Cette nouvelle se passe quelques siècles après les événements d'au-delà des étoiles, pas de spoil.


« Détenu 703-W, allez préparer vos affaires et libérer votre cellule, vous sortez à quatorze heures tapantes. »

Nanang'kan regarda le maton qui l'avait interpellé s'éloigner, continuant sa ronde, houspillant un détenu, ou donnant des directives à un autre.

Il jeta un œil à la grande horloge grillagée de la salle commune. Encore presque deux heures à passer derrière les barreaux du centre pénitentiaire d'Alok et il serait à nouveau un wraith libre.

Un regard à la salle lui apprit qu'il était temps de partir. Dans le coin opposé, deux guerriers d'Yghan'shi s'approchaient d'un pas faussement désinvolte d'une tablée de trois fils d'Amenisha. Dans moins de cinq minutes, il y aurait une bagarre générale, et il ne tenait pas à écoper d'une prolongation de peine pour mauvais comportement à moins de deux heures de sa libération. Refermant son livre, il partit donc d'un pas tranquille mais ferme en direction des quartiers cellulaires. Il n'avait pas tourné à l'angle du couloir qu'il devait se plaquer contre le mur pour laisser passer une escouade de gardes armés qui couraient en direction de la grande salle.

Avec un haussement d'épaules et un sifflement dépréciateur, il se remit en route. Tout cela ne le concernait plus. Il avait purgé sa peine, et un siècle et demi après son incarcération, la liberté s'offrait enfin à lui.

Le temps qu'il rejoigne la cellule qu'il partageait depuis dix-sept ans avec Harold, un humain dextre qui avait eu la mauvaise idée de se faire pincer la main au fond de la bourse d'un consul, les haut-parleurs hurlaient un ordre de retour aux cellules.

L'humain, vautré sur son étroit matelas, leva à peine le nez du jeu de stratégie en carton et plastique posé devant lui lorsqu'il entra.

Sans lui accorder plus d'attention, Nanang'Kan se mit au travail. Réunir ses quelques affaires et faire son lit ne lui prit pas bien longtemps, et il se retrouva à contempler la petite pile de ses maigres possessions. Quelques livres, une couverture en laine usée et un paquet de lettres soigneusement rangées dans une vieille boîte à chaussures.

« Harold ? »

« Tu veux quoi, le grand vert ? »

« Tiens, prends mes livres. »

La nouvelle était suffisamment étrange pour que le quinquagénaire se redresse et le fixe, les sourcils froncés.

« Tu me files tes bouquins ? »

« Oui, je n'en aurai plus besoin dehors. »

« Tu ne comptes plus lire ? » demanda l'humain, un peu surpris.

« Si, mais je pourrai en acheter ou en emprunter autant que je le voudrai, pas toi. »

« Ok. Merci. »

Il fixa la couverture quelques instants.

« Est-ce que tu pourrais donner la couverture à Kali'kaman ? »

« Qui ça ? »

« Le Grinnaldien de la cellule treize. »

« Ah, le proxénète. »

« Oui »

« Ok, mais pourquoi lui ? »

« Il est frileux. »

L'homme acquiesça, ne demandant pas comment il savait ça. De tous les prisonniers avec qui il avait partagé sa cellule, Harold était de loin son préféré. Ni stupide ni prétentieux, il savait quand se taire et quand parler.

Le silence retomba, seulement brisé par les cris lointains des détenus échauffés qui étaient reconduits manu militari à leurs cellules.

Son regard finit par tomber sur la vieille boîte en carton cornée et rendue friable par les années.

Lentement, il en souleva le couvercle. Son seul bien à présent. Des lettres, quelques dessins naïfs d'enfants et une poignée de photos.

Délicatement, il la vida sur les draps gris, et attrapa la première.

7e jour du deuxième mois de l'an 432, Orphelinat du district Sud d'Alok.

