Auteur : kitsu34

Origine : Saint Seiya (série d'origine)

Couples : un certain nombre, mais essentiellement ceux des jumeaux : Aiolos x Saga donc et Rhadamanthe x Kanon.

On aura aussi du Milo x Camus, du Shion x Dohko, du Marine x Aiolia, du Shura x Aphrodite et du Deathmask x Mû

Disclaimers : Rien à moi dans l'univers de Saint Seiya, par contre, vu l'inscription du Sanctuaire dans notre monde, des personnages originaux et m'appartenant apparaîtront de ci de là. Le nom des îles du Sanctuaire, Iéranissia, est à moi. Il signifie « les îles sacrées ».

Merci à tous ceux qui me suivent dans l'univers de Iéranissia ! Bonne lecture à tous !

Chapitre 7 – Résurgences

Entre les candélabres allumés, les lustres qui brillaient de mille bougies, et les parures des dames de la cour, la grande salle de bal étincelait. Le brouhaha s'élevait vers la grande voûte de pierre et masquait les bruits de pas de Flamme et Hagen qui descendaient ensemble le grand escalier. Sa main légère et blanche sur le bras de son chevalier servant, les yeux attachés à ceux du jeune homme et le sourire aux lèvre, la princesse rayonnait. Hilda de Polaris marqua un temps d'arrêt sur le palier. La prêtresse d'Odin laissa errer son regard d'argent sur les chevelures et les toilettes des invités, les tables et les mets qui les couvraient. Elle inspira en fermant les yeux, plongeant en elle-même, à la source de cette énergie indomptable qui la guidait depuis si longtemps. L'instant solennel, chargé de gravité et ouvrant sur le futur de la terre d'Asgard, s'annonçait. En communion avec son dieu et sa terre, la jeune femme s'oublia de longues minutes, jusqu'à ce qu'un pas léger et un bruissement de tissu viennent la sortir de sa conversation muette.

Hilda se retourna à demi et eut un sourire reconnaissant. A genoux devant elle, main sur le coeur et sourire de lumière, Siegfried attendait que sa prêtresse se reprenne. Se relevant, il lui tendit la main.

« Ma Dame, pour vous servir. »

La prêtresse d'Odin accepta le bras que lui tendait son premier Guerrier Divin et entama, la tête haute, la démarche assurée, la descente du grand escalier de pierre qui ouvrait sur la salle de bal. Aussitôt les conversations moururent et les têtes se tournèrent vers le couple qui arrivait. Comme aimantés par la grâce de la prêtresse et l'élégance du beau jeune homme qui la conduisait, les invités s'approchèrent machinalement des dernières marches qu'atteignaient lentement Hilda et Siegfried.

Un peu en retrait, deux jeunes hommes, dont la tenue grecque légère dénotait parmi les fourrures et les tuniques chaudes, échangèrent quelques mots.

« Whaou, ça a de la gueule, quand même.

- Milo, voyons. Ne parle pas si fort. Les gens vont t'entendre.

- Mais non. Regarde, ils sont complètement perdus dans leur admiration. Personne ne fait attention à nous.

- Mmh, je me demande si un mariage princier n'est pas bientôt d'actualité…

- Tu crois ? Oh putain ! Qu'est-ce que je me les gèle ! Quelle idée de mettre ces fringues, je te jure !

- Arrête de t'agiter. Tu es très beau ainsi.

- Ouais et très gelé aussi. Tu vas devoir ranimer mon corps froid…

- Arrête ça, Milo du Scorpion. Nous sommes en mission diplomatique, tu as oublié ? Tu sers ton Grand Pope et ta Déesse !

- Alors là, le diplomate, c'est toi. Je te fais confiance pour discuter des termes de l'alliance ! Je me contenterai très bien de garder ton corps, moi…

- Que fais-tu ? Ne me touche pas !

- Outch ! Aussi froid que l'air ambiant ! »

Mais sur un geste discret de Camus, Milo reprit immédiatement son sérieux et se tourna pour accueillir le couple formé de la Prêtresse d'Odin et du Premier Guerrier Divin qui s'avançait droit vers eux. Arrêtée à brève distance, Hilda inclina gracieusement la tête sur le côté avec un sourire et Siegfried ploya rapidement la taille en salut protocolaire. Milo et Camus, main sur le coeur, sur le signe du Sanctuaire, jambe contraire pliée légèrement en arrière, rendirent à la Prêtresse et au Guerrier Divin le salut d'usage du Sanctuaire, dans un ensemble parfait.

Des chuchotements de satisfactions se répandirent dans la salle, tandis que les deux Chevaliers d'Or se redressaient et se replaçaient respectueusement face à Hilda de Polaris qui leur tendit la main avec un sourire éclatant, les invitant à sa suite.

« Soyez officiellement les bienvenus, Chevaliers d'Or du Scorpion et du Verseau. Votre venue ici nous honore et illustre la nouvelle alliance existant entre nos deux Sanctuaires, alliance que nous allons entretenir avec soin et attention et faire grandir avec bienveillance. Mais assez de politique pour ce soir. Le moment est aux réjouissances et aux festivités. Demain, il sera temps de discuter des termes du traité. »

Et, royale, Hilda, toujours au bras de Siegfried, s'avança vers la salle de réception où se dressait la majestueuse table démesurée. Camus et Milo emboîtèrent le pas au couple, suivis de Hagen et de Flamme, puis des cinq autres Guerriers Divins. Les convives suivirent ensuite dans un joyeux brouhaha.

La salle était splendide. Les tentures ouvragées et brodées de l'histoire du royaume d'Asgard réchauffaient judicieusement la muraille grise impressionnante et austère. La cheminée monumentale, au centre du mur du fond de la pièce, abritait un feu gigantesque dans lequel brûlaient de véritables troncs d'arbres entiers. Et au centre de la pièce aux proportions dantesques se tenait une table imposante, toute en long, sur laquelle resplendissaient de la vaisselle de porcelaine précieuse et des couverts d'argent. Des candélabres et des chandeliers d'argent également illuminaient la pièce de la lumière dorée et vacillante de leurs flambeaux de cire blanche. L'effet était magique.

