Auteur : kitsu34

Origine : Saint Seiya (série d'origine)

Couples : un certain nombre, mais essentiellement ceux des jumeaux : Aiolos x Saga donc et Rhadamanthe x Kanon.

On aura aussi du Milo x Camus, du Shion x Dohko, du Marine x Aiolia, du Shura x Aphrodite et du Deathmask x Mû

Disclaimers : Rien à moi dans l'univers de Saint Seiya, par contre, vu l'inscription du Sanctuaire dans notre monde, des personnages originaux et m'appartenant apparaîtront de ci de là. Le nom des îles du Sanctuaire, Iéranissia, est à moi. Il signifie « les îles sacrées ».

Note : Alors heureux concours de circonstances ou pas pour ce chapitre, un problème technique m'a mis au chômage technique pour deux jours et j'en ai profité pour écrire.^^ Ce n'était absolument pas au programme, donc il ne faut pas se fier au délai très court entre le chapitre 3 et celui-ci. C'est inhabituel et cela risque très fortement de ne pas se reproduire ^^.

Note 2 - Importante - Les détails horribles du passé commun de Saga et l'Autre commencent ici, nous passons en rating M

Merci à tous ceux qui me suivent dans l'univers de Iéranissia ! Bonne lecture à tous !

I Pano Volta / Ascension

Chapitre 4 - Ambassades

« Putain, qu'est-ce que je fous là, moi ! »

Milo frotta ses mains gantées l'une contre l'autre en soufflant dessus pour les réchauffer. Il ne sentait quasiment plus le bout de ses doigts, engourdis et raides.

« Tu sais que ça ne sert à rien ce que tu fais ? »

Le chevalier du Scorpion releva la tête, agacé. Aussitôt un souffle d'air glacé, coupant comme une lame, lui cingla le visage et le força à plisser des yeux douloureux et humides de larmes dues au froid. Résistant à l'envie de passer sa langue sur ses lèvres desséchées, ce qui aggraverait sans aucun doute la situation, il remonta le col de son manteau et rajusta son écharpe avant de répondre d'un ton sec :

« Ouais, peut-être bien, mais psychologiquement, ça me réchauffe ! Putain ! Je me les gèle, moi ! »

Un rire attendri, comme celui d'un parent face à un enfant récalcitrant au moment de se coucher, lui parvint au milieu des sifflements aigus du vent chargé de neige. Milo pesta à nouveau en chassant les flocons indésirables qui avaient réussi à se frayer un chemin dans ses multiples couches de vêtements.

« Mais quelle idée vraiment, de me nommer, moi, ambassadeur à Asgard ! Franchement, à quoi pensait Saga ? Toi, je veux bien, mais moi ? »

Deux mains surgirent soudain dans son champ de vision rétréci par le bonnet, l'écharpe et le blizzard. Deux mains belles et fines, élégantes et racées. Deux mains qu'il aimait à la folie quand elles se posaient sur son corps. Des mains à la force surprenante, capables de donner la mort en un instant, comme il l'avait déjà constaté.

Elles l'enlacèrent et l'attirèrent contre un corps bien dessiné, peu vêtu, derrière lui. Un corps à la température réconfortante dans ce froid mordant. Étrange comme tout était histoire de circonstances et de perception, car il trouvait toujours la température corporelle de Camus trop basse, habituellement. Mais là, dans ce vent hurlant, charriant des cristaux de neige coupants comme des couteaux, son corps était étonnamment chaud…

« Pourtant, je trouve que c'est une très bonne idée, moi. Regarde autour de toi ! Ce paysage qui s'ouvre et qui s'offre : tu ne le trouves pas magnifique ? »

La voix de Camus était douce, presque émue, comme il l'avait rarement entendue. Milo rouvrit ses yeux clairs et contempla l'horizon qu'une main blanche l'invitait à savourer. C'était vrai. Le paysage était beau. Austère et blanc, drapé de froid, certes, mais majestueux et impressionnant dans sa grandeur de terre battue par les éléments depuis des millénaires et pourtant toujours résistante à leurs coups. La mer dressait à la fois ses vagues noires ourlées d'écume et ses icebergs dérivant qui s'entrechoquaient. Des falaises de glace se découpaient sur la faible luminosité du jour sans fin et scintillaient malgré la tempête. Le vent faisait virevolter les flocons avec douceur ou brutalité selon son rythme irrégulier dans le gris ouaté d'un ciel clair-obscur permanent.

« Tu vois ? Ce n'est pas blanc. C'est plein de couleurs, de nuances, de variations… Comme cette symphonie au piano que je jouais quand j'étais petit, au château... »

Milo eut un puissant frisson qui ne devait pourtant rien à la température. La voix de Camus dans son oreille droite s'était assourdie et suspendue sur le souvenir évoqué. Et c'était cela qui le faisait frissonner ainsi. Jamais Camus n'avait parlé de sa famille. De l'avant Iéranissia. Comme s'il était né ce jour-là, sur ce ponton de bois qui s'avançait dans l'eau d'encre d'une mer démontée par l'orage.(1) Souvent, Milo avait demandé, questionné. Jamais il n'avait obtenu de réponse. Et là, dans ce paysage de bout du monde, où les éléments majestueux rendaient dérisoire et ridicule la présence humaine, les mots semblaient se libérer…

Le chevalier du Scorpion se retourna vers celui du Verseau qui le tenait embrassé par derrière. Camus s'était détourné et contemplait la masse imposante et sombre, presque menaçante, de la forteresse d'Asgard qui les surplombait. Il ne pouvait pas voir le regard des yeux écarlates mais il les devinait sans doute trop humides, comme les siens.

