évité les lits en carton, ils savaient que vous alliez les péter.
— Va te faire foutre ! grogne-t-il.
— Oh, tu t'en sors mieux que moi pour ça !
Yuri attrape le premier objet qui lui passe sous la main, une peluche représentant la mascotte de cette édition, et la lance en direction de Mila. Il se sent vaguement désolé pour le pauvre tigre blanc, mais elle le mérite. Même aux putain de Jeux olympiques, parce que oui, ils y sont vraiment, elle ne lui fout pas la paix à propos d'Otabek.
Profitant de son inattention, elle agrippe l'un des paquets de crayons hors de prix qu'elle avait achetés à la boutique juste parce qu'ils portent le logo Tokyo 2022, puis elle vise le visage de Yuri avec. Son tir est parfait, la boîte heurte la tempe de Yuri avec un paf sourd.
— T'es complètement conne, putain ! Tu veux que j'ai une bosse et que je sois moche à la télé ?
— Drama queen, commente Mila. J'essaye de te remettre les idées en place.
— Qu'est-ce que j'ai fait ? se plaint-il.
— Qu'est-ce que tu n'as pas fait ! Ne pense pas que je n'ai pas remarqué les regards langoureux qu'Otabek te lançait durant le trajet. Abrège ses souffrances !
Yuri se frotte le front. Son ego est plus douloureux que la prétendue blessure, surtout après ce que Mila vient de dire. Il n'a pas besoin d'un rappel qu'il s'est dégonflé à chaque fois qu'il a songé à avoir une conversation sérieuse avec Otabek.
— Je ne veux pas le distraire, on doit se concentrer sur l'entraînement, ment-il.
— L'horloge tourne, Yurachka. L'horloge tour—
Le bruit de la porte qui s'ouvre les force à s'arrêter de se chamailler. Otabek se tient dans l'encadrement, ayant visiblement réussi à s'échapper de ses responsabilités avec son équipe. Yuri remercie toutes les entités possibles et imaginables qu'il ne soit pas arrivé quelques secondes plus tôt.
— L'horloge tourne ? demande Otabek.
— L'heure où je vais te botter le cul approche, élude Yuri.
— Je pensais que c'était mon job de m'occuper de ton cul, dit-il de son ton pince-sans-rire.
Le ricanement de Mila, en plus de toute la conversation qu'il vient d'avoir avec elle, fait chauffer les joues Yuri et apparaître une moue boudeuse ses lèvres. Otabek s'approche pour déposer un baiser sur sa tempe en guise d'excuse et l'intimité du geste achève de faire rougir Yuri.
— Casse-toi. Je te déteste, Beka.
— Dommage, dit doucement Otabek. Je t'aime bien, moi.
Yuri hésite à lui coller un coup en plein visage, mais le sourire sincère de Beka le rend trop faible. Il ne réalise d'ailleurs pas qu'ils sont en train de se fixer bêtement dans le blanc des yeux sans dire un mot avant que Mila ne se racle bruyamment la gorge.
— Vous êtes dégueulasses. Je n'ai pas signé pour assister à votre parade amoureuse.
— Notre quoi ?
— Otabek est en train de roucouler et tu secoues tes plumes dans l'espoir qu'il te regarde.
— Tu racontes que des putain de conneries !
— Vous êtes dégueulasses, répète-t-elle. Je préférerais qu'il s'occupe de ton cul ailleurs !
Elle a bien du mal à se retenir de rire et le visage de Yuri devient de plus en plus rouge. Il n'a même pas une insulte à répliquer, parce que, merde, elle n'a pas totalement tort. Faute de mots, il se jette sur elle et les exclamations reprennent de plus belle, menaçant de réveiller tout le Village.
Ils ne se séparent que lorsque Viktor tape brutalement sur le mur pour leur faire comprendre se taire et ne se décident à aller se coucher que lorsqu'Otabek se met à leur raconter ce super documentaire sur la parade nuptiale aviaire des colibris qu'il a vu à la télévision l'autre soir.
