Partie 4

Par Mastroyal

On aurait pu croire que les aventuriers avaient eu leur lot de frissons dans ce début d'aventure : après avoir sauvé une jeune femme d'un dragon, ils durent affronter un immense tsunami en pleine forêt… Avant que BOB ne tente de se sacrifier pour sauver un chaton qui, depuis, était juché sur l'épaule du pyromage et se faisait appeler Wilfried. Que pouvait-il leur arriver maintenant : le meilleur ou le pire ? Qui savait…

Les aventuriers, à peine remis de leur bain de midi, arrivèrent dans un village où les attendait la famille de la jeune fille qu'ils avaient sauvé du dragon. Au sol, renversé depuis peu, était allongé le patriarche qui portait une longue robe que Théo identifia comme celle des apothicaires de l'Église de la Lumière. Ainsi, il avait donc affaire à un « collègue » soigneur… Ou plutôt, à son cadavre, puisqu'il venait, semblait-il, de donner sa vie pour sauver les siens du tsunami.

— Tiens, fit remarquer Grunlek en se moquant du paladin, quelqu'un de ton église qui se sacrifie… Ce n'est pas commun.

— Oh, tu sais… répondit Théo. C'est les apothicaires, alors que moi, je suis inquisiteur. C'est pas le même service…

— T'en parle avec un de ces déni, se moqua à son tour BOB.

— Oh, ce mépris… renchérit Shin.

— Ben, écoute… se défendit Théo. C'est grand, l'Église de la Lumière. On connaît pas tout le monde, y'a plusieurs étages…

Puis, le plus calmement du monde, comme si le mépris était une seconde nature chez lui, Théo se tourna vers la dame qui se tenait à côté du cadavre et leur demanda comment le « pauvre » apothicaire avait perdu la vie.

— Lorsqu'il y a eu la vague d'eau qui est venue des Dents du Ciel… Eh bien, les premiers à être tombés sous la vague ont à peine eu le temps de prévenir les autres et mon mari nous a poussé à l'intérieur de la maison et il a maintenu la porte fermée pendant qu'il était sous les eaux.

— D'accord… répondit simplement l'inquisiteur. Est-ce que vous permettez que je le fouille ?

— Quoi ?! réagit Shin. Mais non, pas sous les yeux de sa meuf !

— C'est juste pour voir comment il s'appelle, répliqua Théo. Peut-être qu'il a ses papiers.

— Mais… reprit BOB. Tu peux peut-être demander ça à sa famille qui est autour de lui en train de le pleurer !

— Ah merde, c'est sa famille ?! J'croyais que c'était des inconnus, moi.

BOB, visiblement épuisé par les dérives pas très orthodoxes de son "ami" paladin, décida de déléguer toute interaction avec Théo à Shin et de se tourner vers les autres villageois pour faire le point sur la situation, sachant que le demi-diable était lui-même à peine remis de la situation qu'ils avaient vécu précédemment.

Quant à Shin, après avoir frappé son front de sa main, il décida de regarder l'étendue des dégâts aux alentours afin de voir s'il pouvait se rendre utile pour dégager d'éventuels blessés des décombres ou quelque chose dans la même idée. C'est alors qu'il surprit une conversation entre deux nobles :

— Mais c'est pas possible ! Il faut que la ville et le Sieur Délénor fassent quelque chose. On peut pas rester de manière pacifique, comme ça !

Shin, mettant temporairement de côté la gravité de l'échange qu'il venait d'entendre, se tourna vers Grunlek pour lui demander son aide afin de déblayer les décombres et d'évacuer un maximum de blessés, sachant que son faciès, loin d'être disgracieux auprès des femmes, avait souvent tendance à effrayer les gens. Et justement, alors qu'il s'avançait pour donner un coup de main, les deux nobles se tournèrent subitement vers lui ainsi que quelques autres villageois et il ne lui fallut pas plus de quelques secondes pour se rendre compte que, malgré le fait qu'on ne voyait pas d'emblée qu'il s'agissait d'un demi-élémentaire d'eau, sa capuche et son air assez mystérieux et renfermé provoquaient facilement un climat de méfiance à son égard. Et même la présence généralement apaisante et pacifique du nain à ses côtés ne rassurait en rien les habitants sinistrés.

Pendant que l'archer et le golem faisaient de leur mieux pour aider tout en faisant fi de la froideur à leur encontre, Théo continuait d'investiguer auprès de la famille de l'apothicaire décédé :

— Mon mari s'appelait Baline, répondit simplement la veuve à la question du paladin.

