Auteur : kitsu34
Origine : Saint Seiya (série d'origine)
Couples : un certain nombre, mais essentiellement ceux des jumeaux : Aiolos x Saga donc et Rhadamanthe x Kanon.
On aura aussi du Milo x Camus, du Shion x Dohko, du Marine x Aiolia, du Shura x Aphrodite et du Deathmask x Mû
Disclaimers : Rien à moi dans l'univers de Saint Seiya, par contre, vu l'inscription du Sanctuaire dans notre monde, des personnages originaux et m'appartenant apparaîtront de ci de là. Le nom des îles du Sanctuaire, Iéranissia, est à moi. Il signifie « les îles sacrées ».
Note : Bon, on a trouvé un peu de temps pour écrire ce petit chapitre, mais les choses sont de plus en plus difficiles. Le prochain chapitre risque de se faire attendre plus longtemps. Je vais peut-être écrire des textes un peu plus légers et courts en attendant de pouvoir me pencher sur cette fic comme elle le mérite...
Merci à tous ceux qui me suivent dans l'univers de Iéranissia ! Bonne lecture à tous !
I Pano Volta / Ascension
Chapitre 3 – Ombres et lumière
La salle du conseil sentait encore un peu le renfermé, malgré l'aération récente. Il faut dire qu'elle n'avait plus servi depuis de très nombreuses années. Sans doute pas loin d'un demi-siècle, à la réflexion. Shion passa une main douce et émue sur le grand fauteuil matelassé frappé du sceau d'Athéna, en bout de table. Il se rappelait.
Il en avait présidé des conseils, avec un collège d'Ors dont les visages changeaient, se succédaient dans sa mémoire dont l'atmosphère différait d'années en années, passant progressivement de l'énergie de sa jeunesse que rien ne semblait pouvoir arrêter jusqu'au découragement sombre de ses dernières années. Il leva la tête pour regarder entrer les derniers Ors en titre et les voir gagner leur place en silence, la mine pensive. Ils entrèrent, tour à tour, et s'assirent, se regardant à peine, évitant certains regards, recherchant l'attention d'autres.
Shion eut un soupir contrarié. Ce conseil serait décisif.
En dernier, entrèrent les deux nouveaux responsables du Domaine Sacré, qu'il avait lui-même appelé à sa suite, la veille, lors d'une cérémonie unique dans l'histoire du Sanctuaire. Aiolos, puis Saga, qui referma la porte. La main de Shion caressa à nouveau le velours usé du fauteuil qui avait été le sien durant près de deux siècles, puis elle effleura alors le second dossier, semblable au premier, neuf celui-là, qui se tenait à côté de l'ancien.
Allons, le renouveau était en marche, la nostalgie n'était plus de mise. Et c'était lui qui l'avait voulu. Gagnant l'arrière de la pièce, dans un coin plus sombre, Shion s'assit à distance, spectateur à présent de cette révolution qu'il avait enclenchée. Fermant son regard pourpre et déployant son cosmos profond et ses sept sens, il s'absorba dans son nouveau rôle, d'accompagnateur, de conseiller. Son dernier rôle, rôle ultime, avant de tirer définitivement sa révérence.
Saga posa une liasse de papiers sur la table devant lui et marqua un temps d'arrêt à la vue du fauteuil. A sa droite, le raclement des pieds de bois lui indiqua qu'Aiolos, lui, venait de tirer le sien sans états d'âme et de s'asseoir. Il l'imita et, une fois assis, prit une longue inspiration en fermant brièvement les yeux. L'annonce n'allait pas leur plaire… Il ouvrit alors ses yeux d'océan sur les dix chevaliers assis et tournés vers Aiolos et lui. En tant que Grand Pope, c'était à lui de prendre la parole en premier, il le savait.