Milo ouvrit de grands yeux et engloba la salle féerique d'un regard émerveillé. La bouche à demi-ouverte et les yeux luisants d'admiration, il avait l'air d'un petit garçon le soir de Noël, devant le sapin décoré, songea Camus avec attendrissement. Le chevalier du Verseau contempla lui aussi les tapisseries anciennes, les portraits, les tapis et les candélabres. Son regard erra, rêveur, à la surface de la pièce et de ses objets. La muraille grise, les poutres puissantes et le plafond travaillé… La cheminée gigantesque et le feu titanesque… Les fauteuils de velours aux hauts dossiers, la nappe brodée immaculée, les verres de cristal, la porcelaine fine, les couverts d'argent… L'émotion qui lui serrait la gorge n'avait rien à voir avec l'admiration enfantine de Milo. C'était une lame de fond puissante de nostalgie et de souffrance venue des limbes d'une enfance oubliée et murée depuis si longtemps en lui. Cette enfance haïe et chérie tout à la fois, qu'il s'était tant évertué à oublier au Sanctuaire.

Son souffle se précipita et des courants rougeoyants d'étincelles chatoyantes se levèrent dans les yeux sombres, les animant brusquement, les teintant de lumière et de flammes. Une main ferme et chaude se glissa dans la sienne et la serra vivement. Une voix grave chuchota à son oreille.

« Qu'y a-t-il ? Pourquoi ton énergie s'anime-t-elle ainsi ? Ce n'est ni prudent ni avisé. Et surtout cela ne te ressemble pas. Pas du tout. »

Brutalement, une vague froide et calme vint engloutir le maelstrom d'émotions vives et douloureuses surgies des tréfonds de sa mémoire. Le couvercle se referma soigneusement sur la boîte de Pandore entrouverte. Tout revint à sa place, et Camus du Verseau redevint parfaitement maître de lui. Il adressa un regard de reconnaissance à Milo, qui le surveillait d'un air interrogateur.

« Merci Milo. Tu as parfaitement raison. Cela ne me ressemble pas du tout. Ce n'est ni le lieu ni le moment de se perdre dans les souvenirs et la mélancolie qu'ils peuvent provoquer.

- Les souvenirs ? Oh, mais…

- Pas le lieu ni le moment, Milo. Tu as parfaitement raison sur ce point.

- Mmh, d'accord. Mais nous en reparlerons plus tard.

- Nous verrons. Maintenant cessons cet aparté, nous sommes attendus. »

En effet, le couple de tête s'était retourné et indiquait d'un geste de la main les sièges réservés aux invités de marque : à la droite d'Hilda pour Camus et à celle de Flamme pour Milo. Séparés, les deux chevaliers se lancèrent un bref coup d'oeil, puis gagnèrent leur place respective, avec aisance et sourire pour Milo à l'égard de sa cavalière d'un soir, avec appréhension et une pointe de jalousie pour Camus, qui vit avec amertume les deux chevelures étincelantes s'accorder dans un ensemble parfait. Et aux murmures d'admiration qui s'élevèrent de la foule, ainsi qu'au regard obscurci d'Hagen de Merak, il n'était pas le seul à avoir remarqué ce détail.

Ravalant sa jalousie naissante, Camus s'inclina poliment devant la prêtresse d'Odin avant de galamment lui présenter sa chaise pour la faire asseoir. Puis il s'assit à son tour. Jetant un coup d'oeil, il remarqua que Milo n'avait pas fait attention à sa manœuvre et s'était assis avant Flamme, qu'un serviteur venait d'asseoir. Le sourcil fourchu du chevalier du Verseau se fronça d'inquiétude.

Milo n'était pas habitué à ce niveau de standing et les règles rigides, nombreuses et difficiles, de l'étiquette des repas mondains de l'aristocratie lui faisaient défaut. Il risquait de commettre de nombreux impairs, placé loin de lui comme il l'était… Et soudain, en saisissant les yeux verts ironiques, luisants de joie mauvaise, d'Albérich de Megrez qui échangeait un long regard tacite avec Syd de Mizar, Camus comprit le piège.

Visiblement la réception avait été organisée de façon aussi protocolaire et fastueuse pour les ridiculiser. Le Sanctuaire était respecté et craint pour sa puissance et son savoir millénaire, mais sa concentration sur lui-même, son refus de s'ouvrir au reste du monde était sa faiblesse. Les chevaliers étaient surentraînés au niveau physique, cosmique et connaissances de l'énergie et du monde spirituel. Ils étaient des spécialistes reconnus, inégalés dans leur domaine. Mais cette spécialisation était aussi un défaut, lorsqu'il s'agissait de se mêler au reste du monde et à ses coutumes humaines complexes. La plupart d'entre eux ne savait pas comment se comporter dans le monde ordinaire. Alors dans le monde de la noblesse d'un royaume ancien, presque médiéval… Il n'y avait aucune chance pour que Milo ne commette aucune bévue…

Les courants d'étincelles se levèrent à nouveau dans les yeux sombres, animant le brun rougeâtre de puissants flots de lumière, comme un torrent de lave dévastatrice qui surgit brusquement du cratère obscur d'un volcan endormi. C'était bien pensé, en effet. Et cela aurait pu fonctionner, s'il n'avait pas été là. Mais lui, entre tous les Chevaliers d'Or, était un maître en étiquette et en respect absolu des règles de bienséance. Milo et lui ne commettraient pas un seul faux-pas ! Celui qui venait d'avoir lieu serait le dernier !

Avec une pensée complice pour la prévoyance et le génie politique de leur Grand Pope qui avait visiblement anticipé toute la manœuvre, Camus augmenta imperceptiblement son cosmos, accédant au niveau de perception que seuls les Chevaliers d'Or pouvaient atteindre et noua son énergie à celle de Milo.

Milo ? Tu m'entends ?

- Parfaitement. Il y a un souci ?

- Oui. Tu viens de commettre un impair. L'homme n'est pas censé s'asseoir avant la femme qu'il accompagne à droite. Il doit lui présenter et lui tenir la chaise et attendre qu'elle soit assise avant de faire de même.

- Ah... Désolé. Moi, tu sais, l'étiquette… Bah, elle a bien réussi à s'asseoir toute seule, non ? C'est si grave ?