Puis, elle fouilla autour du cou de son époux et en sortit un pendentif qui était remis par l'Église de la Lumière aux gens qui faisaient preuve d'une très grande valeur, comme ce fût le cas du père de Théo, mais pas du fils, ce qui n'était guère étonnant… Surtout quand il se demanda s'il ne pouvait pas tout simplement prendre celui qu'il avait sous les yeux, piétinant ainsi encore une fois un de ses « principes », à savoir ne jamais toucher aux morts… Même si, techniquement, lorsque tout le monde l'avait cru mort, lui, et que son ancien précepteur Viktor a récupéré légitimement son bouclier, personne ne s'était posé la moindre question. L'inquisiteur joignit toutefois ses mains au niveau de sa poitrine et dit une petite prière pour rendre hommage au défunt… Sans pour autant mettre un genou à terre (faut quand même pas exagérer).

La veuve du malheureux apothicaire se tourna ensuite vers le groupe d'Aventuriers, et plus particulièrement vers l'emblème de la lumière gravé sur l'armure de Théo, avec une légère forme de dureté dans le regard, et déclara :

— Messire… Jurez-moi que l'Église de la Lumière va venger l'un des siens !

— Ben… Il est mort noyé, répondit le paladin un peu circonspect. Je vais pas aller taper de la flotte.

— Chevalier, reprit la veuve d'un air sérieux, la rumeur prétend que ce sont des personnes mal intentionnées qui sont derrière ceci. Des personnes capables d'user de sorcellerie, qui pèsent même une lourde menace sur Lysandr. La rumeur prétend même que ces gens sont ici depuis longtemps et qu'ils veulent s'emparer de Lysandr. Promettez-moi, chevalier, de réclamer vengeance au nom de l'Église de la Lumière. Votre… ajouta-t-elle avec hésitation. C'est presque un… C'est un frère pour vous. Mon défunt mari a voué sa vie… Pour l'église… Pour votre Église… Dites-moi que… Que la Lumière va réagir en conséquence… Que la Lumière vengeresse va agir !

— Je jure de venger la mort de votre mari, répondit simplement l'inquisiteur après une longue… TROP longue hésitation sur le prénom du défunt.

À ces mots, elle enleva le médaillon du cou de Baline, le glissa dans la main de Théo et la referma dessus, avant de réciter quelques psaumes liés à la Lumière, le front sur le poing fermé du paladin.

— Je vous remercie, dit-elle enfin. J'espère que ceci lui rendra la paix… Où qu'il soit.

— Moi aussi, répondit l'inquisiteur visiblement soulagé que la veuve n'ait pas remarqué l'exaspération qu'il avait laissé transparaître un court instant.

BOB, de son côté, recherchait désespérément un moyen de se soigner quelque peu, surtout que l'apothicaire du village, qui représentait une certaine promesse de soin, était un peu trop mort pour agir. Théo proposa alors à son « ami » pyromage d'aller retrouver la sœur de Shaydan, la jeune fille qu'ils avaient sauvé du dragon.

Shin et Grunlek, de leur côté, continuaient d'aider à déblayer les décombres tout en prenant grand soin de ne pas trop se rapprocher des autres habitants qui continuaient à se méfier d'eux. Mais alors qu'ils étaient occupés à leur tâche, ils entendirent tout près d'eux des bruits de pas. Puis, une jeune paysanne s'écarta pour laisser passer un homme armé (probablement un garde) qui convergeait vers eux.

— Holà, voyageurs ! lança-t-il. Que faites-vous ici ? Qu'êtes-vous en train de faire ?

— On aide comme on peut, répondit calmement le nain.

— Ah, vous aidez ? reprit l'homme. Vous savez qu'il y a, depuis quelques heures, une rumeur qui circule selon laquelle des opportunistes profiteraient du chaos pour vider quelques chaumières ? Pour s'en mettre plein les poches. Désolé, mais je ne vous ai jamais vus par ici.

— Est-ce qu'on a l'air de vider des chaumières ? rétorqua Grunlek. On est en train de pousser des poutres, de dégager des passages pour des gens…

— Excusez-nous, intervint Shin, nous n'avons pas le temps. On est complètement éreintés, un de nos compagnons a failli succomber aussi à ce tsunami… Donc, s'il vous plaît, soit vous nous aidez… Vous nous filez un coup de main pour aider ces pauvres gens… Ou soit vous vous barrez. Mais on a pas le temps pour ça.

