S2-Épisode 1 : Le piaf qui jouait de l'accordéon...
La belle météo régnant à cette heure faisait presque oublier à Epon et à Seven l'horrible monstre qu'ils avaient aperçu autour du château de ce royaume. Mais quelque chose les interpella rapidement, alors qu'ils avaient déjà parcouru l'une des vastes plaines verdoyantes sur plusieurs kilomètres. À part quelques bokoblins et d'autres monstres du même style mais plus imposants, ils n'avaient croisé personne. Pas de voyageur, pas d'aventurier, rien. C'était comme si ce monde était dépourvu de toute trace de civilisation pacifique.
« On n'est quand même pas les seuls êtres humains présents sur ce territoire ! Si ? demanda l'assassin, qui ne savait pas quoi penser de ce fait.
— Je trouverais ça vraiment étrange, affirma Epon, dubitative. Si c'est vraiment le cas, on n'a vraiment pas de chance.
— J'ai envie de te dire, le manque de bol ne me surprendrait même pas. Avec la chance de merde que j'ai depuis gamin, il ne m'arrive que des embrouilles. »
La demi-zora observa son compagnon de voyage d'un air surpris.
« Tu exagères un peu, non ?
— Pff ! Si tu savais... »
Le jeune homme se concentrait sur leur route sans regarder la plus âgée. Mais son visage s'était assombri alors qu'il ne disait plus rien. La bleue voulut lui demander pourquoi il pensait une chose pareille. Mais elle ne souhaitait pas miner définitivement son moral qui avait l'air d'avoir pris un coup. À la place, elle confia ceci :
« Si je reconsidère tout ce que j'ai dû vivre depuis mon enfance jusqu'à aujourd'hui, on ne peut pas dire que je sois moins malchanceuse que toi. Au final, peut-être qu'on se retrouve ensemble parce qu'on est les personnes les moins gâtées par la chance dans nos mondes respectives ?
— Tu es pourtant la souveraine de ton peuple, et ça ne m'a pas l'air de te déranger. »
L'hybride se contenta de regarder son interlocuteur sans rien dire. Sa royauté était la seule chose que Seven savait d'elle pour l'instant. Mais la vie d'Epon ne se résumait pas qu'à cela et était ponctuée par des choses pas très joyeuses : perte des êtres qui lui étaient chers, discrimination, agressions envers sa personne, et par-dessus tout, son statut d'élue maudite qu'elle n'avait jamais désiré et la créature ancienne qui sommeillait en elle... Tout cela faisait certes partie de son passé, mais l'avait marquée à jamais. Rien que d'y penser lui faisait remonter des souvenirs douloureux. Ce fut d'ailleurs pour cette raison qu'elle décida de ne rien raconter à l'ébène, et de ne pas relever sa dernière réplique.
Un silence morose s'était donc installé au sein du duo, qui continuait son avancée dans ce monde qu'il leur était encore inconnu. Ils réduisaient lentement la distance les séparant de l'oiseau mécanique géant qu'ils cherchaient à atteindre. Mais la route était encore longue. S'ils continuaient à pied, ce serait plusieurs jours qu'il leur faudrait pour arriver à destination.
« Si seulement on avait des chevaux... » pensa la jeune femme, qui commençait à avoir mal aux jambes à force de marcher sans s'arrêter. Seven ne semblait pas avoir ce problème de son côté. Mais en apercevant la fatigue sur le visage de sa coéquipière, il proposa de faire une pause. Sauf que l'hybride refusa.
« Quitte à faire une pause, je préfère que ce soit au bord d'un cours d'eau ou dans une quelconque caverne, parla-t-elle. Je me vois mal m'arrêter ici en plein soleil, à la vue de monstres qui pourraient surgir de nulle part pour nous attaquer.
— C'est pas con. » répliqua l'assassin, réalisant qu'elle avait raison de ne pas baisser brusquement sa garde de la sorte. Néanmoins :
« T'es sûre que ça va aller ? Ça fait des heures qu'on marche sans s'arrêter.
— Je ne suis pas en sucre, tu sais ? Je pense pouvoir tenir encore quelques kilomètres.
— Désolé de m'inquiéter, Votre Majesté ! parla l'autre d'un sourire un peu moqueur. J'ignorais que des souveraines pouvaient être aussi endurantes et têtes de mules.
— Arrête ça tout de suite ! » lui ordonna Epon d'un air complètement blasée face à cette petite taquinerie à son égard. Mais alors que Seven, d'humeur soudainement farceuse, s'apprêtait à l'embêter davantage, les deux jeunes gens arrêtèrent leur marche lorsqu'ils virent, au détour d'une falaise adjacente à leur position, une grande habitation faite de bois et de toiles. En son toit, se trouvait une sculpture de tête de cheval faite de planches. Un mélodieux son d'accordéon se faisait entendre alors qu'on pouvait voir des formes humanoïdes entrer et sortir de cette bâtisse. À côté de celle-ci était construite une écurie avec quelques chevaux, et un peu plus loin derrière cet établissement se trouvait une petite mare alimentée par une source s'écoulant depuis une falaise.
