Nous sommes en 2097, sur Terre, au zoo de Bâle, en Suisse. Cela ne fait même pas dix ans que la population est au courant que la Terre entretient des liens avec des aliens.
Je tiens à préciser que je n'ai pas tenu compte de l'aspect actuel du zoo, puisque en 80 ans, il y a largement le temps de faire évoluer les choses.
L'ambiance était électrique dans les coulisses du parc, en ce dimanche matin.
Judith, la soigneuse en chef, se jucha sur une caisse de légumes vide avant de s'éclaircir la gorge.
« Bonjour, comme vous le savez tous, aujourd'hui, nous recevons de nouveaux animaux. Vous connaissez tous les procédures standards pour ce genre d'arrivage. Les zones de quarantaine sont prêtes depuis longtemps, et le Dr Marmillot sera des nôtres pour les deux prochaines semaines afin de s'assurer que nos nouveaux pensionnaires ne tombent pas malades, mais aussi qu'ils ne transmettent rien à nos autres animaux. Nous avons été le premier zoo de la planète à rejoindre l'association des parcs zoologiques et réserves naturelles Ouman'shii, et avons déjà participé à plusieurs échanges. D'ailleurs, maître Tallan de Chulak nous signale que nos trois éléphants se portent à merveille et se sont très bien adaptés au climat de leur nouveau monde. Il m'a également demandé comment nous limitions la reproductions de nos wallabys, Bruno et sa famille qui ne cesse de s'agrandir les ayant déjà forcés à agrandir par deux fois leur enclos.
« Mais revenons à nos nouveaux arrivants. Vous êtes déjà habitués à prendre soin de nos poules de Chulak et des biquettes d'Athos, mais il ne s'agissait que de variétés aliens d'espèces terrestres. Les animaux que nous allons recevoir n'ont aucun parent terrien connu ou que de très lointains liens génétiques. Ne faites donc pas l'erreur de croire que parce qu'ils ressemblent à tel ou tel animal que nous connaissons, leur comportement sera pareil. Afin de prendre soin d'eux, deux de leurs soigneurs ont fait le voyage avec eux depuis Pégase et intégreront l'équipe. Je vous demanderais de leur faire un chaleureux accueil, de leur montrer comment nous travaillons et de leur obéir en ce qui concerne les animaux aliens. D'ailleurs, n'oubliez pas qu'eux aussi sont extraterrestres, et donc qu'ils viennent d'une autre culture. »
André Schamot, le directeur du zoo, se pencha vers elle, lui murmurant quelque chose à l'oreille.
« Ah, oui. Comme monsieur le directeur vient de me le rappeler. Un des deux soigneurs, Nuamlym, n'est pas humain. C'est un wraith. Si vous n'en avez pas encore vu un en vrai, vous les avez tous forcément vu à l'écran ces dernières années. Évitez de le dévisager et essayez vraiment de vous comporter normalement à son égard. »
Le directeur toussota, puis prit la parole.
« Nuamlym m'a d'ailleurs fait parvenir quelques requêtes. La majorité concernait les enclos et diverses dispositions destinées au bien-être des animaux, mais il m'a également demandé de rechercher d'éventuels donneurs pour lui dans le personnel du zoo. Je ne pense pas avoir à vous expliquer en quoi cela consiste, il y a suffisamment de campagnes de sensibilisation à la télévision comme ça. Si cela vous intéresse, je vous invite à prendre contact directement avec lui dans les jours à venir. Je vous rends la parole, Judith. »
« Merci, monsieur Schamot. Donc, le convoi devrait arriver d'ici une demi-heure. Certains animaux ont été sédatés, d'autres pas, mais dans tout les cas, ils viennent de faire un voyage de deux semaines en cargo spatial, alors ils seront sûrement très stressés. La priorité sera les gros animaux.