A lui d'asséner la décision prise au conseil restreint hier soir. A lui de déclencher l'onde de choc qui allait secouer fortement des traditions millénaires. A lui de mécontenter la majorité d'entre eux, pour lesquels il restait un traître, un tyran, un ennemi. Il jeta un coup d'œil à la dérobée au profil harmonieux de son homologue. Le visage d'Aiolos était serein. Il était apaisé, en cohérence et en harmonie avec lui-même et avec ce qu'il avait toujours été. Brièvement, Saga baissa les yeux sur sa liasse de documents. Il le savait. Dans leur duo, il serait le méchant, qui tranche, qui condamne. L'inflexible. Aiolos serait le gentil, qui console, qui écoute. L'ami.
Un pincement de cœur. Un soupir étouffé. Et la tempête se leva dans les yeux de mer sans fond, l'énergie rayonnante s'alluma et nimba la salle, réveillant les esprits, attirant les regards, imposant l'attention, suscitant le respect de tous, à défaut de leur adhésion.
Ce conseil serait décisif.
oOoOo
« Je ne suis pas d'accord ! »
La véhémence et l'hostilité dans la voix d'Aiolos froissèrent et peinèrent Saga. Assis à son bureau, il envisagea le regard de jade obscurci et la bouche pincée en une fine ligne blanche de son vis-à-vis qui venait de se lever brusquement. Les yeux d'océan se posèrent sur le visage du Seigneur d'Or qui tressaillit, mais soutint fermement le regard du Grand Pope.
« Pourquoi ?
- Tu plaisantes, n'est-ce pas !
- Pas du tout. Kanon est le meilleur choix pour Gemini. Elle l'a accepté et il maîtrise les arcanes des Gémeaux à la perfection. Sans parler de sa puissance qui est égale à la mienne…
- Allons donc ! Tu veux rire !
- Égale à la mienne, je te dis.
- N'importe quoi ! L'amour fraternel t'aveugle.
- Et toi, c'est ta haine partiale qui t'égare.
- Comment oses-tu ? Dois-je te rappeler ce que cet homme a fait ?
- Cet homme comme tu l'appelles, est mon frère. Mon jumeau. Il a fait des erreurs, mais il l'a compris et tente de les réparer. Sa conscience les lui rappelle à chaque instant.
- Sa conscience ? Mais il ne sait pas ce que c'est !
- Suffit Aiolos ! Je n'accepte pas de t'entendre parler de lui ainsi ! Tu n'en as pas le droit !
- Pas le droit ? Il m'a menti, manipulé. A cause de lui, j'ai cru que tu avais tué Chrysos ! (1)
- Oui, tu l'as cru, en effet. Tu as cru facilement que celui que tu disais aimer avait tué un homme, ton maître qui plus est. Tu n'as pas cherché plus loin.
- Co… Comment… Oses-tu dire cela ! Bien sûr que je t'aimais ! Comme un fou ! J'ai été dévasté quand j'ai cru que tu avais tué l'homme que je considérais comme mon père !
- Tu t'es trompé. Tu as fait une erreur. Cela arrive à tout le monde, tu vois.
- Cela n'a rien à voir ! J'avais quatorze ans !
- Et lui quinze.
- Dois-je te rappeler qu'il a lancé un groupe de gamins violents sur moi en les encourageant à me tuer ? Sans ton intervention, que se serait-il passé ? (1)
- Je pense que tu les aurais tués, mon frère comme les autres gosses.
- Je…
- Avec plaisir et sans remords, n'est-ce pas Aiolos ?
-… Tu n'as pas le droit… Tu sais quelles souffrances avaient été les miennes (1) et quels honte et regrets j'ai eus de ce geste. Je ne cesserais jamais de les ressentir et d'expier cet acte. Tu le sais ! Pourquoi me jeter ça au visage aujourd'hui, après si longtemps ?
- Parce que je veux que tu comprennes mon frère. Tu parles de souffrances et deux ans de réclusion t'ont marqué à ce point ? Kanon a vécu quinze ans dans l'ombre. Il n'avait pas d'existence, pas de liberté, presque pas de nom vu que j'étais le seul à lui en donner un. Il n'existait que par et pour moi. Bias l'appelait la Doublure, le frappait souvent, le maltraitait. Personne ne connaissait son existence à part nous et le Grand Pope. Peux-tu imaginer à quel point quinze ans d'ombre peuvent détruire quand tu as tellement souffert de deux ans de silence ?
