Ce matin, Pandora a reçu un hibou. Mais ni de sa mère, ni de son père.
C'est de son oncle Ulysse qui lui dresse l'inventaire de tout ce qu'il a découvert pendant ces derniers mois passés au Gabon. Il travaille comme chercheur, pour le ministère, sur l'origine de la magie, une branche obscure et très incertaine qui le mène à travers le monde entier. Pandora est la seule qui aime lire le récit de ses voyages continuels, la seule qui prend le temps de lui répondre.
Elle replie consciencieusement la lettre avant de la glisser dans sa poche.
- C'était qui ? demande Isla en attrapant une pomme.
- Mon oncle.
- Oh, tu nous la liras ?
Pandora hoche la tête avant de se servir du bacon. Ulysse a un talent tout particulier pour conter et elle lit généralement ses lettres à voix haute, le soir, dans les dortoirs, à une Isla curieuse alors que Maggie dort à moitié.
Maggie qui n'est toujours pas descendue prendre son petit déjeuner.
- Je n'ai pas envie d'y aller, râle Isla en avalant une bouchée d'œufs brouillés. La divination, c'est d'un ennui.
- Tu aurais dû abandonner alors.
- Oui, mais je voulais déjà abandonner l'astronomie et les runes anciennes. La tête de Slughorn à ce moment-là de la conversation n'était pas des plus aimables alors je n'ai pas osé lui parler de la divination ; il m'aurait tuée.
Isla verse du jus de citrouille dans trois verres avant de poursuivre :
- Et puis je suis pratiquement sûre que j'étais obligée de garder au moins une option.
Maggie arrive là-dessus, les cheveux emmêlés et la mine en colère. Elle se laisse tomber sur le banc d'en face en grognant. Ses yeux survolent la table sans se poser sur un seul aliment jusqu'à ce qu'elle aperçoive les verres remplis de jus de citrouille et en saisisse un, l'avalant d'une seule traite.
- Bien dormi ? lance Isla en continuant de dévorer le contenu de son assiette.
- Très bien, répond Maggie d'une voix enrouée.
Maggie est assez facile à vivre, mais certains matins elle se lève simplement en décidant que ça va être une mauvaise journée. Les mauvaises journées commencent généralement par des grognements et un refus de nourriture au petit-déjeuner.
Pandora lui ressert du jus de citrouille.
- Tu devrais manger quand même, conseille-t-elle.
- Je ne peux pas, je suis trop grosse.
- Depuis quand ?
Maggie relève enfin ses yeux verts sur elle.
- Depuis toujours, tu le sais et tu l'as bien remarqué, non ?
Pandora se contente de lever un sourcil avant de retourner à son bacon. C'est inutile de poursuivre.
Isla se lance quant à elle dans un discours sur la relativité qu'il y a à être grosse ou mince tout en se servant du porridge cette fois. Mais Maggie n'écoute déjà plus, occupée à démêler ses cheveux avec ses doigts. Huit heures sonnent.
- Je vais y aller, déclare Pandora en s'extirpant du banc, son sac sur l'épaule. Bonne chance pour la divination, à tout à l'heure.
Et avant que l'information n'ai été traitée par une Maggie ronchonne ou qu'Isla interrompe son flot de paroles, elle a déjà passé la grande porte.
En grimpant les escaliers, elle relit son carnet de notes, griffonné de mots abstraits et d'indications sur ses dernières expériences. Elle y consigne tout, les réussites et les erreurs, leurs origines, le but, afin de s'y retrouver.
Mais quand elle arrive devant la porte de la salle de classe qu'elle compte investir, elle sait bien que cette fois, elle n'a pratiquement rien retenu de ce qu'elle vient de lire. Les maigres phrases dont elle se souvient sont balayées par le sourire de Xenophilius.
- On y va ? lance-t-elle.
Il hoche la tête et la suit.
Ce n'est pas vraiment une salle de potions, mais ça fera l'affaire. Le but est de créer un sérum de mensonge. Pandora a décortiqué la préparation et les ingrédients du véritaserum pour tenter de créer une potion similaire qui permettrait à n'importe qui de mentir spontanément.
- Il y a besoin d'autant de choses ? demande Xenophilius devant la pile d'ingrédients qui repose au pied d'un bureau.
- C'est le strict minimum.