Nous avons un juguu mâle de treize ans, Fel, qui d'après les données qu'on nous a envoyées, fait dans les huit cents kilos. Soit le double d'un ours blanc adulte. Il sera endormi, mais la plus grande prudence est de mise. Ensuite, nous avons un mâle et deux femelles zugtors : d'après le profil génétique, ce sont de lointains cousins des rhinos. Ils en ont semble-t-il, à peu près la carrure et le caractère. C'est à dire qu'ils risquent de paniquer et de chercher à charger. Dans ce cas, n'essayez surtout pas de vous mettre devant pour leur faire changer de trajectoire. Ils vous piétineraient.
« Bon, ensuite, les loakass, les geltans, et les wal'bans, ne devraient pas poser de problèmes. En revanche, et c'est le plus important ! Nous allons accueillir une petite colonies d'iratus, qui serviront notamment de sujets d'études pour l'EPFZ (1). Ces insectes sont extrêmement dangereux. Sous absolument aucun prétexte, même pas un incendie, vous ne devez entrer dans, ou faire sortir un des animaux de leurs terrariums. Seul Nuamlym sera autorisé à y entrer pour en prendre soin. Certains spécimens seront occasionnellement capturés et emmenés pour être étudiés, mais quoiqu'il en soit, vous ne mettez pas les pieds là-bas. Est-ce clair ? »
La petite foule de soigneurs acquiesça.
« Des questions ? »
« Oui, qu'ont-ils de si dangereux, ces iratus, leur venin ? » demanda Mike, le responsable incontesté des fauves.
« Non, leur mode d'alimentation. Ils ponctionnent leurs proies et aspirent sa force vitale jusqu'à ce que mort s'ensuive et, contrairement à une griffure de lion, le processus est irréversible, Mike. » (2)
« Mais comment va-t-on les nourrir alors ? »
« Je ne sais pas. En leur donnant des proies vivantes, je suppose. Des cochons ou quelque chose comme ça. D'autres questions ? » répondit-elle sincèrement.
Devant le manque de réaction, Judith descendit de son perchoir.
« Alors on y va. Alain, Mike et Elise, allez vérifier que rien ne traîne entre ici et les enclos. Les autres, rendez-vous utiles en attendant et aidez Manon et Léa à préparer la nourriture. Comme ça nos autres pensionnaires n'auront pas trop longtemps à attendre leur déjeuner. »
« Quant à moi, je vais m'assurer que les journalistes vous laissent tranquilles.» grommela le directeur en tournant les talons.
Vingt minutes plus tard, deux énormes semi-remorques entraient au pas sur le quai de chargement à l'arrière du parc.
Le premier, d'où s'échappaient par intermittence d'étranges cris flûtés, ne s'était pas encore aligné le long du hangar qui servait de cuisine et de cabinet médical au zoo que la porte arrière s'ouvrait sur une élégante silhouette féline qui sauta au sol avec souplesse avant de s'avancer vers le petit groupe assemblé à l'entrée du bâtiment.
Tous retinrent leur souffle alors que le grand alien s'arrêtait à quelques pas d'eux, sa longue chevelure blanche agitée par le vent léger du matin.
«C'est un honneur de venir travailler sur cette planète avec vous. Je suis Nuamlym, le biologiste responsable des animaux. Mon assistante, Hala'Kui... » déclara-t-il en les saluant de la tête, avant de s'interrompre en découvrant que ladite assistante n'était visible nulle part.
« Hala'Kui ! » gronda-t-il, et de la fenêtre passager du second camion, le visage inquiet d'une femme à la peau cuivrée apparut.
« J'arrive, j'arrive ! Dès que ce foutu véhicule se sera immobilisé... » répondit-elle d'une petite voix.
Le wraith gronda, levant les yeux au ciel.
«Ça n'a pas peur de voyager entre les galaxies, mais ça panique dans un de vos véhicules terrestres archaïques. » siffla-t-il.