- … Non... Je crois que je ne peux pas imaginer…
- Et au-delà de ça, malgré ce que tu as fait, en pleine conscience de le faire, Aiolos, nous le savons tous les deux, Shion t'a accordé une seconde chance. Et il a eu raison. Tu as su magnifiquement la saisir et j'en suis tellement heureux… Alors pourquoi mon frère ne pourrait-il pas saisir lui aussi sa seconde chance ?
- Je ne sais pas… Peut-être…
- Aiolos, je sais que tu lui en veux et que tu le détestes. Mais c'est mon frère, mon jumeau. Tu sais, lui et moi, ne sommes qu'un. Tu ne peux pas… apprécier l'un et détester l'autre, ou alors c'est que tu trompes sur… ton intérêt ou ta détestation… Car nous sommes semblables, beaucoup plus que tu ne peux l'imaginer.
- Oui, je comprends ce que tu dis. Je pense alors que je dois me tromper sur Kanon. Car je suis sûr en revanche de mes sentiments pour toi. »
Sous le regard de jade rendu plus sombre par la tombée de la nuit, Saga baissa les yeux un instant. Aiolos admira le visage aimé légèrement coloré par son aveu et les longs cils d'or baissés. Mais quand le Pope releva ses yeux de mer sans fond, son regard était assuré et ferme.
« Alors ? Acceptes-tu cette nomination de Kanon au titre de Chevalier d'Or des Gémeaux ? Je ne veux pas la soumettre si nous nous trouvons déjà en désaccord.
- Tu n'as pas changé. Toujours cette autorité innée et ce sens politique qui ne cède devant rien... Ni personne… Shion a fait le bon choix. Tu es fait pour cette place de Grand Pope, beaucoup plus que moi. Tu sais être dur et impitoyable quand il le faut... Écoute, la nuit porte conseil et je vais y réfléchir. Je te donnerai ma décision demain matin. Mais même s'il devait devenir ton successeur, je suggère, pour la paix sociale du Domaine Sacré, qu'il soit envoyé en ambassade quelque part.
- Très bien, c'est une bonne idée, je vais la considérer. Faisons ainsi : tu me donneras ton avis demain, juste avant le conseil. Sage décision de prendre le temps de la réflexion.
- Oh, mais c'est tout à fait intéressé, crois-le bien. Ainsi, tu seras obligé de prendre le café avec moi.
- Aiolos !
- Ah, ça y est, cette fois, j'ai réussi à te faire rougir !
- Fiche-moi le camp de ce bureau, séance tenante ! Il y en a qui bossent ici ! »
oOoOo
« Nous ouvrons, le Seigneur d'Or et moi, le premier conseil de cette ère. Cette date, ainsi que celle d'hier, resteront gravées dans les annales du Sanctuaire, je l'espère, pour des siècles et des siècles. Nous amorçons dans ce conseil un changement de politique du Sanctuaire envers le monde qui l'entoure. Longtemps, la position de notre corps a été de rester spectateur des générations humaines qui se sont succédées sous notre égide sans intervenir en quoi que ce soit. Mais la neutralité totale n'est plus possible ni souhaitable dans le monde d'aujourd'hui. Sans interférer ou prendre fait et cause pour l'une ou l'autre partie de l'humanité actuelle, nous devons accompagner l'évolution du genre humain au mieux de nos capacités. Il est des défis et des combats qui sont actuellement de notre ressort, sur lesquels les dieux étendent leur main. Quand une catastrophe naturelle frappe, quand une famine s'étend, quand une menace biologique ou virale menace, nous pouvons intervenir sans déroger à notre principe premier d'équilibre. Même, nous le devons. La compassion, la bienveillance, la pitié infinie, ne sont pas une prise de parti ou de position politique. Elles sont l'expression de l'amour que nous portons à nos semblables. La raison même qui a vu notre naissance : secourir, aider et protéger. Nous existons pour cela. Il est temps de nous le rappeler. »
Saga prit une profonde inspiration et avant de poursuivre, embrassa le collège des Ors du regard. L'attention était profonde et soutenue. Un à un, il croisa tous les regards, circonspects, approbateurs, méfiants ou sans expression déchiffrable. Mais pas un ne détourna les yeux. C'était déjà cela de gagné. De sa voix profonde, le Grand Pope reprit, détachant nettement les mots et les syllabes, martelant ses phrases de l'appui de son cosmos impérieux.