L'ambiance surréaliste que ressent Yuri n'est pas arrangée par la fausse neige qui tombe sur le stade. Malgré la température clémente de l'hiver au Japon, ils sont tenus de porter la tenue complète qui leur a été attribuée et Yuri crève tellement de chaud dans sa veste et son bonnet qu'il a l'impression d'halluciner toute la cérémonie d'ouverture.
C'est bien évidemment Viktor qui a été choisi comme porte-étendard de l'équipe et il ouvre la marche, récoltant les applaudissements sur son passage. Yuri avance derrière lui, progressivement gagné par la joie et l'excitation de vivre quelque chose de grand. Il est entouré des gens qu'il côtoie tous les jours, dans une aréna pas bien différente de toutes les autres, mais l'impact de ce qu'ils vont accomplir dans les prochains jours est bien différent d'une compétition normale.
Perdu dans ses pensées, Yuri manque presque le signe de tête de Viktor alors que celui-ci lance le drapeau en sa direction. Yuri l'attrape au dernier moment, déstabilisé par la pointe de fierté qu'il semble apercevoir sur le visage de Vitya. Avant qu'il ne puisse dire quoi que ce soit, Viktor s'est déjà détourné et Mila l'entraîne dans un selfie pour immortaliser l'instant.
Le balcon de la chambre d'Otabek donne sur l'immense stade. La cérémonie d'ouverture touche à sa fin, Yuri regarde les feux d'artifices illuminer le ciel et Otabek se tient derrière lui, tressant distraitement ses cheveux en prévision de leur entraînement du lendemain. C'est leur dernier moment de calme avant qu'ils ne se concentrent pleinement sur la compétition ; ils se sont échappés de l'effervescence du stade pour en profiter ensemble.
— Comment tu te sens ? demande Otabek.
— Surexcité. Stressé. Et toi ?
Yuri doit avouer que les doigts d'Otabek dans ses cheveux arrivent plutôt bien à calmer l'énergie négative qui bouillonne dans son corps.
— Content d'être là avec toi.
— Ah ! rit Yuri. Tu comptais pas t'occuper de mon cul ?
Les feux d'artifices projettent leur halo coloré sur le visage d'Otabek. Il relâche la tresse de Yuri, glisse les doigts sur son menton pour lui indiquer de se tourner, puis prend son visage entre ses deux mains.
— Je suis sérieux, Yura. Si je gagne, ce sera en partie grâce à toi.
— À moi ?
— Je n'aurais pas tenu le coup si on ne s'était pas serré les coudes.
— Ouais… Euh, ouais, moi non plus, bredouille-t-il.
— Alors… Je compte bien te ramener une médaille. Et même si je n'y arrive pas, j'espère que tu me regarderas avec fierté.
Otabek s'exprime tout le temps sans filtre, mais c'est rare qu'il montre ouvertement ses émotions. Ça déstabilise Yuri, parce que, de toutes les fois où Otabek lui a exprimé son amour à demi-mots, celle-ci est de loin la plus intense.
— Merde, Beka. Euh, tu sais que… Que je ressens la même chose ? Que je veux te rendre fier. Et… Tout le reste aussi, d'ailleurs ? C'est juste…
Otabek le regarde d'un air patient, tout en caressant délicatement sa mâchoire de son pouce.
— Je ne sais pas comment te le dire, murmure Yuri.
À vrai dire, Yuri le sait. Mais il ne se sent pas prêt à le dire maintenant, même si, avec les feux d'artifices en arrière-plan et toutes ces conneries, ça semble être le moment parfait pour.
— Je sais, dit Otabek. Je t'attendrai aussi longtemps qu'il faudra.
Au loin, le stade tombe finalement dans le silence. Yuri n'entend plus que son cœur qui tape contre sa poitrine et la respiration d'Otabek échouant contre ses lèvres. À son tour, il plante les deux mains sur ses joues, puis l'embrasse à pleine bouche. Il ne s'écarte que pour affirmer :
— Je compte bien te rapporter une médaille.