Judith déglutit, s'essuya nerveusement la main contre son pantalon et s'avança. Ce n'était qu'une illusion. Non, elle n'avait pas un fauve affamé en face d'elle, mais un être civilisé et sans doute bien plus cultivé qu'elle. Il n'était juste pas terrien. Et pas humain.
« Bonjour, enchantée de vous rencontrer. Je suis Judith Tubillard, la soigneuse en chef. Vous pouvez m'appeler Judith. » dit-elle, lui tendant la main.
L'alien regarda sa main, levant une arcade sourcilière dubitative, et elle allait la baisser, rouge de honte lorsqu'une longue main fraîche vint se loger dans la sienne, avant de la secouer vigoureusement.
« Vous ne manquez pas de cran, Judith Tubillard de la Terre : oser serrer la main à un wraith, même moi je ne m'y risquerais pas ! » la salua chaleureusement la femme à la peau cuivrée, qu'elle découvrit plus grande encore que le wraith - qui la dépassait déjà d'une bonne tête.
« Je suis Hala'Kui de Grinna. Nuamlym aime à croire que je suis son assistante, mais nous sommes plutôt collègues. » se présenta-t-elle ensuite.
« Enchantée, Hala'kui.» fut tout ce qu'elle trouva à répondre.
La femme lui rendit sa main, se dirigeant avec un grand sourire vers Barbara pour la saluer de la même manière enthousiaste.
« Bon, euh... les enclos sont prêts et le chemin est dégagé. Par quoi on commence ? » demanda-t-elle au wraith qui fixait sa « collègue » d'un œil mauvais.
« On commence par le juguu. Le sédatif ne va plus faire effet très longtemps, et il vaut mieux qu'il se réveille tranquillement dans son enclos. » grommela le wraith, avant d'ouvrir en grand les portes du semi-remorque d'où il était descendu.
Tous purent ainsi découvrir l'immense caisse en acier renforcé qui en occupait tout l'avant.
L'énorme cage fut prudemment descendue du camion par un chariot élévateur, puis poussée le long des allés du parc par les soigneurs qui se relayaient en équipe de cinq derrière la lourde caisse montée sur une remorque à bras.
Le plus dur fut de traîner le tout dans la terre encore humide de l'enclos.
Dès qu'il fut possible de refermer les deux lourds battants grillagés, Nuamlym fit stopper le convoi, et le déchargement de la bête endormie put commencer.
C'est avec appréhension qu'ils enroulèrent des sangles matelassées autour des énormes pattes griffues du juguu afin de le haler le long de la rampe pour le déposer dans l'herbe.
A mi-chemin, l'énorme créature - qui n'était pas sans rappeler le croisement improbable entre un alligator haut sur pattes et un sanglier - remua en grondant, provoquant un recul paniqué des soigneurs.
Le wraith, qui avait escaladé l'animal pour le pousser depuis l'intérieur de la caisse, se redressa, écartant une mèche de cheveux de son visage.
« On se dépêche, dans moins de dix minutes, le sédatif ne fera plus effet.» annonça-t-il d'un ton neutre mais impérieux.
« Et ce vieux grincheux de Fel sera de très mauvais poil. » ajouta la Grinnaldienne avec un sourire.
Aussitôt, tout le monde se remit à tirer avec ardeur, et deux minutes plus tard, le gros de l'équipe sortait en compagnie du chariot, tandis que les deux extraterrestres restaient en compagnie de Mike, qui portait courageusement les sangles que la femme retirait à l'animal pendant que l'alien examinait rapidement ce dernier. Lorsque Nuamlym souleva la lourde paupière qui recouvrait un œil vert à la pupille triangulaire, un grondement sourd retentit.
« TOUT LE MONDE DEHORS ! » siffla le wraith, les dépassants au pas de course.
Ils eurent à peine le temps de rejoindre les portes grillagées du sas de sécurité que le prédateur se relevait en grondant, tournant à deux ou trois reprises sur lui-même à la recherche de tout agresseur.