« Et pour accomplir cette tache immense d'accompagner au mieux l'humanité afin qu'elle se réalise par elle-même, nous ne serons pas trop de douze Ors. Le Seigneur d'Or, de part son rang de chef de file des chevaliers conserve son armure. Mais je dois renoncer à la mienne. Aussi, à partir d'aujourd'hui, je propose de remettre Gemini à mon frère Kanon, qui deviendra ainsi le Chevalier d'Or des Gémeaux. »
Un silence d'airain plana un instant. Puis une à une les voix s'élevèrent, fermes, violentes, posées ou tranchantes. Mais hostiles, toutes. Ou presque.
Saga adressa un regard de gratitude au huitième gardien. Milo se heurtait avec courage à l'ensemble de ses pairs, soulignant l'apport décisif de Kanon lors de la Guerre Sainte. Mais sa voix n'était pas suffisante, couverte, combattue, malmenée. Alors Dohko également souligna de sa voix chaude et tranquille la repentance de Kanon et le fait qu'Athéna lui avait pardonné. Mais, à la surprise du Pope, ce fut une voix glacée qui réduisit le charivari général au silence.
« De toute façon, il me semble que Saga ne propose que d'officialiser un état de fait. Gemini a bien revêtu Kanon, il me semble. Est-ce que l'acceptation de l'armure n'est pas un pré-requis souverain ? »
Saga poussa un léger soupir mi amusé mi soulagé et échangea un regard de remerciement avec des yeux incandescents bien connus. Le sang-froid et l'intelligence de Camus avaient fait taire les velléités et les chevaliers réfractaires semblaient peiner à trouver une objection à lui opposer.
« Alors on va élever un traître, responsable de la souffrance de milliers de personnes, au rang le plus haut de notre ordre ? Je ne suis pas d'accord ! Quel message envoyons-nous aux générations futures ? Je trouve qu'on foule facilement aux pieds la douleur des gens dans ce « nouveau » Sanctuaire, Majesté ! »
Saga eut un tressaillement. La voix hostile, le visage fermé et le regard meurtrier, Aiolia avait fielleusement accentué le titre avec ironie. La mâchoire du Pope se contracta et les déferlantes de son regard se déchaînèrent sous la pointe brûlante de honte qui le transperça. Mais avant qu'il puisse répondre, une voix calme, ferme et puissante, s'éleva à sa droite.
« Je comprends votre émotion à tous et les raisons qui vous poussent à contester ce choix. Je les comprends d'autant plus que je me suis élevé, moi aussi, contre cette décision et que je reste très partagé quant à cette nomination et au message ainsi délivré. Effectivement, Kanon a commis des fautes graves. Effectivement, il a été à l'origine de beaucoup de souffrances. Nous avons, les uns et les autres, des choses à lui reprocher. Et je me compte parmi ceux qui lui en veulent et qui ne l'apprécient pas. Pour autant, il s'est repenti. Il a réparé autant qu'il le pouvait. Il s'est battu à nos côtés, pour les mêmes idéaux. Et il est mort, comme nous, pour la même cause. A défaut de l'accepter sans réserves parmi nous, peut-être a-t-il mérité de se voir accorder une seconde chance ? Après tout, n'avons-nous pas, nous aussi, tous commis des erreurs, causé des souffrances ? Pouvons-nous vraiment nous considérer honnêtement et dire bien haut que nous valons mieux et que nous pouvons le juger et présumer de ce que sera sa conduite à partir de maintenant ?
- Que celui qui n'a jamais fauté lui jette la première pierre, hein ? C'est un peu facile comme raccourci !
