Cette rumeur se passe sur Terre, en Suisse, à peu près au milieu de l'arc 5 d'« Au-delà des étoiles ».


La jeune femme regardait distraitement par la fenêtre le paysage défiler, son magazine clamant en grosses lettres criardes - Tout sur le grand complot alien- oublié sur ses genoux.

Camille ne remarqua pas le regard courroucé de la vieille femme assise en face d'elle qui semblait prendre très personnellement le ridicule de ses lectures, pas plus son arrêt qu'elle venait de louper, toute à ses pensées.

Ce ne fut que lorsque la voix féminine typique annonça la prochaine gare qu'elle réalisa en jurant son étourderie. Ramassant ses affaires à la va-vite, elle bondit vers les portes, bousculant au passage quelques voyageurs.

"Et merde! Bravo ma poule, t'es bonne pour une heure de marche! Patate!" pesta-t-elle, fourrant son magazine dans sa besace, avant de se mettre en route en maugréant.

Avant elle adorait marcher, seule avec elle-même, rêvassant à tout et rien, mais depuis CE jour là, elle s'était mise à haïr chaque instant vide où son cerveau avait le temps de s'emballer, glissant irrésistiblement sur les mêmes pentes. Depuis trois ans, elle haïssait ces instants comme elle les avaient haï neuf ans plus tôt.

Qu'avait-elle fait pour mériter ça?! Un salopard lui avait volé son innocence et son adolescence, laissant l'argent et les contacts de son père lui épargner la justice. N'était-ce déjà pas une peine assez lourde? Il avait fallu que son idiote de sœur parte se faire tuer de l'autre côté du monde. Tout ça pour quelques pauvres ruines moisies... C était trop facile! Rosanna était partie comme s'ils n'existaient pas, comme si rien ne la retenait. Elle était partie sans penser à elle, à maman ou à papa! Tout ça pour un stupide programme top secret sans intérêt.

Elle lança un regard mauvais au magazine qui dépassait de son sac, puis le jeta d'un geste rageur dans une poubelle toute proche. Et maintenant ça !

L'homme les harcelait depuis quelques semaines, d'abord par mail puis par téléphone et finalement, trois jours plus tôt, il l'avait coincée alors qu'elle sortait d'un cours. Il avait prétendu être journaliste. Il lui avait parlé d'enlèvement par des aliens, lui avait demandé avec le plus grand sérieux si elle n'avait pas une tache de naissance singulière, des organes supplémentaires ou d'étranges pouvoirs, des visions peut-être ? Il l'avait suppliée d'intercéder en sa faveur auprès de ses parents et lui avait donné le magazine. Soi-disant qu'il l'aiderait à comprendre des choses... Connerie! Elle l'avait lu pourtant, son torchon. D'obscures élucubrations à propos d'un complot mondial visant à cacher à tous l'existence des extraterrestres. D'encore plus absurdes articles à propos d'une prétendue base top secrète en Antarctique et, pour parachever le tout, quelques extraits plus ou moins bien traduits des recherches d'un certain Dr Jackson, archéologue de son état et aussi taré que les autres selon elle, au vu desdits extraits. En somme un immense ramassis de merde qui n'avait rien à voir ni avec elle, ni avec sa famille quoiqu'en dise le "journaliste".

Forçant le pas, elle fonça sur les petits chemins agricoles, espérant que l'essoufflement et un bon point de côté mettraient en échec ses ruminations. Elle ne pouvait pas se permettre de se laisser aller. La disparition de sa sœur avait laissé un immense trou dans leur famille, qui ne s'était jamais refermé. Véronique y avait veillé. Durant deux longues années, elle avait investi une jolie somme chaque mois pour continuer à louer le grand box qui contenait tous les meubles, toutes les affaires de Rosanna. Ils l'avaient finalement convaincue d'au moins vendre les meubles, et de donner la vaisselle et les draps de lit. Le reste pourrissait toujours dans un box, certes bien plus petit et bien moins coûteux, mais elle doutait que sa mère soit jamais capable de s'en séparer, malgré le fait qu'elle n'y avait jamais mis les pieds. Elle en était incapable, et Camille comprenait. C'était elle et Loïc qui avaient fait le tri, et devoir ainsi se plonger dans la vie de sa sœur, vie qu'elle ne vivrait plus jamais, lui avait brisé le cœur. Ça avait brisé le cœur de leurs parents. Sa mère avait perdu son travail, et son père presque trente kilos. Elle avait le devoir de vivre le plus intensément, le plus pleinement possible, comme si par son existence, elle pouvait un peu rattraper le vide béant laissé par l'absence de Rosanna.

Rosanna avait été la lueur d'espoir de leur famille lorsque presque une décennie plus tôt le monde s'était effondré sur elle. Aujourd'hui, c'était à elle d'éclairer leur famille. Rosanna n'était plus là, ses os sans doutes blanchis quelque part au fond d'un désert brûlant, mais elle, elle était en vie, comme leurs parents, et c'était tout ce qui comptait.

Serrant les dents, Camille redressa la tête et se mit à réciter les points clés du partenariat transatlantique de commerce. Elle ne voulait plus réfléchir et l'examen était dans quinze jours. Autant joindre l'utile au presque agréable.

Le soleil entamait sa longue descente dans le ciel d'été lorsqu'elle arriva enfin à la porte de la confortable maison villageoise qu'elle occupait toujours en compagnie de ses parents. Traversant le petit jardin qui donnait sur les champs, elle poussa la porte-fenêtre de la cuisine, jamais verrouillée.

"C'est incroyable, les choses qui se trouvent ici vont révolutionner l'humanité, j'en suis certaine..."

Avec un soupir exaspéré, Camille attrapa une pomme, et la bouteille d'eau rangée dans la porte du frigo.