Les derniers jours précédant le programme court se déroulent dans l'effervescence. Tout est planifié à la lettre, les entraînements, les interviews et les photoshoots, ne laissant à Yuri ni le temps de respirer, ni de sortir en douce pour rendre visite à Otabek. Leurs constants textos et leurs quelques baisers volés aident Yuri à garder la tête froide. La présence silencieuse mais stable d'Otabek à ses côtés agit comme une phare au milieu d'une tempête, une ancre à laquelle Yuri peut s'accrocher.
Contrairement à toutes les autres fois, le premier sentiment qui frappe Yuri lorsqu'il patine jusqu'au centre de la patinoire n'est pas la colère ou l'excitation ou même l'angoisse, c'est la solitude. Les bannières levées dans le public se fondent les unes dans les autres et les différents drapeaux se mélangent. Aucun visage ne lui apparaît comme étant familier, il ne parvient pas à distinguer ceux de ses proches sur la bordure de la piste.
Yuri est seul avec lui-même, plus dénudé que jamais. D'accord, ça vient un peu de son costume en dentelle et en tissu fin, celui qu'il avait insisté pour porter aujourd'hui. Mais ce n'est pas seulement ça… Yuri s'apprête à montrer la personne qu'il est réellement, celle qu'il ne voulait plus voir dans les miroirs et celle qu'il refusait de montrer sur scène. Il n'avait pas menti à ce propos, l'idée de se dévoiler en public est terrifiante. Il a beau patiner sur de la musique douce, se vêtir de strass et de vêtements tout aussi délicats que les quelques formes de son corps, il n'est pas cette créature élégante et éthérée que les gens veulent voir.
Les premières notes de piano résonnent dans l'aréna. Yuri s'avance dans la lumière, prêt à dévoiler sa part d'ombre. Après tout, il est Yuri Plisetsky, et, qu'on l'aime ou qu'on le déteste, il a toujours été doué pour faire parler de lui.
Regarder Otabek patiner jusqu'au centre de la glace est presque aussi stressant pour Yuri que de s'y rendre lui-même. Avec toutes ces caméras, ils n'ont pas pu faire plus que d'échanger un sourire lorsqu'ils se sont croisés, mais Otabek a semblé confiant.
À raison, sans doute, parce que Yuri est incapable de trouver la moindre faille dans son programme. Otabek dégage la même impression de calme et pourtant de force que lorsque Yuri l'avait observé depuis les gradins à Almaty. La musique, la chorégraphie, le costume, tout semble être fait sur mesure pour Otabek.
La salle est subjuguée, observant silencieusement Otabek patiner, comme foudroyée par l'intensité de son programme. Même Viktor, debout aux côtés de Yuri, ne fait pas le moindre commentaire. Otabek est implacable et impitoyable, réduit à une tempête de tissu bleu marine et d'éclairs de pierres dorées. Il ne fait aucun doute qu'il est venu à Tokyo pour gagner la médaille qu'il a promise à Yuri.
Sans surprise, Otabek et Katsudon devancent Yuri de quelques points après les programmes courts. Ce qui est surprenant, en revanche, c'est que Viktor ne lui en tient pas rigueur. Ils viennent de quitter une énième interview de l'équipe russe, où Yuri a fait de son mieux pour convaincre les journalistes (et se convaincre lui-même) qu'il n'est pas déçu de son classement provisoire et Viktor ne cherche même pas à le critiquer.
— Sois plus compréhensif envers toi-même, conseille Viktor. Tu t'es bien débrouillé aujourd'hui. Seule une petite poignée d'athlètes peuvent en dire autant.
— D'où l'importance d'arriver sur le podium si je veux me détacher des autres, répond Yuri.
Ils marchent vers la cafétéria, au milieu des grands bâtiments et de la foule de gens tout aussi doués qu'eux, et si Yuri sait que ce qu'il a accompli aujourd'hui est spécial, il a du mal à apprivoiser cette petite partie de lui qui en veut toujours plus. Il a été élevé dans cette mentalité et Vitya doit en savoir quelque chose. De là où ils viennent, il y a une pléthore de bons athlètes. Il y en a moins qui sont géniaux. Il y en a encore moins qui arrivent à obtenir l'or.