- Tu parles de message envoyé, à juste titre, Aiolia, et c'est quelque chose d'important. Mais justement, n'est-ce pas un message intéressant celui qui consiste à dire que racheter ses fautes est possible ? Que se tromper de chemin peut être pardonnable ? Que la rédemption d'un être existe ? Et que le Sanctuaire d'Athéna sait pardonner ? N'est-ce pas un beau message, porteur d'espoir, qui nous parle ? A tous ?
- Je suis d'accord avec toi, Aiolos. Nous avons tous failli, à un instant ou à un autre. Et moi le premier. J'ai fermé les yeux, au sens propre, sur beaucoup de choses. Il serait indigne de ma part de le nier ou d'en accuser un autre. Et de toute façon, d'un point de vue purement pratique, Aiolia, qui d'autre proposerais-tu pour cette armure ? Soyons tous honnêtes, Kanon est l'un des meilleurs d'entre nous quant à la puissance et la technique. Et Saga ne pourra pas enseigner les arcanes des Gémeaux en plus de sa charge. Je propose que nous passions donc à la ratification de cette nomination.
- Merci, Shaka. Que ceux qui approuvent la nomination de Kanon au rang de Chevalier d'Or des Gémeaux lèvent la main. »
Et en prononçant ces dernières paroles, Saga leva bien haut sa main droite en jetant un regard circulaire sur les onze chevaliers d'or assis devant et à côté de lui. Milo leva aussitôt le bras, suivi de près par Dokho et Camus. Puis Aldébaran et Shaka levèrent à leur tour la main avec calme. Mu sembla hésiter un instant puis rejoignit les rangs de ceux qui acceptaient la promotion de Kanon. Enfin, lentement, sans le quitter du regard, Aiolos leva lui aussi la main droite. Saga expira lentement. La prise de position du Seigneur d'Or entraîna le vote de Shura, puis d'Aphrodite. Deux mains cependant restèrent obstinément baissées. Celle de Deathmask, qui dardait son regard bleu noir sans aménité sur les deux dirigeants, bras et jambes croisées… Celle d'Aiolia, dont le regard vert vomissait des flammes d'hostilité indistinctement sur lui et sur son propre frère.
Saga échangea un regard soucieux avec Aiolos, lui indiquant d'un geste imperceptible les deux chevaliers. Le regard de jade se voila de tristesse brièvement puis s'affermit et le Seigneur d'Or hocha la tête.
« Bien, Kanon est donc nommé Chevalier d'Or des Gémeaux et en première mission, afin de nous prouver qu'il mérite son titre, je propose qu'il soit envoyé comme ambassadeur auprès des Enfers, afin d'apporter aux trois juges les conditions de leur défaite et de veiller au respect des clauses du traité de paix. »
Un murmure s'éleva dans les rangs. L'étonnement et un certain amusement se lisaient sur la plupart des visages.
« Hin ! Au moins, il pourra employer ses indéniables compétences de traître et de manipulateur à réussir sa mission. Il lui faudra au moins avoir trompé un dieu pour réussir. »
Avec un pincement au cœur, Saga constata que Deathmask semblait avoir résumé les pensées secrètes de tout le monde. Avec un soupir, il ajouta :
« Et je nomme en second ambassadeur, Mû du Bélier, dont l'esprit calme et posé sera un atout majeur dans ces négociations difficiles mais oh combien nécessaires et importantes. »
Le regard noisette qui se leva soudain et s'appesantit sur lui fit frémir Saga. Visiblement, Mû lui en voulait toujours et ne lui avait pas pardonné. Et lorsque les yeux perçants et étrécis du chevalier du Bélier se posèrent sur Aiolos, Saga frissonna à nouveau devant leur expression haineuse. Non seulement il ne lui avait pas pardonné, mais à présent il les détestait tous les deux… Avec un nouveau soupir, le Grand Pope se leva et clôtura la séance. Les chevaliers quittèrent petit à petit la pièce, qui retomba dans un silence pesant.
Alors qu'il réunissait ses documents, d'un geste machinal, Saga sursauta en sentant un cosmos proche entrer en raisonnance avec le sien.