— Écoutez, répliqua le garde, je ne vous ai jamais vus par ici… Vous allez baisser d'un ton ! Je ne vous ai jamais vus par ici… Qu'est-ce qui me dit que je dois avoir confiance en vous ?

— Mais il n'y a pas à avoir confiance en nous, soupira Shin. On ne veut pas échanger… Parler avec vous.

— Surveillez-nous, si vous voulez, renchérit Grunlek. Donnez-nous un coup de main, faites comme vous voulez…

— C'est quoi le problème, ici ? dit une voix derrière eux.

Théo venait à son tour d'arriver sur les lieux, non loin d'un autre soldat qui, lui, avait vu et entendu le paladin discuter avec la veuve de l'apothicaire de la lumière et promettre de venger la mort de son défunt mari. Ainsi, là où il aurait du mal à accorder sa confiance à Shin et à Grunlek, occupés à soulever un buffet renversé sur le côté, il en aurait davantage pour l'inquisiteur qui a juré d'apporter vengeance et justice pour un de ses « frères »... Ce qui prouve bien, une fois de plus, que la réalité n'est pas toujours très logique, compte tenu des fréquentes dérives sanglantes de Théo, et de son insolence.

— Chevalier, lança l'autre soldat d'une voix claire. Ces deux étrangers disent que soi-disant, ils sont en train d'aider les nôtres à restaurer les lieux. Sauf que nous, on ne les a jamais vus par ici.

— Ah, mais ils sont avec moi, répondit Théo. C'est bon, il n'y a pas de problème.

— Bon… répondit le soldat après deux secondes d'hésitation. Très bien.

Visiblement à court d'arguments devant la seule présence (intimidante sans doute) du paladin, les soldats se contentèrent de garder Shin et Grunlek à l'œil pendant quelques instants, avant de finalement tourner les talons et de s'en aller. Ainsi, le demi-élémentaire et son ami nain purent en profiter pour achever leur besogne et terminer de débarrasser la cour d'une maison de tous ses débris.

Au même moment, Shaydan revint voir ses sauveurs aventuriers, la mine sombre et renfermée, sûrement pas porteuse de bonnes nouvelles :

— J'ai essayé d'obtenir des informations par rapport à ma sœur, Li. Et… Il semblerait qu'elle eût été emportée par les eaux.

À ces mots, les joues de la jeune femme se creusèrent sous l'effet de la crispation et de la frustration qu'elle ressentait en ce moment précis.

— Et où était sa maison ? interrogea Théo.

— Plus en contrebas, répondit Shaydan. À flanc de colline. On est passé à côté, la maison était à-peu-près debout. Je ne l'ai pas vue, et personne…

— On n'a pas trouvé de corps, l'interrompit Shin.

— Peut-être qu'elle n'était pas dedans, renchérit Théo.

— Je suis allée voir, justement, reprit la jeune femme. Il n'y avait personne. Il y a quelqu'un qui… Qui témoigne l'avoir vu se faire emporter par les eaux. La dernière chose qu'elle a prononcé apparemment, ajouta-t-elle d'une voix sombre et basse, c'était mon nom.

— Notre compagnon a survécu, déclara Grunlek avec une forme d'optimisme. Peut-être que votre sœur est plus bas et a besoin d'aide. Vous devriez peut-être partir à sa recherche.

— Faites un câlin à ce chaton, plaisanta l'inquisiteur en désignant Wilfried d'un geste.

— Plus sérieusement, rétorqua BOB en essayant de détourner l'attention de l'humour désastreux de son ami paladin, si le témoin peut nous dire dans quelle direction elle a été emportée, on peut essayer d'organiser des recherches afin de la retrouver… À défaut, peut-être, de la retrouver vivante, parce que je ne voudrais pas vous donner de faux espoirs, on pourrait au moins lui donner une sépulture décente.

— Peut-être qu'on va demander aux gens du village, alors ? proposa Théo en reprenant un air sérieux.

— Non ! rétorqua le pyromage. Peut-être qu'on va faire quelque chose de bien une fois dans nos vies et essayer d'aider à trouver des gens. On l'a sauvé d'un dragon, on peut bien trouver le cadavre de sa sœur. T'as bien trouvé mon cadavre !