« C'est une très bonne idée… Je suis heureux de vivre cela, de le partager… Avec toi. »

Un gémissement lui échappa et, se retournant d'un mouvement rapide, Milo saisit Camus à bras le corps, d'un geste urgent et impératif. Le Chevalier du Verseau n'essaya pas de se dégager. Au contraire. Leurs corps se soudèrent l'un à l'autre et leur bouche se trouvèrent, comme assoiffées soudain de se boire l'une l'autre.

Le blizzard redoubla de violence et les tourbillons de neige vinrent brouiller complètement l'horizon et dissimuler le paysage aux regards. Sous la morsure du froid, les larmes jaillirent à nouveau des yeux de Milo et coulèrent sur ses joues et son menton. Des lèvres taquines vinrent les aspirer avec douceur et une voix chaude murmura contre son oreille :

« Rentrons, tu es gelé. Tu vas attraper du mal si tu restes ainsi au froid. Regagnons notre chambre. Il nous reste du temps avant la réception de ce soir. Il faut te réchauffer. Laisse-moi faire. »

Camus l'entraîna en souriant vers la forteresse et une fois arrivé dans les couloirs froids, mais tout de même plus chauds que l'extérieur, l'aida à se défaire de ses couches superposées de vêtements chauds. En marchant rapidement vers les chambres mises à leur disposition par la souveraine d'Asgard, Camus laissa glisser presque avec affection sa main sur la muraille de pierre. Il ne prononça pas un mot, mais ses yeux s'étaient remis à briller de cet étrange éclat humide.

Milo ouvrit la porte de sa chambre et Camus, d'une bourrade, le propulsa violemment à l'intérieur puis le poussa sur le lit, couvert de fourrures. Il contempla la pièce, ses meubles de bois sculpté raffinés et anciens, les tentures qui réchauffaient la pierre, la fourrure devant la cheminée dans laquelle brûlait un grand feu, et Milo, allongé, immobile sur le lit, ses boucles de soleil éparses sur les fourrures sombres. Et l'éclat étrange déborda. Il se laissa tomber lui aussi sur le lit, à côté, le visage contre les couvertures, dissimulé aux regards. Sa voix étouffée parvint cependant aux oreilles du chevalier du Scorpion.

« Cela me rappelle tellement chez moi. Avant… Enfin, où je suis né... »

Et la voix assourdie par les tissus et les fourrures se brisa avant de reprendre après un instant de silence.

« Et je suis tellement heureux de te montrer cette partie de moi... »

Milo ferma les yeux très fort sur cet aveu. Son souffle se suspendit lui aussi, comme la voix de Camus. Sa main chercha celle du chevalier du Verseau, la trouva, la saisit, la serra et la garda enlacée, doigts mêlés les uns aux autres. Ils restèrent ainsi longtemps, écoutant seulement leurs cœurs battre à l'unisson dans la quiétude de la pièce chaude et confortable tandis que le blizzard dehors hurlait sa fureur. Alors, soudain plein de gratitude, Milo chuchota :

« Oui, tu as raison, c'était une très bonne idée finalement qu'a eue Saga de nous envoyer ici tous les deux. Même s'il ne pouvait pas deviner. »

Un petit rire ironique et indulgent lui répondit et Camus releva la tête, dardant le regard incandescent de ses yeux de braise sur lui.

« Que tu crois, Milo. Saga sait toujours ce qu'il fait, tu peux me croire. Il ne laisse rien au hasard.

- Alors il faudra me rappeler de le remercier en rentrant. On lui trouvera bien un cadeau couleur locale.

- Oui, comme une chapka en peau de phoque ?

- Ou une peau d'ours à, disons, tester avec Aiolos...

- Oh ? Tu crois ?

- Vu comment Aiolos le mangeait des yeux à la cérémonie l'autre jour, ça ne va pas tarder, j'en suis sûr, tiens ! C'est toi qui peut me croire sur ce sujet !

- J'en serai très heureux pour lui, pour eux, vraiment.

- Oui, moi aussi. »

Le regard de mer d'été se perdit dans les yeux de flammes et ils se turent. Une bûche crépita et lança dans l'atmosphère feutrée une gerbe d'étincelles qui virevoltèrent dans l'âtre avant de s'éteindre. Les flammes, un instant ravivées, déclinèrent doucement à nouveau, illuminant difficilement deux corps sur le grand lit, engagés dans le plus vieux et le plus beau corps à corps de l'histoire de l'humanité.

oOoOo

Posant les mains sur la table de marbre devant lui, Kanon songea machinalement qu'elle était froide. De même que l'assise pourtant matelassée de la chaise, frappée au dossier du symbole des Gémeaux, qu'il tira pour s'asseoir. Un instant, il resta immobile, tête baissée en contemplant ses mains gantés d'or sur le marbre blanc. Puis il releva légèrement la tête avec émotion sur les autres chevaliers d'Or assis eux aussi autour de la table, à droite et à gauche du Seigneur d'Or et du Grand Pope. Ses pairs. Ses semblables. L'émotion qui régna en lui à cette pensée était étrange. Indéfinie et nouvelle. Inhabituelle.