— Je vais te dire un autre secret… murmure Viktor.
Yuri plisse les yeux, ralentissant le pas.
— Hein ?
— Ce n'est pas toi qui décide de gagner, dit Viktor. C'est la décision des juges. Ce que tu peux choisir, c'est de patiner un programme parfait.
— Ouais, mais…
— Il n'y a pas de mais. Qu'est-ce que tu veux que les gens retiennent de toi après ces Jeux ?
Yuri sait, quelque part, que patiner proprement est la chose la plus importante à espérer aux Jeux olympiques. Bon nombre sont ceux qui se sont laissés avoir par le stress et qui se sont complètement plantés. Il sait aussi que les programmes les plus difficiles techniquement ne sont pas forcément les plus mémorables.
— Je veux qu'ils n'oublient pas mon nom, affirme Yuri.
— Alors, tiens toi en à ce plan et je sais que tu vas y parvenir.
La journée est déjà bien avancée lorsque Yuri arrive à grappiller quelques instants de calme… S'il est possible de décrire la cafétéria par le mot calme. La clameur de la foule formée par les athlètes ne fait rien pour calmer ses nerfs et la montée d'adrénaline qu'il a ressenti durant sa performance n'est pas encore tout à fait redescendue.
Histoire de se détendre et en attendant que le reste des sportifs coachés par Viktor arrivent, il sort son téléphone de sa poche. Il sélectionne l'une des nombreuses playlists créées par Otabek, puis ouvre Twitter, lisant machinalement sa page d'accueil.
Si, à chaque compétition, les Yuri's Angels font exploser son téléphone de notifications, ce n'est rien comparé à l'impact mondial des Jeux. Soudainement, tout le monde est un expert en patinage artistique, et, soudainement, tout le monde à une opinion à donner à propos de Yuri.
Une large portion des tweets sont des blagues concernant ses costumes ou son choix de musique, accompagnés de gifs et de memes. Il s'apprête à retweeter les publications les plus drôles, déterminé à ignorer les nombreuses critiques et potins qui circulent à son propos, lorsqu'il réalise qu'Otabek est lui aussi cité régulièrement dans les tweets. Même si Yuri aurait dû s'habituer à lire toutes cette merde, parce que les rumeurs à leur propos n'ont jamais cessé depuis leur rencontre, son estomac se serre progressivement. Il repose sa tasse, soudainement dégoûté de boire ou de manger. Il continue à faire défiler les publications.
Les suppositions vont de bon train, de plus en plus indiscrètes. Si leurs conneries n'arrivent plus à blesser Yuri, elles vont certainement toucher quelqu'un qui n'est pas habitué à être sous le feu des projecteurs, n'est-ce pas ? Même si Yuri sait que c'est des conneries, il voit rouge.
Les mots sont flous sous ses yeux, réduits à des lignes tranchantes comme de fines lames. Que penser de l'arrivée en force d'Otabek dans la compétition, lui qui était un outsider une saison auparavant ? Sa présence et sa réussite dans l'équipe de Viktor n'est-elle pas suspicieuse ? En premier lieu, pourquoi est-il venu s'installer à Saint-Pétersbourg ? Et puis… Les rumeurs disant qu'ils sortent ensemble sont-elles vraies ? Est-ce que leur relation n'impacte pas un peu la compétition ?
La musique ne parvient plus à calmer Yuri, les battements de son cœur sont trop puissants pour qu'il puisse l'entendre. Putain, tout allait bien, sa performance était bonne, alors pourquoi est-ce que ça l'atteint ?
Enfin, non… Yuri sait pourquoi. Il peut accepter qu'on raconte des conneries sur lui, mais il ne supporte pas qu'on touche à Otabek, ni à cette chose rare et fragile qui est en train de s'épanouir entre eux. Il arrête de faire défiler l'écran, le laissant ouvert sur une photo de lui prise plus tôt dans la journée, durant le programme d'Otabek. Son expression ne trompe pas, il observe Otabek comme s'il était la chose la plus précieuse au monde. L'image est mise en comparaison avec une photo similaire prise à Almaty durant les championnats nationaux, où, malgré la capuche couvrant son visage, on voit bien que c'est lui. Yuri ne savait même pas qu'il avait été remarqué, ce jour-là.