Ils s'assoient ensuite tous les deux au sol, devant un petit chaudron cabossé. Pandora a du mal à comprendre pourquoi elle ne tient pas en place. Ce n'est pas la nervosité, simplement, c'est comme si son corps entier était parcouru de fourmis.
Elle sort alors ses croquis, ses notes de nouveau, son livre de potion, tandis que Xenophilius extirpe de son sac des livres de la bibliothèque.
- Tu vois, commence-t-elle en se penchant pour lui montrer une liste d'ingrédients au bas d'une page, c'est ce que je pense qu'il faudra mettre. Peut-être qu'un bézoard râpé sera utile aussi, il y a beaucoup d'ingrédients toxiques, même si à faible dose.
- Tu es sûre pour le venin d'Acromentule ? C'est très coûteux et puis très nocif. Comme celui des Nuageux.
Il lui a déjà parlé des Nuageux, d'étranges créatures aux dents très longues et très aiguisées, qui se nourrissent des ressentiments humains. Ces petits esprits s'attachent au sorcier qu'ils trouvent et deviennent comme une partie d'eux, gavée par la rancoeur. Elles finissent généralement par mordre férocement l'objet contre lequel sont dirigés les ressentiments, libérant un poison poisseux qui entraîne des hallucinations.
- Justement, souligne Pandora, le venin d'Acromentule a tendance à réduire les battements du cœur. C'est très utile quand on ment.
Xenophilius hoche la tête et elle lui montre le procédé qu'elle a imaginé.
Il se passe une heure entière pendant laquelle ils mélangent, découpent, assèchent, cisaillent et écrasent sans relâche. Pandora change parfois son protocole pour une autre dose, un autre sens de mélange. La potion prend néanmoins forme, peu à peu.
Xenophilius lui apporte une manière nouvelle de penser et lui fait modifier quelques ingrédients. La salle semble bercée par le crépitement du feu et le tintement des fioles qu'ils se passent. Pandora a toujours aimé les expériences, mais celle-là a quelque chose de spécial.
- Regarde, s'exclame-t-elle lorsque la mixture prend une teinte verdâtre qui se met à bouillir. Je crois que ça marche.
C'est en voyant Xenophilius se pencher sur le chaudron avec les yeux pétillants qu'elle comprend ce qu'elle aime tant chez lui. C'est cette capacité à l'émerveillement plus que toute autre chose. Ce mélange d'excitation et de ravissement au fond des pupilles.
Là où Isla se serait contentée de dire que c'est bien, Maggie de ne pas faire attention et Andromeda d'un léger sourire, Xenophilius exprime ses sentiments avec enthousiasme, en s'exclamant que c'est excellent.
Et c'est ce qu'elle aime, qu'on communique et qu'on dise haut et fort que c'est bien, que c'est intéressant. Peut-être que le détachement de Serpentard, que leurs attentes trop hautes et leurs habitudes trop riches lui ont fait oublier à quoi ressemble l'émerveillement.
Alors elle sourit tendrement.
- Je crois que c'est une réussite, confirme-t-il en relevant la tête.
Il a toujours cet optimisme, cette conviction gravée sur le front qui la conforte dans l'idée d'avoir fait juste.
- Comment tu sais d'ailleurs que ta potion marche ?
- À vrai dire, je ne sais pas trop, répond Pandora avec regret. C'est très dangereux pour être testé. Parfois, avec les autres, j'essaye mais celle-là, je ne m'y risquerai pas.
- Fais attention. Je n'aimerais pas que tu meures toute seule au milieu d'une salle de classe vide, surtout pour une potion ratée.
C'est sa manière de lui dire qu'il ne veut pas qu'elle meure tout court.
- Je ne suis pas douée en potion.
- Vraiment ?
- Non, pas vraiment, rectifie-t-elle. Je n'aime juste pas suivre les instructions, j'ai besoin de créer, de m'exprimer, pas de suivre un livre. Mais ça ne plaît pas à Slughorn.
- Je crois que tu n'as pas besoin du livre de toute façon.
Elle rit alors que son estomac semble traversé par une vague. Puis son corps tout entier. Les yeux de Xenophilius en face d'elle brillent toujours et elle ne sait plus très bien si c'est le feu ou son imagination. Il la regarde comme si elle savait, comme si elle n'était pas folle de tenter l'impossible.
Il fait même mieux que ça, il fait ce que peu de gens font : il la comprend.
