Les doigts de Yuri tremblent un peu, il ouvre la main et observe la petite marque sur sa paume dont les reliefs sont éclairés par les ampoules jaunes de la salle de bain. Il est toujours secoué par sa crise de panique de la nuit passée, mais la cicatrice est une preuve de la détermination qu'il compte retrouver. Le gosse qui n'avait pas peur d'approcher sa main d'une flamme lui manque.
Yuri attrape le gant de son costume, d'un bordeaux presque transparent, et l'enfile. Cacher ses cicatrices n'a jamais suffit à les faire disparaître, et cette fois plus que jamais, le moment est venu de faire la paix avec toutes les choses qui l'ont meurtri.
Son maquillage est déjà fait, quelques paillettes saupoudrées sur ses joues et sur l'arrête de son nez flamboient faiblement dans le miroir. En dépit de ses nuits difficiles depuis leur arrivée à Tokyo, maigrement rattrapées par celles passées aux côtés d'Otabek, il est content de son apparence aujourd'hui. Le bon côté d'avoir enfin accepté de suivre à la lettre les plannings de Viktor et d'avoir abandonné les boissons énergisantes, sans doute.
Un grincement signifie que la porte s'ouvre. Yuri hausse un sourcil, mais sa moue suspicieuse se change en un sourire lorsqu'il voit Otabek.
— C'est là que tu te caches ? demande Otabek. Je me disais bien que tu devais t'être trouvé une tanière pour te planquer avant l'épreuve.
— Je ne me cache pas, rétorque Yuri. Je suis en train de me préparer.
— Besoin d'aide avec ça ?
Pour souligner ses paroles, Otabek avance jusqu'à Yuri, puis passe la main dans ses cheveux. Ses doigts restent coincés dans les pointes emmêlées. Yuri lève les yeux au ciel, attrape la brosse posée sur le lavabo et la passe à Otabek.
— Fais ton taf si ça te plaît pas.
— Oui votre majesté, sourit Otabek.
La magie opère comme à chaque fois, et, en un rien de temps, les paupières de Yuri papillonnent. Il doit se concentrer sur leur reflet dans le miroir pour maintenir le contact visuel avec Beka. Leur souffle régulier, jusqu'à ce qu'Otabek reprenne la parole, est le seul son qui remplit la pièce.
— Hé, Yura, dit-il. Tu savais que les cordes vocales des léopards des neiges sont moins développées que celles des autres grands félins ? Ils ne peuvent pas rugir, ils sont seulement capables d'émettre des sons qui ressemblent à des ronronnements.
— Je sais, je sais, tu m'as domestiqué. Je suis pas loin de ronronner, là.
— Ouais, sourit Otabek. Content de pouvoir t'aider.
Il se concentre, la langue légèrement tirée entre ses lèvres, et termine de tresser les longues mèches blondes. Il retire ensuite l'élastique qu'il porte à son poignet et la referme avec.
— Sérieusement… reprend-t-il. Comment tu te sens ?
— Comme quelqu'un qui s'apprête à défendre sa place sur le podium.
— Ce qui veut dire ?
— Ça va, je crois. J'ai du mal à redescendre d'hier soir mais… Bah, j'ai quand même hâte de patiner… Je crois que Grand-Père aurait adoré voir ce programme à la télé.
Yuri avait beaucoup hésité sur le choix du programme, puis s'était décidé sur l'un de ses anciens programmes de Gala, celui qui était le préféré de Nikolaï. Avec l'aide de Viktor, il l'avait adapté pour la compétition. Jusqu'à présent, Otabek n'a pu le voir qu'à l'entraînement, mais il hoche la tête dans un signe d'approbation.
— Et l'Axel… Tu penses que ça va le faire ?
Yuri hausse les épaules. Selon Vitya, son blocage est plus mental que physique. Ses entraînements peuvent se passer bien comme ils peuvent se dérouler de manière catastrophique. Il suppose qu'il n'y a qu'une seule façon de savoir s'il peut réussir…
— Tu vas être obligé de me regarder patiner pour le savoir, dit Yuri.
— Comme si j'allais détourner les yeux de toi.
Yuri se fige et se retourne vers Otabek. De plus en plus, l'armure d'Otabek se morcelle, laissant voir cette sincérité qu'il avait apprise à réprimer en présence de Yuri.
— Bien, dit Yuri.
L'électricité entre eux crépite, Yuri l'accueille avec un sourire. Il se tourne, puis tapote le bout de son pinceau contre le torse d'Otabek, tout en rentrant dans son espace vital.
— À ton tour, Beka. Faut que je te rende présentable pour la télévision.
Yuri passe la dernière heure précédant les programmes courts avec ses écouteurs vissés dans ses oreilles, coupé du monde dans l'ombre des vestiaires. À la sortie, la lumière est si aveuglante qu'il ne distingue pas tout de suite la piste.
Viktor pose une main dans son dos et le guide en direction de la piste. Yuri retire sa veste, puis ses protections de patin et les donne à Viktor. Les détails de l'aréna se définissent petit à petit et de nombreux points sombres occupent l'espace trop éclairé. Une multitude de caméras sont braquées sur eux, des centaines d'yeux qui ne cessent pas de scruter Yuri.
Le nom de Yuri est annoncé au micro, provoquant une soudaine montée d'adrénaline qui fait augmenter son rythme cardiaque. Les ovations du public semblent si intenses qu'il a l'impression qu'une tempête va arracher le toit de la patinoire. La main de Vitya appuie maintenant sur son épaule, voulant l'ancrer dans la réalité. Yuri accepte cette marque de réconfort silencieuse et il cherche le regard de son aîné, à la recherche de quelque chose, quoi que ce soit, pour l'apaiser.