C'est trop tard, Yuri n'arrive plus à calmer ses pensées. Quelqu'un s'est amusé à dévoiler cette émotion intime au monde pour quelques clics de plus. Ça le rend malade. Ses doigts sont paralysés autour du téléphone. Les voix autour de lui sont bruyantes. Les ampoules au plafond lui brûlent la rétine. Son souffle est court. Un milliard de pensées traversent son esprit. Une seule fait sens pour lui : il doit sortir d'ici.
— Yura, qu'est-ce qu'il se passe ? La nourriture ne passe pas ?
Viktor vient d'arriver, son plateau en main. Yuri lève lentement les yeux de l'écran. Il prend une inspiration enrouée. Il ne comprend pas ce qui lui arrive. Il doit expliquer à Vitya que ça ne va pas. Il doit lui dire de chercher Beka. Yuri retire ses écouteurs d'une manière robotique. Il entend à peine la voix de Viktor l'appeler à nouveau. Il n'arrive pas à formuler une réponse. Il n'arrive plus à respirer. Il doit partir. Il doit prendre l'air. Il doit partir. Il doit s'enfuir. Il doit partir.
Yuri ne remarque pas qu'il est en train de courir. Putain, il n'arrive plus à respirer.
Le carrelage est froid à travers ses vêtements. La porte des toilettes est dure derrière son crâne. Ça ne suffit pas à le ramener à la réalité. Chaque putain de chose horrible qu'il a déjà entendu à son propos lui revient à l'esprit. Tu es incapable. Tu es égoïste. Tu es pistonné. Tu es shooté. Tu es nul à chier. Tu es mauvais. Mauvais. Mauvais. Mauvais.
Yuri étouffe difficilement un sanglot. Mauvais. Mauvais. Mauvais. Le son de ses pensées est sourd, relayé par le bruit du sang qui bat dans ses veines. Boum. Boum. Boum. Son cœur bat de plus en plus vite. De plus en plus fort. Sa respiration est erratique. Impossible à calmer.
Tout est si bruyant malgré la pièce vide. Surtout cette voix dans sa tête. Tu es en train de mourir, dit-elle. Il croit bien qu'elle dit vrai. Il laisse sa tête retomber sur ses genoux repliés contre son torse. Il attend. Il n'a pas la force de faire quoi que ce soit d'autre. Il ne sait pas combien de temps ça dure. Quelques minutes. Des heures.
Le bruit de la porte ne le fait pas réagir. T'arrives plus à respirer. Tu vas enfin crever. C'est tout ce qu'il entend.
— Yura ? Yura, est-ce que tu es là ?
Yuri essaye d'ouvrir la bouche. Il a l'impression qu'on l'étrangle. Il entend un autre sanglot. Il réalise que c'est lui qui pleure.
— Yura !
La porte s'ouvre. Une forme floue s'abaisse devant lui. Il reconnaît la voix de l'autre-Yuuri.
— Hé, Yura ? Est-ce que tu m'entends ?
Yuri arrive difficilement à émettre un croassement rauque.
— Bien, bien… Tu peux me parler de ce qu'il se passe ?
Yuri aimerait pouvoir le faire. Il est écrasé par la tornade d'émotions qui s'enroule autour de sa gorge. T'arrives pas à arrêter ça. Tu es faible. Tu mérites ce qu'il t'arrive.
— Je vais mourir, articule difficilement Yuri. Je vais mourir… Dis-moi que je vais pas mourir.
Katsuki pose une main sur le poignet de Yuri. Sa voix est étonnement calme :
— Tu es en train d'avoir une crise de panique. Tu ne vas pas mourir, je vais t'aider.
Yuri n'est pas certain de comprendre tous les mots. Il hoche lentement la tête.
— Commence par fermer les yeux, Yura.
Il obéit. Les lumières criardes des chiottes disparaissent. Le bruit incessant de sa propre respiration ne cesse pas.
