Auteur : kitsu34
Origine : Saint Seiya (série d'origine)
Couples : un certain nombre, mais essentiellement ceux des jumeaux : Aiolos x Saga donc et Rhadamanthe x Kanon.
On aura aussi du Milo x Camus, du Shion x Dohko, du Marine x Aiolia, du Shura x Aphrodite et du Deathmask x Mû
Disclaimers : Rien à moi dans l'univers de Saint Seiya, par contre, vu l'inscription du Sanctuaire dans notre monde, des personnages originaux et m'appartenant apparaîtront de ci de là. Le nom des îles du Sanctuaire, Iéranissia, est à moi. Il signifie « les îles sacrées ».
Merci à tous ceux qui me suivent dans l'univers de Iéranissia ! Bonne lecture à tous !
Note : les souvenirs atroces de Saga et de sa cohabitation avec l'Autre se poursuivent...
Réponse aux reviews non loggées : Coucou Athéna, merci pour tes reviews sur mes autres textes et sur celui-là ! En effet, les choses se sont apaisées entre Camus et Milo car lors du retour d'Aiolos, ce n'était qu'une dispute de couple, comme cela arrive. Ils ont fait du chemin, notamment dans A Fleur de toi, par conséquent, ils s'en tirent pas trop mal, ces deux-là, par rapport aux autres. Ceci dit, il restera encore pas mal de chemin commun à parcourir, mais c'est une chemin de découvertes réciproques surtout, pour eux, ce qui est plus positif que de se débattre dans des souvenirs pénibles, ce qui est le cas de beaucoup d'autres. Merci en tout cas pour tes commentaires, ils me font un immense plaisir, à chaque fois ^^ ! Prends soin de toi !
I Pano Volta / Ascension
Chapitre 5 – Souvenirs
Le hurlement s'élève dans l'obscurité comme une flèche, tourbillonne, se répercute à l'infini et glace le sang. C'est un cri de détresse absolu. Le cri de désespoir de la faiblesse humaine dévastée. C'est le cri d'un enfant.
Longtemps le son atroce retentit dans sa nuit et lui vrille l'âme. Sous la plainte aiguë de terreur, son esprit se réveille enfin de la torpeur qui l'a saisi. Hébété, il tente de reprendre pied en lui-même. Depuis combien de temps dort-il ? Depuis combien de temps le monstre l'a-t-il privé de lui, emmuré dans son propre corps ?
Il ne sait pas. Il ne sait plus. Les jours se confondent. Les couleurs se fondent dans une teinte sombre sans relief qui habille tout comme un linceul. Le temps comme la joie sont abolis. Il ne reste que la souffrance, longue, lente, et infinie.
Le cri s'élève à nouveau et s'achève en sanglots d'effroi. Une lueur s'allume en lui, réveillant brutalement ses perceptions, ses souvenirs, son sens du devoir. Il est chevalier. Chevalier d'or. Il doit lutter et protéger. Il existe pour cela. Son énergie se renforce. Le bras de fer va commencer, cette torture affreuse qui lui lacère l'esprit et le laisse exsangue, épuisé, à chaque fois. Mais sa volonté est plus forte que sa crainte.
Le cosmos doré, rayonnant et impérieux comme le cours d'un fleuve puissant auquel rien ne résiste, se dresse, à nouveau. Immédiatement, un grondement de colère lui répond et le rire grinçant, méprisant, s'élève.
« Décidément, tu ne sais pas rester en place, mon petit. Ça va encore te valoir des ennuis. Ça ne t'a pas suffit la dernière fois ? Tu en redemandes ? Tu commences vraiment à me fatiguer... »
La voix est tissée de dédain, d'aversion et de haine en même temps. Cet être qui habite en lui le déteste de devoir occuper son corps, il le sent. C'est insupportable et avilissant. Pour lui, les humains sont des objets, des déchets.
La radiance d'or s'accroît, se ramasse sur elle-même, prête à déborder et à vaincre. Il le faut. Pour le Sanctuaire, pour la Déesse, pour les humains, pour cet enfant qui crie.
Pour lui, aussi. Pour que la honte et le dégoût de lui-même ne le submergent pas. Il doit triompher. Il n'a pas le choix.
L'énergie rayonnante se fait dévastatrice, le cosmos d'or aveuglant. Le hurlement de rage qui lui répond le fait frémir, prémices d'une lutte abjecte et d'une punition terrible, mais il ne recule pas. La lutte s'engage, impitoyable, des deux côtés. Les énergies se lancent l'une contre l'autre, lumière radieuse contre noirceur sanglante. Elles se dressent comme des loups qui se battent et se mordent, se heurtent et se consument l'une l'autre dans un grand fracas de flammes. Elles se déchirent et elles souffrent atrocement, toutes les deux.
Frêle réceptacle d'une lutte démesurée, le corps pleure et plie, glisse à terre. La souffrance coupe les membres et hache le souffle, emplit les yeux de larmes. Les mains battent l'air frénétiquement et le sang bouillonne, circulant comme de la lave incandescente sous la peau couverte de sueur glacée. L'estomac se soulève et se creuse, rejetant la bile amère au fond de la gorge. Les poumons se déchirent comme lacérés par les lames coupantes d'un souffle acéré. Chaque fibre de lui hurle sa douleur. C'est insoutenable, c'est à devenir fou… Mais il tient bon. Sa souffrance a un but sacré, à l'horizon. Il doit protéger. Protéger. Il tient bon.