— On ne sait même pas à quoi elle ressemble ! se défendit le paladin. Des cadavres, ils vont en retrouver plein !

— Ben, faudrait qu'elle vienne avec nous… commença Shin.

— Une gonzesse qui a à-peu-près sa tronche ! coupa BOB. Ça va, c'est pas non plus compliqué.

— Vous voulez pas plutôt aller voir ? insista Théo. Parce que… Moi, je dis ça… Il peut peut-être y en avoir d'autres, des tsunamis. Parce qu'un tsunami au milieu de la montagne, c'est quand même pas naturel.

Balthazar soupira.

— Deux choses, répondit le demi-diable. Primo, on a besoin de se reposer. Le problème, c'est qu'on peut pas vraiment se reposer tant qu'ils n'ont pas remis un peu d'ordre dans leur village. Et deuzio, on voudrait aller voir d'où viennent les tsunamis, et vu qu'il se parle que c'est d'origine magique, essayer de niquer la mère du responsable parce que là, je suis complètement d'accord avec toi, Théo. Tu veux faire ta vengeance, moi, je veux buter un mage qui fait de la merde… Moi, je suis pour. Cependant, là, mini-quête, le temps qu'ils rangent le village, le temps qu'on trouve le cadavre de la sœur, on pourra rentrer avant la nuit et peut-être passer une nuit ici à se reposer, regagner un peu de forme, et pouvoir repartir frais comme des gardons le lendemain avec des informations sur les lieux qu'on va explorer et pas au pif, en se prenant un deuxième tsunami dans la gueule.

— Dans ce cas-là, reprit Théo à l'adresse de Shaydan, est-ce qu'on peut aller se reposer dans la maison de votre sœur ?

— C'est une bonne idée, approuva BOB, parce que si elle a tenu, elle tiendra une deuxième fois.

— Est-ce qu'elle avait une forme de famille ? interrogea Shin. Est-ce qu'elle avait un compagnon ? Est-ce qu'elle avait des enfants ? Ou elle vivait seule ?

— Non, répondit la jeune femme. Non, non, elle vivait seule. Elle était là, comme la plupart des personnes, ici dévouée à la communauté.

Sur ces mots, elle lança un regard en biais à l'apothicaire étendu au sol, et murmura :

— Elle a fini comme ce pauvre malheureux.

— Mais vous n'en savez rien ! répliqua Théo.

— Peut-être… Peut-être pas… ajouta BOB, avant de se tourner vers ses compagnons. Moi, je propose, chers amis, qu'on l'aide à trouver le cadavre de sa sœur et au moins, quand on aura fait ça, on pourra peut-être demander à passer une nuit dans sa maison.

— Mais le problème, intervint Shin, c'est que Théo a raison sur un point : on ne sait pas du tout à quoi elle ressemble, sa sœur. Il faudrait l'emmener avec nous, mais ce serait un peu glauque.

— Mais après, déclara Grunlek, elle peut nous la décrire.

— Elle peut nous accompagner dans le pire des cas, approuva Théo. C'est sûr, elle reconnaîtra le cadavre boursouflé de sa sœur, mais…

— Et on va pas juste demander de passer la nuit dans la maison de sa sœur défunte dans l'après-midi, se défendit BOB, alors qu'on a même pas retrouvé son cadavre.

— Le problème, reprit Shin, c'est que voilà… Si elle est aux portes de la mort, elle va succomber dans la nuit.

— Je pense que c'est ça, la priorité, de toute façon, intervint Grunlek. De retrouver sa sœur, c'est la priorité, s'il y a une quelconque chance qu'elle soit en vie.

— Le gros problème, reprit le pyromage, c'est que si on continue à se balader dans ce village… Un mage, un demi-élémentaire, un nain… Alors certes, il y a le paladin pour fliquer, mais…

— Après, l'interrompit le nain sans demander à son ami ce qu'il entendait par « fliquer », peut-être que la ville est en train de s'organiser pour justement faire une battue pour essayer de retrouver des survivants.

— C'est ça, approuva Théo. On peut pas choper un des gardes qui vont et viennent, et leur demander s'ils sont en train d'organiser des recherches pour les survivants ?