— Yura… Est-ce que tu pourrais compter jusqu'à dix ?
Réussir à parler demande toute sa concentration à Yuri. Chaque mot irrite son oesophage comme une remontée de nausée. Il parvient à compter, mais ça ne change rien.
— Je suis en train de crever, geint-il. Putain, je suis vraiment en train de crever.
— Ça va aller, le rassure Katsuki. Ça va aller… Compte avec moi d'accord ? Jusqu'à dix, puis jusqu'à zéro.
Yuri serre fort les paupières, jusqu'à voir des étoiles. Il ne sait pas ce que Katsuki lui veut, mais il n'a pas d'autre option. Il avale sa salive, il se force à former les mots.
Son cœur bat à présent moins vite que le rythme de sa respiration. Il a toujours l'impression qu'il va le cracher par la bouche, mais il continue à compter. Lentement, si lentement, son souffle se calme. Il parvient enfin à distinguer le visage de l'autre-Yuuri.
Yuri compte une dernière fois jusqu'à zéro, le goût salé de ses propres larmes se glissant sur ses lèvres. Les couleurs et les formes se dessinent sous ses yeux. Il est si épuisé qu'il a l'impression d'avoir patiné son programme dix fois d'affilée.
— Est-ce que ça va mieux ?
La voix de l'autre-Yuuri achève de ramener Yuri à la surface. Yuri n'arrive pas à expliquer ce qu'il vient de vivre, il a seulement besoin qu'on lui promette que tout ira bien. Qu'on lui dise qu'il est réel, qu'il n'est pas mort, qu'il ne va pas mourir bientôt.
Comme s'il pouvait lire ses émotions sur le visage de Yuri, Katsuki l'attire entre ses bras. Ce n'est pas la première fois qu'il essaye de l'emprisonner dans une étreinte, mais c'est la première fois que Yuri accepte pleinement son réconfort.
— C'est passé, murmure Katsuki. C'est passé…
C'est ironique, de se retrouver là, à pleurer sur le sol des toilettes. C'est un reflet presque parfait de leur première rencontre, et, étrangement, Yuri est heureux que Yuuri soit là. Yuri n'est pas seul, il n'est pas en train de mourir.
— Merci, Yuuri… souffle-t-il.
Après avoir assuré de multiples fois à Katsuki qu'il arrivera à se débrouiller seul, Yuri marche jusqu'au bâtiment qui héberge l'équipe du Kazakhstan. Il faisait horriblement chaud dans les toilettes, mais il fait froid dehors, glaçant la peau maculée de sueur de Yuri. Il lui faut quelques instants pour se souvenir de l'étage et de la chambre d'Otabek, mais il trouve son chemin jusqu'à la porte. Il y toque faiblement, elle s'ouvre en moins d'une demi-minute.
— Yura, murmure Otabek.
— Beka, souffle-t-il.
— Où tu étais ? On était tous en panique…
— Je n'avais plus mon téléphone, mais Katsudon m'a trouvé.
— Merde, qu'est-ce qu'il s'est passé ?
— Je… Putain, je sais même pas, Beka.
Otabek recule d'un pas pour laisser Yuri rentrer, l'observant de haut en bas. Yuri sait qu'il ne ressemble à rien avec ses cheveux mouillés, son maquillage de scène qui coule et ses vêtements froissés.
— Tu trembles… dit Otabek. Je vais te faire couler un bain. On discutera lorsque tu sera réchauffé.
Les mains de Yuri tremblent effectivement encore alors qu'il se débarrasse de ses vêtements et qu'il s'assoit dans le bain, ramenant ses genoux contre sa poitrine. Otabek s'assoit devant la baignoire, son air inquiet éclairé par une lueur délavée.
— Tu as été malade ? demande Otabek. Mila m'a dit que tu as quitté la cafétéria en courant.
— Ouais, ouais… Euh. Pas vraiment. Katsu… Euh… Yuuri m'a dit que j'ai eu une crise de panique.
— Une crise de panique ? s'étonne-t-il. Je ne savais pas que tu en faisais ?