— Tu vas le faire, dit Viktor. Crois en toi, Yurachka.
Il y a une chaleur dans son ton qui est généralement absente de sa voix d'entraîneur. Yuri lui adresse un signe de tête solennel et pose le pied sur la glace.
Yuri s'arrête au centre de la piste et se force à adopter un sourire calme alors qu'il prend sa position de départ. La musique démarre progressivement, il se concentre sur sa respiration, s'éloignant lentement à travers la patinoire. Inspirer, expirer. Inspirer, expirer. Inspirer, expirer. Une tension flotte dans l'air, tout le monde attend de savoir s'il va réussir son pari risqué. Concentre-toi. Respire calmement. Si quelqu'un s'est toujours vanté de repousser les limites de l'interdit, c'est bien toi, non ?
L'Axel est premier saut de son programme et c'est son moment. Il a la technique nécessaire pour sauter, alors il se laisse porter par le morceau, gagnant en vitesse avec le rythme. Inspirer, expirer. Inspirer, expirer. Il oublie le bruit des appareils photos et la pression des caméras. Inspirer, expirer. Il s'élance comme s'il était seul dans leur patinoire à Saint-Pétersbourg et non pas sous le feu des projecteurs à Tokyo. Il sent que le saut est haut et rapide, puis il atterrit sur une seule jambe, un peu chancelante avant même de réaliser ce qu'il s'est passé.
Sa respiration s'affole d'un coup, mais le hurlement de la foule l'informe qu'il a réussi son objectif. Il n'a pas le temps de savourer sa réussite, ni même de s'inquiéter de la soudaine fatigue qu'il ressent. La musique gagne encore en intensité, Yuri danse en harmonie avec elle. Maintenant que le saut est passé, il peut se concentrer sur ce qui compte réellement.
Aujourd'hui, il a décidé d'interpréter le rôle d'Anna Karénine et il a la ferme intention de rendre à Nikolaï l'hommage qu'il mérite. Certes, le monde entier regarde Yuri, mais ces quelques minutes n'appartiennent qu'à eux. Yuri patine comme s'il s'ouvrait le torse, à la recherche des ces amours qui l'ont blessé et de ces passions qui ont failli causer sa perte, plongeant ses doigts dans son cœur pour les dévoiler au grand jour.
Le temps qu'il arrive à la séquence chorégraphiée, il sent qu'il n'est pas au meilleur de sa forme, mais ça n'empêche pas de donner tout ce qu'il a. Il se laisse aller à chaque émotion égoïste, idiote, dégueulasse, cruelle et dangereuse qu'il a ressenti ces dernières années. Il serre les dents et se lance dans la combinaison de pirouettes, accompagnant le rythme des instruments à corde qui s'accélère encore plus. Plus que de gagner, il tient à faire une dernière déclaration d'amour à son grand-père, à écrire ses adieux dans la glace.
Son programme suit la trajectoire dramatique de l'œuvre originale, jusqu'à aboutir au final de son programme dans une dernière note de violon avant le silence. Anna se jette devant un train et Yuri meurt sur scène.
Yuri se redresse, le souffle court, l'une de ses mains serrée en un poing sur son cœur. C'est cathartique de se tuer en public. Il pense aux douleurs et aux bleus qu'il a regardé éclore comme une cloque. Il pense à toutes ces fois où il a voulu ignorer qu'il souffrait. Il pense à l'appartement vide qu'il a laissé derrière lui. Il pense aux personnes qu'il a repoussées parce qu'elles voulaient l'aider. Il pense à celles qu'il a abandonnées parce qu'elles ne le méritaient pas. Il desserre les dents, il laisse les larmes couler librement sur ses joues. Il s'autorise enfin à ressentir tout ça, à y faire face et à l'accepter.
Son corps est encore secoué de quelques sanglots alors qu'il rejoint le kiss and cry. Si sa performance était émotive, elle n'était pas techniquement parfaite. Néanmoins, ce n'est pas la raison pour laquelle il n'arrive pas à calmer ses larmes. À en juger l'ovation des gradins, qui hurlent si fort que l'annonce du classement est difficile à comprendre, son programme est un succès.
Cette sensation est confirmée par le regard d'Otabek, intense et doux sur lui, alors que celui-ci l'observe depuis le bord de la piste, puis par l'étreinte étouffante dans laquelle Viktor l'attire.
Yuri lève la tête vers Otabek, observant la façon dont les paillettes sur ses joues brillent, assorties à celles qu'il porte lui-même. Puis, il étudie la manière dont l'or au cou d'Otabek reflète les projecteurs, tout en passant machinalement les doigts sur sa propre médaille. Il ne se sent ni triste, ni énervé. Il est fier. Si quelqu'un devait le battre et arriver en premier, ça ne pouvait qu'être Otabek.
Sentant le regard de Yuri sur lui, Otabek tourne la tête et son sourire retenu se transforme en moue ravie. C'est suffisant pour faire à nouveau perler les larmes au coin des yeux de Yuri. Sans hésitation, Otabek passe les bras autour de sa taille pour l'attirer dans ses bras, alors que les flashs des appareils photos continuent à se déclencher. Il faut un instant à Yuri pour réaliser que, depuis l'autre côté de l'estrade, Yuuri s'incline pour les applaudir. Porté par l'euphorie du moment, alors qu'ils se serrent tous les trois sur la plus haute marche pour les dernières photos, Yuri les attire tous les deux dans une étreinte maladroite.