« Je crois qu'on n'est pas si malchanceux que ça, finalement ! s'exclama Epon avec le sourire en se précipitant vers ce refuge qui était plus que bienvenu. L'assassin, après s'être attardé sur l'architecture qu'il jugeait peu commune, suivit lentement la demi-zora.
Cet endroit ressemblait à une auberge, si on se fiait aux lits que le duo apercevait en son sein. Une sorte de barbecue était également installée à l'extérieur. Plusieurs brochettes de viande et de fruits grillaient là-dessus, dégageant une délicieuse odeur qui mettait l'eau à la bouche de la souveraine zora. Plusieurs personnes, essentiellement hyliennes, séjournaient temporairement ici ou s'occupaient des lieux. Mais un physique particulier attira instantanément l'attention de Seven et d'Epon : l'individu jouant l'accordéon.
Celui-ci n'avait rien d'hylien ou d'humain. Imposant et de grande taille, la majorité de son corps était recouvert d'un plumage bleu clair et orangé. Son visage humanoïde était dominé par un énorme bec rappelant celui d'un perroquet. On pouvait également remarquer des serres aux extrémités de ses jambes. Ses grands doigts pianotaient les touches de son instrument qui s'allongeait et se rétrécissait à intervalles de temps régulier.
« Qu'est-ce que c'est que ça ? Un homme-oiseau ? » demanda discrètement Seven à Epon, pensant que celle-ci allait lui expliquer qu'il s'agissait peut-être d'une race propre à Hyrule. Sauf que la bleue paraissait toute aussi stupéfaite que lui. C'était bien la première fois de sa vie que l'hybride rencontrait une telle créature. Pourtant, dans le royaume d'où elle venait, il y avait bien les zoras qui était des sortes d'hommes-poissons, ou les gorons qui étaient des êtres de pierre. Mais jamais elle n'avait croisé une personne plumée et ailée comme celui qu'elle voyait à quelques mètres d'elle. Quel genre de peuple était-ce donc ?
L'accordéoniste, voyant que le duo le déshabillait du regard, cessa sa joyeuse mélodie et les salua chaleureusement.
« Salutations, chers voyageurs ! Avez-vous le cœur pour une chanson ? »
À en juger par sa voix d'homme, cet humanoïde ailé était un mâle. Epon et Seven s'échangèrent un regard, peu assurés. Ils semblaient tous deux troublés par leur interlocuteur. Mais ce qu'ils ne remarquaient pas, c'était que cet homme-oiseau paraissait tout aussi troublé en remarquant un détail chez eux.
« Des êtres aux oreilles rondes ? parla-t-il. Je ne pensais pas en rencontrer sur ces terres ! Vous ne m'avez pas l'air du coin.
— C'est le cas de le dire, ouais... approuva l'assassin. D'ailleurs, pouvez-vous nous dire où on se trouve ? Parce qu'on est un peu perdus pour tout vous dire. »
Le musicien était sur le point de leur répondre avec plaisir, lorsque son regard se posa sur la ceinture d'Epon, là où pendouillait la tablette sheikah.
« Serait-ce... ? » se demanda-t-il un instant. Mais il se ravisa en se disant qu'il confondait sûrement avec autre chose, et répondit à Seven.
« Vous êtes à l'un des relais dispersés aux quatre coins du royaume d'Hyrule, chers amis. Ou du moins, de ce qu'il en reste...
— De ce qu'il en reste ? demanda Epon, qui se doutait déjà du nom de cette nation dans laquelle ils se trouvaient.
— Comme vous pouvez le constater, raconta l'homme ailé, ces terres ont connu un tragique destin depuis l'apparition du Fléau, il y a de cela presque un siècle maintenant.
— Le Fléau... murmura l'ébène avant de se tourner vers sa compagne. Il parle de la chose qu'on a vue autour du château et qui a failli nous faire chuter de haut ?
— Je vois que la malice n'épargne pas les étrangers non plus, soupira l'accordéoniste.
— Bref ! préféra écourter Seven qui était bien plus intéressé par autre chose que ce Fléau. Qui êtes-vous ? Et qu'êtes-vous, exactement ? J'ignorais que des oiseaux géants humanoïdes existaient. Enfin... il existe bien des harpies dans le monde d'où je viens, mais c'est pas vraiment le même physique, ni la même sociabilité. »
Epon observa le plus jeune d'un air un peu blasé. Ce garçon n'était vraiment pas doué pour le tact et la subtilité avec les inconnus.