- Oui, je le crois. Car je pense qu'il s'agit d'un piège diplomatique, cette réception.

- Quoi ! Comment ça ?

- Ils veulent qu'on fasse des erreurs comme celle que tu viens de faire. Ainsi ils montrent leur supériorité de classe.

- Ah ! Les sales petits…

- Milo. Calme-toi. Cela ne va pas fonctionner.

- Ah oui ? Je viens déjà de me planter !

- Mais c'est fini.

- Ben je ne crois pas, je crois même que ce n'est que le début, parce que je n'ai aucune idée de ce qu'il faut faire !

- Moi je sais. Je sais même très bien. Je suis là. Je vais te guider.

- Oh, je vois ! Eh bien… Tu crois que Saga avait prévu le coup ?

- Oui. J'en suis sûr.

- Bon on commence par quoi ?

- Alors écoute bien : la façon de t'asseoir d'abord. Le dos droit, toujours. Les mains à peine posées sur la table de chaque côté des couverts, comme en suspension. Jamais les coudes sur la table, tu entends. Puis la serviette…

- Pfff… Ça va être long et chiant, ce repas, je le sens…

- Milo ! Écoute-moi. Nous sommes en mission.

- Oui chef ! Bien chef ! A vos ordres chef !

- Idiot, va. Donc je reprends. Le sommelier passe. Il va te servir le vin dans le grand verre à pied. Tu le saisis de la main droite et tu trempes à peine les lèvres. Tu ne bois surtout pas. Tu goûtes attentivement puis tu hoches la tête d'un air grave et tu indiques d'un signe de la main de servir. Le tout parfaitement droit, les mains à peine posées sur la table. Comme je vais le faire. Nous allons le faire en même temps. Tu es prêt ?

- Prêt, mon général ! Camus ?

- Quoi ?

- Tu es sexy comme tout quand tu donnes des ordres. J'adore…

- Imbécile... Concentre-toi un peu !

Et dans un ensemble parfait, les deux chevaliers goûtèrent le vin et indiquèrent après approbation le service, avec gravité pour Camus, dans un sourire éclatant pour Milo. Puis toujours dans un bel ensemble, ils se saisirent parfaitement des bons couverts aux bons moments et le repas se déroula sans anicroche. Comme une symphonie merveilleusement jouée, il n'y eut pas la moindre fausse note. La conversation de Milo se révéla charmante, comme d'habitude, et bientôt la princesse Flamme, visiblement sous le charme du chevalier du Scorpion, lui souriait avec insistance et riait à ses plaisanteries, de même que les voisins immédiats du couple.

Quant à Camus, il eut le plaisir de pouvoir damer le pion à Albérich de Mégrez qui tenta avec perfidie de l'humilier en lançant une discussion approfondie sur les poètes et romanciers de son pays, secondé par Syd de Myzar. Malheureusement pour eux, Camus était un fervent lecteur, déjà par goût, du temps de son adolescence solitaire, et de plus, il était un vrai professionnel et s'était préparé avec soin à cette mission diplomatique, ingurgitant tout ce qu'il pouvait trouver et mémoriser sur le royaume d'Asgard. Par conséquent, non seulement la conversation mit en lumière ses solides et profondes connaissances, mais également sa sensibilité littéraire et son sens de l'analyse, fin et pertinent, supérieur à celui de ses deux adversaires. La déroute d'Albérich et Syd fut complète quand ils comprirent qu'en plus d'avoir échoué leur plan avait profondément diverti Camus qui avait beaucoup apprécié la joute verbale. Mais le comble de l'humiliation et du déplaisir fut atteint pour eux quand Hilda, s'inclinant vers son cavalier d'un soir, posa sa main blanche sur son bras et lui dit de sa voix douce et admirative :

« Vraiment Chevalier du Verseau, je suis très impressionnée par l'étendue de votre savoir en ce qui concerne notre littérature. S'agit-il d'une préparation diplomatique ou bien d'un goût plus personnel ? Non que je jugerai mal la première de ces deux éventualités.

- J'ai toujours été un grand lecteur, Madame, et ma préférence va naturellement à la littérature de mon pays de naissance. Mais j'aime toutes les œuvres littéraires et m'attache à en découvrir toujours de nouvelles. Aussi quand j'ai pu joindre l'utile à l'agréable pour préparer cette délégation diplomatique, j'ai saisi l'occasion qui se présentait, je l'avoue.

- Je vois. Vous êtes Grec de naissance ?

- Non, Madame. Français.

- Oh vraiment ? Je ne m'étonne donc plus de votre savoir-vivre inné et de votre sensibilité romantique. Ils sont de naissance sans doute.

- Ils ont en tout cas été puissamment nourri par les auteurs que je lisais dans la grande bibliothèque du château de mes parents.

- Le château de vos parents ? Je croyais les Chevaliers d'or orphelins…

- La plupart d'entre nous le sont en effet. Mais pas tous. Ma famille est toujours vivante et je porte toujours leur nom.

- Vous ne vous appelez pas Camus du Verseau ?

- Disons que c'est le nom que je porte au Sanctuaire.

- Je suppose que votre véritable nom est un secret ?

- Pas pour vous, Madame. Je suis le quinzième Comte de Montclar, de la branche cadette de la famille royale de Savoie.

- Oh mais je comprends tout à présent, et surtout votre éducation parfaite. Vous êtes presque un prince !

- Non, Madame, je ne le suis pas. Je ne suis pas en position, sinon ma famille n'aurait pas accepté que je devienne chevalier, vous vous doutez bien.

- Mais si vous êtes de la branche cadette de la famille royale…

- J'ai deux frères aînés.

- Ah oui, en effet.

- Vous voyez, aucun risque que je sois appelé à régner sur quoi que ce soit.

- Croyez-moi, vous ne perdez rien.

- Madame, je vous crois. »

Camus et Hilda échangèrent un long regard et un sourire de connivence, puis la prêtresse se leva et Camus l'imita. La jeune femme se tourna vers lui et lui tendit sa main blanche qu'il porta à ses lèvres sans la toucher.

« J'ai eu grand plaisir à votre conversation, Chevalier d'or du Verseau. Si vous l'acceptez, j'aimerais vivement renouveler ce plaisir demain matin.