Ils n'ont que quelques minutes de calme relatif pour reprendre leurs esprits avant d'être traînés à la conférence de presse par Viktor. Yuri s'efforce de rattraper le maquillage qui bave sur ses paupières lorsqu'Otabek apparaît derrière lui. Ce n'est que lorsqu'il remarque l'air penaud de Beka que Yuri cesse de se débattre avec son fond de teint.
— Qu'est-ce qu'il se passe ? Tu as l'air chelou.
— C'est que… Je suis désolé.
— Hein ?
— Désolé pour ta seconde place, dit Otabek. Je sais que tu voulais vraiment gagner.
C'est bien la première fois qu'Otabek s'excuse de lui avoir botté le cul et ça le laisse abasourdi.
— Tu as l'air contrarié, ajoute Otabek.
— Je ne suis pas contrarié…
Otabek l'interrompt en haussant un sourcil.
— Tire pas cette gueule ! s'exclame Yuri. Je t'assure que je ne suis pas énervé contre toi !
— Tu méritais de gagner.
— Toi aussi. Je ne pleurais pas parce que je suis triste que tu m'as battu. J'étais en train de chialer parce que je suis content ! J'ai réussi mon putain d'Axel, j'ai patiné un programme du tonnerre, et tu as réussi à avoir la première place !
— Tu le penses vraiment ? demande faiblement Otabek.
Beka a l'air d'un gosse en recherche d'approbation, il tripote nerveusement le prix qu'ils ont reçu durant la cérémonie des fleurs et qu'il n'a pas lâché depuis leur retour aux vestiaires. Yuri lui tape gentiment la main, le forçant à arrêter de martyriser le pauvre tigre.
— Abruti, évidemment que je le pense ! Tu mérites la foutue médaille… Et je vais péter la gueule à n'importe qui qui oserait dire le contraire !
La soudaine explosion de Yuri tire un rire à Otabek. Yuri est simultanément pris par l'envie de le prendre dans ses bras et par celle de cueillir ce rire à même ses lèvres. Comment Otabek peut-il encore douter de l'affection que Yuri lui témoigne ?
Le rire d'Otabek s'éteint doucement alors que son regard glisse également sur les lèvres de Yuri. L'adrénaline pulse toujours dans les veines de Yuri, il envisage l'idée de se comporter comme Viktor et d'embrasser Otabek malgré les regards indiscrets. Heureusement, avant qu'il ne puisse céder à cette impulsion, la sonnerie du téléphone d'Otabek retentit, les forçant à reculer d'un pas. En parlant de Viktor, ça doit être lui, toujours avec le mauvais timing, pour leur dire de se dépêcher.
Otabek sort son téléphone et décroche machinalement, mais à leur surprise, c'est le visage de Kulpynai qui s'affiche sur l'écran. Ils n'ont pas le temps de dire quoi que ce soit avant que l'adolescence ne commence à s'époumoner :
— Bekaaaa, on vient te regarder à la télé ! J'étais sûre que tu allais gagner ! D'ailleurs, j'ai dit à tous mes amis de regarder la compétition aussi ! C'était vraiment hyper, hyper, hyper cool !
À bout de souffle, Kula s'arrête enfin de parler et observe son frère avec deux grands yeux bruns, comme surprise par sa propre surexcitation.
— Oh, désolée. Je voulais dire, bravo Beka !
— Merci, sourit Otabek. Je suis content que tu aies aimé. Regarde… Tu peux aussi transmettre tes félicitations à Yura aussi…
Otabek se déplace enfin de faire rentrer Yuri dans le cadre de l'image.
— Salut, le loser ! s'exclame-t-elle.
— Salut, à toi aussi, petite harpie.
Au lieu de félicitations, elle lui adresse un grand sourire narquois, accompagné d'un :
— Ça fait quoi d'avoir perdu face à mon frère ?
Malgré son calme nouvellement trouvé, Yuri sent son visage s'échauffer. Il se mord la langue pour ne pas insulter la sœur de son petit-ami en public, et certainement c'est certainement la bonne décision, puisqu'une voix appelle l'adolescente et qu'une main se pose sur son épaule. Kymbat apparaît derrière sa fille, plus amusée qu'elle n'est agacée par leurs chamailleries.
— Est-ce que c'est un mauvais moment pour appeler ? demande Kymbat. Vous devez être occupés.
— Non, assure Otabek. J'ai quelques minutes pour discuter.
— Kula a été plus rapide que moi, mais je voulais t'appeler pour te féliciter.
— Qu'est-ce que tu as pensé de ma performance ? demande-t-il doucement.
— Tu étais excellent, j'étais captivée du début à la fin. Ta soeur criait si fort que je ne pouvais plus entendre les commentateurs.
Kymbat glisse une mèche de cheveux sombres derrière son oreille, semblant réfléchir à ses mots, puis poursuit :
— J'aurais aimé pouvoir te voir de mes propres yeux. Je suis désolée de ne pas avoir pu faire le trajet.
Yuri jette un bref coup d'œil à Otabek. À vrai dire, sa mère semble plus désolée qu'il ne l'est. Il semble avoir fait accepté le fait d'avoir coupé les ponts avec son père.
— Le costume que tu m'as fait était encore plus beau en vrai, dit Otabek. Je t'enverrai des photos.
— Merci, dit-elle. D'ailleurs… J'ai déjà une sélection de tissus pour la saison prochaine, il faudra que tu viennes les voir.
