Cette nouvelle fait suite aux nouvelles : Chaudes solitudes (Eros Pegasus), Exterminations (Rumeurs stellaires), et Pulsion de vie (Eros Pegasus), et se passe donc un peu plus de trois-cents ans après « Au-delà des étoiles » .


Hélia vérifia une dernière fois qu'elle n'oubliait rien puis, satisfaite, cala son sac sur son épaule.

« Essayez de pas vous faire tuer pendant mon absence ! » lança-t-elle aux deux jumeaux Namur vautrés sur leurs couchettes.

« Oui maman ! » répondirent-ils en chœur, tout en lui jetant leurs oreillers dessus. Projectiles qu'elle ne chercha même pas à esquiver, au vu de leur dangerosité nulle.

La navette qui devait la ramener à terre était déjà bien pleine, et peu désireuse de finir écrasée contre une caisse de matériel plus longtemps que nécessaire, elle attendit à côté du sas, saluant de la tête ou échangeant quelques mots avec les autres soldats du régiment qui partaient tout comme elle en permission.

Avisant une tête connue, elle agita le bras.

« Hey, Kel'kan ! Qu'est-ce que tu fabriques ?! » hurla-t-elle au wraith qui poussait un chariot croulant sous des caisses d'armes à destination d'un croiseur en partance.

L'intéressé confia son chargement à un technicien, et s'approcha au petit trot.

« Tu fous quoi ? La navette part dans dix minutes ! »

« Je sais. Je n'aurais pas oublié de saluer mon hysthar, rassure-toi. » répondit-il avec un sourire.

« Hein ? Mais ta permission ? Tu ne descends pas ? »

« Non. Je n'ai rien à faire au sol. Je vais rester ici et aider à bord. »

« Quoi ?! Certainement pas ! C'est notre première vraie permission en presque quatre cents jours! Tu vas pas rester à travailler ! »

« Je ne vais pas passer dix jours à ne rien faire. Ce serait ennuyeux. Travailler est plus intéressant.» nota-t-il.

« Et pis quoi encore?! Tu viens avec moi. C'est un ordre. »

Le wraith sembla confus.

« Mais tu rends visite à ta famille, non ? »

« Oui, et depuis le temps qu'ils me tannent pour que je leur présente mon coéquipier... C'est le moment. »

« Mais, Hélia... »

« Pas de mais. Il te reste six minutes ! Vas chercher tes affaires ! »

Pendant une seconde, il resta là, marmoréen, puis en un geste fluide, il tourna les talons.

Cinq minutes cinquante-six secondes plus tard, il était de retour, un sac duquel dépassait un pantalon de rechange sur le dos.

Juste à temps pour bondir à bord avant que la lourde porte de la soute ne se referme.

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« Tu es sûre que ça ne va pas les déranger ? »

C'était au moins la dixième fois qu'il posait la question alors qu'ils marchaient sur la route de terre serpentant entre les champs dorés de Namatis, la planète natale de la jeune femme.

De temps à autre, un paysan, les traits dissimulés par un chapeau de paille à large bord, se redressait, les regardant passer tout en s'essuyant le front.

« A quelle distance de la Porte se trouve ton village ? » demanda-t-il finalement.

« Une bonne journée de marche. On devrait arriver peu après le coucher du soleil. »

« Il n'y a pas de navette ? » bougonna-t-il, lassé du soleil qui lui cuisait la face.

« Seulement à la saison des moissons et c'est pas pour les gens, mais pour le grain. »

« Je suppose donc que l'eau courante et l'électricité... »

« Il y a un puits dans la cour de la ferme, et on s'éclaire à la bougie et à la lampe à huile. »

« Tu m'expliques comment tu as fini dans l'armée si tu as grandi dans un trou pareil ? »

« Ce trou, comme tu dis, n'est pas aussi isolé que tu le crois. J'ai été à l'école comme tout le monde, et même s'il n'y a pas tout les jolis gadgets des grandes villes, nous recevons aussi la visite des vaisseaux-musées, des cliniques mobiles et des recruteurs impériaux. »

« C'est comme ça que tu as été incorporée ? »

« Oui... enfin, pas tout à fait. Un recruteur est venu quand j'avais treize ans et j'ai fait les tests. Ils m'orientaient sur du travail manuel. Le recruteur m'a proposé de partir faire une école technique pour devenir ouvrière spécialisée sur les lignes d'assemblage de l'empire... »

« Mais tu as choisi l'armée. » conclut-il pour elle.