- Madame, je suis à vos ordres.

- Disons à dix heures ? Pour le thé ?

- Je me languis déjà de vous retrouver.

- Bonne nuit, Chevalier.

- Bonne nuit, Madame. »

Hilda, sur un dernier sourire, prit le bras de sa sœur Flamme et sortit de la pièce, suivie par toutes les dames de l'assemblée. Camus se retrouva face à Milo, dont le regard étrange, brillant et intense le surprit. Mais il n'eut pas le temps de lui demander la signification de ce regard concerné : Albérich s'interposa entre eux deux et avec un sourire torve, leur proposa un dernier verre dans la bibliothèque. Camus lança un regard intimant à Milo de ne pas parler puis s'inclina dans une parfaite révérence quoique légèrement rapide et peu appuyée et prétexta une grande fatigue ainsi que la nécessité de se bien reposer pour l'entrevue matinale avec la Grande Prêtresse d'Odin le lendemain. Aux lèvres pincées du guerrier de Delta et aux sourires ironiques qui fleurissaient autour d'eux, Milo comprit que Camus venait de lui infliger un camouflet parfaitement poli et impossible à relever. Le sentiment étrange qui régnait en lui depuis le milieu du repas et qu'il peinait à comprendre et à désigner correctement s'intensifia.

Soudain, il eut envie de saisir Camus, de le serrer contre lui et de le plaquer au su et au vu de tous contre la muraille grise et froide pour l'embrasser langoureusement, puis de l'enfermer dans leur chambre, de le jeter sur le lit pour le faire sien. Uniquement sien. Rien qu'à lui.

Que lui arrivait-il ?

oOoOo

Hans s'alluma une cigarette et se frotta les mains. Il ne faisait pas chaud ce soir… Il jeta un coup d'oeil vers la sortie et rejoignit ses collègues dans la salle de repos. Il avait bien le temps d'en griller une encore. Cela faisait des heures qu'ils étaient à l'intérieur à palabrer et cela durerait certainement toute la nuit, comme d'habitude. Aussi fut-il très surpris quand une sonnerie aiguë le prévint en catastrophe de rejoindre son poste en toute hâte. Il jeta sa clope à moitié fumée sur le sol, qu'il écrasa d'un coup de talon rageur en grommelant entre ses dents.

« Scheiß ! »

Puis il se précipita pour tenir son poste, à la portière de la longue berline noire de protocole. Mais à sa grande surprise, ils étaient déjà là, tous les trois, à l'attendre. Comment avaient-ils fait pour arriver si vite après avoir passé le poste de contrôle ? Ce n'était humainement pas possible ! Ou alors c'étaient des champions mondiaux du sprint ou des fantômes passant à travers les murs...

Serrant encore davantage les mâchoires, le regard obscurci de colère rentrée, il marmonna en anglais quelques excuses et se dépêcha de déverrouiller et d'ouvrir la portière arrière en s'effaçant dans un salut impeccable. L'un des trois hommes s'avança, le plus grand, celui qui arborait une chevelure blonde à faire pâlir Claudia Schiffer elle-même. Et bien plus longue que celle du mannequin, d'ailleurs. L'homme plia sa haute taille avec une fluidité et une grâce surprenante, presque avec légèreté, et s'assit avec élégance, croisant ses longues jambes. En refermant la portière, Hans croisa un regard profond et impérieux, d'un bleu soutenu, habité de vagues puissantes, qui lui fit courir un long frisson d'appréhension et d'expectative le long de l'épine dorsale.

« Vielen dank, Herr Köhle. »

La voix grave et chaude, à l'accent impeccable, accentua encore ce frémissement. Mais la peur et ses doigts de glace glissèrent doucement sur la peau de Hans et sa gorge se noua. Comment l'homme connaissait-il son nom ? Sur son badge professionnel n'était mentionné que son prénom… L'impression étrange de fascination effrayante et anormale liée au regard bleu se creusa et devint vertigineuse, comme si Hans tombait en lui-même. Il ouvrit la bouche, à la recherche d'air, et soudain une portière claqua et les yeux d'océan tempétueux se détournèrent vers l'intérieur de l'habitacle. Hans reprit pied en lui-même et recouvra sa respiration.

Il battit rapidement en retraite vers son siège de chauffeur, bien à l'abri derrière sa vitre de séparation. Encore secoué par ce qui venait de se passer, il actionna machinalement la commande de démarrage et posa la tête contre le volant. Un coup sec et bref contre la vitre le fit tressaillir.

« To the hotel quickly, please. »

C'était le jeune homme brun à l'air méridional, assis en face des deux autres qui venait de se retourner et de frapper de l'index contre la vitre de séparation en lui lançant cette phrase avec un accent étranger. Hans se concentra sur sa conduite pour oublier le moment pénible et étrange qu'il venait de vivre et la puissante berline glissa en souplesse le long de la rampe, vers la sortie.

Dans l'habitacle, Saga retint un soupir de fatigue et se pinça l'arrête du nez. Il esquiva le regard sombre de Shura en face de lui. Las... Il se sentait éminemment las… Proche de l'épuisement. Il ferma les yeux, cherchant à se couper de tout ce monde extérieur qui le cernait et l'assaillait de toutes parts, quand soudain, une main chaude se posa sur son épaule. Il eut un frisson venu des limbes de son être, un de ces frissons ravageurs qui secouent tout entier et laissent pantelant. Il rouvrit les yeux et croisa le regard de crépuscule de Shion, penché vers lui. C'était un regard intense et concerné, un regard emprunt de gravité et de… fierté ? La gorge de Saga se serra et son estomac se creusa subitement comme aspiré vers l'intérieur de lui. Il eut brusquement l'impression qu'un silence anormal régnait dans l'habitacle et que sans qu'il eut ouvert Another Dimension, l'espace-temps habituel venait de se figer. Un peu comme s'il se trouvait d'un seul coup, seul, dans le noir et le silence, à avancer sur un fil, comme un funambule. Et pourtant, en même temps, une douce chaleur s'emparait petit à petit de lui et venait réchauffer puissamment son être glacé depuis si longtemps qu'il lui semblait en avoir perdu le souvenir.