Soudain, l'éclat d'un regard d'été et d'un sourire à damner un saint le firent frissonner. Milo leva le pouce avec un clin d'œil et la sensation bien connue parcourut Kanon à nouveau, comme à chaque fois depuis leur rupture (1). Chaleur et douleur, à la fois. Peine et plaisir mêlés. Mais le tout nouveau chevalier d'or des Gémeaux n'eut pas le temps de s'appesantir davantage sur son ressenti : le Grand Pope, s'éclaircissant la voix, ouvrit le conseil. Son premier conseil.

Le chevalier des Gémeaux leva la tête haut, avec fierté cette fois, déploya son cosmos rayonnant à l'unisson des autres et prit naturellement la stature et la place qui lui revenait. Le sourire de Milo s'élargit : l'ère de Kanon commençait.

« Le Seigneur d'Or et moi-même ouvrons ce second conseil. Il s'agit, maintenant que nous nous trouvons au complet, de définir la ligne de conduite et la stratégie que va mener à partir d'aujourd'hui notre Domaine Sacré pour maintenir l'équilibre entre les peuples et accompagner l'humanité dans les crises qu'elle pourra rencontrer. Selon la répartition des pouvoirs, je vais commencer par évoquer avec vous les grandes lignes de notre politique étrangère dans un premier temps. Puis le Seigneur d'Or prendra à son tour la parole afin de vous informer de notre nouvelle organisation intérieure. »

La voix de Saga était calme, assurée. Et impérieuse. Appuyée de la puissance dévastatrice et pourtant paisible du cosmos du Grand Pope, elle était d'une force de persuasion indéniable. Kanon ne put s'empêcher de ressentir un élan profond de fierté et d'admiration pour son frère. Et cela le troubla. Il n'y était plus habitué depuis longtemps, depuis leur enfance, depuis… avant.

Un instant, les paroles de la Déesse lors de leur retour à la vie après la Guerre contre Hadès, tous les deux dans le temple des Gémeaux, lui revinrent en mémoire.

« Non, Kanon, il ne voulait pas revenir, en effet.

- Je le savais… Il voulait m'abandonner… Encore...

- Il faudra que vous parliez, Kanon. Vous avez beaucoup souffert, l'un comme l'autre. Ça prendra du temps pour que vous vous retrouviez.

- Nous retrouver ? Vous êtes optimiste, déesse.

- N'est-ce pas ce que tu désires, Kanon ? Au fond de toi ?

- Je... Je ne sais pas… »(2)

Et il ne sut pas plus qu'à cet instant quelle était la réponse à cette question. Le voulait-il ? Saga le voulait-il aussi ? Et plus important : le pouvaient-ils ? Comme un spectre, un promontoire rocheux plongeant dans la mer, avec à sa base une sinistre cellule de pierre, se dressa dans son esprit. Et la colère, la souffrance, blanches et aiguës toutes les deux, le traversèrent avec fulgurance. Il secoua la tête et son regard s'assombrit. Il ne savait toujours pas répondre à ces questions qui le taraudaient depuis deux ans à présent…

« A présent que les tensions et les guerres sont finies, vient le temps de la reconstruction et avec lui celui de réaffirmer qui nous sommes auprès de nos adversaires d'hier. Le Sanctuaire doit reprendre sa place de guide pour les autres chevaleries : pour ce faire, des Ors vont se rendre en ambassade auprès des principaux Sanctuaires. Il s'agira d'un message fort auprès des dirigeants de ces chevaleries. Un message auquel ils n'ont pas été habitués par le passé. En plus de Kanon et Mû nommés ambassadeurs chez Hadès lors du dernier conseil, j'ai décidé d'envoyer Milo et Camus auprès d'Asgard et Shaka et Aldébaran chez Poséidon. Des délégations d'Argents seront envoyées parallèlement dans les autres chevaleries, moins importantes, que sont Le Temple, Les Brigades, Les Dragons Impériaux, Les guerriers-soleil de Cuzco, les servants d'Inari, les protecteurs de Baal et les Amazones. Le Sanctuaire est de retour dans le paysage géopolitique chevaleresque et tous doivent le savoir. »

Un murmure parcourut les rangs et Kanon vit Milo se pencher en avant pour échanger un regard avec Camus. Un regard de complicité et de discussion tacite qui lui déchira le cœur. Un soupir douloureux lui échappa. Il fallait qu'il tourne la page, il le savait. Oui, il le savait. Mais il n'y arrivait pas…

« Par ailleurs, je vais me rendre personnellement à Berlin où je dois rencontrer des diplomates occidentaux et certains responsables de l'OTAN. Shura du Capricorne m'accompagnera et assurera ma protection, comme le veut le protocole. Shion du Bélier sera lui aussi du voyage. Le Seigneur d'Or sera donc en charge du Sanctuaire en mon absence, ainsi que la répartition nouvelle des pouvoirs au sein du Sanctuaire le prévoit. Son autorité est tout aussi incontestable que la mienne, bien entendu. Et je lui laisse à présent la parole afin qu'il vous détaille les règles d'organisation interne que nous avons décidées tous les deux.»