Avec un émerveillement teinté d'horreur, ils virent la créature alien commencer à inspecter d'un air méfiant son nouvel habitat, feulant d'un air courroucé sur la grosse souche, ou mordant avec hargne dans un buisson. Son tour terminé, le juguu vint se placer devant la grille, émettant un sifflement auquel répondit le wraith qui l'observait de l'autre côtés des portes. Les deux créatures extraterrestres se défièrent du regard, puis l'énorme bête se retourna et arrosa le sas d'un jet d'urine nauséabond, les forçant à reculer en vitesse.
« Ah ! Sa nouvelle maison lui plaît ! » nota Hala'Kui d'un air satisfait.
« Alors, allons nous occupez des zugtors. » grommela le wraith en faisant demi-tour.
Les gros herbivores partageaient effectivement avec les rhinocéros la peau parcheminée et la silhouette trapue, mais plutôt qu'une corne, c'était un étrange bouclier d'os ultra-léger mais très résistant qui ornait leur front, et leur couleur d'un jaune vif entrecoupé de motifs ondulés verts laissait clairement deviner leur origine extraterrestre.
Nuamlym demanda à tout le monde de se mettre hors de vue, puis sortant une poignée de feuilles à l'odeur âcre d'une boîte, s'avança et ouvrit la porte d'acier qui séparait la remorque en deux.
Les énormes mammifères renâclèrent un peu puis, visiblement alléchés par l'odeur des feuilles, commencèrent à avancer, posant prudemment une patte sur le béton, et jetant des regards inquiets partout.
Tout se passa bien jusqu'à ce qu'ils soient à mi-chemin de leur enclos. Soudain un flash crépitant éblouit les animaux, qui commencèrent à mugir, s'agitant en secouant la tête.
Le wraith réagit en écartant les bras, tentant d'attirer leur attention en émettant les étranges sons flûtés qui avaient retenti plutôt, en vain.
Un second flash, puis un autre, achevèrent de paniquer les animaux.
La femelle alpha, plus grosse que sa fille ou le mâle, partit au galop, chargeant tête baissée droit devant elle.
Le wraith eut juste le temps de se jeter de côté en une roulade, que les deux autres suivaient en beuglant.
« Là, un journaliste ! » hurla Mike qui avait enfin repéré l'origine des flashes en la personne d'un homme à-demi caché par des bambous, perché à califourchon sur le mur d'enceinte du zoo, que le chemin longeait sur cette section du parc.
« Neutralisez cette nuisance, humains ! Hala'kui, avec moi ! » gronda le wraith avant de s'élancer sur les traces des zugtors.
L'homme, se sachant découvert, tenta de fuir, mais d'un lancer de lasso habile, Alain, habitué à capturer ainsi les antilopes du parc, le fit tomber de son perchoir.
Trente secondes plus tard, l'homme était solidement attaché avec des sangles, et emmené par deux soigneurs mécontents afin d'être remis à la police.
En suivant le sillage ravagé par les trois animaux, Judith découvrit avec désespoir que les bêtes étaient littéralement passées au travers de l'enclos des autruches, libérant une demi-douzaine d'oiseaux paniqués, avant de défoncer celui de Benji, l'ours brun, qui heureusement n'avait rien remarqué, trop occupé à somnoler à l'autre bout de l'enclos, pour finir leur course dans l'étang qui entourait l'île aux singes.
Elle laissa à la moitié des soigneurs la tâche de rassembler les autruches, tandis que Barbara et deux autres gardiens raccompagnaient un ours mal réveillé dans son abri, le temps de réparer la clôture défoncée.
Elle découvrit finalement les trois animaux, le regard écarquillé de peur, enfoncés jusqu'au cou dans la boue de l'étang, un wraith trempé à leurs côtés tentant de les calmer de ses sifflements caractéristiques, tandis que la Grinnaldienne, les feuilles à la main, tentait de les convaincre de revenir vers la berge.