— C'était la première fois, dit Yuri.
Les lèvres d'Otabek sont fermées, formant une ligne mince. Il est plus inquiet qu'il le laisse paraître.
— Tu sais ce qui l'a déclenchée ? Je pensais que… Tu te sentais bien.
Le fait est que Yuri aussi, songeait qu'il se sentait bien. Il capte son regard dans l'eau, entre les vagues formées par ses mouvements. Il ne cherche pas à fuir son reflet, malgré les traces de maquillage qui coulent sur ses joues et ses paupières rougies et gonflées. Il est prêt à apprendre à s'aimer, alors pourquoi faire la paix avec lui-même est si difficile ?
— Je ne sais pas trop, dit Yuri. J'étais sur mon téléphone et j'ai vu des tweets. Tout m'est revenu à la gueule… J'étais content de moi après le programme et puis… J'ai pensé à toutes mes erreurs. Ça m'a fait vriller d'un coup.
— Tes erreurs ? demande Otabek. Ton programme était proche d'être impeccable.
— C'est pas ma performance… C'est tout le reste…
— Je ne suis pas certain de te suivre.
Yuri soupire, il s'enfonce plus loin dans l'eau chaude. Ses pensées ne sont pas encore tout à fait claires.
— Ils disaient de la merde sur moi. Et… Sur toi.
Il observe prudemment le visage d'Otabek, mais celui-ci ne change pas.
— Qu'est-ce qu'ils disaient ?
— C'est… murmure Yuri, reprenant son souffle. C'est les mêmes conneries qu'ils disaient à propos de moi. Ils pensent que si Vitya t'a accepté dans l'équipe, c'est à cause d'un plan tordu. Ils pensent aussi que si t'es avec nous, c'est seulement parce qu'on baise ensemble. Ça me fout la gerbe de savoir qu'on parle de toi comme ça à cause de moi.
Otabek lève une main, avec laquelle il dégage délicatement le visage de Yuri de ses cheveux poisseux.
— Tu penses que je vais m'énerver contre toi à cause de l'opinion d'une poignée de connards ? demande-t-il.
S'il y a une chose que Yuri sait à propos d'Otabek, c'est qu'il est quelqu'un de réservé. Même si une partie de l'attention qu'il reçoit est positive, ça ne signifie pas qu'il la souhaite. Il a propulsé Otabek avec lui dans son chaos médiatique.
— Je me préoccupe de t'entraîner dans ma merde ! S'ils veulent rire de mes pétages de plomb en public, y'a pas de problème. Mais je veux pas que ça te retombe dessus.
— Yura…
La main d'Otabek est dans la nuque de Yuri, emmêlée dans ses cheveux.
— Je me fiche de ce qu'ils disent, dit-il. Je suis…
Yuri secoue la tête et le coupe :
— Ils se doutent qu'on sort ensemble.
— Et ?
— Et, tu veux vraiment cette pub là ? Qu'on parle de nous juste parce qu'on est les deux pédés de service ?
— C'est les Jeux Olympiques. Les gens vont tweeter tout et n'importe quoi, c'est un fait.
— Justement, tu n'es pas en colère qu'ils ne parlent que de ça alors que c'est un moment important pour nous deux ?
— Non, je ne suis pas en colère, affirme Otabek. Je sais ce que je vaux. Je sais ce que tu vaux. Je me fiche de savoir l'opinion des autres.
Les rumeurs ont la dent dure, et même si elles n'ont pas tort, leur donner de l'importance, c'est leur donner raison. Mais ce soir, Yuri se sent comme un gosse, bien trop petit pour affronter le monde.
— Tu es certain de ça ? demande-t-il, d'une petite voix.
— Tout ira bien, chuchote Otabek.
— Tu ne vas pas me quitter parce que je suis une catastrophe ambulante ?
Malgré le ton de la plaisanterie, Otabek fronce les sourcils.
— Nouvelle règle, dit-il.
— Nouvelle règle ? demande Yuri.
— Interdiction de laisser quelqu'un te dicter ce que je ressens, y compris ton propre cerveau.