« Il est encore pire que Gray... » pensa-t-elle, se retenant de se taper la main dans la figure. De son côté, l'être plumé rigola gentiment avant de leur répondre :
« C'est la première fois que vous rencontrez un piaf, n'est-ce pas ? Je me nomme Asarim, poète itinérant. Je sillonne le monde en quête d'anciens chants.
— Enchantée, Asarim, fit la demi-zora en souriant. C'est effectivement la première fois que nous voyons un... piaf. Et c'est à la fois perturbant et impressionnant, je vous avoue. Je m'appelle Epon. Lui, c'est Seven.
— Ravi de faire vos connaissances, chers amis.
— Il est un peu tôt pour nous appeler amis, non ? interrogea l'assassin en plissant des yeux.
— Seven ! » fit Epon en le fusillant du regard pour le faire taire. Le jeune homme se contenta de hausser les épaules d'un air las tandis que la bleue rapporta son attention sur le piaf.
« Vous avez parlé de fléau et de malice. Pouvez-vous nous en dire un peu plus à ce sujet, s'il vous plaît ?
— Il se trouve que je connais justement les vieux chants à propos des combats héroïques pour dompter le Fléau. Peut-être puis-je vous compter cette histoire en chanson ?
— Euh... » hésita Seven qui n'avait clairement pas envie d'écouter un homme-oiseau chanter en jouant de l'accordéon. Mais l'hybride souhaitait entendre ce vieux chant d'Asarim. Celui-ci, enthousiaste et après les avoir remerciés d'accepter, commença à pianoter les touches de son instrument, et se mit à chanter d'une belle voix suave.
« Royaume florissant depuis l'Antiquité,
Hyrule a de tout temps contre un être lutté,
Semant désolation et mort autour de lui,
Si maintes fois occis, toujours il renaquit.
Ce terrible Fléau, on l'appelle Ganon. »
À l'entente du nom Ganon, les yeux d'Epon s'écarquillèrent de stupeur alors qu'elle s'était figée sur place, visiblement terrorisée. Seven afficha un air étonné en remarquant cette réaction, mais choisit de ne pas interrompre Asarim.
« Toutefois, en Hyrule, naisse aussi des personnes
Destinées à défendre les domaines royaux.
Le noble chevalier à l'âme du Héros
Et la sainte princesse au sang de la déesse
Pour combattre Ganon, en tous temps reparaissent.
Le récit de leur lutte, fut conté tant et tant,
Qu'il traversa les âges, sous la forme de chants.
Dans les prochains couplets, je vais vous relater,
Comme il y a dix mille ans, Ganon fut affronté. »
Le regard de la demi-zora s'était perdu alors qu'elle ne bougeait plus d'un iota, tant elle semblait choquée par ce que racontait ce chant. En la voyant ainsi, une certaine inquiétude traversa Seven.
« Qu'est-ce qui lui prend ? se demanda-t-il sans la lâcher du regard. Elle sait ce que ce chant raconte ? Si elle réagit comme ainsi, c'est que c'est forcément le cas. »
Il aurait tout le loisir de l'interroger à ce sujet, une fois le chant d'Asarim terminé.
« L'Hyrule de jadis, dans la prospérité,
De ses arts et techniques, approchait l'apogée.
Les vils monstres n'étaient pour elle nulle menace.
Usant de son savoir par des efforts tenaces,
Le peuple mit au point un puissant armement
Pour aider la princesse et le Héros vaillants.
Une armée d'automates fut l'arsenal nouveau
Qui viendrait assister à sceller le Fléau.
Créatures divines, ainsi furent nommées
Quatre colosses ayant d'animaux les aspects. »
Ce fut au tour de l'assassin de se figer, alors qu'il semblait comprendre le sens de ces deux derniers vers. Son regard se tourna aussitôt vers l'immense oiseau mécanique volant à l'horizon. Est-ce que cette chose était l'une de ces créatures divines ?
« Des soldats mécaniques qu'on baptisa Gardiens,
De leur arbitre propre attaquaient en essaims.
L'on choisit pou guider les créatures divines
Quatre êtres aux facultés telles que nul n'imagine.
Créatures divines, Gardiens, princesse, Héros,
Tout était réuni pour contrer le Fléau.
Quand le Fléau Ganon, enfin ressuscita,
Il se vit confronté au plus dur des combats.
Car ses héréditaires ennemis l'attaquèrent
Aidés d'une nouvelle puissance militaire.
Les Gardiens par leur nombre qui semblait un million,
Protégeaient le Héros et tous ses compagnons...
Les créatures divines, redoutables titans,
Se ruaient sur Ganon, de ses forces le sapant.
Le Héros de l'épée qui repousse le mal
Acheva Ganon et du pouvoir ancestral
Qui coulait dans ses veines, la princesse le scella.