« AH ! Maudit ! Maudit ! Misérable poussière d'humain ! Comment oses-tu te dresser ainsi contre moi ! AH ! Lâche-moi… Je souffre trop… Je n'accepte pas de subir cela... »
Il est à genoux, à présent, sur un sol froid et dur. La noirceur mauvaise a cédé du terrain. Elle s'efface lentement, lui laissant la place. Les larmes de souffrance qui emplissent ses yeux l'empêchent de distinguer l'endroit où il se trouve, plongé dans la pénombre. La voix sifflante, encore hachée par la douleur, retentit dans son esprit. Elle est lointaine, mais toujours chargée de haine et de mépris.
« Pourquoi ? Pourquoi souffrir ainsi ? Laisse-toi sombrer et endors-toi.
- Je te l'ai déjà dit : jamais. »
Les pleurs retentissent de plus en plus faiblement. Il doit se dépêcher. Quelque chose d'atroce se noue, tout près, il le sent. Qu'a fait ce monstre avec son corps durant son sommeil ?
« Pourquoi ? Où trouves-tu cette force à chaque fois ?
- Tel que tu es, tu es incapable de le comprendre. »
Cette fois, c'est sa voix à lui qui s'élève, méprisante, traversée de répulsion. Un hurlement de rage presque indistinct, déjà, lui répond, avant de sombrer, à son tour dans l'oubli.
Il l'a fait, il a vaincu…
L'air déchire sa gorge et ses poumons, il a l'impression d'étouffer. Son corps tremble convulsivement de la lutte sans merci qu'il vient de livrer. Il s'agenouille et s'assoit sur ses talons. Le tissu le surprend, froid et épais. Il passe la main sur son corps. Du velours. La soutane d'apparat du Grand Pope. La main progresse vers son visage et rencontre le métal, froid et hostile, du masque et du casque honnis.
Avec un gémissement de dégoût, d'un geste impulsif, il enlève et projette les deux objets, qui rebondissent au sol en teintant fortement. Puis il se lève, essoufflé encore, tremblant, et, constatant qu'il est vêtu d'un pantalon sous la soutane, l'arrache également et la jette à terre. Puis il s'adosse un instant et ferme les yeux, plongeant dans son énergie profonde, rassemblant les bribes lacérés de son être, se reconstituant.
Il perçoit le Sanctuaire et ses chevaliers, non loin. Il est encore à Iéranissia, mais sur l'île secondaire. Il sent aussi de nombreuses présences civiles dans une grande salle en contrebas. Une réception ? Quelque chose comme cela.
La vibration de détresse noyée de pleurs vient d'un petit salon, en haut. Et il y en a d'autres. Ce sont des fillettes. Que se passe-t-il ? Pourquoi hurlent-elles de peur?
Ses yeux s'agrandissent soudain, un goût de cendres se répand dans sa bouche, les battements de son coeur se font erratiques. Il y a un homme dans la pièce avec elles. Que fait-il ? Non ! Non ! Il ne peut pas avoir fait cela ! Non ! Il doit l'empêcher !
En une fraction d'instant, il est lancé à pleine vitesse dans l'escalier de marbre. Son corps crie de douleur sous l'effort, mais répond, comme il a appris à le faire. Il serre les dents et se précipite, affolé, meurtri, horrifié, à mesure que s'affine sa perception, sa compréhension, de l'indicible qui se joue dans la pièce maudite. Il déboule dans le couloir, au maximum de sa vitesse, puissance cosmique rallumée, et se lance contre la porte. Sans les blesser, il se défait rapidement des gardes qui défendent l'entrée du salon et fait irruption brutalement dans la pièce.
Sa respiration hachée par la course se bloque, ses yeux s'agrandissent encore et son estomac se soulève violemment devant la scène horrible. Il marque un temps d'arrêt et son esprit se fige, blanc soudain face à ce qu'il aperçoit. Il cherche à saisir, à exprimer l'indescriptible scène. Mais il ne le peut pas. Les mots le fuient. C'est une scène qui dans sa conception du monde n'existe pas. Soudain la colère, formidable, effrayante, infinie, le saisit en même temps que le dégoût insoutenable. Cosmos hurlant de rage et de répulsion, il se jette avec fureur sur l'homme allongé sur la fillette. En un instant, tout est fini. Il ne l'a pas tué, malgré son envie irrépressible de le faire. Mais ce déchet ne pourra sans doute plus faire de mal désormais, vu son état...
Sans un regard pour le corps inerte et nu, il s'approche doucement de la petite fille recroquevillée au bout du lit, qui pleure. Ses yeux s'inondent également et son cœur se serre douloureusement, à crier. Son esprit hurle à la mort et sa gorge se serre invinciblement. Il tend la main, elle crie et se débat, mordant, griffant, comme un animal aux abois. Il recule, elle saute du lit et se précipite vers ses compagnes d'infortune qui la reçoivent dans leur bras. Les sanglots l'envahissent à son tour, rageurs, convulsifs et déchirants. Secoués de soubresauts, ses poings se serrent avec impuissance sur les draps. Il voudrait faire comme elles et se rouler en boule, se terrer quelque part, pour expier ce qui vient de se passer et que sa faiblesse a permis. Il est coupable. Coupable de s'être laissé endormir. Coupable d'avoir cédé. Il se sent sali, dégradé, lui aussi. Mais au milieu des pleurs, sa mâchoire se serre soudain : il ne peut pas se laisser aller. Pas maintenant. L'Autre va revenir, c'est une certitude. Il n'a que peu de temps, et certainement pas celui de s'apitoyer sur lui-même.