Un léger grincement de rire moqueur et méprisant fit se tourner les têtes vers la droite de Kanon. Aiolia du Lion, bras croisés et expression hostile et butée sur le visage, fixait le mur au dessus de la tête de Camus d'un air dur. Le chevalier des Gémeaux lança un long regard pensif à Aiolia, puis revint au visage soucieux et peiné d'Aiolos, à côté de Saga. Visiblement l'atmosphère du Sanctuaire ne réussissait pas aux fratries, songea-t-il en fuyant des yeux d'océans identiques aux siens qui cherchaient pourtant le contact avec insistance.

oOoOo

« Si c'est comme ça, tu n'as qu'à le faire toi-même ! Pourquoi me demander mon avis si tu as déjà décidé de ce qu'il fallait faire ?

- Aiolia ! Ce n'est pas que je refuse ton idée, mais pour l'instant, on ne peut pas la mettre en place. Nous sommes en sous effectif et…

- Allez, c'est bon ! Tu me gonfles, là ! Je me casse !

- AIOLIA ! »

D'un élan rageur, cosmos grondant sourdement, Aiolia s'élança comme une flèche et disparut rapidement de la vue d'Aiolos et des gardes qui baissaient le nez d'un air gêné face à la sortie furieuse, rebelle et irrespectueuse du seigneur du Lion. Le Seigneur d'Or resta immobile, la main en partie levée, arrêtée dans un geste suspendu et inutile d'apaisement. Les épaules d'Aiolos se voûtèrent légèrement et il poussa un soupir de découragement. Décidément, les choses ne s'arrangeaient pas avec son cadet. Il se montrait de plus en plus réfractaire à son autorité et le rejetait avec de plus en plus de force. Cela en devenait franchement inquiétant. Mais que faire ? Comment l'atteindre ? Depuis leur enfance, il avait tellement changé. L'homme qu'il était devenu en son absence, il ne le connaissait pas du tout finalement. Il n'avait aucune prise sur lui.

Le sourcil noir se fronça soucieusement et la bouche belle et harmonieuse se pinça de douleur. Le temps avait fait d'eux des inconnus… Le temps et sa décision… Il était en grande partie responsable de l'hostilité et de la colère d'Aiolia. De sa souffrance. Et réaliser pleinement sa culpabilité faisait atrocement mal…

Un nouveau soupir s'éleva dans l'air vibrant du petit matin que les gardes firent semblant de n'avoir pas entendu. Que faire ? Il ne savait vraiment pas…

Toujours plus vite, Aiolia bondissait de roches en roches, malmenant son corps et ses articulations. Il fuyait son frère. Il ne supportait plus de le voir, d'être simplement en sa présence. Il avait des envies violentes de le frapper, de lui crier sa colère au visage. De lui faire mal. De le faire souffrir, autant que lui avait souffert. Autant qu'il souffrait encore…

La réception fut particulièrement brutale et ses muscles se plaignirent du traitement qui leur était infligé. Mais cela lui faisait du bien, quelque part, d'avoir mal physiquement. La douleur musculaire détournait son esprit de l'autre peine, sourde, lancinante, qui le déchirait sans répit. Avec une grimace, Aiolia se releva et regarda autour de lui. Il se trouvait dans une sorte de carrière abandonnée, face à une falaise de roches déjà éventrée en partie. Son esprit se recentra sur son tourment permanent.

La cérémonie. La double nomination et les deux sièges, si proches… Quelle place restait-il pour lui ? Un gémissement lui échappa et sans réfléchir, submergé par la peine, il décocha un coup violent à la falaise dont un pan entier s'effondra en grondant. Deux ambassadeurs nommés à Asgard et des yeux d'été et de flammes qui se rencontrent… Quelle place restait-il pour lui ? Enflammant son cosmos rugissant, Aiolia entra dans une lutte féroce contre la falaise, éventrant la roche, secouant le sol, faisant fondre ou éclater la pierre dans un fracas terrible. La colère rouge voila le regard vert et le visage aux traits réguliers se tordit du choc des émotions violentes qui régnaient à présent en lui. Les gestes devinrent saccadés, frénétiques, comme si le contrôle lui échappait. C'est alors qu'une voix éclata soudain dans son dos. Une voix lapidaire, sèche et coupante.

« Ce n'était vraiment pas malin et encore moins une attitude digne d'un chevalier d'or, digne de toi, Aiolia du Lion. Tu vaux mieux que ça ! »

Aiolia se retourna en bloc avec furie et son poing chargé d'énergie meurtrière et de volonté de destruction s'arrêta à quelques centimètres d'un visage de métal sans expression. Elle n'avait pas fait un geste pour fuir ou l'arrêter. Il aurait pu la tuer.

« Merde Marine ! A quoi tu joues ? J'aurais pu te tuer !

- Je savais que tu ne le ferais pas. Pas toi. Tu n'es pas comme ça.