Bonjour, monsieur le détenu. Je m'appelle Junna. J'ai douze ans et je vis dans l'orphelinat des Sœurs de la charité. Sœur Rel'shi m'a dit que si je me sentais seule, je pouvais participer au programme de correspondance pénitentiaire. Vous seriez d'accord de m'écrire, de temps en temps ?

S'il vous plaît, monsieur le détenu.

Junna.

32/02/432, Orphelinat du district Sud d'Alok

Merci beaucoup de votre lettre, monsieur. Comment dois-je vous appeler ? Monsieur ? Monsieur Nanang'kan ? Nanang'kan ?

A quoi ça ressemble la prison ? Est-ce vraiment aussi terrible que la maîtresse le dit ?

Parfois j'ai l'impression de moi aussi être en prison à l'orphelinat...

Il sourit : inutile de relire les trois pages de cette lettre, il se souvenait de chaque mot raconté avec une certaine naïveté par cette petite humaine aussi seule que lui alors.

Il prit la suivante, bien plus courte.

04/03/432, Orphelinat du district Sud d'Alok

Bonjour. Je peux donc vous appeler Nanang'kan ? C'est un très joli nom.

J'espère que votre travail à l'atelier du pénitencier n'est pas trop dur. Moi, je devrai bientôt passer mon test préliminaire d'orientation. J'espère que je ne serai pas orientée en voie scientifique, je ne comprends rien aux mathématiques. Que faisiez-vous comme métier avant la prison ?

Désolée de mon message très court, je dois réviser pour mon examen.

Junna

Junna avait réussi son examen et avait été orientée en voie commerce et diplomatie.

Nanang'kan en prit une, un peu plus loin dans la pile.

15/10/435, Orphelinat du district Sud d'Alok

Bonjour, Nanang, comment vas-tu ? Moi je vais aussi bien que l'on peut aller quand on est la seule fille de la classe à venir d'un orphelinat d'Etat. Cette sale truie de Mélopée a encore écrit des horreurs sur mon bureau. Elle dit que je n'ai aucune preuve, mais il n'y a qu'elle pour mettre un petit cœur sur le I de « imbécile ». J'aimerai vraiment qu'elle s'étouffe avec une de ses stupides feuilles de salade. Cette année pour Nouvel-An, tous les enfants de l'orphelinat ont été invités par le seigneur Kira'mar dans sa résidence pour un grand banquet. Je n'ai aucune idée de comment on est censé se comporter quand on est invité par un commandant de bataille décoré. Tu as des conseils à me donner ?

Comme je ne sais pas si ma lettre t'arrivera avant les Fêtes (mais je prends quoi qu'il en soit volontiers tes conseils), bonnes Fêtes et joyeuse nouvelle année, Nanang.

PS : J'espère que les gardes te laisseront avoir les chaussettes. Je les ai achetées à prix réduit, mais elles sont très chaudes.

Junna

26/07/436, Orphelinat du district Sud d'Alok

Oh, Nanang, j'aimerais tellement que tu sois là pour voir ça ! Le commandant Kira'mar a appuyé ma demande de stage sur le croiseur Impang et j'ai reçu la lettre ce matin. Je vais passer mes grandes vacances avec l'équipage diplomatique de l'Impang ! Si tout se passe bien, je pourrais ensuite entrer à l'Ecole centrale de négociation pour une formation de deux ans, puis aller en apprentissage dans une ambassade ou sur un vaisseau. Tu te rends compte, la petite orpheline du pire orphelinat d'Alok sur un des fleurons de la flotte ? Et toi, comment vas-tu ? Je sais que tu régénères, mais ce coup de surin ne t'a laissé aucune séquelle ? Je t'en prie, sois prudent, j'aimerais vraiment pouvoir te rencontrer en vrai un jour.

Prends soin de toi.

Junna

37/02/441, Ambassade Ouman'shii de Karulle

Bonjour Nanang. Peut-être l'as-tu vu dans la presse ou en holoinformation, mais nous avons finalement pu mettre fin à la crise karulle. Ces gens ont une culture fascinante, mais cette manie d'aduler ainsi les armes à feu... Enfin, je ne t'écris pas pour te parler de ça, mais d'une autre grande nouvelle. Tu te souviens de Fakkan, l'apprenti juriste de l'ambassade ? Je ne t'ai pas tout dit, pardonne-moi, mais on est ensemble depuis quelques mois, et il m'a demandé de l'épouser aujourd'hui. Tu es la première personne à qui je l'annonce.