« Bien joué, gamin. Il se souviendront longtemps de cette réunion, je pense. »

Saga eut juste le temps de retenir le bruit étrange et mouillé comme un sanglot qu'il sentit naître de sa gorge nouée et saisit la main de l'ancien Grand Pope sur son épaule la serrant brièvement, avant de tourner la tête vers la fenêtre et de faire mine de s'absorber dans la contemplation de la ville défilant à présent rapidement à mesure que la voiture accélérait.

« Repose-toi, tu l'as bien mérité. »

Saga ferma les yeux, bercé par le mouvement de la puissante berline qui ronronnait doucement, lancée à pleine vitesse sur l'autoroute extérieure de la capitale allemande.

Je savais que j'avais fait le bon choix. Le meilleur qui soit. Celui que j'aurais tant voulu pouvoir faire, il y a dix-huit ans…

Cette fois, le sanglot descendit la gorge du jeune homme malgré sa gorge nouée et envahit sa large poitrine. Un soupir passa dans l'habitacle silencieux de la voiture, que Shura et Shion firent mine de ne pas entendre.

« Moi aussi, je me souviendrai longtemps de cette réunion », pensa Saga avant de sombrer dans un sommeil sans rêves, quasiment sans souffle, opaque comme la mort.

Enfin.

oOoOo

La salle de réunion était immense, éclairée par des plafonniers tamisés qui distribuaient une lumière douce mais efficace. Les fauteuils de cuir et les grandes tables avec micro et oreillettes étaient parés du nom de chaque dignitaire et sur la surface polie avaient été disposés verre et bouteille d'eau.

Saga entra, serviette de cuir à la main, précédé de Shura, qui prenait son rôle très à coeur et précédait son Grand Pope avec aplomb et autorité. Shion le suivait, légèrement en retrait. Des hommes en costumes se trouvaient à l'intérieur discutant en langues étrangères les uns avec les autres en petits groupes. Certains portaient des uniformes militaires. A l'entrée de la délégation du Sanctuaire, les voix se turent progressivement et les regards curieux, circonspects, dédaigneux ou hostiles suivirent leur progression. Tendu, Saga baissa la tête imperceptiblement sous le poids de la curiosité qui déferlait sur eux et particulièrement sur lui. Il ne portait pas le costume de Grand Pope, mais un costume cravate normal, ce qui laissait son visage complètement à découvert. Et il se sentait inexorablement jeune. Beaucoup trop jeune pour tous ces hommes mûrs dont le moins âgé devait avoir au moins cinquante ans. Pour eux, il n'était qu'un gamin, il en était parfaitement conscient. Et l'apparence de Shion, malgré son âge réel, ainsi que celle de Shura, accentuaient encore le contraste.

Le silence qui régnait depuis leur entrée fut soudain tranché par un mouvement de corps et devant eux une ouverture se dessina. Saga releva le regard et sa respiration se suspendit brusquement, ses yeux s'agrandirent de surprise. Il se mordit légèrement la lèvre inférieure de dépit et de gêne. L'affrontement commençait rude et fort.

En face d'eux, s'avançant lentement droit sur lui, un homme en fauteuil roulant se frayait le passage. Son regard, animé d'une haine féroce, se plantait droit dans le sien, tandis que sa main droite activait la commande électronique qui conduisait le fauteuil.

« Ça alors, je suis étonné de vous revoir, Grand Pope. J'avais cru comprendre que votre règne ignominieux avait fini dans l'opprobre et que vous aviez été contraint de vous suicider. La nouvelle était donc fausse, hélas, et vous avez survécu... Apparemment, vos sujets ont décidé de vous accorder une nouvelle chance ? Quelle générosité ! Comme si un monstre pouvait changer sa nature… »

Saga vacilla et marqua le coup. Revoir en pleine lumière les conséquences de ses actes de façon aussi éclatante était douloureux. Il avait brisé cet homme et l'avait condamné à vivre prisonnier de son corps, il en était conscient. Il baissa les yeux tandis qu'un murmure de plus en plus sonore de réprobation et de moqueries mêlées s'élevait à nouveau de toute part. Mais soudain, montant de sa mémoire, un hurlement de détresse absolue, le sanglot de terreur pure d'une fillette abusée le déchira. Alors l'horreur atroce qu'il avait ressentie devant l'acte inenvisageable le secoua tout entier à nouveau et Saga sut ce qu'il devait faire. Il se rappela qui était le véritable monstre. Il se souvint qu'il était né pour empêcher ces créatures de nuire et s'interposer entre les humains sans défenses et ces êtres infâmes. Servir et protéger. A nouveau.

Il releva lentement la tête et planta ses yeux d'océan dans ceux de l'homme en fauteuil, fermes et impérieux, répondant à l'assise intérieure de sa force rayonnante et vaste qui se déployait puissamment, avec la certitude absolue de la justice. Lentement toujours il se redressa complètement et déroula sa taille au maximum, prenant instinctivement la stature et la posture du leader, conscient de sa légitimité et de sa puissance. Shura, surpris de la métamorphose qui s'opérait, s'écarta légèrement, dans l'attente de la suite des événements. En retrait, Shion surveillait attentivement le déroulement de la scène avec une intense satisfaction. Il ignorait exactement ce qui s'était noué entre Saga et cet homme ignoble, dont l'énergie infecte le faisait frémir, mais l'effet sur le nouveau Grand Pope était prodigieux et salutaire. Saga acceptait enfin pleinement et complètement son rôle et déployait toutes ses capacités.

Il poussa un soupir de soulagement discret. Jusque là, il n'était pas rassuré de la tournure des choses, il devait bien se l'avouer. Le pari était risqué. L'aîné des Gémeaux était profondément meurtri et le placer à la tête du Sanctuaire, certes épaulé par Aiolos, était courir le risque d'un effondrement total. Vaincre ou mourir. Heureusement, Saga semblait avoir relevé le gant et la seconde option disparaissait de l'horizon... Sans doute que la route serait encore longue dans la reconstruction générale mais la première étape était à présent enclenchée.