« Eh bien, cela ne s'est pas si mal passé, les enfants. Vous avez su faire front et vous compléter, comme je l'avais prévu. Bien joué. »
oOoOo
L'atmosphère feutrée et élégante, quasiment silencieuse, de la grande pièce invitait au délassement. Le haut plafond à moulures anciennes et les boiseries sombres qui habillaient les tentures précieuses, joints au feu qui brûlait dans la grande cheminée de marbre à foyer ouvert, créaient un intérieur aristocratique de bon goût, propice à la réflexion et au recueillement de ses membres. Des serveurs discrets et efficaces circulaient en silence entre les tables de bois de prix et les fauteuils de cuir, apportant sur des plateaux d'argent des boissons prestigieuses et sans aucun doute hors de prix.
Au coin du feu, tourné vers l'âtre et sa lumière, un fauteuil de cuir particulièrement grand accueillait un homme dont on ne voyait que la main, blanche, puissante et racée, ornée d'une chevalière de métal précieux et ciselé représentant un dragon. Cette main aux doigts puissants et aux ongles soignés reposait sur l'accoudoir, tenant avec nonchalance et force à la fois un verre d'un liquide ambré, aux reflets fauves accentué par les flammes.
L'homme était seul et ne semblait pas rechercher la compagnie, comme en témoignait la position de son fauteuil, dos tourné à la salle. Les serveurs semblaient le connaître et circulaient avec une attention particulière à côté de lui, semblant redoubler d'efforts de discrétion lorsqu'ils passaient à proximité. Dès que le verre d'alcool fut reposé, vide, sur le guéridon à côté de l'accoudoir, un serveur s'empressa de le reprendre et en déposa un autre, plein. Immédiatement et sans aucun geste de la part du buveur. Aucun doute, l'homme était un habitué des lieux…
Soudain, l'atmosphère calme et discrète du grand salon fut comme agitée par de légers remous qui semblaient venir de l'extérieur. Une agitation toute relative et à l'image du lieu : le bruit de têtes et de corps qui se tournent, de légers chuchotements surpris et admiratifs. Le maître d'hôtel se porta au devant d'un nouvel arrivant, d'un pas pressé et pourtant silencieux, affairé et obséquieux.
Celui qui venait d'entrer était un homme qui semblait âgé d'une trentaine d'années, au physique remarquable et remarqué. D'une haute taille et d'un maintien fier, il avait une silhouette élancée et puissante, à la musculature déliée. Ses vêtements, sobres et d'une coupe impeccable qui en annonçait le prix, le mettaient indéniablement en valeur. De longs cheveux d'un noir si obscur qu'ils en devenaient presque bleutés dans la lumière tamisée du salon, des yeux gris glacier allongés et bien dessinés, à la couleur dure et belle, complétaient un visage d'une beauté saisissante autant qu'étrange et impressionnante. Une démarche souple, presque féline dans sa grâce redoutable et dangereuse, achevait de faire tourner les têtes sur son passage et baisser les yeux de ceux qui rencontraient le regard gris, perçant et acéré comme celui d'un oiseau de proie.
Salué par le maître d'hôtel, accompagné par trois serveur qui s'empressaient autour de lui, pour saisir sa manteau, son écharpe et sa mallette, l'inconnu pénétra dans le salon avec une assurance indiquant qu'il était également familier du lieu. D'un regard d'aigle, il embrassa toute la pièce puis, avisant le haut dossier tourné face au feu, un sourire narquois erra quelques secondes sur des lèvres délicates et sensuelles et l'homme rejoignit le buveur solitaire en quelques enjambées.
Négligeant de demander l'autorisation du taciturne au coin du feu, il rapprocha lui aussi un fauteuil de la cheminée, s'assit et se tourna à demi, visage tendu vers son voisin. Il attendit un instant, visiblement, que l'autre lui adresse la parole. En vain. Pas un son ne s'échappa du dossier. Avec un soupir et un léger sourire, le brun ténébreux appuya son beau visage dans sa main, le coude posé sur l'accoudoir.
« J'étais sûr de te trouver ici. Dans cette incarnation, tu te réfugies toujours là quand tu es contrarié. »
Une bûche s'effondra en braises ardentes dans la cheminée monumentale, activant le feu qui jeta des reflets mordorés sur le fauteuil et le bel homme aux cheveux noirs qui tentait d'engager la conversation.