"Les vestiges que j'étudie, la civilisation que j'étudie... C'est extraordinaire. J'ai l'impression de déjà tout connaître et pourtant de ne rien savoir... »

Grimpant les marches deux à deux, elle se précipita vers sa chambre, avant d'en claquer la porte, pour la rouvrir aussitôt.

« Je suis rentrée si jamais... et arrêtez de regardez ces maudits DVD ! » beugla-t-elle avant de la refermer dans un grand bruit, pour aller s'avachir sur son lit.

La voix étouffée de sa sœur montait toujours du rez. Farfouillant dans son sac qu'elle portait toujours en bandoulière, elle dénicha son iPod et ses écouteurs, qu'elle se mit sur les oreilles avant de monter le son à la limite du supportable, laissant de la pop endiablée couvrir de ses notes la voix du fantôme qui la hantait. Après quelques minutes, les larmes qui menaçaient de couler refluèrent et elle se redressa, troquant son jean et son T-shirt contre un confortable survêtement avant de sortir son ordinateur pour commencer à réviser, ses écouteurs toujours vissés sur la tête.

Après deux longues heures de travail, elle s'autorisa une pause, le temps de croquer son souper - la pomme - et de lire ses mails.

Huit nouveaux messages l'attendaient. Leslie, une camarade, lui demandait ses notes pour le cours de sociologie économique, et Tristan, un autre camarade, d'études de marchés cette fois, lui proposait de sortir, l'invitant à un pique-nique au bord du lac organisé avec d'autres universitaires. Elle supprima les deux messages. Les fêtes universitaires avaient immanquablement pour elle un atroce goût de bile et de larmes et elle ne prenait pas des notes pour que d'autres puissent glander. Les six autres messages venait tous d'un contact qu'elle avait sobrement nommé « connard ». Instinctivement elle lut les intitulés.

« Qu'avez vous pensé des articles du Dr Jackson ? »

« Je sais que votre réalité doit être ébranlée... »

« Cet article est très important, SVP, répondez .»

« Avez-vous lu mes précédents mails, Mlle Gady ? »

« Je sais que c'est dur à croire, mais votre famille... »

« Je vous en supplie, accordez moi une interview ! »

De la merde, de la merde et de la merde . Elle supprima rageusement tous les messages, puis trop énervée pour recommencer à travailler, ouvrit une page Internet, passant la demi-heure suivante à envoyer des pingouins voler à grands coups de batte. (1)

A une heure du matin, totalement épuisée, elle se décida enfin à aller se coucher, espérant que la fatigue lui offrirait un sommeil sans rêve.

Enlevant enfin ses écouteurs, elle constata avec une étrange satisfaction que la maison était silencieuse.

Se glissant prudemment au rez-de-chaussé avec l'intention d'utiliser la salle de bains des invités afin de ne pas réveiller ses parents, elle découvrit le salon baigné dans la lueur bleutée de l'écran d'accueil du lecteur de DVD, les deux formes noires de Loïc et Véronique toujours assises dans le canapé, parfaitement immobiles.

C'était étrange. Sa mère regardait en boucle les atroces DVD, mais elle partait généralement se coucher vers onze heure, assommée par les somnifères et la tristesse. Interloquée, Camille s'approcha, aussi discrète qu'une souris.

« Papa ? Maman ? » murmura-t-elle tout bas, sans obtenir aucune réponse.

Que faisaient-ils encore là à cette heure ? L'éclat vert de l'horloge du four, dans la cuisine, attira son regard. Mais bien sûr. C'était l'anniversaire de Rosanna. Serrant les lèvres, elle se corrigea intérieurement. Ça aurait été l'anniversaire de Rosanna. Trente-deux ans, sa sœur aurait eu trente-deux ans. Comment avait elle pu l'oublier ? Facilement, bien trop facilement. Ça faisait si mal de s'en rappeler.

« Suis désolée... j'avais complètement oublié. Vous auriez pu venir me chercher... » murmura-t-elle, s'avançant vers les deux silhouettes toujours immobiles devant la télévision.

« Papa ? Maman ? »

Pas de réponse.

« Hey, vous m'entendez ?! »

Rien.

« PAPA ! MAMAN ! »

Lentement, très lentement, son père tourna la tête, levant un doigt devant ses lèvres pour lui faire signe de se taire.

« Ta mère s'est enfin endormie, ne la réveille pas, Camille... »

«Mais pourquoi vous êtes plantés là dans le noir ?! J'ai eu peur ! » protesta-t-elle, des larmes de panique lui brouillant la vue.

« Elle aurait dû être là... » répondit-il, son regard hanté brillant dans la lueur froide du téléviseur.

« Mais elle est morte ! Rosanna est morte et elle ne reviendra pas ! Regarder ces DVD encore et encore ne la fera pas revenir, ça ne sert qu'à vous faire souffrir ! » gémit-elle, à bout de nerfs.

« Je sais, ma petite princesse, je sais, mais que peut-on faire d'autre ? »

« Faire ce qu'elle nous a demandé, tu sais, dans une de ses PUTAINS DE VIDEOS ! Lui dire au revoir et tourner la page ! Merde, ça va bientôt faire trois ans ! Trois ans ! De l'eau a coulé sous les ponts. J'ai eu mon bachelor avec mention, et j'ai commencé un master. C'est fini. On n'est plus que tous les trois. Rosanna me manque aussi... tous les jours, mais elle est morte, et pas moi ! Je suis toujours votre fille... » explosa-t-elle, la fin de sa tirade se perdant dans des sanglots rageurs.

« Camille... Camille... »

Le murmure de son père la poursuivit alors qu'elle tournait les talons, s'essuyant les yeux de sa manche.

« Je suis désolé... »


(1) « Yeti Sport », pour ceux qui se demandent.