Je compte accepter, mais seulement une fois que nous aurons tous les deux terminé nos apprentissages. Tu vois que je suis tes conseils de ne pas aller trop vite !

En attendant, prends soin de toi, et n'utilises pas tout d'un coup le shampoing que je t'ai envoyé.

Junna

04/04/442, District Est d'Alok

Pourquoi faut-il que tu aies envoyé un autre détenu à l'infirmerie un mois avant mon mariage ? J'aurais enfin pu te rencontrer face à face et te présenter Fakkan, mon époux. J'aurais préféré pouvoir t'inviter à la cérémonie, mais malheureusement... Voici au moins une photo de nous. Sœur Rel'shi et quelques autres de l'orphelinat étaient là, ainsi que toute la famille de Fa. C'était une très belle fête, mais quelqu'un manquait.

Je pense fort à toi.

Junna.

28/10/443, Hôpital général d'Alok

Nanang, mon vieil ami, je t'écris alors que je suis encore coincée dans mon lit d'hôpital. Qui aurait crû que mettre au monde la plus parfaite petite fille de la galaxie serait aussi dur ?

J'essaierai d'obtenir une autorisation de visite dès que possible. Après tout, cela fait deux ans que tu as un comportement exemplaire. Ils l'autoriseront peut-être. J'aimerais tellement que tu voies ma petite Suba, elle est si belle.

Je t'en supplie, ne fais pas de vagues, que je puisse te rendre visite.

Ta Junna.

17/01/445, Quartier Nord d'Alok

Bonjour, Nanang. Suba adore le mobile en papier que tu lui as fabriqué pour son premier anniversaire. Elle s'endort chaque soir en le regardant tourner.

Avec le Comité de défense de l'éthique en milieu pénitentiaire, on continue à militer pour que le droit de visite soit rétabli dans la prison. Après tout, c'est trop injuste que tous les détenus soient privés de visite parce que certains en profitent pour faire du trafic. Les gardiens n'ont qu'à mieux faire leur travail.

Un jour, on se rencontrera vraiment, promis !

Ta Junna.

25/06/446, Quartier nord d'Alok

Bonjour mon ami. Suba a un petit frère. Nous l'avons appelé Helianne, comme le grand-père de Fakkan. C'est dur pour moi. Je me retrouve seule toute la journée avec deux enfants en bas âge. Fakkan ne revient que tous les mois pour une visite de trois jours. Heureusement que tu es là, comme tu l'as toujours été ! Dis-moi ce que tu désires que je t'envoie par le prochain colis.

PS : Voici un dessin pour toi de la part de Suba. Elle a adoré l'histoire de la princesse de jade et du chevalier fantôme. Merci de me l'avoir racontée.

Ta Junna.

Les dessins naïfs et malhabiles ne manquaient jamais de le faire sourire. Suba, puis Helianne lui avaient envoyé des images d'oiseaux dans le ciel, ou de guam paissant. Tant de choses simples auxquelles il n'avait pas accès depuis sa cellule. Les enfants avaient grandi, et les dessins s'étaient faits meilleurs et plus rares. Suba était devenue commerçante, et avait ouvert sa propre boutique de chaussures dans les beaux quartiers d'Alok, pour déménager quelques années plus tard sur Oumana, où elle avait épousé un riche héritier qui lui avait donné quatre enfants. Helianne était devenu apprenti pilote à la prestigieuse Académie spatiale de Sirooga, mais il n'avait pas survécu à l'examen final à armes réelles, et il avait eu le cœur brisé pour la perte de ce jeune humain qu'il n'avait jamais rencontré. Il ne relisait presque jamais ces lettres là.