- Tu ne sais pas qui je suis, ce que je suis. Je suis une boule de haine et de rancœur. J'en veux à la terre entière. Je hais mon frère, ma seule famille ! Je suis dévoré de jalousie devant le bonheur de mon meilleur ami… Et je n'arrive pas à pardonner à notre nouveau Grand Pope mes années de tristesse et de solitude. Je me noie dans la haine et la douleur : voilà l'homme que je suis devenu... Non, tu ne sais rien de moi…

- Je sais que tu es un vrai chevalier, de ceux qui protègent, qui prennent les coups pour les autres. Ça fait mal, de prendre pour les autres, et cela peut aveugler sur la source de la douleur. On s'en prend alors à ceux qui nous aiment et non à ce qui nous fait mal. Mais j'ai confiance en toi, tu trouveras la vraie source de ta souffrance. Tu ne te tromperas pas. J'ai toujours eu confiance en toi. Tu ne m'a jamais déçue, Aiolia. »

Les yeux verts s'agrandirent et se remplirent dangereusement d'eau. Horrifié des larmes qui lui montaient aux yeux sans qu'il puisse les arrêter, Aiolia inspira fortement, releva la tête et se détourna violemment. D'une voix abrupte et enrouée, il lança brutalement :

« Tu fais chier ! Dégage avec ta morale à deux balles ! Fous-moi la paix ! »

Marine resta immobile un instant, puis elle s'en alla en silence. Mais son cosmos l'enveloppa, plein de chaleur et de douceur, réconfortant et apaisant, tendrement moqueur aussi, comme devait l'être sans doute le cosmos d'une sœur ou d'une amie. Les poings meurtris du Lion se serrèrent convulsivement et Aiolia se mordit les lèvres de dépit contre lui-même. Sa vibration s'élança vers la jeune femme qui s'éloignait.

Excuse-moi Marine, je ne voulais pas m'en prendre à toi.

Je sais. Ne t'en fais pas.

oOoOo

« Bien, pour ceux qui restent et ne partent pas en ambassade ou escorter le Grand Pope, je vais assigner des taches. Il faut reprendre la main sur l'organisation interne de notre domaine. Nous devons être sur le terrain, tous. L'entraînement des apprentis et des bronzes est important et a été trop longtemps négligé. Il faut nous investir à nouveau dans cette charge. Dohko de la Balance, dont nous connaissons tous le sens pédagogique, sera parfait pour cette tâche et il sera secondé par Deathmask du Cancer.

- Quoi ? C'est une blague ? Ils me détestent tous, je te signale, ta Seigneurie ! Et ils ont peur de moi !

- Justement. Tu vas pouvoir leur prouver qu'ils ont tort et faire en sorte qu'ils comprennent qui tu es vraiment.

- Mais je m'en fous ! Ça me va très bien qu'ils se débinent tous en me voyant !

- Eh bien pas moi. Ce n'est pas le rôle d'un chevalier d'Or, de faire peur ou bien de s'isoler, loin des autres. Alors tu vas le faire. Dohko te guidera. Je suis sûr que tu vas t'en sortir.

- Ben voyons ! Ça te va bien de dire ça, ce n'est pas toi qui va te coltiner les mioches !

- Angelo. C'est un ordre. Tu obéis, ou tu dégages et tu rends ton armure. »

La voix d'Aiolos était devenue dure comme de l'acier sur les derniers mots. Un frisson parcourut les rangs et les regards s'agrandirent de surprise, les sourcils se haussèrent, les bouches s'entrouvrirent. Le visage du Seigneur d'Or était toujours calme, mais son regard de jade était inflexible et les traits de son visage semblaient être devenus coupants. L'énergie qui émanait de lui aurait plié une barre de fer par sa force.

Deathmak considéra Aiolos en silence, comme s'il calculait les possibilités qui s'offraient à lui en cas de désobéissance. Puis il plongea dans le regard de jade, évalua la fermeté, l'assise de la force qu'il lui présentait. Un sourire ironique et narquois apparut dans les yeux bleu nuit et le chevalier du Cancer s'inclina.

« Très bien. Tu veux que je babysitte ? Okay, mais faudra pas venir te plaindre si les résultats ne sont pas au rendez-vous, hein. Je t'aurais prévenu !

- Merci Angélo. Je m'en souviendrai le cas échéant. En l'absence de Shura, Aphrodite s'occupera de la logistique du domaine sacré ainsi que de l'équipe qui œuvre à la reconstruction architecturale du Sanctuaire. Je suis conscient que mener seul de front cette tache est lourd et je viendrai te seconder au maximum. Lorsque Shura sera de retour, vous vous en occuperez à deux. Des objections ?

- Aucune.

- Bien. Quant à toi, Aiolia, nous nous occuperons de concert de veiller à la sécurité intérieure de l'île et nous réglerons les tours de garde et leur organisation.

- Je vois. Je dois faire équipe avec toi, donc. J'ai le choix ?

- Non, tu ne l'as pas.

- Remarque, comme d'habitude ! Quand tu veux, hein ?

- Il ne s'agit pas de nos préférences personnelles, Aiolia. Mais de nos compétences et de notre devoir.

- Ah, le grand couplet du héros, j'avais oublié que tu étais le chevalier modèle ! »

La voix persifleuse d'Aiolia trancha bien net l'atmosphère tendue du conseil. La joute verbale des deux frères avait tissé l'air d'hostilité et à présent celui-ci était épais comme du tissu. Aiolos prit une profonde inspiration. Il ne devait surtout pas s'emporter face à Aiolia. Il était plus qu'évident que c'était ce que le chevalier du Lion recherchait exactement. Susciter sa colère.