Il fallut presque deux heures aux deux extraterrestres pour persuader les animaux de sortir de là et de les suivre jusqu'à leur enclos dédié.
Entre-temps, le directeur avait fait venir la police, qui délogea pas moins d'une demi- douzaine d'autres journalistes occupés à s'infiltrer dans le zoo pour photographier les animaux aliens.
Sur les consignes de Nuamlym, Judith, aidée des autres soigneurs, transporta sans difficulté les huit petites cages contenant chacune trois loakass jusqu'à leur enclos, dans lequel les gros rongeurs aux yeux rouges s'égaillèrent avec des glapissements joyeux, commençant sans attendre à creuser des galeries de leurs pattes puissantes.
En cinq minutes, plus un seul ne fut visible.
« Heureusement que tout le fond de l'enclos est bétonné à deux mètres de profondeur. » nota Élise, alors qu'ils repartaient avec les caisses vides.
« Oui, sinon ils seraient déjà loin. » acquiesça Judith.
Elle jugea plus prudent d'attendre le retour du wraith pour déplacer le petit troupeau de geltans et s'attaqua dont aux quatre boîtes plates contenant chacune un wal'ban.
Les wal'bans étaient des reptiles volants nocturnes, qui avaient donc tout naturellement leur place dans le palais des chauve-souris, la zone nocturne du vivarium.
Dans chaque boîte, Judith découvrit des sortes de serpents plats, dont les côtés du corps étaient pourvus d'une extravagante membrane d'un rouge translucide. Aussitôt leurs boîtes ouvertes, ils s'envolèrent tels d'étranges rubans, partant se percher dans les branches de leur nouvel habitant avant de darder une langue inquisitrice vers les soigneurs.
Ils eurent encore le temps de rincer et mettre à sécher les caisses de transport vides, avant que le wraith, qui puait à présent la vase, ne revienne, l'air extrêmement grincheux.
« Nous avons des douches dans les vestiaires, si vous voulez. » proposa Judith.
« Non, les animaux ont assez attendu. Je me laverai plus tard. » siffla ce dernier, laissant quelques empruntes boueuses derrière lui alors qu'il se dirigeait vers les espèces de grosses antilopes poilues qu'étaient les geltans.
Les ruminants ne posèrent aucun problème, le wraith se contentant de passer un licol à ce qui s'avéra être le mâle dominant avant de l'emmener tranquillement à leur parc, le reste du troupeau suivant sans broncher.
« Bon, ben, il reste les iratus. » soupira Hala'Kui, consultant le plan du zoo qui leur avait été fourni.
« Je vais m'en occuper. » gronda le wraith.
« On va quand même t'aider à décharger la caisse, monsieur grincheux. On ne risque rien tant qu'ils sont dans leur boîte. » répliqua la femme.
Avec une répugnance viscérale, Judith et Mike vinrent leur prêter main forte, soulevant la lourde caisse à l'odeur écœurante d'où s'échappaient des vrombissements de mauvais augure.
Ils escortèrent ensuite le petit convoi jusqu'au vaste terrarium totalement hermétique qui avait été aménagé dans l'insectarium pour les iratus, laissant le wraith entrer seul dans le sas, tandis qu'ils allaient observer l'opération depuis la zone visiteurs de l'autre côté d'une vitre à toute épreuve.
L'alien prit le temps d'enfiler une sorte de pièce d'armure en polymère qui lui couvrait les épaules et le cou, remontant jusque haut sous son menton, ainsi qu'un casque de la même matière avant d'ouvrir la porte intérieure du sas. A gestes prudents, il souleva ensuite le couvercle de la caisse, de laquelle s'échappèrent en vrombissant deux énormes insectes noirs, qui le défièrent en se gonflant.