« Ou quand tu es troublé. »
Encore une fois, pas un son, pas un frémissement ne lui répondirent. La main blanche et puissante reposa seulement le verre d'alcool vide sur le guéridon, sans un bruit.
« En tout cas quand tu n'es plus dans ta zone de confort et de maîtrise. »
Cette fois-ci, un grondement sourd, comme celui d'un fauve aux aguets, monta du dossier obstiné du fauteuil. Le bavard eut un léger rire moqueur, qui accentua sourdement le grondement. Une voix rauque et profonde, belle et chaude, quoique menaçante, s'éleva derrière le rempart de cuir.
« Pourquoi es-tu venu, Eaque ?
- Oh ? Tu acceptes de me parler ? »
Le même grondement sourd lui répondit, au grand amusement d'Eaque. Un serveur discret vint déposer deux nouveaux verres de liquide ambré sur le guéridon et repartit sans un mot avec le verre vide.
« Merci, Rhadamanthe, mais je ne bois pas de whisky…
- Ce n'est pas pour toi. »
Avec un rire étouffé, Eaque se renversa langoureusement en arrière, dans son fauteuil, avant de s'étirer comme une panthère et de se redresser avec un soupir amusé.
« Tu ne changes pas, malgré les siècles... »
Seul le silence épais retombé sur le grand fauteuil lui répondit. Eaque attendit encore quelques instants puis, fronçant légèrement les sourcils et plissant les yeux, reprit.
« Je suppose que tu es au courant puisque tu es là.
- Oui.
- Et ?
- Rien. »
Cette fois-ci, Eaque secoua la tête d'un air mi indulgent mi agacé et, les yeux pleins d'étincelles amusées, fixa son frère avec une attention soutenue, à mesure qu'il détachait nettement les mots.
« Nos nouveaux ambassadeurs du Sanctuaire te contrarient à ce point ? »
Cette fois, le grondement qui s'éleva du fauteuil fut plus sonore et nettement menaçant. C'était le bruit inquiétant du tigre qui prévient avant d'attaquer et de réduire sa proie en lambeaux. Mais Eaque n'en fut nullement troublé. Au contraire, son sourire s'élargit et le regard glacier s'anima de paillettes dorées, comme si les flammes du feu de bois venaient habiter ses yeux et les réchauffer.
« Ou bien, ils te plaisent ? Enfin l'un d'entre eux, n'est-ce pas ? »
Un reniflement de dédain monta des profondeurs du fauteuil, ce qui amusa grandement Eaque et le fit sourire de plus belle.
« Tu te rends compte de ce que tu insinues ?
- Mais oui, très bien. C'est un homme superbe, tu ne vas pas dire le contraire. »
Le fauteuil eut un frémissement puis retomba dans l'immobilité et le silence.
« Et c'est un guerrier puissant, ça non plus tu ne vas pas le nier quand même ! »
Un nouveau reniflement de mépris retentit.
« Non, je ne le nie pas. Kanon est tout ce que tu as dit : il est d'une beauté évidente et d'une puissance manifeste.
- Ah quand même, tu sais te servir de tes yeux !
- Et c'est un traître. Un manipulateur. Pire. Un lâche. »
Le silence retomba sur les deux hommes. Eaque contemplait le fauteuil qui dissimulait son frère avec un étonnement proche de la stupeur. Ses yeux agrandis, ses sourcils levés et sa bouche à demi ouverte indiquaient son ébahissement à la réponse de son frère. Il se reprit pourtant et d'un air intéressé se pencha à nouveau vers le fauteuil de cuir.
« Tu penses vraiment ce que tu dis ?
- Oh oui. »
Face au silence abasourdi de son frère, la main pâle de Rhadamanthe saisit le troisième verre de whisky sur le guéridon.