Ils échangent un sourire timide, à l'image de tout ce que Yuri a connu de leur relation. Ils se parlent avec précaution, mais le niveau d'attention et de détails des costumes d'Otabek prouve bien l'affection que lui témoigne sa mère.
Yuri passe nerveusement son poids d'un pied à l'autre, un peu étranger à cette conversation et Kymbat semble se souvenir de sa présence.
— Bravo à toi aussi, Yura. Tu as prouvé que tu as un talent artistique que peu d'autres possèdent.
— Merci ! La prochaine fois, ce sera suffisant pour battre Beka !
Yuri affiche un large sourire et Kymbat laisse échapper un léger rire, cachée derrière sa main ornée de bagues. Il est heureux que la nature de sa relation avec Otabek n'a pas changé la manière dont elle le traite.
Alors qu'Otabek termine de converser avec sa famille, le vestiaire se vide petit à petit et la conversation commence à se tarir.
— Je vais vous laisser retourner à vos responsabilités, dit Kymbat. Appelle-moi si tu as besoin de quoi que ce soit d'autre, d'accord Beka ?
Sous le ton protecteur de sa mère, Otabek lève brièvement les yeux au ciel.
— Oui, oui, Anam.
— Bien, dit-elle. Je vais vous laisser retourner à vos responsabilités. Tu veux encore leur parler, Kula ?
Le visage de Kula réapparaît brièvement.
— T'as encore du chemin à faire pour égaler Beka ! T'avais l'aisance d'un phacochère sur la glace !
Avant que Yuri ne puisse se saisir du téléphone pour répliquer d'une insulte, Otabek raccroche, ignorant le geste obscène que Yuri lui adresse.
— Tu es certain que tu ne veux pas sortir faire la fête ? demande Otabek, en accrochant sa veste au porte manteau.
Yuri secoue la tête, se débarrassant également de la sienne. Viktor et Yuuri sont probablement déjà complètement ivres et à la limite de l'indécence à l'une des nombreuses fêtes organisées dans le Village et Yuri n'est pas impatient de se faire inévitablement embarquer dans l'un de ces plans à la con.
— Qu'est-ce que tu penses de fêter ensemble à la place ?
La question importe peu puisqu'Otabek n'a pas le temps de répondre. Yuri s'approche de lui, passe les bras autour de sa nuque et écrase sa bouche contre la sienne. Ils n'ont pas passé beaucoup de temps ensemble et Yuri compte bien le rattraper. Le baiser est pressé et brusque, les dents d'Otabek effleurant sa lèvre inférieure. Yuri aimerait dire que c'est toujours l'adrénaline de la compétition, mais il ressent un manque idiot dès qu'il est séparé de Beka.
— J'ai eu ta médaille, murmure Otabek, lorsqu'ils s'éloignent pour reprendre leur souffle.
— J'en ai eu une aussi, réplique Yuri.
— J'ai quand même eu l'or.
— Ouais ? dit-il, d'une voix plus rauque qu'il n'aurait voulu. Tu veux une récompense pour m'avoir botté le cul ?
C'est une autre réponse qu'Otabek n'a pas le temps de formuler, Yuri l'embrasse à nouveau. Toute la frustration d'avoir été battu par son propre petit-ami se transforme en frustration de ne pas pouvoir le posséder sur le champ. Les lèvres d'Otabek sont chaudes et gercées, comme s'il avait passé trop de temps au soleil, et Yuri ne peut que se souvenir que Beka est l'astre qu'il a envie d'adorer.
Les mains de Yuri agrippent tout ce qu'elles peuvent saisir, les plis de ses vêtements, les mèches de ses cheveux, la courbe de ses fesses. Les baisers sont tout aussi passionnés, déposés sur chaque parcelle de peau jusqu'à ce que Yuri glisse le nez dans le cou d'Otabek, où il le frotte doucement avant de planter ses dents dans la chair bronzée. Ça, ça fait réagir Otabek, qui recule dans un son à mi-chemin entre la douleur et le plaisir. Il mordille sa lèvre déjà rougie.
— Arrête de te mordre la lèvre, dit Yuri.
— Quoi ?
— Je peux le faire à ta place, répond-t-il.
Fidèle à sa parole, Yuri le fait. Impatient, il passe ensuite les mains sous le t-shirt d'Otabek, le remontant le long de son torse pour lui faire signe de le retirer.
— Tu veux que je porte ma médaille ? plaisante Otabek, dans une tentative de reprendre le tissu de la situation.
Yuri s'empresse de retirer la médaille, puis la sienne, et de les balancer sur la pile de vêtements qui traîne suite à ses visites précédentes.
— Non. Tu portes trop de fringues. Je te veux complètement nu.
Pour souligner son geste, Yuri glisse une phalange sous l'élastique du jogging d'Otabek.
— Je te veux. Tout de suite.
L'argumentaire, appuyé à coups de langue par Yuri, suffit à convaincre Otabek. Le reste de leurs fringues disparaît en un clin d'œil, mais lorsqu'ils s'allongent sur le matelas, Otabek prend tout son temps pour explorer le corps de Yuri.
Les doigts et la bouche d'Otabek provoquent de la chair de poule partout où ils passent. La langue d'Otabek glisse sur les bleus et les cicatrices de son corps, semblant tracer de petites constellations entre les différentes cicatrices. Yuri tremble, impatient et surpris d'être célébré de cette manière.