L'ancien Grand Pope regarda avec un profond contentement la haute silhouette fière, tête haute et épaules larges, assurée et puissante, déployant une force rayonnante d'une puissance écrasante se camper soudain face à l'homme en fauteuil et à tous ces autres vieux bedonnants qui murmuraient depuis tout à l'heure et déclarer d'une voix grave et ferme, avec lenteur :

« Vous avez parfaitement raison, monsieur l'ambassadeur. Un monstre ne change jamais de nature. Quand un homme est pourri par des désirs infâmes et contre-nature, il ne cesse jamais de l'être. Par contre, je me dois de rectifier ce que vous venez de dire à mon sujet car vous semblez vous méprendre. Jusqu'à mon élection il y a quelques semaines, je n'étais que le Chevalier d'or des Gémeaux, pas le Grand Pope. Et c'est dans ce cadre, en protégeant des victimes innocentes, que je suis intervenu et vous ai rencontré. Mais je pense que vous préférerez éviter que je précise les circonstances de notre rencontre, n'est-ce pas ? »

L'homme en fauteuil eut un haut le corps et une grimace affreuse tordit sa bouche en une sorte de rictus. Il eut un spasme de la main et fit reculer son fauteuil, comme s'il se rétractait devant Saga. Un brouhaha d'étonnement murmuré s'éleva et les hommes politiques s'entre-regardèrent, certains en hochant la tête, d'autres en pinçant les lèvres avec dégoût.

Fendant la foule, un homme d'une soixantaine d'années s'inclina devant Shura et Saga et s'adressa à eux en anglais.

« Votre Majesté, nous sommes très honorés de vous recevoir ici. Je suis le secrétaire du ministre des affaires étrangères de ce pays et je vais vous conduire à votre place. Si vous voulez bien me suivre.

- Je vous suis. Il est temps de se mettre au travail. Nous n'avons que trop perdu de temps en futilités. Shura, je te laisse te charger de la sécurité.

- Bien, Votre Majesté.

- Shion, si vous voulez bien vous joindre à moi. Votre expérience sera la bienvenue pour le novice que je suis.

- Bien entendu, Votre Majesté. Mais vous savez ce que l'on dit « Aux âmes bien nées, la valeur n'attend point le nombre des années. »

- C'est à ces gens-là qu'il faudrait le dire, je le crains.

- Allons, vous allez le leur démontrer, Votre Majesté. »

Et de la main, Shion ouvrit la voie à son Grand Pope, qui sur un sourire, s'avança, tête haute, regard d'océan assuré, cosmos déployé.

oOoOo

Kanon étouffa un bâillement de la main droite et frappa de la gauche à la porte de la chambre de Mû. Il avait mal dormi, perturbé par la soirée inattendue et haute en émotions de la veille. Et le peu de sommeil qu'il avait réussi à glaner s'était entrecoupé d'yeux d'or en fusion dirigés sur lui comme un jet de plomb fondu. Il s'administra une puissante gifle mentale. Allait-il cesser d'y penser à la fin ? Qu'est-ce qui ne tournait pas rond chez lui ? Pourquoi le simple regard d'un ennemi le bouleversait à ce point ?

Une haute silhouette martiale qui s'éloigne d'un seul coup, sans un mot, sans un regard en arrière. Comme s'il n'existait pas… Comme s'il était transparent… Une souffrance qu'il ne connaissait que trop bien le parcourut vivement, comme une lame chauffée à blanc. La négation. Encore.

Le regard d'océan s'anima de puissantes déferlantes, comme agité par un ouragan dévastateur et les lignes pures de son visage devinrent coupantes et intenses. Les flammes violentes de son cosmos s'allumèrent brutalement et irradièrent, jetant leur défi à la face du monde. Plus jamais. Il ne sombrerait plus jamais dans le néant. Il l'avait juré en émergeant, trident à la main, du cap Sounion. Il existerait coûte que coûte. A n'importe quel prix !

Non… Tout de même pas à ce point… Il en était revenu, de cette rage blanche et sauvage qui le poussait à hurler sa haine et sa souffrance à la face du monde, quel qu'en soit le coût.

Ruines, morts, dévastation et cortège de larmes… Écrasant sentiment de honte et regrets infinis qui dévorent et consument l'âme jusqu'à rendre fou… Il avait failli disparaître, consumé de remords… Et le chant harmonieux d'une déesse et son cosmos lumineux de paix et de douceur, comme une gangue de bonheur, l'avait enveloppé et éveillé, ramené aux origines de l'être qu'il était avant… Avant tout cela, la haine, la souffrance, le Sanctuaire, la séparation d'avec Saga… Avant le traumatisme de cette nuit-là où s'était noué son destin, où s'étaient éteints les yeux lumineux de sa mère, par sa faute…

Son coeur se serra, comme à chaque fois qu'il pensait à elle, qu'il revivait cette nuit-là… Que se serait-il passé si elle avait vécu ? S'ils avaient réussi à fuir, tous les trois ? Si le Sanctuaire l'avait pris lui, et non Saga ? Que serait-il devenu, s'il n'avait pas renoncé à son pouvoir en cette funeste nuit ? S'il ne s'était pas de lui-même retranché dans l'ombre de son frère, le laissant seul en première ligne ?

Avec le temps et l'âge, il se rendait compte, à présent, qu'il était tout autant responsable que Saga de ce qu'avait été son destin. Il s'était effacé. Il avait poussé Saga dans la lumière et avait refusé sa part d'existence. Son frère avait fait ce qu'il avait pu, finalement beaucoup plus seul que ce qu'il avait pensé. Où était-il lors des entraînements, quand Bias le frappait jusqu'à le laisser évanoui et en sang ? Où était-il quand Thisséas l'avait presque violé ? Où était-il quand l'Autre émergeait et le terrifiait de sa voix qu'il ne parvenait pas à comprendre ? Et où avait-il été lors de ces treize années de torture mentale et de combat acharné contre une divinité maudite, dévoreuse d'esprit ?

Un soupir amer passa les lèvres harmonieuses du jeune homme et il frappa à nouveau la porte de coups secs, plus pour se donner une contenance, pour se raccrocher à la réalité, que par nécessité. En réalité, le Sanctuaire ne les avait pas sauvés de la séparation. Le Sanctuaire était leur séparation, il le comprenait aujourd'hui. Adoptés par des familles différentes, ils seraient restés plus proches… Pas étonnant que Saga ait été attiré comme un aimant par Aiolos en fin de compte… Le Sagittaire avait été la lumière dans la nuit pour son frère… Mais lui ? Où était la sienne… ?