Et la tristesse l'envahit soudain. Aiolia pensait-il qu'il n'avait plus d'autre moyen pour attirer son attention ? N'avait-il plus d'autre langage pour lui parler que les cris et la fureur ? Blessé, il détourna légèrement le regard et tomba sur Kanon des Gémeaux non loin de lui.

Le sourire sarcastique qu'Aiolos lut dans ses yeux d'océan le gifla de plein fouet. Et le secoua profondément. C'était un regard sombre, dont l'amusement de surface dissimulait mal une souffrance à fleur d'être. Un regard qui criait sa peur d'être laissé, sa soif d'exister, de sortir de l'ombre et du silence, sa volonté envers et contre tous d'être premier pour quelqu'un. Une envie qu'il connaissait bien, qui l'avait habité pendant deux ans, lorsque, enfermé dans une chambre, il regardait le ciel à la fenêtre d'une maison hostile en rêvant de s'envoler comme un oiseau.(3)

Aiolos remué jusqu'aux fondements de son être se perdit un instant en lui-même, à écouter sa voix intérieure et le chemin qu'elle lui soufflait. Et lorsqu'il releva la tête et embrassa la salle du regard, un souffle profond sembla se lever et parcourir l'assistance, enflammant les cosmos, réveillant les esprits, faisant s'accélérer les pouls. L'énergie flamboyante se déploya dans la salle du conseil et appuya chaque mot nettement détaché et accentué avec une profonde conviction et une force impérieuse.

« Il n'est pas question de faire la morale ou de donner une leçon. Je ne suis pas légitime à le faire. Étant humain, je ne peux juger mes semblables et à titre personnel, je n'en ai pas le droit. D'ailleurs personne ne l'a. Mais en tant que Seigneur d'Or, mon rôle est de d'offrir le meilleur aux hommes et aux femmes sous mon commandement. Et le meilleur dans ce cas là, pour les guider afin d'assurer la sécurité de tous, c'est toi, Aiolia du Lion. Toi, que tous apprécient et respectent ici, pour le respect et la bienveillance que tu leur as toujours montrés depuis le règne de l'Autre, pour le temps et l'énergie que tu leur as offerts lors de la précédente reconstruction. Pour beaucoup tu es un modèle, beaucoup plus que moi, car toi, tu es un modèle en action, qu'ils connaissent. Ils ont confiance en toi, ils te suivront aveuglément. A leur tête, tu es à ta place légitime. C'est pour cela que je te choisis, toi, et personne d'autre. »

Les yeux verts du Lion étaient toujours sombres et durs, mais l'éclat métallique de la fureur les avait quittés. Aiolia n'était pas apaisé et nourrissait sans doute encore de nombreux griefs à l'égard de son frère, mais le Seigneur d'or avait gagné la partie face au chevalier du Lion. Celui-ci s'inclina, grondant toujours, mais dompté par l'autorité du titre et de la puissance qu'il reconnaissait. Aiolia, lui, réglerait plus tard, ses comptes avec son frère Aiolos.

L'atmosphère lourde et oppressante jusque là s'allégea d'un seul coup et tout le monde respira plus librement. Kanon, demeuré muet et profondément attentif durant l'affrontement, laissa échapper un imperceptible sifflement. Et cette fois, il ne put échapper au regard identique au sien. Dans les yeux de son frère, il lut de la fierté, mais aussi comme une tendre remontrance.

Je te l'avais bien dit, hein, frangin ?

Un sourire doux et nostalgique effleura brièvement les lèvres des jumeaux en même temps et ils échangèrent un regard complice, sur la même longueur d'onde, enfin.

Pour la première fois depuis plus de dix-huit ans.

oOoOo

La nuit était tombée depuis un moment déjà, mais Saga n'arrivait pas à se mettre au lit. Il trouvait toujours quelque chose à rajouter à ses bagages, pourtant faits depuis le milieu de l'après midi. Les ambassadeurs partaient le lendemain, en même temps que lui et Shura.

Il jeta un coup d'œil à la pile de dossiers rassemblés par les diplomates et les espions du Sanctuaire sur les hommes et les femmes qu'il allait rencontrer bientôt. Un dossier rouge se trouvait à côté de la pile, à l'écart. Il frissonna en le contemplant. Puis il alla à la grande armoire de bois qui occupait le fond de la petite chambre : il avait failli oublier d'emporter des chemises de rechange.

Des pas légers mais bien reconnaissables malgré les années retentirent dans le couloir et détournèrent son attention du dossier rouge où elle était revenue, comme attirée malgré elle. Un grattement à la porte lui indiqua que Kanon demandait à entrer, ce que Saga lui accorda tout de suite.

« Entre, Kanon.

- Je ne te dérange pas ?

- Non comme tu vois je finissais mes bagages.

- Mais oui, à d'autres. Ils sont prêts depuis des heures ! Je te connais. Qu'est-ce qu'il y a ?

- Rien du tout ! Je me prépare, c'est tout.

- Mmh, si tu le dis. Je ne vais pas te forcer à parler, hein !