36/09/502, Haut quartier d'Estain, Oumana

Bonjour, Nanang'kan. Grand-mère Junna nous parlait souvent de vous. Même si elle n'a jamais pu vous rencontrer, je sais qu'elle vous considérait comme un membre de la famille à part entière. Maman m'a demandé de vous écrire pour vous annoncer qu'elle est morte hier dans son sommeil. Elle est partie en douceur, de son vieil âge, pour rejoindre les Ancêtres. Je suis désolé de ne pouvoir faire plus. Si vous ne voulez plus de lettres, pas de problème, mais si vous voulez continuer à discuter, je reprendrai volontiers le flambeau de Grand-mère Junna.

Désolé.

Hampan Ballus.

15/02/503, Haut quartier d'Estain, Oumana

Bonjour, Nanang'kan, merci de vos compliments. C'est exact, je n'ai que onze ans. Père insiste bien pour que j'écrive du mieux possible, même si les autres se moquent parfois de moi. Il dit que c'est en se comportant comme les élites que l'on devient une élite.

J'espère un jour pouvoir devenir citoyen, comme Grand-mère. C'est un secret, mais j'aimerais être conseiller impérial, comme ça je pourrais rencontrer l'impératrice et l'aider à gouverner.

Père dit que c'est très bien que les règles carcérales se soient durcies, mais je pense qu'il a tort. Ce n'est pas juste que vous n'ayez jamais pu rencontrer Grand-mère. Et j'aimerais bien vous voir en vrai.

Bonne journée.

Hampan Ballus.

34/02/513, Zone industrielle 12, Oumana

Merci d'être là, Nanang'kan. Je ne sais pas ce que je ferais si je n'avais personne à qui parler. Ces deux dernières années ont été dures. D'abord Père qui est parti avec cette opportuniste Namar, puis Lami qui est morte et la faillite de la boutique de Maman. Je crois que ça été le malheur de trop. Elle a commencé à prendre une saleté qui s'appelle le zap. Je ne reconnais plus ma mère. J'ai signé ce matin les papiers pour sa mise sous tutelle et son internement dans un centre de désintoxication.

Au moins Bachak poursuit-il ses études avec brio. Mon grand rêve devra attendre, nous sommes ruinés et mes petits frères ont plus besoin d'avoir quelqu'un pour veiller sur eux que l'impératrice d'un conseiller. Priez pour que je trouve rapidement un emploi.

Navré de n'être porteur que de mauvaises nouvelles, j'espère que les choses sont plus radieuses pour vous malgré votre incarcération.

Amicalement.

Hampan Ballus

27/05/520, Zone résidentielle Sud d'Alok

Bonjour Nanang'kan. Quel étrange tour du destin. Cinq ans jour pour jour après la mort de Maman, mon petit rayon de soleil venait au monde. Il m'a paru tout naturel de l'appeler Suba. Voici donc une photo de ma Suba. N'est-elle pas adorable ? Nous avons quitté Oumana pour venir nous installer à Alok, et je ne pense pas qu'on ait pu faire meilleur choix. Tout est moins cher ici, et pourtant le niveau de vie n'a rien à envier à celui de la capitale.

Je me suis permis de verser un petit pécule sur votre compte de détenu. Prenez-le comme un cadeau en l'honneur de ma fille.

J'espère de tout cœur que votre demande de mutation de l'atelier central aux jardins portera ses fruits.

Bien à vous.

Hampan Ballus.

39/08/522, Zone résidentielle Sud d'Alok

Cher Nanang'kan, la vie va bien trop vite ! Ma petite Suba à déjà deux ans ! Juste l'âge où ils commencent à courir partout. Le soir, le seul moyen de la calmer pour qu'elle dorme est de lui raconter l'histoire de la princesse de jade. Connaissez-vous ce conte ? Maman nous le racontait tout le temps quand on était enfants.

J'ai entendu dire que les barèmes des peines de prison pour les wraiths pourraient être revus à la baisse, voulez-vous que j'essaie de vous trouver un avocat ?

Prenez soin de vous.