Un nouveau soupir passa dans l'air feutré du couloir tapissé du Claridge's et soudain la porte s'ouvrit. Kanon recula d'un pas, surpris dans ses pensées par l'irruption imprévue de Mû. Le chevalier du Bélier avait totalement éteint son cosmos et était indétectable. Depuis combien de temps était-il là ? Les yeux d'océan flamboyèrent en rencontrant le regard noisette circonspect et compréhensif. Visiblement depuis assez longtemps, ragea Kanon, en se mordant la lèvre inférieure avec force. Mû était un télépathe de premier ordre ! Il aurait dû se méfier et fermer son esprit, au lieu de se lamenter sur son histoire comme un pauvre idiot !

Le cosmos rayonnant se cabra et s'intensifia, paré des flammes rouges de la colère. Mais curieusement, Mû ne répondit pas. Il se contenta de le regarder avec attention, puis il secoua négativement la tête.

Ce n'est pas raisonnable, Kanon. Que vont penser les Juges si tu intensifies à ce point ton cosmos ? Nous sommes en mission, rappelle-toi. Et reprends-toi, Chevalier d'Or des Gémeaux. Ton Grand Pope et ton Seigneur d'Or comptent sur toi pour mener cette délicate négociation à bien. Et moi aussi d'ailleurs. Car si quelqu'un peut y arriver, c'est bien toi. Je n'ai aucun doute là dessus. Le reste attendra. Nous discuterons plus tard.

Puis le jeune Bélier posa une main douce mais ferme sur son bras et avec un sourire de sphinx, passa tranquillement devant lui.

« Tu viens, Kanon ? Nous avons juste le temps de prendre un café au bar avant la réunion. »

Kanon cilla et releva la tête, ahuri. Wow ! Que venait-il de se passer ? Où était le jeune homme buté et ombrageux d'hier soir, qui lui avait lancé des paroles déplaisantes au visage avant de le planter au bar sans un regard en arrière ? Puis, le chevalier des Gémeaux s'assombrit, réalisant ce que cette étonnante métamorphose révélait. Il avait raison. Mû avait lu dans son esprit, comme il le craignait. Les flammes rouges violentes revinrent dévorer l'énergie rayonnante. Qu'il aille au diable celui-là avec sa pitié !

Un regard d'or posé avec une intensité inconnue sur lui. Rien que sur lui. Sur lui seul. Comme s'il était unique au monde. L'Élu… Et une grande silhouette martiale, de dos, qui s'éloigne, sans un regard en arrière, comme s'il n'existait pas…

Ses poings se serrèrent convulsivement. Qu'ils aillent tous au diable !

Ce n'est pas de la pitié, je t'assure. Plutôt la compréhension tardive d'un mystère que je ne comprenais pas jusque là. Et de l'admiration, en fait.

Les flammes rouges s'éteignirent d'un seul coup, comme soufflées brutalement par un vent soudain surgi de Kanon ne savait où. Il resta immobile, un peu gauche, dans le couloir, hébété de surprise. De… l'admiration… ?

Oui, de l'admiration. Survivre, se construire et exister, tout en revenant malgré tout vers la lumière et la Justice après une entreprise de destruction telle que celle que tu as connue… Je ne sais pas si je connais quelqu'un qui en aurait été capable, en dehors bien entendu de maître Shion et de ton frère.

Kanon sentit son souffle se couper dans sa gorge et les battements de son coeur se faire à la fois plus lents et plus sourds puis plus rapides et plus profonds. Ses oreilles teintèrent et des papillons brillants voletèrent devant ses yeux, habillant d'éclats blancs le dos de Mû, à mesure que celui-ci disparaissait dans le couloir. Pour reprendre correctement son souffle, le chevalier des Gémeaux dut s'appuyer de la main contre le mur durant un instant.

Moi en tout cas, je n'aurais jamais pu. Je t'admire pour cette force vitale que tu as eue.

Kanon s'adossa contre le mur en fermant les yeux. Sur les lèvres harmonieuses du jeune homme un sourire fragile se dessina, un de ces « sourires en pleurs » que l'on trouve chez Homère, dans les plus belles pages de l'Iliade.

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Le ciel sous-marin était d'une étonnante beauté. Les bas-fonds de l'océan vus d'en dessous prenaient des teintes incroyables et multiples, parcourant le spectre du bleu du pastel à l'outremer le plus soutenu, en passant par le turquoise et le marine qui tirait presque sur le noir. En fonction des courants et de la lumière ou de l'obscurité des fonds océaniques, la vue changeait en un rien de temps. Et c'était fascinant et magnifique. Aldébaran eut du mal à en détacher ses yeux admiratifs et son esprit presque hypnotisé par cette fresque moirée et mouvante pour revenir aux questions triviales débattues par l'assemblée des généraux face à Shaka et lui.

Enfin… Le chevalier du Taureau poussa un profond soupir, qui résonna puissamment dans sa vaste poitrine, tandis qu'il jetait un rapide coup d'oeil oblique sur sa droite. En parfaite position du lotus dans un coin de la salle, yeux clos, cosmos serein déployé en bulle méditative, Shaka n'avait pas esquissé un geste ou prononcé une syllabe depuis le début de la réunion. Autant dire qu'il était seul sur ce coup-là… Et plutôt en mauvaise posture, d'ailleurs, il devait le reconnaître. Raison de plus pour rester parfaitement concentré et ne pas se laisser distraire ! Déterminé à faire de son mieux, Aldébaran tourna à nouveau son esprit vers les questions épineuses à dénouer.

« Par le traité signé entre le Sanctuaire et le Royaume sous-marin, la circulation à la surface des océans restera du ressort et de l'autorité du Sanctuaire, sous l'égide d'Athéna…

- C'est absolument hors de question !

- Les océans ont toujours été le territoire attitré du dieu Poséidon ! Pourquoi devrions-nous accepter d'en être dépossédés ?

- Dois-je vous rappeler que le Royaume sous-marin a perdu l'affrontement contre le Sanctuaire et que le dieu Poséidon est présentement scellé par le sceau d'Athéna ?