Il se redresse et passe dans le couloir, vérifier que personne n'est venu depuis son irruption. Le salon est isolé du reste de l'hôtel. Sans doute pour ce genre d'horreur… Mais finalement, cela va leur servir. Il fait signe aux petites. Elles ont compris qu'il était venu les aider et lui obéissent instinctivement. Déployant son énergie, il les conduit à l'air libre, contournant les gardes avec facilité. Enfin, ils sont dehors et dans l'obscurité, elles s'enfuient comme de petits oiseaux de nuit. Il les regarde partir avec inquiétude. Sauront-elles rentrer ? Malheureusement, il a un devoir absolu à accomplir et ne peut les accompagner jusqu'au bout. Mais la Déesse veillera sur elles, il en est sûr.
A présent, il doit intervenir et démasquer ce monstre qui est en lui. L'empêcher de nuire.
Il s'élance vers l'île principale et ses contreforts rocheux acérés, cosmos rayonnant déchirant les ténèbres comme la traînée de flammes d'une étoile filante…
oOoOo
Le corps couvert d'une pellicule de sueur glacée, Saga se réveilla brutalement sous la main froide et impitoyable de la mémoire. La respiration encore sifflante de douleur et d'effroi, il s'assit péniblement dans le lit parfumé de la suite. Immédiatement la conscience du lieu et de l'époque où il se trouvait lui revint. C'était fini. Cette période de désespoir et d'abjection était révolue. La déesse avait vaincu et la paix régnait. Ne demeuraient plus que ces bribes atroces de souvenirs indescriptibles qui le hantaient et le hanteraient probablement jusqu'à sa fin. Son châtiment. Sa mémoire et sa conscience…
Il passa une main légèrement tremblante sur son visage et tourna la tête vers son portable sur la table de nuit. D'un effleurement, il découvrit qu'il était à peine plus de deux heures du matin. Un soupir s'éleva dans l'atmosphère discrète et élégante de la chambre. Sa nuit était finie. Il ne pouvait jamais se rendormir après ces cauchemars d'un autre temps.
Il se leva et s'habilla rapidement. Autant descendre à la réception, maintenant qu'il était réveillé. Il avait besoin de changer d'air, de voir des visages, de croiser des regards. Rester seul avec lui-même le terrifiait depuis… Lorsqu'à leur retour à tous, il avait compris qu'il devrait partager son temple et sa charge avec son jumeau, il en avait été intensément soulagé. Non qu'avec Kanon les choses étaient simples, pas du tout même, songea-t-il avec un sourire. Le tempérament tempétueux de son frère et leurs démêlés qu'ils n'avaient jamais aplanis entre eux rendaient la cohabitation souvent difficile. Mais au moins, il n'était jamais en tête à tête avec lui, avec ses failles, ses blessures infectées et purulentes, ses gouffres.
Un frisson le saisit et le jeta précipitamment dans le couloir à peine éclairé par de discrètes lampes tamisées. Rapidement, il appela l'ascenseur et descendit à la réception de l'hôtel. Qu'allait-il bien pouvoir faire pour tuer les quelques heures qui le séparaient du matin et de la journée de tractations qui s'annonçait ?
Pensivement, il passa devant la réceptionniste impeccablement coiffée et maquillée qui lui lança un long regard plein d'intérêt. Mais il dédaigna la jeune femme et ses pas le portèrent vers le bar qui occupait une partie du rez-de-chaussée de l'hôtel. Quelques clients s'y trouvaient encore, attablés dans la pièce feutrée et de bon goût.
Et soudain, il le vit, qui lui tournait le dos. Il hésita un instant, puis d'un pas résolu se dirigea vers le buveur solitaire.
« Tu permets que je me joigne à toi, Shura ? »
oOoOo
La voiture s'arrêta sans bruit devant la façade monumentale et art déco de l'hôtel Claridge's. Un chasseur s'approcha, ouvrit la portière et s'inclina avec déférence devant les passagers qui quittaient l'habitacle. Il s'agissait de deux jeunes hommes, grands et élancés, aux spectaculaires chevelures, longues et nouées en tresse et en catogan, l'une d'un châtain doux et l'autre d'un blond cendré éclatant.
D'un pas souple et assuré, ils s'engouffrèrent dans le hall de l'hôtel, au sol recouvert d'une épaisse moquette, aux murs habillés de délicates boiseries aux teintes claires, décoré de meubles luxueux et raffinés. La gouvernante s'approcha d'eux et les conduisit, suivie de deux chasseurs portant les bagages, jusqu'à la porte de leurs deux suites, au dernier étage.
Le plus grand des deux hommes, à l'opulente chevelure d'or pâle, s'arrêta à l'entrée de la première chambre et remercia les employés de l'hôtel, les congédiant rapidement, non sans leur avoir distribué de larges pourboires, tandis que son compagnon disparaissait rapidement dans l'autre suite. Puis il referma d'un coup sec la lourde porte de bois et le silence feutré retomba sur le couloir tamisé, tandis que la gouvernante donnait ses instructions aux femmes de chambre et que les chasseurs regagnaient leur poste.
Avec un soupir, Kanon embrassa la chambre du regard et s'avança vers le lit sur lequel il se laissa tomber. Les modes de voyage civils étaient épuisants. Vraiment. Il n'avait jamais réussi à s'y faire. Il passa une main lasse sur son front et ses yeux et dénoua sa cravate de l'autre. Il n'avait jamais réussi à s'accoutumer aux modes vestimentaires des humains normaux non plus…
Se relevant brusquement, il circula rapidement dans la pièce, découvrant successivement la chambre, la salle de bain, le bureau adjacent, qui ouvrait sur une double fenêtre donnant sur la ville immense, pleine de lumières. Il s'abîma un long moment dans la contemplation des rues anciennes de Londres lentement gagnées par le crépuscule.
Puis son esprit revint aux circonstances de sa présence dans cet hôtel luxueux d'un des quartiers chics de la capitale anglaise.