Au moment où Otabek relève la tête, Yuri se dit qu'il s'est enfin lassé de son petit jeu, mais il reste immobile. Yuri lui donne un léger coup de genou dans le torse.
— Hé, abruti. À quoi tu penses ?
— Les tigres n'ont pas seulement la fourrure rayée, mais aussi la peau. Chaque motif est spécifique, alors, chaque tigre est unique.
— Putain, mais pourquoi tu me parles de ça maintenant ?
Otabek cligne des paupières, observant Yuri avec attention.
— Je… souffle Otabek. Je voulais dire… Tu es si spécial pour moi.
— Tu es vraiment con, dit Yuri. Tu racontes d'énormes conneries.
La douceur dans la voix d'Otabek serre le cœur de Yuri. Les souvenirs de tout ce qu'ils ont vécu ensemble sont tranchants, tels des morceaux de miroir brisés. Avant, Yuri aurait aimé se faire pousser une seconde peau pour les empêcher de le blesser. Maintenant, il est prêt à saigner librement, écorché par les dents d'Otabek sur son épiderme.
Fatigué de jouer, Yuri pose deux doigts contre les lèvres d'Otabek dans un ordre silencieux. Otabek obéit instantanément, tirant la langue pour les couvrir eux aussi de salive. La manière dont il creuse les joues et dont sa pomme d'Adam s'agite lorsqu'il avale sa salive rendent Yuri dingue, mais il fait de son mieux pour rester impassible.
Otabek relâche ses doigts et Yuri se penche pour récupérer son flacon de lubrifiant dans ses affaires. Si Otabek veut le faire attendre, il peut en faire de même.
— Regarde-moi, ordonne Yuri.
Docile, Otabek s'assoit, les yeux rivés sur lui. Yuri fait couler du gel sur ses doigts déjà mouillés, puis s'allonge, laissant une traînée brillante de son ventre jusqu'à l'intérieur de ses cuisses. Les pupilles d'Otabek se dilatent lorsque Yuri se pénètre lentement et son regard couvre la moindre parcelle du corps de Yuri. Yuri n'est satisfait seulement lorsqu'Otabek commence à babiller des compliments débiles, l'air plus amouraché que jamais.
— Beka… Tu me veux ?
Otabek baisse les yeux. Il est dur et tout aussi impatient que Yuri.
— Merde, ouais. Tu veux venir sur mes genoux ?
Cette fois, c'est Yuri qui se mord la lèvre. C'est la position qu'il préfère habituellement, parce qu'il peut sentir Otabek profondément en lui, tout en dirigeant leurs mouvements. Mais ce n'est pas ce qu'il veut ce soir.
— Je te veux au-dessus.
Yuri se laisse allonger sur le dos, Otabek bloque ses poignets contre le lit. Ils ne jouent plus vraiment, mais c'est rassurant de faire semblant qu'ils se battent pour prendre le dessus. Otabek se glisse entre ses jambes tremblantes, puis à l'intérieur de lui. La tension autour d'eux, lourde dans l'air, explose au moment où ils expirent ensemble, quand Yuri se détend autour de son sexe.
Les doigts d'Otabek sur ses hanches et sa bouche dans sa nuque forment des bleus qui n'auront clairement pas l'air de venir de ses chutes. Ses mouvements sont cependant lents, trop lents, et Yuri lui fait comprendre en tirant sur ses cheveux pour le forcer à lever la tête. La friction entre eux reste douce, tout comme la voix d'Otabek lorsqu'il parle :
— Tu es tellement beau quand tu es désespéré de m'avoir en toi. Tu es tellement parfait autour de moi…
Le sang de Yuri rugit dans ses veines et bat dans ses tempes. Comment est-il censé garder le contrôle de lui-même quand Otabek lui parle avec une telle révérence teintée de luxure ?
— Putain, arrête ça…
Otabek l'épingle sur le matelas comme un papillon exposé sous verre. Yuri le regarde avec des yeux voilés, perdus dans son désir. Il a enfin touché la flamme. Ça ne fait pas aussi mal que ce qu'il avait imaginé.
— Tu aimes quand je te parle comme ça, murmure Otabek. Tu aimes savoir que tu es le seul mec qui compte pour moi.
— Je…
Les mots de Yuri sont étouffés sur sa langue. Otabek s'appuie de tout son poids sur lui, ses coups de reins sont plus profonds, mais pas plus brusques. Leurs peaux créent un rythme obscène, renvoyé par l'écho des gémissements de Yuri. Otabek halète contre son épaule, mordant à nouveau sa peau lorsqu'il n'arrive plus à se contenir.
Tout ce qui compte pour Yuri, c'est les louanges qu'Otabek gémit et la chaleur d'Otabek en lui. Il enroule les jambes autour des hanches d'Otabek pour le garder au plus proche et Otabek lui fait l'amour comme s'il était fragile. Yuri ne sait pas comment expliquer comment quelque chose qui est devrait être si sale peut-être aussi belle.
Quelque chose se brise en Yuri, ou peut-être que quelque chose se remet en place. Otabek s'imbrique parfaitement en lui, et lorsqu'ils bougent comme ça, Yuri se sent entier. Il ne pensait pas que donner le contrôle à quelqu'un puisse être aussi libérateur.
— Yura… Est-ce que tu aimes ?
Otabek bouge juste comme il le faut, encore et encore, toujours avec la même douceur, et la sensation de petites étincelles électriques se propage de l'endroit où ils sont joints jusqu'à la poitrine de Yuri. Il agrippe plus fort les mèches sombres d'Otabek, soupirant dans un instant de béatitude :
— J'aime quand t'es en moi. J'aime quand tu me tiens comme ça. Putain… Je t'aime. Je t'aime plus que bien.