« Il était libre et sublime. Indompté. Comme la mer. Beau et sauvage, traître et trompeur, changeant et inconstant. Mais magnifique... En près de trois millénaires, jamais je n'avais rencontré quelqu'un comme lui... Il n'est plus qu'un Or de plus, à la botte de son frère, cet usurpateur ! Quelle déchéance… Quelle déception… »
Cette fois-ci, Eaque également resta silencieux. Son regard gris scruta son frère avec attention et son visage, assombri par les réponses lapidaires précédentes, s'éclaira progressivement jusqu'à atteindre un semblant d'émerveillement joyeux. Il pouffa en silence puis une lueur joueuse s'alluma dans ses yeux de neige et se penchant à nouveau vers le fauteuil obstiné, il lança d'une voix légère :
« Eh bien, si c'est ce que tu penses, tu ne verras pas d'inconvénients à ce que je l'invite à dîner alors ? »
A ces mots, un frémissement parcourut le fauteuil et le cuir grinça. Un visage imposant et sévère apparut à la lueur de l'âtre, faisant face à quelques centimètres de celui d'Eaque, qui ne recula pas, malgré l'expression impressionnante de férocité qui s'y peignait. Un visage aux traits durs et élégants, auréolé de prestance et de séduction, comme ces aristocrates londoniens de la haute société anglaise du XIXème siècle. Un visage aux cheveux blonds coupés courts et aux yeux d'or animés de reflets ambrés rendus plus profonds encore par les épais sourcils, comme le liquide qui miroitait au fond du verre à la lueur du feu.
« A quoi tu joues au juste, Eaque ! »
Saisi malgré lui par l'énergie de son frère, Eaque l'admira un instant. Cette aura presque animale, dure et violente, qu'il dégageait cette autorité et cette force écrasante qu'il émettait. Aucun doute. Rhadamanthe était bien le juge impitoyable du Tartare, qui punit les criminels et applique les sanctions les plus dures. Il était sans contestation possible la représentation sous forme humaine de la Loi. Mais, et le sourcil noir s'arqua avec rouerie, il allait le pousser dans ses retranchements !
« Mais à rien, mon cher frère. Kanon, tu l'as dit, est une beauté avec un sacré tempérament. Cela me plaît et m'excite. J'ai envie de me le faire, voilà tout. Vu qu'il ne t'intéresse pas, où est le souci ?
Le grondement de menace résonna à nouveau, net et clair, et la mâchoire carrée de Rhadamanthe se serra fortement, tandis que ses yeux d'or s'allumaient d'une flamme dangereuse.
« Ne me cherche pas, Eaque, tu le regretterais ! »
Le regard gris, à son tour, se chargea de menaces.
« Alors ne joue pas, toi non plus avec moi ! Il t'intéresse ou pas ?
- Ce ne sont pas tes affaires ! Va-t'en ! »
Les deux frères, visage contre visage, à quelques centimètres l'un de l'autre, se dévisagèrent avec dureté. Mais si le regard violent de Rhadamanthe disait sa colère, celui d'Eaque, bien que chargé d'une lueur inquiétante, s'animait également d'une sourde moquerie. Il se leva et fit quelques pas avant de se retourner d'un seul coup, avec élégance, et de lancer d'une voix narquoise, pleine de défi :
« Puisque c'est ainsi, je vais le séduire ! Que le meilleur gagne, petit frère ! »
Avec un grondement de plus en plus sonore, Rhadamanthe se renfonça dans son fauteuil et disparut à nouveau derrière le dossier de cuir.
« Je ne te laisserai pas faire ! »
Le rire cristallin d'Eaque qui s'éloignait lui répondit. Les yeux d'or furieux, sous les épais sourcils contractés, fusillèrent les flammes mourantes de l'âtre. La mâchoire carrée grinça sous la tension qui la serrait et le grand corps puissant comme celui d'un prédateur implacable se contracta. Les muscles se bandèrent et tendirent dangereusement la soie d'un costume élégant et hors de prix. Dans le silence feutré retombé sur cette partie du grand salon désertée par Eaque, la main pâle, posée sur l'accoudoir du fauteuil, brisa net le verre vide.
oOoOo
(1) Ces passages font référence à I Kato Volta, chapitres 6,4 et 1 (dans l'ordre évoqué par Saga et Aiolos)