- Comment oses-tu, chevalier d'Athéna, venir sur nos terres et nous parler ainsi ?

- Calme-toi, Krishna. Le chevalier du Taureau, quoique brutal dans ses paroles n'a pas tort.

- Sorrento ! Tu as perdu l'esprit ? Te rends-tu compte de ce que tu dis ?

- Calme-toi je te dis, et écoute-moi. Nous avons perdu la guerre. Nous ne sommes pas en position de force, il faut le reconnaître. Mais, chevalier du Taureau, si Athéna et le Sanctuaire gouvernent la surface des mers, que veulent-ils en faire ?

- Une zone de libre circulation pour l'espèce humaine.

- Je vois. Et cela te convient ?

- Quoi ?

- Regarde ce que l'homme fait de l'océan, chevalier du Taureau, toi que je voyais admirer notre ciel tout à l'heure. »

Et Sorrento saisit sa flûte et en effleura doucement ses lèvres. Une mélodie mélancolique s'éleva, comme le chant enchanteur mais triste d'une géante des mers. Un écran de vapeur d'eau se matérialisa subitement sous le yeux d'Aldébaran, sur lequel apparurent des plages jonchées d'ordures, des mers tropicales translucides hantées de débris de plastique, des océans souillés de nappes noirâtres d'hydrocarbures et des cadavres d'animaux marins tués ou prisonniers de déchets de toutes sortes…

Le Taureau se mordit les lèvres avec inquiétude et dépit. Il était forcé de reconnaître que l'argument de Sorrento était puissant. Et difficile à combattre, même pour lui. Il chercha comment contourner ce qu'il venait de voir dans l'écran de vapeur qui s'effaçait doucement, avec les dernières notes douces qui vibrèrent un instant avant de s'éteindre elles aussi. Il chercha en vain. Il ne trouvait pas. Au fond, il était d'accord avec les généraux sur ce point, il devait bien se l'avouer…

« Les humains sont une plaie pour les mers et leurs habitants ! Rien de bon ne peut venir d'eux ! Nous les avons combattu depuis l'Antiquité et limité à grand-peine leurs ravages, et regarde le résultat malgré nos efforts !

- Baïan a raison. Il faut les dresser par la contrainte et la peur, comme des enfants ou des animaux, pour les empêcher de commettre encore plus de destructions. Si on attend davantage et si on leur laisse plus de liberté, il n'y aura bientôt plus rien de vivant au fond de l'océan. »

Sorrento abaissa sa flûte et lança un regard de triomphe à Krishna et à Isaak. Il sentait la confusion du chevalier d'or et sa difficulté à leur opposer un argument solide. Un murmure monta, venant du côté de Baïan et Scylla qui hochaient la tête avec satisfaction. Le camp de Poséidon sentait que les envoyés -l'envoyé plutôt, à quoi servait l'autre ? - du Sanctuaire cédaient du terrain. Sur un regard d'encouragement d'Isaak, Sorrento posa la main sur l'avant-bras gigantesque d'Aldébaran.

« Tu vois, chevalier du Taureau, nous sommes d'accord au fond. Discutons donc de la rédaction d'une nouvelle clause pour remplacer celle-là. Puis nous la ratifierons pour nos camps respectifs et la paix durable sera établie entre nos deux sanctuaires.

- L'enseignement de Bouddha est clair. Et particulièrement sur la voie à suivre pour obtenir l'harmonie et la paix intérieure, seule garantie d'accès à l'harmonie extérieure.

- Sha… Shaka ?

- Il se réveille maintenant celui-là ?

- Je l'avais complètement oublié…

- Moi aussi !

- Le monde est évolution et changement perpétuel. Tu peux choisir d'accompagner ce mouvement librement ou le subir et te laisser entraîner par lui. Dans un cas comme dans l'autre, le mouvement du monde t'emportera, mais dans le deuxième cas, tu seras blessé profondément et le monde ne sera pas responsable de tes blessures. Toi seul le seras.

- Que veux-tu dire exactement ?

- Laisse, Isaak ! Cela ne veut rien dire.

- Au contraire. Le monde est changement et évolution. Sois le changement que tu veux voir s'accomplir. Précède-le et accompagne-le, au lieu qu'un changement non désiré soit ce qui t'entraîne dans une voie non voulue.

- Cependant Shaka, ils n'ont pas tort. Les humains ont considérablement nui aux océans et leur flore et leur faune.

- Oui mon ami. Mais c'est de leur faute à eux. Ils leur ont appris à le faire.

- Quoi ? C'est la meilleure celle-là !

- Retire ce que tu viens de dire immédiatement, car sinon, chevalier d'or ou non, je te jure que…

- Sois le changement que tu veux voir se produire. Si tu es violence et contrainte, le changement sera ainsi. Si tu es vertical et oppressant, le changement sera ainsi. Si tu es ordres, sans parole ni explications, le changement sera ainsi.

- Quoi ? Que veux-tu dire exactement ?

- Quel a été l'enseignement de Poséidon aux hommes sur l'océan et les mers ? Que leur avez-vous appris ? Quel changement avez-vous été ? Leur avez-vous appris la complexité de sa vie ? De ses courants et de ses habitants ? Leur avez-vous montré sa beauté ? Son respect et sa gratuité ? Ou leur avez-vous enseigné le parti que l'on pouvait en tirer en naviguant, en exploitant ses richesses ? En dominant ? »

Un silence épais était tombé sur l'assemblée. Les généraux contemplaient, bouche bée, Shaka, toujours en position du Lotus, au sein d'une bulle d'énergie parfaite, les yeux clos. Ils semblaient assommés, comme frappés par un coup de massue d'une violence inouïe. Le chevalier de la Vierge détacha les pouces joints de ses deux mains puis ses doigts fins entrelacés et enfin dépliant ses longues jambes, se remit debout avec grâce et légèreté. Il rejeta ses cheveux d'or en arrière, replaça doucement sa cape et s'éloigna d'un pas léger.

« Soyez le changement que vous voulez voir s'accomplir. L'impulsion doit venir de vous. Vous êtes la source. Changez votre vision de l'humanité et elle changera d'approche et de vision de ce que sont les océans. Avec vous. »

Et il disparut dans l'ombre du couloir.

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