C'est ainsi que s'achève le récit du combat
Face au Fléau Ganon il y a dix mille ans.
Puisse-t-il perdurer grâce aux vers de ce chant. »
Alors qu'Asarim prononçait les dernières paroles de son conte, Epon et Seven réagissaient à peine. Tous deux, et particulièrement la demi-zora, étaient ébranlés. Non pas par le chant en lui-même, mais par la signification qu'elle cachait, et par la dure réalité qu'elle illustrait peut-être.
« Les amis ? » les appela le piaf, surpris de les voir ainsi. Mais le duo se ressaisit aussitôt et le regarda de concert. Si l'assassin gardait un air grave, la reine des zoras esquissa un léger sourire.
« C'était un très beau chant, complimenta-t-elle, cachant le plus que possible son état de choc.
— Merci de m'avoir écouté ! parla Asarim en lui rendant son sourire. Si vous souhaitez m'entendre à nouveau, n'hésitez pas à le demander !
— C'est gentil de nous le proposer, répondit l'assassin, mais avec la dame, nous avons affaire. Bonne journée ! »
Sans même attendre de réponse de sa part et sans demander l'avis d'Epon, il saisit celle-ci par le poignet et l'entraîna loin du piaf et des autres individus environnants, qui les observaient depuis un moment avec étonnement. S'éloignant ainsi du relais, le duo se rapprocha de l'étang derrière l'établissement.
« Faut qu'on parle sérieusement, championne ! affirma l'ébène en regardant la jeune fille d'un air sérieux après l'avoir lâchée. Ce que ce piaf nous a raconté dans sa chanson, ça te parle, pas vrai ? À en juger par ta réaction, tu sais forcément quelque chose là-dessus ! »
L'hybride mit un certain temps à se remettre de sa grande surprise, avant de finalement réfléchir à la meilleure manière de formuler sa réponse.
« Pour la majorité de ce qu'Asarim nous a raconté, j'ai des doutes. Mais concernant ce Ganon... Ce nom ressemble à Ganondorf. Et celui qui a failli conduire l'Hyrule d'où je viens à sa perte se prénommait ainsi.
— Est-ce vraiment un hasard ? Ce royaume s'appelle également Hyrule, après tout. Serait-ce un monde jumeau à celui que tu connais ? »
Epon ne le savait pas. Mais cela représentait une trop grosse coïncidence pour écarter une telle hypothèse. D'autant plus que là n'était pas le seul point commun existant entre les deux versions d'Hyrule. Le héros et la princesse mentionnés... Cela lui rappelait étrangement Link et Zelda qui avaient uni leurs forces pour vaincre Ganondorf. Sauf que dans le chant d'Asarim, ils n'étaient pas épaulés par une princesse venue du Crépuscule ou des esprits de lumière, mais par des créatures divines et des gardiens.
« Le garçon endormi au sanctuaire de la renaissance, pensa-t-elle alors. Serait-il le héros, le Link de cet Hyrule là ? Cela pourrait expliquer la ressemblance entre les deux. Mais dans ce cas, qu'en est-il de Zelda ? Est-ce que ce vieux chant faisait réellement allusion à ces deux-là ?
— En tout cas, répliqua Seven en se tournant vers l'oiseau mécanique géant au loin. On en sait un peu plus sur cet engin. Apparemment, ce serait une créature divine et elle servirait à combattre ce Fléau Ganon qu'on a croisé. Mais je trouve ça bizarre qu'elle vole là-bas et non près du château. Si elle est censée combattre de monstre, pourquoi rester aussi loin ? »
C'était une bonne question que venait de poser l'assassin. Et pour autant, Epon ne pouvait pas lui apporter de réponse. Mais elle était curieuse d'en appendre plus là-dessus et sur tout ce que leur avait raconté Asarim. D'ailleurs, elle était sur le point de proposer à Seven de retourner vers l'accordéoniste pour en apprendre plus là-dessus. Sauf que le duo aperçut de loin le piaf prendre son envol et s'éloigner rapidement du relais, à leur grand regret.
« Pour les infos, on peut toujours courir... constata l'ébène en soupirant.
— Sauf si quelqu'un d'autre dans cette auberge peut nous les donner. »
Cela ne coûtait rien de demander, après tout ! Et puis ils en profiteraient pour manger et se reposer, avant de reprendre leur route, sans doute à dos de cheval. Et puis avec l'étang se trouvant à côté d'eux, ils pouvaient également se rafraîchir, chose qu'ils n'avaient pas vraiment faite depuis leur arrivé dans ce monde. La suite des événements était donc décidée : se baigner et reprendre des forces, tout en essayant d'en apprendre plus sur ce monde et sur leur destination. En espérant qu'un malheureux incident ne survienne pas durant leur séjour en ces lieux...