Sans se laisser démonter, toujours aussi précautionneusement, Nuamlym souleva une sorte de nid qui semblait pulser, puis très lentement, il partit l'accrocher à un crochet spécialement conçu au centre de l'habitat qui imitait à la perfection une grotte humide telle que les affectionnaient tant ces insectes. Avec la même lenteur, il revint vers la caisse, et en sortit un énorme insecte à l'abdomen distendu qu'ils devinèrent être la reine. L'insecte se mit à crisser dans ses mains, et la douzaine d'autres iratus s'envolèrent dans un vrombissement d'enfer, tentant de s'accrocher au wraith, en vain, l'alien étant protégé par son lourd manteau de cuir et son armure.
Bien plus précipitamment, il déposa la reine sur le cocon avant de battre en retraite vers le sas, duquel il dut tout de même chasser un retardataire avant de verrouiller la porte.
Avec soulagement, ils le virent retirer les protections et se ils précipitèrent sans attendre dans les coulisses.
A leur arrivée, le wraith sortait la caisse à présent vide du sas, l'air pas plus dérangé que cela par ses cheveux qui lui collaient au visage.
« Wow, je comprends pourquoi c'est interdit d'entrer. Ces trucs me filent la chair de poule ! » s'exclama Mike, mal à l'aise.
« Ils vous tueraient sans doute, en effet. » répondit Nuamlym.
« On ne va pas tester. Laissez-moi m'occuper de la caisse, Mike va vous montrer où sont les douches. » proposa Judith.
Cette fois l'alien ne protesta pas, et emboîta le pas au maître des fauves.
Hala'Kui resta à ses côtés.
« Il est très dévoué. » nota Judith alors qu'elle évitait une empreinte de botte humide sur le carrelage des coulisses du vivarium.
« Nuamlym est un vieux grincheux, mais il aime ses animaux et en prend grand soin. Je crois d'ailleurs qu'il les préfère à la compagnie des siens. » nota la Grinnaldienne.
« Je croyais que les wraiths étaient une espèce très sociable, à cause de la télépathie. »
« Oh, ils le sont, mais je suppose que comme partout, il y a ceux qui aiment la compagnie des autres et ceux qui la fuient. »
« Et les humains ? »
« Quoi ? Ah, Nuamlym. Je crois qu'il nous voit un peu comme des genres de geltans parlants, ou quelque chose comme ça. Vous savez, il n'y a même pas cent ans, pour lui et tous les siens, nous n'étions que de la nourriture ou des animaux de compagnie, à garder et à observer pour le plaisir et la science. Un peu comme toutes les créatures de ce zoo. Je crois que Nuamlym nous considère et nous apprécie de la même manière. Des créatures étranges et fascinantes dont il faut prendre soin. Mais nous, on parle. » répondit la femme en souriant.
« Et ça ne vous dérange pas ? » demanda Judith, perplexe.
« Non. Personnellement, je ne connais aucun wraith, aussi gentil et bienveillant soit-il, qui considère les humains comme ses égaux. La plupart d'entre eux nous regarde avec une pointe de dédain et de condescendance. Nuamlym nous respecte, au moins pour nos particularités en tant qu'espèce. »
« Mmh, je vois. »
Le lendemain, le parc rouvrit ses portes à une foule surexcitée. Il fallut même engager en urgence des Securitas supplémentaires afin d'éviter des bousculades devant les enclos des nouveaux animaux.
La rumeur de la présence d'un alien parmi les soigneurs s'était déjà répandue et, toute la journée, Judith dut chasser des visiteurs un peu trop curieux des coulisses.
Numalym réussit néanmoins l'exploit de passer sa journée à travailler aux quatre coins du parc sans jamais se faire voir des visiteurs, semblant toujours disparaître comme par magie derrière une porte ou un tronc dès qu'un indélicat faisait irruption.
Hala'Kui en revanche, s'adonna volontiers à un bain de foule et à une séance photo, offrant sa longue silhouette et ses sourires ravageurs aux caméras avides, se prêtant même au jeu des interviews avant que Judith ne lui rappelle qu'elle était censée aller nourrir les singes en compagnie de Barbara.