« Non, pas tout de suite. J'y suis allée, à cette école. J'avais quatorze ans et mon père m'a accompagnée jusqu'à la Porte des étoiles. Je te dis pas la trouille que j'avais quand je l'ai passée, toute seule ! Enfin, je l'ai passée et j'y ai été à cette école. J'y ai fait toute ma préparatoire. Je sais pas comment il s'y est pris, le recruteur, mais c'était vraiment pas mon truc. A vrai dire, si je suis allée au bout de cette foutue année, c'est à cause d'un mec. Jeremiah, si je me souviens bien. En tout cas il avait des yeux superbes et un joli petit cul. J'en rêvais jour et nuit, mais c'était pas un mec pour moi. Premier de classe et fils héritier d'un petit empire industriel... Qu'est-ce qu'il aurait bien pu avoir à faire d'une fille de paysan ? »

Le wraith feula, se désignant d'un pouce griffu.

« Parce que moi, je suis digne d'une fille de paysan ? Quelle estime as-tu de moi, au juste ? » demanda-t-il

« Kel'kan, c'est pas ce que je voulais dire ! »

Avec un rictus moqueur, il lui ébouriffa les cheveux.

« Je le sais, ma fleur des champs. Je le sais. »

« Ne m'appelle pas comme ça ! »

« D'accord, mon rayon de bonheur bucolique. »

« Kel'kan, espèce de... de... »

« D'amateur de culture rurale ? » s'esclaffa-t-il.

Lui décrochant un bon coup de poing dans l'épaule, elle accéléra.

« Tu m'énerves ! »

«Tu es ravissante quand tu es en colère, ma rustique humaine. » se moqua-t-il.

Avec un rire amusé, il la rejoignit.

« Et donc, comment es-tu passée d'une école technique à l'armée ? » demanda-t-il, curieux malgré tout.

« Je te le dis si tu te tais ! »

« Promis. »

« Bon, alors à quoi j'en étais... Ah oui ! Donc la vie de Jeremiah était déjà toute tracée par sa famille. Mais lui, il avait seize ans et d'autres envies, d'autres rêves. Des rêves de grandeur et d'épique. Ce qu'il faut que tu saches, c'est qu'à l'époque on était toute une petite bande. Quand il a fugué, on a été sept idiots à le suivre. On s'est tous enrôlés dans l'armée. La moitié est rentrée à la maison avant la fin de la première semaine d'entraînement. A la fin de la formation, il y avait plus que Jeremiah et moi... Moi j'étais juste un troufion de plus, mais Jeremiah, égal à lui-même, s'était débrouillé pour devenir l'appointé-chef de notre section.

« On a fini notre école de recrue, reçu nos vrais uniformes, nos vraies armes et on a été déployés dans le cadran treize. Pour être précis, sur une putain de planète appelée Heleute-12. Un foutu trou avec des fanatiques de merde qui préfèrent se faire sauter dans des attaques suicide plutôt que de laisser leur voisins rejoindre tranquillement l'empire. On a donc été déployés là-bas avec pour mission de pacifier une rue. Juste une petite rue de rien du tout. Un truc de genre trente mètres de long ! Pendant que le transport se posait sur la place à l'est de la rue, Jeremiah s'est planté devant nous et nous a fait un discours. Un bon discours. Du genre qui te file la niaque. C'était un truc de malade. Je me serais pissée dessus de peur, mais pourtant, grâce à lui, j'étais prête à y aller et à y aller jusqu'au bout, quitte à faire dans mon froc. »
« C'est une belle histoire.» nota Kel'kan alors qu'elle s'arrêtait pour reprendre son souffle.