Hampan Ballus

04/06/530, Zone résidentielle Sud d'Alok

Bonjour, Nanang'kan, juste une petite note pour accompagner la première lettre de Suba. Depuis le temps qu'elle me suppliait pour pouvoir aussi vous écrire.

Je vous en prie, ne lui en voulez pas pour le caramel mou, il s'agit de sa confiserie préférée, et elle n'a rien voulu savoir lorsque je lui ai dit que les wraiths ne mangeaient pas.

Bonne journée.

Hampan Ballus

Il avait soigneusement conservé le message écrit en grosses lettres multicolores et le bonbon, toujours emballé dans son papier presque trois décennies plus tard.

37/09/533, Centre universitaire des sciences humaines d'Aurora

Bonjour, Nanang'kan. Il y a des jours où j'ai l'impression que le sort s'acharne sur moi. Nous avons reçu les résultats des analyses, et c'est sans appel. Nous ne donnerons jamais un petit frère ou une petite sœur à Suba. Bien sûr, nous pourrons toujours adopter, et ma femme me dit que je devrais être reconnaissant pour notre fille, ce qui est vrai. Je ne peux néanmoins m'empêcher d'être amer.

Je me plains, je me plains, mais le sort est infiniment plus dur envers vous. Plus d'un siècle derrière des barreaux, ce doit être vraiment dur. Si je puis faire quelque chose pour vous aider, dites-moi.

Votre ami.

Hampan Ballus

Il feuilleta sans les lires les dizaines d'autres lettres d'Hampan. Il avait été un brave homme, mais il ne lui avait plus écrit depuis quelques années. C'était à présent un vieillard grabataire qui ne reconnaissait même plus ses propres enfants. Depuis plus de deux décennies, c'était sa fille, Sabu, qui avait pris la relève, les gribouillages d'enfant faisant place aux lettres d'adolescente, puis aux messages posés d'une femme à l'esprit bien fait qui menait la barque de sa vie avec assurance.

Il prit les dernières lettres, les moins froissées et les plus blanches.

22/04/564, Hôpital central de Alok

Bonjour, Nan. Ce doit être devenu une sorte de tradition familiale. Voici donc la photographie de notre petite Jade. N'est-elle pas magnifique ?

Nous comptons déménager sur la ruche où travaille Ruisseau afin qu'il puisse la voir grandir. Ça va être un sacré changement !

D'ailleurs j'y pense, mais Ruisseau joue aux pierres de feu avec un avocat spécialisé en libération anticipée. Veux-tu qu'il se renseigne pour ton cas ?

Désolée de ne pas t'écrire plus, mais je suis épuisée.

Bisous.

Sabu

01/05/564, Ruche principale d'Olamin'shi

Salut, Nan. Après de longues délibérations, nous avons décidé que Jade s'appellerait Jade du clan Halot, et pas Jade Ballus. Tu aurais dû voir la tête de sa grand-mère et de ses grandes-tantes quand elles ont appris ça ! Chez les Natan'dashi, le nom se transmet par la mère, et comme Ruisseau est fils unique, personne n'espérait trop une transmission du nom. Je crois que j'ai fait bien des heureux en acceptant. Tu es certain que tu ne veux pas que Ruisseau se renseigne ? Même si les wraiths sont immortels, quinze ans, c'est long !

Ruisseau aimerait faire de toi le parrain honoraire de notre fille, acceptes-tu ?

Sinon, tête de mule, pourquoi refuses-tu encore que je te verse de l'argent sur ton compte détenu ?

Prends soin de toi et réponds-moi vite.

Bisous.

Sabu

Et les lettres continuaient comme ça, parlant du prix de chant gagné par la petite, et du changement de poste de Ruisseau qui, de simple serviteur sur une ruche, était devenu responsable de section. Des vies humaines, emplies de joies et de peines, et au rythme desquelles il avait vécu presque l'intégralité de son incarcération.