- Kanon…

- C'est bon ! Au fait, avant que tu partes, je… je voulais… te remercier. Tu sais. Pour m'avoir soutenu et fait nommer. Milo m'a raconté. Ça… Ça me touche. Vraiment.

-… Je t'en prie. Tu sais, je le pense vraiment.

- Quoi ?

- Que tu es le meilleur pour cette armure. Et pour ce job aux Enfers.

- Ah… Merci… Ben… Tu pars à quelle heure demain ?

- Oh, vers six heures.

- Aoutch ! Ca pique !

- Tu sais que je me lève tôt. Ça ne me dérange pas. La marmotte, c'est toi.

- Ah oui, c'est vrai ! »

Ils eurent un petit rire commun, puis se turent et se regardèrent sans un mot, maladroits, hésitants. Pour se donner une contenance, Saga entreprit de plier méticuleusement ses chemises et Kanon fit le tour des nouveaux appartements de son frère, dans l'aile nord du palais, furetant dans les recoins, ouvrant curieusement les placards et les portes. Il disparut un instant dans les pièces voisines : le bureau, le petit salon, la salle de bain, puis réapparut et avisa la pile de dossiers sur le lit, à côté de la mallette. Le rouge, à l'écart, l'intrigua et il l'attrapa d'une main avide avant que son frère ne puisse l'en empêcher.

« Tiens ? Pourquoi tu l'as mis à l'écart ce gars-là ? Il est intéressant où il faut s'en méfier ? Ou alors c'est celui que tu as décidé de... »

La voix de Kanon mourut dans sa gorge quand il aperçut le visage livide de son frère. D'un pas mal assuré, Saga recula jusqu'au mur du fond de la chambre et s'adossa contre, comme s'il risquait d'être privé d'équilibre et de s'effondrer à terre. Inquiet, Kanon fit quelques pas, le dossier à la main, vers son frère, mais celui-ci l'arrêta d'un geste, les yeux suppliants. Sous le regard plein d'appréhension et de questions de son jumeau, Saga baissa la tête, incapable de supporter cette sollicitude dont il se sentait indigne.

« Saga, qu'y a-t-il avec ce mec ? Tu le connais ?

- … Oui… Du temps de… l'Autre…

- Ah. Que s'est-il passé ? Il t'a fait du tort ou t'a causé du mal ?

- Non, c'est moi… Enfin, c'est Lui qui… l'a corrompu…

- Corrompu ? Comment ça ?

- Je… Enfin IL a enquêté sur ses goûts et lui a… fourni ce qu'il aimait.

- Et c'est ce qui te met dans un état pareil ? Tu sais, les pots de vin, en politique, c'est assez courant.

- Kanon… Il aimait… Les jeunes filles.

- Ah. Je vois.

- Non… Je ne crois pas. Il les aimait très jeunes. Des gamines. Sept-huit ans.

- Tu veux dire que… ?

- Oui… Je… IL lui en a fourni…

oOo

Les lumières tamisées ont été baissées à la fin du repas. Le défilé de plats somptueux et d'un raffinement extrême s'est achevé depuis peu et les convives fument et sirotent à présent un verre de digestif sur la terrasse magnifique qui donne directement sur la mer Egée. La réception se déroule au dernier étage du palais de réception du Sanctuaire, sur l'île secondaire. L'ambassadeur lance un regard curieux et spéculatif à la masse noire qui se devine à peine dans la lumière de la lune. Arrivé du matin à Iéranissia, il a été très intrigué par cette falaise acérée et escarpée de l'île principale. Mais il sait par ses collègues qui l'ont précédé dans la fonction : aucun non-chevalier n'a jamais été accepté sur l'île principale. Quand le souverain de l'île, le Grand Pope, reçoit, il le fait dans son palais de l'île secondaire.

« Allons monsieur l'ambassadeur, mettez-vous à l'aise, voyons. Ici à Iéranissia, nous savons apprécier la vie, comme vous le constatez. Servez un autre verre à l'ambassadeur.

- En effet, Majesté, je dois dire que je ne m'attendais pas à une telle réception. Mes prédécesseurs m'avaient plutôt parlé d'un mode de vie plus... austère.

- Oh, ils ont dû vouloir vous faire une plaisanterie. Nous avons toujours eu à cœur de bien recevoir nos hôtes, afin de les disposer… au mieux de nos intérêts communs. »

Ça y est. Le monarque entre dans le vif du sujet. L'ambassadeur s'est demandé tout au long du repas quand la conversation allait devenir sérieuse.

« Je le conçois parfaitement. Mais je ne vois pas ce qui pourrait changer ma position. Vous savez que mon pays n'acceptera jamais un risque aussi grand pour les populations civiles.

- Allons, allons, mon cher. Il ne faut jamais jurer de rien. Un autre verre ? Vous devez absolument goûter ce cognac millésimé. C'est un nectar absolument divin.

- J'en conviens. Il est absolument délicieux. Mais cela ne change rien à ce que je viens de vous dire. Aucun nectar ne peut acheter des vies. »

Le rire qui s'élève du masque de métal dresse littéralement les cheveux de l'ambassadeur sur sa tête. C'est un rire affreux, grinçant, comme une pointe sur une vitre. C'est un mélange horrible de plusieurs sons antithétiques, impossibles normalement à réunir dans une seule voix. Une cruauté sans fond et une malveillance sans âge s'harmonisent avec la fraîcheur d'une voix jeune et innocente pour former un son inhumain, qui semble appartenir à une autre réalité.