— Mais…
Sans laisser à Yuri le temps de rétorquer, Otabek l'aide à se redresser. Yuri se sent incroyablement nu, mais le regard d'Otabek n'est rien d'autre qu'affectueux.
— Allez… Viens avec moi. Tu as besoin de dormir, je vais te préparer des habits secs.
Yuri hoche la tête et se laisse tirer hors de l'eau, puis glisser dans un peignoir et guider jusqu'au lit.
Ils n'ont pas le choix que de se serrer l'un contre l'autre sur le petit matelas. Yuri colle ses mains et ses pieds froid sur la peau d'Otabek, sa chaleur chasse les derniers tremblements de son corps. Les baisers qu'Otabek presse sur ses cheveux font petit à petit fuir la tension de ses muscles. Ce n'est pas tout à fait assez pour que Yuri s'endorme, mais l'angoisse se réduit à une petite boule dans sa gorge.
Dos à Otabek, Yuri fixe les chiffres rouges qui changent sur le réveil analogique. Un décompte jusqu'à la prochaine journée, celle où toute la compétition se jouera. Il aurait voulu que son expérience des Jeux soit uniquement amusante et excitante, mais ce serait utopique de songer qu'il peut maîtriser toutes ses pensées sombres.
Dans un bruissement de draps, Otabek bouge derrière lui, cherchant sa main pour les lier. Yuri entend à sa respiration que lui non plus n'est pas endormi.
— Yura... J'étais sincère. Aujourd'hui et l'autre jour. Je suis fier.
Pendant un moment, Otabek n'ajoute rien, il dessine des formes sur le dos de la main de Yuri à l'aide de son pouce. Yuri se retourne comme il le peut dans son étreinte.
— Je suis fier qu'on soit ensemble, continue Otabek. Tu sais… Tu sais ce que je ressens pour toi. Ça n'a jamais changé, même quand…
Le rythme cardiaque de Yuri s'accélère, une douce mélodie plutôt qu'un tambour mortel. Otabek l'a dit et répété depuis leur emménagement ensemble. Yuri ne sait pas pourquoi il a été incapable de l'entendre, ni pourquoi il n'arrive pas à y répondre. Il songe aux paroles de Mila et à toutes ses presques-confessions. Il sait qu'il est trop épuisé pour tout expliquer ce soir, mais il a besoin qu'Otabek le sache avant qu'ils ne s'affrontent pour monter sur le podium…
— Je ne t'ai jamais détesté pour m'avoir largué, dit Yuri. J'étais en colère contre moi-même.
— Je sais.
— Non… Laisse-moi le dire. Je t'ai pardonné au moment où j'ai réalisé que tu avais raison. On avait besoin de grandir avant de se mettre ensemble, moi en premier. Je n'arrive toujours pas… À te dire que… Parce que là-dessus aussi tu avais raison. J'ai mes problèmes à régler avant de pouvoir être avec toi.
— Je ne pense pas que tu es une mauvaise personne pour ça. Tu mérites d'être heureux, peu importe si je participe à ce bonheur ou pas.
La lèvre inférieure de Yuri tremble un peu. Il la mordille par réflexe.
— Tu le fais… souffle Yuri. Tu me rends heureux.
Yuri passe tellement de temps à se déchirer qu'il ne réalise même pas ce qu'il arrive à bâtir. Ils sont allongés là, parfaitement emboîtés l'un contre l'autre comme s'ils ne s'étaient jamais quittés.
— Tu sais, ce que tu avais dit à ta mère… chuchote Otabek. Tu es ma famille aussi, et peu importe ce qu'il se passera demain, ça ne changera pas.
La pouce d'Otabek quitte la main de Yuri. Il brosse les cheveux en dehors de son visage et pose ses lèvres contre les siennes, scellant cette promesse d'un baiser. Il est doux, lent, patient, à l'opposé de la manière dont ils vivent habituellement leur relation. C'est tout ce dont Yuri a besoin et les murmures d'Otabek le bercent, à peine perceptibles :
— Je suis là, répète-t-il. Je le serai toujours.