L'entrevue diplomatique entre le Sanctuaire et les représentants de l'armée d'Hadès était délicate et cristallisait les tensions des deux camps qui ne s'étaient plus fait face depuis la Guerre Sainte, deux ans auparavant. Guerre qui avait vu la victoire complète des chevaliers d'Athéna et la quasi destruction des Enfers et des forces du Seigneur du Royaume souterrain… Évidemment la rencontre ne pouvait avoir lieu ni au Sanctuaire, ni aux Enfers. Il fallait un lieu neutre, dépourvu de toute allégeance d'un côté comme de l'autre. Rapidement les deux missions diplomatiques étaient tombées d'accord sur un hôtel dans une vaste ville du monde humain ordinaire, totalement étranger aux préoccupations et aux enjeux chevaleresques. Rhadamanthe avait suggéré Londres, Kanon avait validé ce choix.
Toutes les villes lui étaient égales, comme à Mû, vu qu'ils n'étaient familiers d'aucune d'entre elles spécifiquement, alors que Rhadamanthe avait ses habitudes dans la capitale anglaise. Le Sanctuaire avait vaincu : c'était donc à lui de se montrer magnanime.
D'autant plus que la mission allait s'avérer particulièrement difficile, s'il en jugeait sur le ton, clair et sec jusque là, des missives diplomatiques qu'il avait échangées avec ses homologues des Enfers, à savoir les second et troisième juges, Rhadamanthe de la Wyverne et Eaque du Garuda. Et cette fois, Kanon ne pouvait plus s'écouter et n'en faire qu'à sa tête, comme l'électron libre qu'il restait plus ou moins malgré tout. Il représentait le Domaine Sacré et son frère, le Grand Pope, ainsi qu'Aiolos, le Seigneur d'Or.
Un nuage de détermination farouche passa sur le visage au traits purs qui se reflétait sur la surface sombre de la vitre. Il avait enfin l'occasion de faire ses preuves. C'était ce qu'il attendait depuis toujours. Il devait réussir ! Cela prouverait à tous, ceux qui le soutenaient, comme ceux qui murmuraient dans son dos tourné, que Saga avait fait le bon choix. Il ne se faisait aucune illusion : il savait qu'à part Milo, Dohko et Camus dans une moindre mesure, tous les autres le détestaient et n'attendaient que de le voir échouer. Mais voilà, pour la première fois, il sortait de l'ombre et marchait en pleine lumière, aux côtés de son frère et par sa main. Il était son égal, enfin. Il réussirait coûte que coûte, pour lui, pour Saga, pour la gloire d'Athéna, et pour la leur boucler à tous de façon éclatante !
Il n'avait rien à perdre au fond, il revenait de si loin… Ils revenaient de si loin tous les deux, Saga et lui… Appuyant pensivement son front contre la vitre, il laissa son esprit délié et libre s'échapper et errer au gré de ses souvenirs.
oOoOo
Cela fait presque un mois, à présent. Un mois qu'il s'est éveillé, transi de froid et de douleur, vêtu d'un linceul, sur le sol glacé de marbre blanc du temple des Gémeaux. Un mois qu'il a aperçu juste à côté de lui, immobile, blanc, comme mort, son frère jumeau. Il se rappelle de la stupeur qui l'a saisi à ce moment. Tant de temps a passé depuis…
Depuis les larmes et les cris de détresse et de malédiction qu'il a lancés du fond de la grotte maudite du Sounion. Depuis la trahison de celui qu'il aimait exclusivement, qui était son horizon. Depuis sa propre trahison, enfin, à l'égard de ce Sanctuaire détesté qui les a condamnés, son frère et lui, à se déchirer.
Combien d'imprécations et de parjures n'a-t-il lancé à la face des dieux alors… Combien de sanglots pleins de rage l'ont secoué devant l'étendue de sa destruction... Combien de nuits, ensuite, s'est-il réveillé glacé, saisi de haine, de honte et de dégoût brûlant. Comme il l'a détestée cette île cruelle ! Avec une telle force... Comme il les a haïs, son frère, le Pope, la déesse, lui-même ! Surtout lui-même…
Il a rêvé tant de fois de rendre mal pour mal, souffrances pour souffrances. Il désirait tant jeter à bas ce Sanctuaire orgueilleux et ses lois ancestrales inhumaines, les fouler au pied ! Il a voulu avec fièvre atteindre son frère, le frapper à son tour dans ce qu'il avait de plus cher, le dévaster ! Il a rêvé tant de fois une tragédie à la mesure de sa douleur et de ses larmes amères.
Et il s'est retrouvé brutalement face à ses désirs et leur réalité. Il s'est éveillé d'un cauchemar sur les ruines d'un monde détruit, sur les vies envolées. Tant de vies… Et devant l'étendue du désastre, il s'est brisé, jeté à bas, foulé au pied, à déverser des larmes amères.
Et ce jour-là, où il s'est réveillé dans le troisième temple, aux côtés de son frère, il n'a pas compris. Pourquoi était-il revenu, lui ? Pourquoi avec Saga ? Quel message lui adressaient les dieux ? Etait-ce une vengeance ? Une punition ? Un pied de nez ?
Cela fait un mois, et il ne saisit toujours pas. Il a l'impression d'une vaste et inique plaisanterie qui n'en finit pas. Il n'éprouve même plus de haine pour son frère, juste cette immense stupeur qui ne le quitte pas. En face de lui, il ne trouve pas les mots, les gestes, qui pourtant autrefois étaient évidents. Il n'a plus qu'une page blanche, vide, en lui. Il n'a plus rien, il n'est plus rien, il est creux.