Le paladin ne se gêna pas pour joindre le geste à la parole et le garde lui confirma qu'en effet, ils essayaient de s'organiser, sachant que les opérations devaient se passer en deux étapes. Tout d'abord, il devait y avoir la consolidation des maisons, ne sachant pas s'il devait y avoir une autre vague… Il ne savaient toujours pas ce qui avait provoqué ça, sachant que la rumeur mentionnait qu'il s'agissait de personnes qui faisaient usage de sorcellerie derrière cela… Et en parallèle, il y avait des villageois déjà à pied d'œuvre pour essayer de retrouver des survivants. Certains avaient déjà été retrouvés, d'autres n'avaient pas pu être sauvés.

— Ben, voilà ! approuva Théo. Les gens qui sont morts, ils sont déjà morts. On peut en sauver d'autres. C'est plus intéressant de sauver des gens qui sont pas encore morts plutôt que d'aller ramasser des gens qui sont déjà morts. Enfin… Moi, j'dis ça comme ça.

— L'objectif n'est pas de ramasser des gens qui sont déjà morts, soupira BOB. L'objectif est de ramasser UNE personne qui est déjà ÉVENTUELLEMENT morte et de retrouver la sœur de Shaydan, ne serait-ce que par gratitude. Après, derrière, oui… Évidemment qu'on va aller péter la gueule au mage ou à ce qui est responsable de ce raz-de-marée. Mais tu soulèves un point important, qui est « Quand est-ce que le prochain nous arrive dans la gueule ? »

— Ben oui, exactement ! répliqua Théo. Moi, franchement… Encore une fois, je préfère aller empêcher un autre tsunami qui va tuer dix autres personnes… Ou vingt autres personnes… Plutôt que d'aller ramasser le cadavre humide de la sœur à bobonne.

Pendant que BOB réfléchissait à la question de l'imminence d'une nouvelle vague similaire (combien il faudrait de temps et de puissance magique pour arriver à reproduire un tel raz-de-marée), Shin alla investiguer auprès de Shaydan pour savoir si elle connaissait un groupe, ou même un groupuscule, qui pourraient avoir de telles intentions pour raser toute une région à coups de tsunamis. Le pyromage finit par déduire qu'il fallait effectivement une puissance magique considérable pour provoquer un tel désastre, soit par l'intermédiaire d'une seule entité suffisamment puissante pour cela, soit par la mutualisation de plusieurs entités pour arriver à obtenir une puissance suffisante.

— Théo, interrogea le demi-diable, on est d'accord que c'est pas un archimage ultra-puissant qui pourrait maîtriser plusieurs éléments à la fois ? Il faut vraiment qu'il soit orienté flotte pour faire ça.

— Ben, je suppose que oui, répondit le paladin. Ça doit être des mages spécialisés dans la magie de l'eau… Ou des élémentaires d'eau.

— Bien, approuva BOB. C'est important de le savoir. Comme ça, on aura pas des bouts de métal ou des boules de feu quand on y arrivera. C'est important de savoir s'ils maîtrisent plusieurs éléments ou pas. Donc, si c'est juste la flotte…

— Ça veut dire qu'effectivement, tu risques d'être plus ou moins inefficace, fit Théo. Enfin, si jamais c'est ça. Après, ça peut être encore des élémentaires d'eau comme ça peut être aussi un accident provoqué de manière… Enfin, tu vois…

— Ouais, mais un barrage… Ça fait pas ça, un barrage qui pète. Si ?

— Quoi qu'il en soit, reprit Théo, moi vraiment, j'insiste sur le fait qu'il faut aller empêcher un autre tsunami plutôt que d'aller chercher un cadavre.

— Mais il faudrait prendre des dispositions, avant, intervint Shin.

— Il faut faire en sorte qu'il y ait des battues qui soient organisées dans le village, approuva Grunlek. Il faudrait que nous, on aille faire autre chose, mais pas non plus…

— Ah… soupira BOB. Moi, j'aurais voulu rester…

— Mais c'est LEUR village, coupa Théo. Ils se démerdent !

— J'entends, j'entends, tempéra le pyromage. Mais j'aurais voulu me reposer, moi, en fait. J'aurais voulu me reposer et tenter de regagner un peu d'état de forme. Parce que là… Tu vois ces maisons ? Ces maisons, elles ont tenu. Si on se prend un tsunami alors qu'on fait le voyage, je vais probablement mourir. Si on se prend un tsunami ici, je vais survivre.