« Tout s'achète chez les mortels, mon cher. Absolument tout. Il me suffit juste de trouver votre prix. Alors à combien estimez-vous votre intégrité ?

- Comment osez-vous ? Je ne vous permets pas ! »

Mais le démon masqué fait un geste et une tenture se soulève, écartée par deux gardes en armures noires, qui poussent devant eux de petites silhouettes terrifiées et pleurantes. Le diplomate sent son souffle se bloquer dans sa poitrine tandis qu'une fascination affreuse le saisit et qu'une envie infâme, qu'il combat sans cesse, nuit et jour, se répand en lui. Malgré sa répugnance et son dégoût de lui-même, l'homme ne peut s'empêcher de les détailler avidement.

Le Grand Pope a un ricanement de mépris et happe l'une des silhouettes qu'il attire à lui. Elle laisse échapper un petit cri mouillé et des sanglots étouffés se font entendre dans le silence de la nuit. L'homme déglutit péniblement. Ce sont des fillettes d'à peine une dizaine d'années. Il y en a six, aux cheveux variés, du blond au brun, en passant par le châtain et le roux. Elles pleurent, terrifiées. Elles sont nues. Le regard avide s'arrête sur la petite blonde aux yeux bleus et parcourent son corps dénudé tout entier. Il a toujours aimé les blondes, elles lui rappellent Béatrix, sa cousine, qu'il désirait tant plus jeune. Et celle là est au meilleur âge. Sur un geste du Grand Pope, l'un des gardes lui apporte la fillette qui se débat comme un petit animal pris au piège, ouvrant d'immenses yeux pleins d'effroi et de larmes.

« Eh bien, allons-nous pouvoir trouver un terrain d'entente, pensez-vous ?

- Je… je suppose qu'entre gens raisonnables, cela doit être envisageable, en effet.

- Parfait. Je n'en attendais pas moins d'un homme de votre valeur. Nous reprendrons cette conversation demain, vous devez être fatigué. Je vous laisse goûter les… charmes de notre île, monsieur l'ambassadeur. »

Le Grand Pope se lève et après quelques mots en grec aux deux gardes qui hochent la tête, salue légèrement l'ambassadeur et quitte la pièce. Il emprunte à peine l'escalier de la grande demeure qu'un hurlement perçant, de détresse absolue, déchire la nuit.

oOo

Kanon ne bougeait plus, ne respirait plus, n'émettait plus un son. Son regard fixe, agrandi de stupeur et d'incrédulité douloureuse, ne quittait plus son frère. Saga avait glissé le long du mur, comme à bout de forces, et s'était écroulé au sol d'où il ne faisait plus le moindre mouvement, tête baissée, yeux clos. Il semblait sur le point de perdre conscience, et ne montrait plus signe de vie, à part sa respiration erratique.

Devant la détresse de son frère, Kanon secoua la torpeur qui s'était emparée de lui et se précipita vers Saga. Il se laissa glisser lui aussi au sol et attrapa le visage jumeau du sien avec douceur. Saga ne résista pas, mais ses yeux ne s'ouvrirent pas et son souffle s'accéléra encore. Alors, comme quand ils étaient petits et que l'un d'eux avait fait un cauchemar, Kanon joignit leur front et se mit à fredonner un air venu du fond de leur mémoire commune. Un air oublié, d'une autre vie, dont il ne se rappelait même plus les paroles, mais que leur chantait leur mère dans une langue inconnue pour les rassurer quand ils avaient peur. (4)

Et comme à chaque fois, le charme opéra. La respiration de Saga se calma et il rouvrit à demi ses yeux sur le visage de son frère, à quelques centimètres du sien, fronts toujours joints. Dans le silence de l'aile nord du palais, deux voix semblables fredonnèrent à mi-voix un air folklorique slave. Et une porte qui venait de s'entrouvrir en silence, se referma tout aussi silencieusement sur les jumeaux enlacés, seuls au monde dans leur bulle gémellaire. Cherchant sa respiration devenue difficile et sifflante, Aiolos s'adossa un instant au chambranle de la porte et son regard de jade, chargé de douleur, se perdit sur l'obscurité du couloir qui menait à ses propres appartements.

oOoOo

(1) Ces passages font référence au chapitre 6 et au chapitre 7 de A fleur de toi, fic centrée sur les difficultés du couple Milo x Camus et leur histoire des origines de leur rencontre jusqu'à quelques semaines avant l'histoire de Pano Volta. La rupture d'une brève liaison de Milo et Kanon y est également relatée.

(2) Ce passage est extrait de l'épilogue de I Kato Volta, fic centrée sur la rencontre et l'histoire de Saga, Kanon et Aiolos avant la prise de pouvoir de Saga/l'Autre.

(3) Ce passage fait référence au chapitre 2 de I Kato Volta sur l'enfance d'Aiolos et sa vie avant iéranissia et le Sanctuaire.

(4) Ce passage fait référence au chapitre 1 d'Aphixès/arrivées sur la naissance et l'enfance avant le Sanctuaire de Saga et Kanon