Pendant trois jours encore, ce fut le chaos, puis bien que la fréquentation du parc resta supérieure à la moyenne saisonnière, les choses revinrent à la normale et le wraith commença à apparaître de temps à autre dans les allées du zoo.
Un mois plus tard, Nuamlym relâcha deux malheureuses brebis tondues dans le vivarium des iratus, et sous un parterre de spectateurs médusés à qui on avait prudemment distribué des sacs à vomi, les animaux se transformèrent lentement en de misérables momies desséchées tandis que les énormes insectes se gorgeaient de leurs forces vitales.
Il convoqua ensuite les cinq employés - trois soigneurs, une serveuse et un caissier - qui étaient devenus ses donneurs au zoo.
« La reine a besoin d'être nourrie. Je vous demanderais donc de m'attendre ici. Je serai gravement affaibli et aurai besoin de manger rapidement, ou je deviendrai plus dangereux encore qu'eux.» leur expliqua-t-il, retirant son manteau et la chemise de cuir qu'il portait en dessous pour les tendre à Hala'kui, qui l'observait, inquiète.
« Vous n'allez pas entrer là dedans comme ça ? » baragouina Lise, la serveuse.
« Lise Mendez, je vais y entrer ainsi et laisser la reine se nourrir sur moi. J'aurais volontiers jeté un condamné à mort dans ce terrarium, mais comme vous ne pratiquez pas ce genre de châtiment dans votre pays, il faut bien trouver un autre moyen de la sustenter. »
« Mais les brebis ? »
« Elles ont nourri les mâles. La reine ne peut s'alimenter que sur des humanoïdes.» expliqua le wraith tout en posant sa main sur le lecteur d'empreintes digitales du sas.
« Mais c'est répugnant ! » s'exclama la femme, choquée, s'attirant un regard mauvais de l'alien qui claqua la porte derrière lui.
« Hum... les wraiths aussi ne peuvent se nourrir que sur des humanoïdes. » nota Hala'kui.
« Oui, mais c'est sans danger ! »
« Avec les Ouman'shii, oui. Mais sinon, vous ressembleriez aux brebis. »
La serveuse lutta contre une violente vague de nausée alors que par la porte transparente du sas, ils voyaient le wraith entrer lentement dans le terrarium, avançant prudemment jusqu'au nid pulsant au centre. Il tendit un bras, sur le quel la reine monta, vrombissant tout bas, avant de remonter jusqu'à son cou où elle s'enroula avant de planter son suçoir droit dans sa jugulaire.
Avec un râle de douleur, le wraith tomba à genoux, le teint de plus en plus gris.
Si, tout d'abord, la petite foule de spectateurs s'était reculée avec une horreur ravie, alors que les secondes se transformaient en minutes et que l'alien restait là, chancelant, l'insecte répugnant toujours enroulé autour de son cou, de plus en plus tournaient les talons, le teint cireux.
Après vingt interminables minutes, la reine relâcha enfin Nuamlym, qui se traîna misérablement jusqu'au sas, s'effondrant contre le battant externe alors que la porte interne se refermait.
Dans un dernier effort, il parvint à ouvrir le sas avant de s'évanouir.
Hala'kui se précipita à son chevet, le traînant un peu plus loin dans le couloir, tentant de le réveiller, en vain.
« Appelez une ambulance ! » hurla quelqu'un, alors que tous s'agitaient dans l'étroit couloir carrelé.
« Non, non ! Il faut qu'il mange, c'est... »
La réponse de la Grinaldienne se perdit dans un râle de douleur, alors que le wraith qui venait de reprendre conscience plaquait sa main contre sa poitrine.
Il la relâcha une minute plus tard, la laissant ridée et affaiblie sur le sol.
Lise s'évanouit dans un soupir, alors que le caissier tournait les talons en hurlant.
Alain, un des soigneurs, se saisit à tâtons d'une perche à reptile, la brandissant en une dérisoire arme.