La dernière lettre datait de trois semaines, et lui annonçait que Sabu qui était actuellement en visite sur la ruche de son époux allait organiser sa sortie et comptait bien venir le chercher en personne, afin qu'ils se rencontrent enfin. Elle lui promettait une autre lettre avec les détails, mais il ne restait que dix minutes avant l'heure fatidique et il n'en avait toujours reçu aucune.

Avec un soupir, il rangea les précieux témoignages et se leva, attendant impassiblement le gardien qui vint le chercher à l'heure dite.

Tout s'était passé comme dans un rêve. La signature des papiers de sortie, la remise du petit pécule qu'il avait économisé au fil des ans, et la pièce au mur blanc dans laquelle on lui demanda de se changer, troquant la combinaison grise pour un pantalon de cuir sombre et une blouse de toile brune. Pas ce qu'il aurait choisi personnellement, mais au moins des vêtements civils. Et ça avait continué. Le dernier contrôle médical, le retrait de l'implant carcéral, et le passage des grandes grilles, celles qui l'avaient séparé du monde pendant plus d'un siècle.

Un peu sonné, il se retrouva sur une aire de transit déserte, son carton sous le bras et les cheveux agités par un vent comme il n'en avait plus senti depuis trop longtemps.

Il avait attendu, une heure, puis deux, puis trois, jusqu'à ce qu'un garde lui conseille de prendre la prochaine navette, qui serait la dernière du jour. Il se retrouva donc dans les rues d'Alok, entre des immeubles qui n'existaient pas la dernière fois qu'il les avaient parcourues, des écrans holographiques vantant les qualités d'un restaurant là où se trouvait autrefois l'humble panonceau en bois peint d'un tailleur. Alors que la pluie se mettait à tomber, il partit au sud, vers les quartiers ouvriers, là où il savait que vivaient Sabu et sa famille, maintenant que leur larve était plus grande et que l'école de la ruche ne suffisait plus, avec la ferme intention de les trouver pour comprendre pourquoi Sabu, qui n'avait jamais manqué de lui écrire, n'était pas venue. Mais il était tard, et ça pouvait attendre le lendemain. Un passant lui indiqua la Maison du Don la plus proche et il s'y rendit d'un bon pas. Le centre était confortablement installé dans un grand bâtiment de trois étages aux larges fenêtres. Une clinique, un centre social avec soupe populaire et abri d'urgence se partageaient les lieux avec la Maison du Don proprement dite, et comme - grâce à la gestion minutieuse des donneurs de la prison - il n'avait aucun besoin de ce dernier, il se dirigea directement vers le comptoir en bois clair garni de plantes vertes derrière lequel se tenait une femme replète avec une paire de lunettes perchées sur son nez.

« Bonsoir, monsieur. Que puis-je faire pour vous ? » lui demanda-t-elle avec un sourire avenant.

« Je cherche un endroit où dormir ce soir. »

« Vous n'avez pas de domicile ? »

« Je suis sorti de prison cet après-midi. »

« Oh, très bien. Tenez, remplissez ce formulaire. Le dortoir ouvre dans une heure. » répondit-elle en lui tendant une tablette enchaînée au comptoir.

Il remplit rapidement le formulaire, puis n'ayant rien d'autre à faire, partit s'asseoir dans la salle commune jouxtant le réfectoire de la soupe populaire.

L'endroit était calme, un vieil homme cuvant son vin dans un fauteuil à côté de deux wraiths occupés à disputer une partie de cartes acharnée.

Dans le coin le plus reculé, à moitié cachée par une grande plante en pot, une adolescente sanglotait silencieusement.

Après dix minutes à contempler le plafond en se demandant pourquoi Sabu n'était pas venue comme elle l'avait promis, il décida de se changer les idées, et s'approcha de la jeune humaine qui pleurait toujours, les genoux remontés contre sa poitrine.

« Tout va bien, jeune femelle ? » demanda-t-il de son ton le plus gentil.

Elle acquiesça, tout en se remettant à pleurer de plus belle.

« C'est un mensonge. » nota-t-il avec douceur.