— Tu…
Instantanément, Otabek se fige au-dessus de Yuri. Yuri est lui aussi perplexe, la bouche entrouverte dans une justification qui ne vient pas. Il est encore plus surpris de comprendre qu'il ne regrette pas ce qu'il vient de dire. Pourquoi est-ce que ce serait mal alors qu'il se sent aussi bien ?
— Ouais, Beka. Putain, je t'aime.
Yuri passe le pouce sur la mâchoire d'Otabek, puis sur la morsure dans son cou qui les unit visuellement. Ils s'embrassent jusqu'à en perdre de nouveau le souffle, jusqu'à ce qu'Otabek recommence à bouger. Il pose son front contre celui de Yuri et Yuri pose une main dans sa nuque pour le garder proche. Chaque mouvement d'Otabek lui rappelle à qui il appartient et chaque mouvement l'approche de sa jouissance.
Pour une fois, Yuri ne sait pas qui vient en premier. Il est seulement conscient de la voix d'Otabek, récitant les mêmes mots, telle une prière :
— Je t'aime, je t'aime. Je t'aime tellement.
— Hé, les mecs ! s'exclame Mila. On devrait prendre une photo souvenir tous ensemble !
Yuri pousse un long soupir en posant les yeux sur le gros logo Tokyo 2022 érigé devant eux. Durant les jours précédents, elle l'a déjà forcé à prendre un selfie devant les anneaux olympiques, puis avec le mec flippant en costume de mascotte. Tout ce que Yuri veut, c'est finir de traverser le Village pour aller chercher leurs ridicules frites de célébration. Après toute cette merde, ils les méritent.
— Yura ! Il faut que j'immortalise ma victoire ! Et force Otabek à venir, lui aussi fait partie des winners !
Depuis qu'on lui a passé la médaille d'or au cou, Mila n'en manque pas une pour se la péter. Et puisque Yuri est content pour elle, il a décidé de ne pas l'étriper lorsqu'elle lui rappelle subtilement qu'il n'est pas tout à fait arrivé à leur niveau.
En tirant Otabek par la main, Yuri s'approche de la statue. En dépit de ses plaintes, il s'accorde un instant pour l'observer. Le sentiment surréaliste qu'il a ressenti en arrivant ici n'a pas tout à fait disparu.
— J'ai une idée… dit-il. Tu as toujours ton couteau suisse, Baba ?
— Évidemment, répond-t-elle.
Avec un sourire en coin, elle tire le couteau susmentionné de son sac-à-dos. Le regard d'Otabek s'écarquille d'un coup.
— Pourquoi est-ce que vous avez des armes sur vous ? grimace-t-il.
— Il faut bien être préparé pour toutes les éventualités, dit Yuri.
— Et comment vous avez fait rentrer ça dans le pays ?
— Cherche pas, Beka, laisse nous préserver le mythe !
Yuri jette un coup d'œil autour d'eux, vérifiant qu'ils sont bien seuls. Il s'abaisse au niveau du bas du logo, il ouvre le couteau et grave ses initiales avec sa délicatesse habituelle.
— Je savais que vous êtes des vandales, se plaint Otabek.
— Qu'est-ce qu'il vont faire contre nous ? rétorque Yuri. Va-y, Beka ! Fais pas ta mauviette !
Bien que le teint d'Otabek semble se rapprocher de la couleur des quelques flocons qui font pâlir le béton du Village, il accepte le couteau que Yuri lui tend, puis s'applique à tracer les lettres оа sous l'œil attentif de Yuri. Lorsqu'il a terminé, Mila lui arrache presque des mains et laisse à son tour sa marque.
— Regardez ça ! s'exclame-t-elle, ravie.
Yuri remarque que, entre ses initiales et celles d'Otabek, Mila a dessiné un gros cœur.
— Quand est-ce que tu vas nous foutre la paix, putain de foutue sorcière ? Rappelle-moi pourquoi je tolère ta présence ?
— Parce que je suis ta personne préférée ! Enfin… Juste après Ota—
Il lui donne une tape derrière la tête, fusille Otabek du regard avant qu'il ne puisse dire quoi que ce soit, mais sort tout de même son téléphone pour prendre une photo. C'est une preuve tangible qu'ils sont bien arrivés jusqu'ici.
Contrairement aux petits appartements réservés aux athlètes, celui de Viktor et Yuuri tient plutôt de la suite présidentielle, et puisque Viktor est Viktor, il en profite afin d'y organiser une fête tout aussi démesurée. Yuri n'a pas le temps de se plaindre des extravagances de son entraîneur, Mila lui agrippe le bras dès qu'il pose un pied dans le séjour.
— Danse avec moi ! s'exclame-t-elle.
— Non merci. Je vais rester là et attendre Beka.
— Justement, vous êtes tout le temps fourrés ensemble. Aller, juste une seule danse !
Face à la moue boudeuse de Yuri, elle redouble d'intensité dans ses geignements :
— T'es chiant, Yura ! Tu me dois bien ça, avec tous les services que je t'ai rendus !
C'est vrai que Yuri passe énormément de temps avec Otabek depuis qu'ils ont emménagé ensemble, et… Et ça y est, Baba a réussi à le faire culpabiliser. Il accepte sa main tendue. Au moins, c'est Otabek qui est chargé de préparer une playlist, alors la musique n'est pas trop naze.