Alors il l'évite soigneusement. Et Saga fait pareil, il l'a remarqué. Lui non plus ne semble pas à l'aise face à lui. Son regard est toujours baissé. Depuis combien de temps ne s'est-il pas contemplé dans le miroir qu'est le visage de son frère ? Depuis un mois qu'il se sont retrouvés, Saga a le visage tourné vers le sol. Et lui le fuit et se dérobe, s'échappe dès qu'il le peut vers sa chaleur et sa lumière… Au huitième temple.
Arriveront-ils un jour à communiquer de nouveau ?
Le regard d'océan éperdu, troublé, se lève vers le ciel et un soupir s'échappe dans l'air vibrant du petit matin. Ils vont mieux, tous. Revenir à la vie n'a pas été sans laisser des stigmates sur eux. Inverser le cours naturel des choses a un prix. Et si les corps ont souffert, ce n'est rien comparé aux esprits.
Le regard de mer sans fond parcourt les crêtes rocheuses aiguës, s'arrête sur un toit ici, un fronton là, une colonnade ailleurs. Ils ont tous payé le prix de la victoire. Un lourd tribut. Aucun d'entre eux n'est revenu indemne. Certains font simplement mieux semblant que les autres.
Une vibration s'élève, annonçant une arrivée. Les déferlantes puissantes des yeux d'océan se lèvent et le feu intérieur de Kanon s'embrase, chauffé à blanc par un ressentiment coupant. Cette haine-là reste chevillée à son esprit, quels que soient ses efforts pour l'éteindre. Les pas retentissent dans la grande salle du temple et l'amertume lui coule le long de la gorge et se loge au creux de son estomac. Bientôt, il frappera à la porte des appartements privés des Gémeaux et il entrera. Et ils se retrouveront à nouveau face à face, comme seize ans auparavant, ce jour terrible, où tout a basculé. Son souffle se suspend, sa mâchoire se serre. Il le hait, vraiment, viscéralement, sans pouvoir s'en empêcher.
Les coups retentissent et la porte s'ouvre. Il entre, il est là, devant lui. Toujours le même, chaleureux, bienveillant, généreux. Insupportable. Son adversaire de toujours, son rival. Celui qu'il a détesté et jalousé, qui lui a tout pris. Le témoin de sa noirceur et de sa chute. Son opposé, être radieux de lumière, marchant en plein jour aux côtés de son frère. Au fond, celui qu'il crevait d'envie d'être…
Ses poings se serrent brièvement avec colère et il se redresse avec défi, cosmos embrasé.
« Que veux-tu Aiolos ? Tu n'es pas le bienvenu dans ce temple.
- Je n'ai rien à te dire, à toi. Je viens voir Saga. »
La colère se creuse en lui comme un puits sans fond, vertigineuse. L'avoir en face de lui, en pleine lumière, accentue encore sa défaite et son dégoût personnel. C'est insoutenable. Il doit se défaire de cet homme, attaché à sa souffrance et à sa perte. Il s'est déjà immiscé autrefois entre eux. Il ne le laissera pas faire une seconde fois. Personne ne doit pouvoir exister entre Saga et lui, même s'ils n'arrivent plus à se parler, à se trouver. Surtout s'ils n'y arrivent plus ! Il se prépare à la lutte : cette fois, il vaincra ! Il n'est plus cet adolescent nié, se débattant contre le monde pour exister !
« Saga ne veut voir personne. Et toi compris.
- Je ne te crois pas.
- T'es sacrément gonflé de te planter face à moi de cette façon, chez moi, pour me sortir ça ! Tu vas dégager le plancher, et plus vite que ça, crois-moi !
- Sinon quoi ? Tu veux te battre ? Rien ne me ferait plus plaisir, je t'assure. Mais je respecte Saga et même si je le déplore, tu es son frère. Je ne me battrai pas avec toi. Pas aujourd'hui. Pas avant de lui avoir parlé.
- Tu ne le verras pas !
- Ce n'est pas à toi d'en décider !
- A aucun de vous deux. La décision m'appartient. »
Ils se retournent tous les deux, d'un seul mouvement. Tout à leur affrontement, aucun d'eux n'a senti arriver Saga. Il se tient dans l'encadrement de la porte, immobile, et l'évidence saisit soudain Kanon à la gorge, comme une urgence.
Son frère va mal. Vraiment mal. Là, dans la lumière du matin, les traces d'un tourment incessant et de blessures profondes sont évidentes. Sa souffrance saute aux yeux. Son teint n'est même plus pâle, il est livide. Encore un peu et il deviendra translucide, il disparaîtra. Ses yeux sont cernés, comme enfoncés dans leurs orbites et le bleu océan de leurs pupilles est terne. On dirait une mer morte, au fond de laquelle plus rien ne bouge. Sa chevelure, mal peignée, habituellement éclatante comme la sienne, paraît délavée, presque grise, sans éclat. Saga s'efface doucement dans le néant. Il ne voulait pas revenir, il veut s'en aller. Le quitter, encore. (1)
La peur s'abat sur Kanon. Subitement, il veut s'élancer vers son frère, le retenir, le serrer contre lui. Lui insuffler cette vie qui lui manque et qu'il possède, lui, à revendre. Car il veut vivre, et avec Saga ! Comment pourront-ils jamais combler leurs gouffres si l'un d'entre eux n'existe plus ? Il doit vivre ! Ne serait-ce pour qu'ils s'expliquent, se disputent, se battent ! Et pour qu'après, il s'aiment, à nouveau…
Les mots le frappent de plein fouet. Il l'aime, il l'a toujours aimé. Malgré tout ce qui s'est passé, malgré la trahison, malgré la souffrance, malgré Aiolos… Ou peut-être avec, à cause de et grâce à tout cela ? Son regard hanté circule de l'ombre de son frère à l'homme qui le lui a pris. Que doit-il dire ? Que doit-il faire ? Que veut-il, au fond ? Il ne sait pas. Il cherche des réponses depuis un mois…
« Saga… J'aimerais te parler, si tu es d'accord. J'ai… J'ai beaucoup de choses à te dire.