Théo jeta un regard au ciel pour surveiller l'avancée du soleil… Il devait être à-peu-près le début d'après-midi, sachant qu'ils avaient réussi à retrouver BOB aux premières lueurs de l'aube. Ils avaient donc voyagé pendant une demi-journée alors qu'ils étaient déjà vannés et c'était quasiment par miracle qu'ils avaient réussi à atteindre le village. Il était difficile de croire qu'ils allaient réussir à repartir vers le Nord pendant deux semaines.

Shin, plus intéressé par la survie du village que ses compagnons, était en train de vérifier s'il était possible de construire de quoi mieux le protéger d'un prochain tsunami. Les villageois y avaient pensé, eux aussi, et certains étaient déjà au travail pour construire quelque chose pour dévier le courant, mais ils pouvaient malgré tout bénéficier de l'appui et des conseils de Grunlek pour accomplir un meilleur travail… En espérant qu'il soit plus compétent en matière de construction de fortifications qu'en matière de calcul de trajectoires de charrettes enflammées.

Finalement, les aventuriers décidèrent de s'octroyer une demi-journée de repos et de repartir un peu plus tard pour tenter de retrouver ceux qui avaient provoqué le tsunami. Bien que « repos » semblait un grand mot, puisque BOB, grâce aux soins du paladin, parvint à récupérer assez de forces pour aider les habitants, pendant que Théo se reposait afin de récupérer ses forces mentales. Les villageois accueillirent volontiers les quatre compagnons, bien plus préoccupés par ce qu'ils venaient de vivre que par le fait d'héberger des inconnus, malgré l'aide qu'ils leur apportaient en construisant des fortifications ou en participant aux battues.

Ainsi, tandis que Grunlek aidait les villageois à construire des défenses afin de se prévenir d'un éventuel deuxième raz-de-marée, Shin finit par apprendre de Shaydan que sa sœur, dont elle n'avait toujours aucune nouvelle, n'était pas maîtresse d'armes comme il le croyait, mais pratiquait la médecine car le village où ils se trouvaient constituait un axe de passage pour les voyageurs entre les zones rurales du cratère et les chaînes montagneuses. Dans la région de Lysandr, la population était connue pour se diviser en deux groupements bien distincts : un qui était là au service des autres et un qui était plus militarisé et qui était là pour protéger le premier groupement. Mais cette partie de la populace militarisée aurait été au service d'un certain Sir Délénor, qui tiendrait la partie militarisée dans le creux de sa main et la ferait avancer au pas, les ordres étant les ordres, ce qui créerait finalement une forme d'équilibre dans la région : ceux qui maniaient les armes protégeaient les autres, au détriment peut-être d'une certaine forme de libre-arbitre, tandis que les autres étaient au service des voyageurs et des militaires. Mais aucun mage n'était admis dans les rangs de la partie militarisée de la population.

BOB se tourna vers Shin pour lui demander jusqu'à quelle distance il pouvait envoyer sa créature de glace Icy, à travers laquelle il pouvait voir les lieux environnants. Car le pyromage avait dans l'idée de prêter sa monture magique, Brasier, à leur hôtesse Shaydan afin qu'elle puisse partir à la recherche de sa sœur et lui confier également Icy afin qu'il serve de point de repérage. Mais Shin lui répondit que sa créature ne pouvait s'éloigner de lui plus de quelques centaines de mètres ce qui, dans l'absolu, sachant que le tsunami s'était abattu sur plusieurs kilomètres, ne servirait pas à grand-chose. Théo proposa alors d'aller voir Sir Délénor (qu'il appela « Machin-Truc » sans aucune considération) afin qu'il puisse leur fournir une escorte armée pour aller enquêter au Nord, ce que Shin approuva en arguant que c'était lui qui devait prendre toutes les décisions importantes.

BOB décida de prêter malgré tout son cheval à Shaydan afin qu'elle puisse plus facilement partir à la recherche de sa sœur. Mais au bout d'un moment, Théo finit par remarquer quelque chose de pas vraiment normal : des hommes et des femmes armés qui convergeaient tous et toutes vers le centre-ville. Au début, le paladin attribuait cela à des soldats qui devaient simplement faire leurs rapports ou participer aux opérations pour venir en aide aux sinistrés… Mais le nombre toujours plus important de soldats finit par soulever quelques interrogations chez l'inquisiteur. Clairement, il se passait quelque chose de pas banal. Peut-être que le Sieur Machin-Truc… Euh, pardon… Sir Délénor… rassemblait ses hommes en vue d'attaquer ou de se défendre.

