Shinichi n'aurait su dire s'il était submergé par l'allégresse procurée par ce premier contact ou par la jalousie de n'avoir pu l'obtenir en son nom propre.

Les deux sentiments faisaient rage dans son esprit, en dépit des endorphines qui l'empêchaient de se mettre un coup de poing à lui-même sous l'œil amusé d'Ai.

Elle aussi grandissait. Elle avait pris le parti de jouer sur les apparences, multipliant les couleurs de cheveux, les longueurs, les vêtements visant à dissimuler le fait qu'elle ressemblait de plus en plus à l'adulte qu'elle avait été un jour. Elle commençait à lier connaissance avec des personnes susceptibles de partager ses centres d'intérêts. En contrepartie de la solitude qui avait été son lot jusqu'ici, elle n'avait pas à se préoccuper du regard de ceux qui l'avaient connue adulte, lui permettant un nouveau départ plus serein.

« Vous vous êtes embrassés, tu devrais être content, non ? »

« Oui, oui…mais…elle ne sait pas que c'est moi, tu comprends ? »

« Elle ne veut pas savoir que c'est toi. Nous avons activement travaillé toutes ces années pour que cette situation reste en l'état. Tu ne peux pas simplement en profiter, au lieu de l'accuser de te tromper avec ton alter ego ? »

« … »

« Et puis, il faut reconnaître que tu as été bien plus gentil et attentionné en tant que Conan que lorsque tu étais Shinichi… »

« Pardon ? »

« Ce n'est pas la peine de tirer cette tête. Que ce soit de la part de Ran ou du professeur Agasa, il n'est pas difficile de deviner aux propos qu'ils laissent échapper que tu étais un jeune homme arrogant. »

Touché.

« En toute honnêteté, mon estime pour Ran augmenterait si elle préférait un adolescent attentionné à un adulte qui n'en avait que le nom… »

Coulé…

« Tu as d'autres propos aimables à tenir avant d'en arriver à la sentence d'exécution ? »

« Tu dramatises tout. Je dis simplement que tu es une meilleure personne depuis que tout ceci est arrivé. Tu ne devrais pas être furieux contre Conan. Il est sûrement la meilleure version de toi. Et il risque d'être la seule dont tu puisses disposer… »

Malicieuse, acide et franche : les discussions avec Ai le laissaient rarement indemne. Elles lui apportaient une forme de réalisme cynique dans le seul domaine où il en manquait…

A court de souffle, Ran songeait à ce qui s'était passé avec Conan. Elle sentait son cœur battre, ses joues rosies. Tiraillée entre la culpabilité qu'elle ressentait envers Shinichi et les sentiments qu'elle sentait émerger envers Conan, la confusion se faisait grandissante.

Il est si jeune. Il a juste un béguin. Je ne devrais pas l'encourager…

Ce que Ran n'était pas capable de verbaliser, c'est qu'elle aussi, elle était jeune, à sa manière. Elle s'était abstenue de vivre toutes sortes d'expériences, demeurant figée à l'âge de 17 ans, tenant malgré elle le rôle d'une néo-Pénélope.

Comment ne pas être émue d'avoir enfin connu un premier baiser, de surcroît avec un jeune homme si soucieux de la consoler et de lui offrir du réconfort ?

Lorsqu'ils s'étaient revus, la raison s'était efforcée de parler.

« Conan…nous n'aurions pas du…je veux dire, tu es jeune et je suis sûre que tu serais heureux avec une condis… »

« Ran… »

« Et tu sais que j'attends Shinichi, n'est-ce pas ? Tu as toujours agi dans son intérêt lorsqu'il s'agissait de moi, toujours prompt à le défendre… »

« Ran…justement, je… j'ai discuté avec Shinichi. Il ne sait pas s'il pourra revenir un jour. Il m'a demandé de prendre soin de toi. »

« Oui, bien sûr… mais il ne parlait pas de prendre sa pl… »