« Ne soyez pas stupides, humains ! J'ai besoin de votre force vitale. Maintenant ! » siffla le wraith en se redressant souplement.
« Recule, sale monstre ! Recule ! » tenta bravement l'homme, ses deux collègues s'abritant derrière lui.
« Je ne vais pas vous faire de mal, mais j'ai besoin de votre énergie, maintenant ! Hala'kui ne tiendra pas longtemps sans un don de vie, et je ne suis pas en état de lui rendre ce que je lui ai pris ! » cracha l'alien en s'avançant d'un pas.
« Pourquoi l'avoir attaquée ?! » lança d'un ton terrifié Inès, une spécialiste des rapaces.
Le wraith siffla, agacé.
« Je vous l'ai dit, lorsque je suis affaibli ou blessé, comme en ce moment, si je ne me sustente pas rapidement, mon instinct prend le dessus et je deviens autant voire plus dangereux que les iratus. Maintenant, auriez vous l'intelligence de me faire un don ? »
« Vous n'allez pas nous faire de mal ? » demanda la femme d'une petite voix.
« Faites ce qu'il dit ! » croassa Hala'kui, toujours avachie au sol.
En tremblant, Inès s'avança tendant les mains.
L'accident fit les gros titres, et une semaine plus tard, la Confédération (3) décréta, après que les scientifiques aient argués encore et encore de l'utilité d'avoir une colonies d'insectes à disposition pour leurs recherches, que, afin d'éviter de nouveaux incidents, la reines seraient dorénavant alimentées sur des condamnés à morts fournis par d'autres nations Ouman'shii pratiquant la peine de mort par ponction. Bien entendu, il fut strictement interdit au public d'assister aux exécutions.
Dans les deux années qui suivirent, à trois reprises des wraiths de faction dans la Voie lactée eurent la vie sauve après avoir laissé la reine s'alimenter sur eux suite à leur exposition à des virus extraordinairement puissants. Dans le même temps, le zoo reçut de nombreuses subventions, tant de mécènes terriens qu'aliens, et il put faire l'acquisition d'une trentaine de nouveaux animaux extraterrestres de douze races différentes, tandis que les petits nés à Bâle partaient vivre dans des parcs aux quatre coins des deux galaxies.
Sept ans plus tard, Nuamlym, devenu soigneur en chef section aliens, adoptait un petit clandestin trouvé dans la caisse de transport de Tallat, un dangereux mâle Juggu importé d'Athos pour remplacer le vieux Fel, mort de vieillesse après avoir engendré de nombreux petits avec Bella, une femelle d'une rare teinte bleue.
L'enfant, que le wraith surnomma Noé, devint son apprenti, à tout juste douze ans.
(1) École polytechnique fédérale de Zurich. Avec son pendant francophone, l'EPFL (école polytechniques fédérale de Lausanne), elle fait partie des meilleures universités scientifiques du monde.
(2) Il ne l'est pas puisqu'un wraith peut rendre la vie prise, mais ça les Terriens, qui ne connaissent l'existence des aliens que depuis peu, ne le savent pas.
(3) La Confédération helvétique. La Suisse, quoi, ou dans ce cas, son gouvernement.
La plupart des zoos modernes possèdent un système de sas à double porte qui permet d'éviter que les animaux ne s'enfuient. Il permet également de nourrir les fauves et autres animaux dangereux en déposant la nourriture dans le sas, puis en ouvrant la porte interne – une fois l'externe refermée - pour laisser les bêtes entrer.
Le zoo accueille des animaux aliens vivants dans des écosystèmes comparables à la Terre. Ainsi les oiseaux drakes, qui vivent dans une atmosphère empoisonnée, ne font-ils pas partie des animaux « adoptables ». De même, probablement que les fenris ( les gros insectes que les Nox protègent) ne conviendraient guère, d'une part parce qu'il faudrait convaincre les Nox d'en donner un, mais ensuite parce que la volière pour un tel animal serait juste gigantesque.