- Oui, je m'en doute, Aiolos. Mais je ne veux pas te parler, moi. J'en suis responsable, mais tu es mort depuis très longtemps. Trop longtemps. Trop de choses se sont passées que rien ne pourra changer désormais. Ce qui a existé autrefois est mort. Le Saga que tu as connu n'existe plus, tu dois l'oublier. Rien ne sera jamais plus pareil.
- Je comprends, mais je suis sûr que…
- Non, tu ne peux pas comprendre. Et je ne le souhaite d'ailleurs pas. Ce passé, je veux l'oublier, plus que tout. Plus rien de cette époque ne m'apparaît comme heureux. Ce ne sont plus que ruines, terre dévastée et stérile, ombres et souffrances. Il ne reste rien. Rien. Pas même toi.
- Saga, C'est sûr que je ne peux qu'imaginer ce que tu as vécu durant ma mort et qu'il me faudra du temps pour relier les deux époques, mais ensemble, nous pouvons...
- Non, tu ne comprends pas. Il va donc me falloir être plus clair. Tu es un fragment douloureux, insupportable, de cette époque. Simplement te voir me plonge dans des souvenirs abominables, me révulse d'horreur. Tu es irrémédiablement associé à l'abjection sans nom qui m'a possédé durant tout ce temps. Rien ne pourra défaire cela. Et je n'ai plus la force de lutter. Plus du tout. J'ai brûlé tout ce que j'avais dans le combat, je suis vide. Je suis désolé, Aiolos, mais si… si… tu m'as effectivement aimé un jour, va-t-en et oublie-moi. S'il te plaît… Ne reviens plus.
- Sa… Saga…
- Adieu Aiolos. »
Le regard d'océan de Kanon s'écarquille de surprise et son souffle se suspend brusquement, avec peine, comme sous l'effet d'un coup. Un instant, il contemple son frère tourner le dos et glisser sans bruit dans le couloir qui mène à sa chambre. La porte se referme doucement et le silence, épais, étouffant, les englobe, Aiolos et lui. Pour la seconde fois de sa vie, Kanon envisage le Sagittaire avec compassion. La première fois qu'il l'a plaint, il s'en souvient, Aiolos venait de perdre son maître sous les coups de Bias (2). Mais cette fois, il comprend instinctivement que la souffrance est incomparable. Sous ses yeux et les mots cruels de Saga, Aiolos s'est décomposé. Réellement. Son teint doré a pris une teinte cendrée et ses joues ont semblé se creuser. Ses yeux se sont marqués comme si leur couleur et leur forme s'étaient modifiées sous l'angoisse qui les a envahis. Sa silhouette s'est cassée, voûtée, comme sous un poids trop lourd et sa lumière s'est affadie, comme effacée soudain.
Kanon se mord les lèvres, fronce les sourcils et hésite. Que doit-il faire ? Même à Aiolos, il ne souhaitait pas cette terrible peine d'être amputé d'une partie de lui. Il l'a vécue, il la connaît. Cette souffrance peut rendre fou… Aiolos esquisse un geste incrédule de la main, un pas, pour suivre Saga. Que doit-il faire ? Il éprouve de la compassion pour le Sagittaire… Mais son frère n'est plus que l'ombre de lui-même, il a besoin de lui.
Il s'interpose et barre le passage.
« Tu l'as entendu toi-même, Aiolos. Va-t-en. Il te l'a demandé, respecte ce qu'il veut.
- Saga… Ce n'est pas possible… Pourquoi ? Kanon ? Que s'est-il passé ? »
Kanon tressaille à cette question. Elle est redoutable et Aiolos a raison de la poser. Un instant, il se détourne et contemple le couloir obscur et la porte muette. Les déferlantes se lèvent de nouveau et l'ouragan envahit les yeux d'océan. Oui, c'est une bonne question, et c'est à lui de plonger dans l'âme torturée de son jumeau afin d'y puiser des réponses. Il n'y a que lui pour le faire, pour ramener Saga de l'entre-mondes où il s'abîme lentement.
« Je ne sais pas, Aiolos. Mais je compte le découvrir. Toi, va-t-en et poursuis ton chemin.
- Je ne peux pas… Tout… Tout est si différent. Les enfants d'hier sont devenus des hommes. Aiolia… Aiolia, je ne le reconnais plus. Je ne sais pas qui est cet homme… Je ne l'ai pas vu grandir. Saga… Il est tout ce qu'il me reste… Qu'est-ce que je vais devenir s'il ne m'accepte plus à ses côtés ?
- Alors va-t-en complètement. Quitte le Sanctuaire, ses ruines et cette armure d'or qui t'enchaîne à ce lieu maudit. Crois-moi, voir du pays est un remède souverain. Va-t-en. Tu l'as dit : il n'y a plus rien pour toi ici. »
oOoOo
Avisant la nuit épaisse totalement tombée, Kanon sortit brutalement de ses pensées et s'écarta de la fenêtre. Il devait être assez tard et il n'avait aucun signe de vie de Mû, dans la suite contiguë. Ils devaient de toute façon descendre pour dîner et saluer au moins brièvement leurs homologues selon les règles élémentaires de la politesse. Bien qu'en sommeil, les vibrations des deux juges étaient pourtant perceptibles, à un étage inférieur. Ils étaient arrivés avant eux et devaient attendre leur sortie pour se manifester.