« De prendre soin de toi, quoique cela puisse vouloir dire et impliquer. Ce sont ses mots. Il ne veut pas te voir souffrir et rester seule. »

« Conan… »

« Je suis là. Et je t'aime. Je sais que je ne suis pas Shinichi, mais je ferai tout pour que tu sois heureuse. Et…s'il revient…je m'effacerai. Je te le promets. »

Voilà une promesse qui ne serait guère difficile à tenir…fichtre, il savait bien que tôt ou tard Ai finirait par déteindre sur lui…

Il l'avait doucement prise dans ses bras. Elle semblait s'acclimater à ce geste plus facilement que la première fois. Plongeant la tête dans son cou, il s'abreuvait de son odeur, submergé par les vagues de bien-être qui déferlaient en lui lorsqu'elle lui retourna son étreinte, glissant sa main dans son dos, sa nuque, caressant ses cheveux.

S'il avait souvent été envahi par des fantasmes inavouables, il se rendait compte qu'il avait sous-estimé les moments de tendresse. Certes, il avait imaginé Ran lui nouer sa cravate, des bribes de moments du quotidien. Mais il n'aurait jamais cru qu'il pourrait ressentir un sentiment de plénitude rien qu'en l'enlaçant. Sa colonne vertébrale se détendait sous l'effet de ses caresses, sa nuque également. Il la sentait s'arquer légèrement pour lui permettre d'enfouir son visage plus profondément contre elle. Lorsqu'il l'entendit soupirer, il se figea. Avant de se rendre compte que son étreinte était si forte qu'il lui avait peut-être fait mal. Il la relâcha aussitôt avant de redresser sa tête pour l'observer.

« Ran…je suis déso… »

Ses mains glissèrent vers son torse, remontant vers son visage, lui ôtant la capacité de poursuivre sa phrase lorsqu'elle se plaqua lentement contre son corps. Il pouvait en sentir chaque courbe. Il sentait la plénitude s'évaporer au profit d'une tension qui le parcourait tout entier. Lorsqu'elle saisit ses lèvres, il n'entendait plus que le battement assourdissant de son cœur.

Son cœur, qui ressentait un léger pincement en constatant l'aisance avec laquelle elle s'offrait à Conan, acceptant qu'il tienne le rôle d'un amant à durée déterminée. Aimait-elle si peu Shinichi pour qu'elle se donne si facilement à lui ?

« Conan… »

« … »

Lorsqu'il leva les yeux vers elle, il s'aperçut qu'ils étaient baignés de larmes.

« Je suis désolée, je…je… »

Et il comprit. Elle pensait à Shinichi. Ses yeux brillants, ses joues roses bataillaient contre les remords qu'il percevait dans sa voix.

« Ran…je sais que tu penses à lui. »

« On ne devrait pas…tu mérites quelqu'un qui pense à toi, uniquement à toi… »

« Je veux être là pour toi, Ran. Même si tu penses à lui. Même si tu l'imagines pendant que je…que nous… »

Elle le dévisagea intensément.

« Conan… »

Ravagé par des sentiments contradictoires, il plaqua sa bouche contre la sienne, cherchant volontairement à l'empêcher de réfléchir. S'il avait pu s'en empêcher, il l'aurait fait également.

Il savait que c'était dangereux de l'encourager à penser à un homme qui ne reviendrait peut-être jamais. Il prenait également le risque qu'elle ne s'attache pas à Conan s'il ne se dissociait jamais de son image. Mais une part de lui – un amour-propre dont il percevait le caractère déplacé – était ravie en dépit du bon sens qu'elle pense à Shinichi dans un moment aussi intime.

Lorsque sa langue rencontra la sienne, ses pensées erratiques s'éteignirent brusquement. Conan, Shinichi, qu'importe. Je suis le même amas de cellules, le même système immunitaire, les mêmes atomes. Peu importe qu'elle me désire sous une forme ou autre pourvu qu'elle ne s'arrête jamais…