Mila, qui a sans doute bu son poids en alcool, passe ses deux bras autour de la nuque de Yuri. Il en profite pour lui dire à voix basse :
— Tu sais… C'est la dernière fois que tu peux utiliser cette excuse.
Les pupilles déjà dilatées de Mila s'agrandissent un peu plus.
— Non, c'est pas vrai ! Me dis pas que tu as enfin craché le morceau ?
— Pourquoi tu dis ça comme si tu pensais que je n'allais jamais le faire ?
— Parce que tu es constipé émotionnellement…
Yuri ne peut pas la contredire, mais il fait mine de s'éloigner pour aller bouder plus loin. Mila ne l'entend pas de cette oreille, elle agrippe son poignet avec force.
— Pas si vite ! On a pas fini notre danse.
Elle serre un peu plus son bras, jusqu'à ce qu'il grimace et soit obligé de céder.
— T'es vraiment putain de chiante !
Le bout du nez de Mila est tout aussi rouge que ses cheveux, et, d'accord, lorsqu'il s'amuse à copier ses mouvements décousus, Yuri doit avouer que Baba est drôle quand elle est torchée. L'unique danse se transforme en deux, puis trois, jusqu'à ce qu'une chanson plus calme suive, et qu'ils ne fassent plus que se balancer paresseusement.
— Hé, Yura ?
Un sourire niais est greffé sur le visage de Mila, il n'aime pas ça.
— Quoi encore ?
— Je suis contente pour toi, dit-elle, sur un ton soudainement sérieux. Vous avez l'air heureux ensemble.
Yuri jette un œil à Otabek, qui pianote vaguement sur son ordinateur portable. Leurs regards se croisent et Yuri sourit à son tour.
— Merci, Baba.
Tout aussi rapidement que l'instant de sincérité s'est manifesté, il disparaît lorsque Mila s'écrie :
— Quelle émotion ! Mon petit Yurachka devient grand !
Elle ébouriffe les cheveux de Yuri et il s'enfuit rapidement, faisant signe à Otabek de venir le sauver.
Une vue des montagnes éclairée par le clair de lune les accueille lorsqu'ils sortent pour prendre l'air sur le grand balcon. La neige disparaît déjà des sommets, un vent doux secoue les cheveux de Yuri. Cette année, la saison des fleurs de cerisiers devrait arriver en avance. Il se demande si les ema qu'ils avaient accrochés au temple à Osaka sont toujours secoués par la brise, parce que le Japon semble leur avoir porté bonheur.
Yuri s'apprête à rassembler son courage pour dire quelque chose d'idiot et de sentimental à Otabek à propos de la chance et du fait qu'ils retrouvent toujours, lorsqu'une exclamation leur rappelle qu'ils ne sont pas seuls :
— Yura ! Otabek ! Ça tombe bien, je voulais vous parler !
Éclairé en contre plongée par l'éclat des lampadaires, le visage à la con de Viktor fait sursauter Yuri.
— Putain, qu'est-ce que tu fous là ?
— C'est ma chambre, souligne Viktor. C'est ma fête.
À ça, Yuri n'a rien à répondre. Il se retourne pour faire face à Viktor et remarque que Yuuri est également là. Du rouge souligne les endroits où ses lunettes reposent sur ses joues, il est un peu bourré. Enfin, vu les mouvements de danse que Yuri l'a vu faire tout à l'heure, scandaleusement accroché au cou de son mari, il l'est sans doute beaucoup.
Yuri se foutrait bien de leur gueule à tous les deux, mais l'expression de Viktor lui fait changer d'avis. Peu importe ce qu'il veut dire, ça semble sérieux.
— Qu'est-ce qu'il t'arrive, le vieux ? demande Yuri. Tu es enfin devenu sénile ? Tu es déjà mourant ? Tu peux pas me dire que tu es trop âgé pour arrêter le patin, c'est déjà le cas !
Les basses venant d'autres fêtes animent le mince silence. Yuuri s'avance devant Viktor et Yuri n'arrive pas à lire son visage d'ordinaire si expressif.
— À vrai dire… commence Yuuri.
Les personnes qui dansent à l'intérieur projettent, par intermittence, des ombres sur sa silhouette. Il tripote les branches de ses lunettes, bafouillant comme s'il avait oublié comment parler anglais.
— … C'est moi qui compte arrêter le patin.
— Tu comptes quoi ? rugit Yuri.
D'abord Viktor, et maintenant Yuuri ? Il n'arrive pas à croire que ces conneries continuent.
— Je compte prendre ma retraite, dit-il calmement.
— Mais tu as géré ! s'entête Yuri. J'ai à peine eu quelques points de plus que toi ! Pourquoi tu veux laisser tomber ?
— Ce n'est pas… Ce n'est pas une décision prise à la légère. J'y pensais depuis longtemps.
Seule la main d'Otabek, agrippant l'épaule de Yuri, l'empêche de continuer à hurler. Il inspire une grande gorgée d'air. Il sait, de façon réaliste, que les raisons de Yuuri sont évidentes. Il a vingt-sept ans. Il n'arrivera pas à compléter un autre cycle olympique.
— Tu vas nous lâcher pour retourner à Hasetsu ? demande Yuri.
— Non, non. Je vais… Rester à Saint-Pétersbourg.
Viktor pose sa paume sur l'épaule de Yuuri, reflétant les gestes d'Otabek.
— Nous comptons fonder notre propre équipe, dit-il. Nous comptons l'annoncer à la fin de la fête, mais nous voulions que vous voyez les premiers au courant.