Le chevalier des Gémeaux passa rapidement dans la salle de bain pour une douche brève et rafraîchir sa tenue avant de descendre. Sortant de la vaste cabine, une serviette enroulée autour des hanches, il s'habilla d'un autre costume, sobre et bleu sombre, mettant ses yeux en valeur, avec une chemise crème et un foulard de soie bleu, noué en cravate lâche. Il recula de quelques pas, s'observant d'un œil critique dans le miroir en pied. Surpris et troublé par sa propre image, il dut reconnaître que Camus avait le goût sûr : les vêtements qu'il lui avait sélectionnés le mettait indéniablement à son avantage, tout en restant raffinés. La silhouette qu'il contemplait dans la glace était classique mais élégante et sa longue et épaisse chevelure d'or venait casser ce que sa tenue aurait pu avoir de trop austère.
Allons, il n'aurait pas à se sentir en position d'infériorité, au moins sur ce plan. Restaient les manières à adopter pour ne pas faire de faux pas… Pourvu que sa mémoire ne lui joue pas des tours et qu'il se rappelle de ce que le chevalier du Verseau lui avait enseigné pour faire bonne figure…
D'un pas assuré et déterminé, Kanon sortit de sa chambre et alla frapper doucement à la porte de la suite voisine. Il n'eut pas longtemps à attendre et Mû le rejoignit bientôt, lui aussi élégamment vêtu d'un costume à la coupe impeccable, d'un gris perle délicat, rehaussé par une cravate lavallière bleu pétrole portée sur une chemise blanche. Kanon parcourut le chevalier du Bélier d'un regard satisfait. Oui, Camus avait un coup d'œil résolument aristocratique, avec toute l'élégance et la distinction qui allait de pair.
En silence les deux chevaliers gagnèrent l'ascenseur, puis la réception de l'hôtel et se dirigèrent d'un accord tacite vers le bar qui occupait une partie du rez-de-chaussée et ouvrait sur le restaurant étoilé de l'hôtel. Toujours sans un mot, les deux jeunes hommes s'assirent au bar, sur les tabourets de cuir marron foncé. Ils passèrent commande, Mû d'un verre de Xérès et Kanon d'un verre de Cognac dont le nom, français et alambiqué, lui plut.
La pièce, luxueuse, était décorée dans les tons sombres du marron glacé et du noir, illuminée par les nombreux luminaires chromés et les miroirs, réchauffée par les cuirs et les velours pourpres des fauteuils.
Kanon lança un coup d'oeil oblique rapide à son jeune compagnon. Mû, absorbé dans son verre de Sherry, qu'il faisait tourner distraitement entre ses doigts fins, affichait un visage fermé, presque hostile. Le chevalier des Gémeaux poussa un soupir contrarié : il allait bien falloir crever l'abcès. Cela ne pouvait plus durer. Mû devait entendre raison et repousser sa rancune au second plan, sans qu'elle ne vienne nuire à leur mission.
Résolu, Kanon se tourna vers le chevalier du Bélier.
« Tu comptes faire la gueule longtemps encore ? »
Mû se tourna lui aussi vivement, lui faisant face, tendu et sur la défensive. Génial… La lutte diplomatique commençait déjà. Dans son propre camp…
« De quoi tu parles au juste ? Je ne fais pas la gueule, je suis fatigué, c'est tout.
- Mais oui, bien sûr ! Je te préviens, Mû, il vaudrait mieux pas que tu me prennes trop pour un imbécile non plus. Ça fait un an que tu tires une tronche de trois pieds de long dès que tu vois ma gueule. Ou celle de Saga. Surtout la sienne, en fait.
- Je ne vois pas du tout de quoi tu parles et j'apprécierais de changer de sujet de conversation.
- Oui, je m'en doute. Mais je pense qu'il vaut mieux régler nos comptes.
- Je te répète que je ne sais pas de quoi tu parles.
- Ah ? Tu le prends comme ça ? Comme tu veux. Je vais te mettre les points sur les i alors. Figure-toi que j'étais là, ce jour-là. J'ai entendu votre conversation, à Saga et à toi.
- Pourquoi ça ne m'étonne même pas que tu aies eu l'indélicatesse d'écouter ?
- Merde Mû ! Tu commences à me saouler avec ton attitude ! Je te signale que je ne suis pas mon frère, même si j'ai la même tête !
- Ah ah, comme si on pouvait vous confondre, lui et toi ! Tu n'as aucune envergure, comparé à lui.
- Bon, je vais être clair ! Il t'a repoussé, d'accord ? Et oui, il a accepté Camus ensuite, malgré ce qu'il t'avait donné comme raison de te refuser. Et oui, il aime Aiolos, depuis, depuis… toujours, j'ai bien l'impression. Et oui, ça fait mal d'être repoussé… Je sais. Mais c'est ainsi. On ne peut pas forcer un coeur à se donner. Alors il va bien falloir que tu le digères ! »
Le regard noisette chargé d'hostilité, Mû se leva de son tabouret d'un mouvement brusque, saisit son verre et le vida d'un trait avant de sortir du bar sans un regard pour lui. Kanon soupira à nouveau, plus mélancoliquement, cette fois. Son regard d'océan erra sur les surfaces sombres et luisantes autour de lui et se perdit dans les éclats métalliques de lumière tamisée.