Finalement, au bout de trois petites heures, les aventuriers décidèrent qu'ils étaient maintenant assez reposés. Grunlek avait pu aider les villageois à l'organisation et à la bonne construction des travaux post-inondation et Shin, bien qu'il ait autant aidé que le nain au bien commun, sentait qu'il y avait encore une tension palpable autour de lui. Cependant, les deux compères décidèrent de fabriquer un bâton de mage avec un débris des inondations et de l'offrir à BOB, qui avait perdu le sien dans le tsunami. Théo récupéra ensuite son cheval, Lumière, qu'il avait laissé à un maréchal-ferrant, et ensemble, les quatres compagnons se dirigèrent vers le centre-ville, sentant la tension devenir de plus en plus étouffante à chacun de leurs pas. Un brouhaha leur parvenait… Une sorte de bourdonnement viril qui, au fur et à mesure qu'ils s'approchaient, se transformait presque en une acclamation. Puis, une voix puissante retentit par-dessus les acclamations. Une voix qui disait :

— Et nous n'allons pas nous laisser faire de cette manière, par des créatures venues de l'au-delà ! Des créatures magiques ! Des créatures venues nous dire ce qu'on a à faire ! Non ! Nous n'allons pas nous laisser faire !

Les aventuriers arrivèrent donc au milieu d'une foule de gens en armure bien plus grosse qu'eux, sous un discours flamboyant d'un autre homme monté sur une petite estrade devant eux. Un discours presque complètement haineux, un discours qui n'augurait rien de bon. Une profonde soif de vengeance et de meurtre planait dans l'air, probablement amplifiée par le laïus qu'ils venaient d'entendre… Une haine viscérale, une soif de sang tellement forte qu'elle en devenait étouffante. Lorsqu'ils mirent les pieds au milieu de cette assemblée, des regards se tournèrent vers eux. On sentait qu'ils n'étaient pas attendus et qu'ils arrivaient de la même manière qu'un cheveu dans la soupe. Aussi, sachant que Théo ouvrait la marche, les premières paroles qu'il allait prononcer conditionneraient plus que probablement l'état d'esprit de la masse de personnes au sein de laquelle ils avaient mis les pieds. Le paladin prit donc une profonde inspiration pour se calmer, et se mit donc à parler :

— Attendez ! J'ai des informations !

Le plan du paladin était, sans nul doute, de gagner un peu de temps afin d'éviter qu'ils ne se fassent tuer inutilement. L'homme qui avait prononcé son discours… Un solide gaillard qui devait facilement faire dans le mètre quatre-vingt-dix et qui portait une armure aussi rutilante que celle de l'inquisiteur… se tourna vers le groupe des aventuriers, l'épée au clerc. Les cheveux lui tombaient sur les épaules et il avait le regard dur et froid. Il parla à son tour :

— Que vois-je ? Qui est là ? Vous n'avez pas été appelé. Quel genre d'informations ?

— Elles sont uniquement pour votre chef, répondit Théo.

— Euh… C'est lui, le chef, murmura BOB.

— Je suis Sir Délénor ! reprit l'homme en armure d'un air offensé, comme si le paladin ne le considérait pas comme apte à être chef. Je gouverne en ces terres ! Et qui êtes-vous, étrangers qui prétendez avoir des informations ?!

— Je suis Théo de Silverberg, répondit le paladin, et voici sa bande, ajouta-t-il en désignant négligemment le reste de ses compagnons. Et nous avons bien des informations, mais elles sont destinées à être remises en privé, uniquement. Nous vous en parlerons en privé.

Théo s'avança naturellement, mais il avait oublié qu'il n'inspirait pas confiance auprès des gens, et ses affirmations ne suffirent pas à convaincre Sir Délénor qui leva haut un sourcil et déclara :

— Ah… Donc, des étrangers soi-disant avec des informations qui viennent réclamer une attention particulière… Qu'on ne connaît ni d'Ève, ni d'Adam… Une bande venue de nulle part… Complètement dépareillée, probablement accoquinée à des bandits… Que sais-je ?! Et que vaut votre armure ?! Que vaut votre emblème, chevalier ?! Si vous en êtes vraiment un !