« Désolée, monsieur. Je ne suis pas vraiment dans mon assiette. »

« Je vois ça, puis-je faire quelque chose pour vous aider ? »

« A moins que vous ne puissiez ramener mes parents à la vie, non. »

« Oh, je suis navré. Que leur est-il arrivé ? »

« La navette... la navette qui devait les ramener sur la planète s'est... cra... crashée. On n'a même pas retrouvé... leurs corps... »

Il laissa les sanglots de l'adolescente se tarir un peu tout en l'observant. Trop jeune pour pouvoir encore vraiment se débrouiller seule, alors que faisait-elle là ?

« Vous n'avez pas de famille ? »

« Non... enfin oui... mais non. Mon grand-père avait des frères, mais mes... mes parents les ont perdus de vue avant ma naissance. »

« Que va-t-il vous arriver ? »

« Je ne sais pas... Je me suis enfuie... Je ne veux pas aller dans un orphelinat... Je ne veux pas... Mais il fait froid dehors... et je n'ai nulle part où aller. »

Nanang'kan se rappela que pour rassurer les humains, surtout les jeunes, il était bon de se mettre à leur hauteur. Il s'accroupit donc.

« Alors, ça nous fait un point commun.»

« Vous ne voulez pas aller à l'orphelinat ? » lui demanda-t-elle, surprise.

Il laissa échapper un grognement amusé.

« Non, je n'ai nulle part où aller. »

« Ah, je suis désolée. »

« Ce n'est rien. Je crois que votre cas est plus sérieux que le mien. D'ailleurs, quel est votre nom, courageuse petite humaine ? »

« Jade. »

Non. C'était impossible. Improbable.

« Ma mère m'a appelé comme la princesse d'un conte que son papa lui racontait tout le temps... » baragouina-t-elle, inconsciente de son trouble.

Il lui fallut déglutir deux fois avant d'être certain que sa voix ne tremblerait pas trop.

« Jade, fille de Sabu, descendante de Junna ? »

« Oui. Comment le savez-vous, monsieur ? » demanda-t-elle, la surprise le disputant à la méfiance dans son regard.

« Je m'appelle Nanang'kan d'Abalite. J'ai été incarcéré suite à une série de cambriolages il y a cent cinquante ans et n'ait été libéré qu'aujourd'hui. »

« Oncle Nan ?! »

Il sourit. Il n'avait toujours nulle part où aller, mais il n'était pas seul. Cette enfant qu'il avait vu grandir au travers des lettres de sa mère avait autant besoin d'une famille que lui.

« Oui. Enchanté de te rencontrer enfin, jeune Jade du clan d'Halot, grâce à nombre de tes nobles ancêtres qui ont partagé leurs vies, leurs joies et leurs peines avec moi, ma longue punition a été une des plus merveilles aventures de mon existence. Je leur en serai éternellement reconnaissant. »

Il tendit une main, lentement pour ne pas l'effrayer, la posant doucement sur son bras.

« Si tu le désires, jeune humaine, tu ne seras pas seule. »

« Comment ? »

«Si je fais une demande d'adoption, et avec les innombrables preuves que contient ce carton, je ne doute pas que les autorités comprendront tout le bien-fondé de te confier à quelqu'un connaissant bien ta famille plutôt qu'à un orphelinat sans âme. Même si cette personne n'est qu'un humble guerrier wraith tout juste sorti de prison. » déclara-t-il en désignant la vieille boîte posée à ses pieds.

« C'est vrai ? »

« J'en ferai mon unique quête, si c'est cela que tu désires, Jade. »

Elle acquiesça frénétiquement, un autre type de larmes coulant à présent sur ses joues.

Il se redressa. Le guichet du centre était encore ouvert, il pouvait déjà commencer à se renseigner.

« Oncle Nan ? »

Il se retourna, penchant la tête de côté, curieux, avant de pousser un grognement étouffé de surprise alors que deux bras délicats l'enserraient, la jeune humaine enfouissant sa tête contre son torse.

« Merci. »

« Non, merci à toi, ma princesse Jade. »