« Oui… Ça fait mal d'être repoussé… Surtout quand on est amoureux fou… Surtout quand c'est la première fois… Je sais... »
oOoOo
Ils sont arrivés hier soir dans la petite pension familiale, le temps de se retourner et de trouver un logement qui leur convienne. Épuisé par les émotions et par sa tristesse, Milo s'est rapidement endormi. Après l'affrontement avec Camus (3) qui l'a laissé inerte dans ses bras, comme une poupée cassée, il est resté sans bouger, presque sans respirer, les yeux clos, durant des heures. Comme si la vie l'avait quitté…
Et ça lui a fait mal, tellement mal, de le voir ainsi, lui si lumineux, si irrésistiblement plein de vie. Et la colère noire, affreuse, proche de la haine, s'est abattue sur lui et ne le quitte plus. Il en veut terriblement à Camus d'avoir ainsi blessé Milo, d'avoir rejeté sa parole, de l'avoir éteint. Il n'avait pas le droit de faire ça ! Qu'est-ce qu'il lui a pris ? Lui qui avait tout, qui possédait son coeur ? Le coeur de Milo qu'il rêve, lui, de ravir.
Camus du Verseau est un imbécile, qui n'a pas su apprécier sa chance ! Tant pis pour lui ! C'est son tour, à présent. Cela prendra le temps qu'il faudra, mais Milo lui remettra les clés de son être. Et ils deviendront horizon l'un pour l'autre.
La main de Kanon effleure les boucles de soleil, éparses sur l'oreiller blanc de la petite chambre. Il dévore du regard le visage parfait endormi, crispé encore par la souffrance. Il effacera sa peine, il lui rendra son rayonnement, il rallumera son soleil. Il se courbe sur le jeune homme endormi, ses lèvres effleurent doucement le front doré, les paupières closes, les lèvres douces.
La fièvre le gagne, il se redresse. Il est trop tôt. Milo n'est pas prêt. Pas encore. Alors il se détourne et se couche, dans le second lit, à côté.
Le lendemain, il part à la recherche d'un appartement. Rapidement, il le déniche, au dernier étage d'une maison accrochée à la falaise plongeant dans la mer. La porte-fenêtre de la chambre s'ouvre en grand sur une vue à couper le souffle. On dirait que la mer envahit la pièce. Cette mer intense, à mi-chemin entre le vert et le bleu, de la côte almafitaine. Le même bleu que les yeux de Milo… Cette chambre est faite pour eux.
Il réserve l'appartement et y amène vite Milo. Milo qui ne sourit plus, dont le regard est cassé. Mais Milo qui s'anime enfin, qui s'éclaire en voyant la mer. Le sourire revient, et avec lui, la lumière et la chaleur. Ténus encore, affadis. Mais c'est un début. Leur début.
Les jours passent. Milo dort beaucoup et lorsqu'il ne dort pas, il se roule en boule dans un des deux fauteuils de rotin, sur la terrasse à la vue extraordinaire. La nuit, il bouge sans cesse et soupire souvent. Il se lève à l'aube et va sur la terrasse contempler le soleil levant et la mer qui se teinte de sang. Et il refuse de fermer la fenêtre, malgré toutes les tentatives de Kanon, comme s'il étouffait et voulait lui échapper.
Les jours passent encore et son astre retrouve peu à peu son éclat. Et dans cette chambre ouverte, envahie par le ressac de la mer et ses vagues d'argent, une nuit, Milo se donne à lui. Enfin…
Les jours poursuivent leur course. Mais le sourire irradiant ne revient pas complètement, la fenêtre ouverte la nuit sur ailleurs ne se referme pas. Une voix perfide lui murmure à l'oreille : Milo n'est pas à lui complètement. Une partie lui échappe toujours, restée là bas, après de lui. Il la déteste cette voix presque inaudible, elle lui fait peur. Parce qu'au fond, il sait. Un jour, Milo partira. Il retournera là-bas, auprès de ce fantôme aux yeux de lave et aux cheveux de feu qui l'attire à lui invinciblement. Il sait qu'il l'a déjà perdu… Il l'a toujours su…
C'est cette évidence qui le frappe, ce jour sombre où il se retrouve face à son frère qui lui parle, lui explique ce qu'il s'est passé un an plus tôt et ce qu'ils doivent faire, tous les deux.
C'est ce tour cruel du destin qui le rattrape enfin quand Camus et Milo se retrouvent au Il Tridente. Il l'a perdu, il n'a plus rien. Ou plutôt, il ne l'a jamais possédé. Milo a toujours été à Camus. Même au cours de cette année avec lui.
Juste une année… A la fois trop court et trop long… Car comment renoncer à présent qu'il connaît le bonheur, qu'il l'a savouré ? Comment retourner dans le néant maintenant qu'il a vécu? Que va-t-il devenir si son soleil ne l'éclaire plus ? Il ne veut pas se noyer de nouveau dans l'ombre et le silence ! Il veut exister !
La douleur et l'amertume l'étreignent, la solitude et le silence l'enserrent. Éperdu, il cherche comment leur échapper. Il les connaît, sait leur dévastation immense et son cortège de larmes. Il a déjà tellement lutté contre le néant qu'il a cru devenir fou, seul avec lui-même constamment. Tout ! Tout plutôt que s'effacer à nouveau. L'effroi de l'anéantissement le pousse dans les bras de son frère, qu'il n'a plus cherchés depuis si longtemps. Saga les lui ouvre et le reçoit sur son coeur dont les battements profonds et affolés semblent l'écho des siens, à nouveau.
oOoOo
(1) Ce passage fait référence à I Kato Volta, l'épilogue
(2) Ce passage fait référence à I Kato Volta, chapitre 6 - Nuit
(3) Ce souvenir de Kanon fait référence à A fleur de toi, fic centrée sur Camus et Milo, séparés, qui se retrouvent après un an passés l'un avec Saga et l'autre avec Kanon.