Il effectue une pause dramatique dans sa phrase, cherchant clairement à faire monter le suspens.
— Et donc ? grogne Yuri.
— Nous aimerions aussi que vous soyez nos deux premiers élèves, Otabek et toi. Vous avez le temps d'y réfléchir, évidemment, mais j'espère avoir une réponse positive de votre part.
Yuri tourne la tête pour scruter le visage d'Otabek. Lui aussi l'observe silencieusement, son expression stoïque, et Yuri espère le connaître assez bien pour réussir à lire sa réponse dans son regard.
— Tu es certain que c'est une bonne idée ? demande Otabek.
Yuri retire ses protections de patin et lance un regard vers la piste, pour l'instant occupée par Yuuri. Ce n'est qu'une question de temps avant que ce soit son tour de patiner pour le Gala.
— Pourquoi ça ne le serait pas ?
— Ce n'était pas prévu que je monte sur la glace avec toi, dit Otabek.
— Depuis quand je joue selon les règles ?
Otabek lève les yeux au ciel, mais, avant que Yuri n'ait le temps de s'impatienter, Yuuri passe à côté d'eux, leur lançant un regard curieux. Yuri saute sur la glace d'un mouvement fluide, feignant l'innocence.
Avant de détaler à toute vitesse, il adresse un large sourire à Otabek, dévoilant ses dents pointues, et il lui murmure :
— Attrape-moi, Beka.
Comme prévu, il ne faut qu'un tour de piste pour qu'Otabek se lance à la poursuite de Yuri, déclenchant un tonnerre d'applaudissements qui couvre brièvement le morceau de dream-pop sur lequel patine Yuri.
Ils n'ont que vaguement répété le programme, mais Yuri fait confiance à Otabek lorsqu'il s'agit de suivre ses pas. Il lui adresse un signe du menton et s'éloigne de lui. Sur le début du morceau, ils occupent chacun leur côté de la patinoire, reflétant les mouvements de l'un de l'autre. La chorégraphie est simple, un peu désynchronisée, mais le public semble l'apprécier.
Petit à petit, alors qu'ils perdent en ardeur dans leurs sauts et que la musique se calme pour mieux reprendre ensuite, ils quittent la pénombre qui borde la piste pour passer sous les spots qui éclairent le centre. Ils font demi-tour pour se rejoindre, s'observant pour coordonner leurs gestes et ne pas se rentrer dedans.
Alors qu'il ne reste plus que quelques centimètres entre eux, Otabek glisse derrière Yuri et dit doucement :
— Je t'ai attrapé.
Son souffle caresse l'oreille de Yuri alors qu'il hésite, puis demande :
— Tu es sûr que tu veux tenter une spirale ?
— Oui.
— Tu me suis ?
— Évidemment.
Otabek dépose une main sur la hanche de Yuri et attrape sa main avec l'autre. Il guide Yuri dans une ligne droite, leur faisant prendre en vitesse.
En accord avec la musique, Otabek se retourne en pivot avant-arrière, faisant gicler de la glace sous ses patins. Il ne lâche pas la main de Yuri et utilise leur élan pour faire tourner Yuri en un cercle autour de lui, restant lui-même fermement planté sur ses deux pieds. Tout ce que Yuri a à faire, c'est ne pas lâcher la main d'Otabek et se laisser guider.
Ils arrivent à réussir une spirale pas trop dégueulasse selon le jugement de Yuri, mais avec la vitesse, il a du mal à ralentir après quatre rotations. Plutôt que de le relâcher pour qu'ils se séparent et s'éloignent chacun de leur côté, Otabek doit le ramener brusquement vers lui pour briser le mouvement. Ils se cognent l'un contre l'autre, Yuri pose ses deux paumes sur le torse d'Otabek pour se stabiliser, alors que celles d'Otabek trouvent sa taille.
Yuri ne peut pas s'empêcher de rire bêtement, parce que c'était à la fois très con et vraiment génial. Son cœur bat fort, comme celui d'Otabek sous sa paume. Le souffle rapide d'Otabek s'échappe entre ses lèvres entrouvertes et caresse le visage de Yuri. Il a l'air un peu surpris que Yuri ait réellement accepté de lui faire confiance.
Ils ne sont pas fan des démonstrations d'affection en public, sans doute parce qu'ils ne peuvent pas se le permettre, mais Yuri ressent le soudain besoin de faire comprendre à Otabek qu'il lui fait confiance plus qu'à quiconque. Putain, il se prendrait une balle pour lui s'il le fallait. Yuri relève la tête, à moitié caché derrière le long rideau de ses cheveux. Il articule un je t'aime presque silencieux, juste assez bas pour qu'Otabek puisse l'entendre.
C'est un secret qu'il gardait caché dans la cage de son torse telle une bombe prête à péter, mais les mots ne percent pas sa peau comme des balles perdues. C'était plus simple de se dire qu'une simple confession allait réduire son monde en cendre et en poussière, que de faire assez confiance à quelqu'un pour l'aimer et s'autoriser à l'aimer en retour.
Otabek cligne des yeux comme s'il ouvrait les yeux pour la première fois, momentanément aveuglé par la force de la lumière qui les éclaire, puis attire Yuri dans une étreinte si vive qu'ils perdent l'équilibre et s'écrasent l'un sur l'autre sur la glace. La musique s'éteint, une pluie de cotillon s'échoue sur eux, et le noir tombe sur la salle. À cet instant, Yuri veut bien croire qu'il est le soleil et qu'Otabek gravitera toujours autour de lui.