Pour toute réponse, le paladin de la Lumière s'avança encore d'un pas et fit briller son armure. Seul un vrai inquisiteur de l'Église de la Lumière pouvait faire ça (ou une lampe, mais c'était nettement moins classe). BOB s'avança à son tour de quelques pas pour passer devant l'inquisiteur-luciole et prit à son tour la parole :

— Voici Théo de Silverberg, noble Seigneur, inquisiteur de la Lumière. Et je suis son compagnon, BOB, le pyromancien des sept cités. Nos amis et moi étions sur le chemin… Sur la route vers votre village afin de pouvoir s'y reposer, quand nous nous sommes fait attaquer par un tsunami gigantesque de nature magique. C'est une hérésie ! Nous trouverons le responsable et nous le mettrons à bas comme le chien qu'il est… Ou qu'ils sont. Nos objectifs sont les mêmes. Permettez-nous de vous joindre.

— En effet, vous pouvez éventuellement nous joindre, répondit le Sieur Délénor, mais ne prétendez pas venir ici en tant qu'étrangers et savoir mieux que nous ce qui est en jeu. Donc…

— Vous respectez l'Église de la Lumière… commença Théo.

— Non, non, non, non ! l'interrompit BOB. On répond pas à ça. Tu réponds pas, tu dis rien. Tu laisses couler. Laisse couler, mec ! Laisse couler !

— Pas de blague avec « couler », plaisanta Shin pour détendre l'atmosphère et offrir une diversion à Théo et ses amis. C'est trop tôt.

— Tout va tomber à l'eau… rajouta BOB, devant la situation qui dégénérait un peu trop à son goût.

— J'accepterais éventuellement que vous nous rejoigniez, reprit Sir Délénor comme si de rien n'était, pour aller réduire à néant ces monstres revenus de la mort… Dont la mort n'a pas voulu, finalement.

— Quels monstres ? interrogea Théo.

— Ceux qui tiennent les Dents du Ciel, répondit leur interlocuteur. On les a laissé trop longtemps là-bas, devant la chaîne montagneuse. Ils vivent là-bas depuis des générations et personne pour les déloger… Et voyez le résultat ! ajouta-t-il en s'enflammant. Voyez le résultat… Ils ont mis à genoux la population. C'est à cause d'eux si, aujourd'hui, il y a tous ces morts. C'est eux qui ont fait céder les Dents du Ciel, c'est eux qui ont déversé toute cette eau.

— Pourquoi ne pas les avoir tué avant ? s'étonna le paladin.

— Attends, laisse-le finir… insista le pyromage.

— Je suis certain que ce n'était qu'un avant-goût, poursuivit le Seigneur des lieux. Et pour vous répondre, chevalier, qui que vous soyez… Je vais vous dire : on les a toléré depuis bien trop longtemps.

BOB prit un instant de réflexion avant de prendre la parole, indifférent à Grunlek qui essayait de lui dire quelque chose d'important :

— Vous avez le service de nos compagnons et nous-mêmes. Nous partirons dès que vous partirez et nous vous suivrons dans votre compagnie et dans cette quête.

Shin, de son côté, était plus réticent à l'idée de participer à cette quête, ce qui pouvait se comprendre quand, sans pour autant être accusé ou pointé du doigt, sa simple présence attirait l'attention et la suspicion. Il décida donc de reculer de quelques pas et de raser un peu le mur, espérant ne pas trop se faire remarquer, ses espoirs de demander un détachement pour retrouver la sœur de Shaydan ou son cadavre s'étant soudainement envolés.

Grunlek, de son côté, rappela à ses compagnons que même s'il n'était pas contre l'idée de mettre un terme aux agissements de celui qui avait provoqué le tsunami, les gens qu'ils avaient devant eux étaient pris d'un certain fanatisme et rien ne prouvait que les responsables étaient ceux qu'ils prétendaient. Il pouvait très bien s'agir d'une ruse pour les faire accuser.

Théo approuva Grunlek et osa alors poser la question :

— Comment est-ce que vous êtes sûr que c'est ces gens-là qui ont fait ça ?

— Je les ai vus ! répondit le Sieur Délénor d'un ton sans réplique. J'en ai vu certains. Je les ai vus manipuler la sorcellerie.

— À quoi est-ce qu'ils ressemblent ? reprit le paladin.

— À des personnes décharnées manipulant l'eau comme des sorciers. Des personnes comme vous et moi, mais plus proches des monstres… Largement plus proches des monstres.

BOB ne voyait que deux personnes capables de provoquer un tsunami pareil : soit un mage ou un archimage extrêmement puissant… Soit un attroupement de demi-élémentaires d'eau comme Shin. En tout cas, cela ne correspondait en rien à la description approximative du Sieur Délénor.