« Ouais, ben attends la suite. Jeremiah était en train de finir son discours, et la porte du transport s'est ouverte dans son dos. Pile face à cette saleté de rue. Sur un toit, je sais pas où, y avait un sniper. Jeremiah a même pas compris qu'il était mort. Un instant, il nous disait que tout irait bien, et la seconde d'après, sa cervelle nous repeignait tous. »

« Je suis désolée pour toi. »

« Oh, c'est pour Jeremiah et les vingt-six autres bleus qui sont pas sortis vivants de cette rue qu'il faut être désolé. Moi, j'ai survécu et je me suis accrochée. Et puis ce jour-là, j'ai appris une leçon. Sans doute la plus importante qui soit. »

« Qu'il faut toujours porter son casque sur le terrain ?»
« Non, que ce sont les officiers qui sont visés en premier. Tu veux survivre, tu évites de grader. »
Kel'kan acquiesça avec une drôle de moue.

« Mais si tu as rejoint l'armée à cause de cet humain, pourquoi être restée après sa mort ? »

« Parce que je me suis rendue compte que c'était mon destin. Je suis pas la meilleure, mais je suis pas mauvaise... »

« Pas mauvaise du tout, après tout tu es encore en vie. »

« C'est vrai. Bref, je suis pas la pire, et j'aime ce que je fais. J'aime savoir que si ma famille dort en sécurité ce soir, c'est un peu grâce à moi. Que si des tas de gosses se font border par leurs grands-parents après une belle journée à apprendre et à découvrir, c'est parce qu'il y a des gens comme nous qui se mettront toujours entre eux et toutes les menaces de l'univers !» s'enflamma-t-elle.

Le wraith médita un peu sur ses paroles.

« Tu as raison. C'est un beau métier et une noble tâche que nous avons, même si elle dure, et bien souvent cruelle. » approuva-il.

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Hélia ne lui avait pas menti, et malgré une marche dynamique, ils n'étaient arrivés qu'après que les derniers rayons du soleil aient disparu au sud.(1)

La ferme familiale faisait partie d'un petit groupement de cinq ou six amas de bâtiments, tous espacés de quelques centaines de mètres. Pas exactement un village, mais pas non plus des fermes isolées.

Kel'kan ne connaissait que trop bien la raison d'un tel agencement. Il l'avait vu assez souvent dans sa vie précédente. Lorsqu'il était encore l'ennemi. Lorsqu'il était encore le monstre tueur.

Avec des habitations aussi espacées, les Darts étaient obligés de sélectionner les habitants d'une ferme, puis de manœuvrer avant de pouvoir recommencer sur la prochaine, et ainsi de suite. De même, dans le cas d'une attaque terrestre, une expédition de chasse standard ne pourrait pourchasser que les habitants d'une ou deux fermes, donnant le temps aux autres de disparaître. C'était une stratégie efficace. Surtout sur des mondes à très faible densité de population. Les efforts à déployer pour capturer une dizaine d'humains ne valaient pas l'énergie qu'ils allaient apporter.

Du moins, ça avait marché jusqu'à ce que la famine leur fasse faire n'importe quoi. Là, il n'y avait plus eu d'effort trop important et les mondes comme Namatis étaient devenus des cibles comme les autres. La preuve en était les reines encore indépendantes qui, poussées par la faim, tentaient presque chaque jour d'attaquer une planète ouman'shii, leur garantissant à eux, soldats de l'empire, le plein emploi.

Mais Namatis n'avait plus connu la violence des sélections depuis quelques générations, et seuls les cris des oiseaux nocturnes venaient troubler le silence du soir.

Une lanterne brillait au-dessus de l'entrée, et à peine Hélia eut-elle toqué à la porte, que cette dernière vomit un flot joyeux et bruyant de parents jouant des coudes pour la prendre dans leurs bras, chacun, du grand oncle à la petite nièce, voulant serrer contre lui la fille prodigue, héros de la nation et protectrice des innocents.

La cohue finit par se calmer un peu alors qu'une femme, les tempes grisonnantes et un tablier fatigué autour des hanches, s'avançait, supportant d'une main sous le coude une vieille paysanne aussi ridée qu'une pomme dont la carrure laissait encore deviner les bras vigoureux et les hanches solides qu'elle avait cédés à ses descendants.

« Mamy, tu es rayonnante ! Comment va ta hanche ? » demanda la guerrière, se penchant pour embrasser son ancêtre qui lui répondit d'un sourire et d'un pincement de joue. « Maman ! Tu m'as manqué ! » poursuivit-elle, serrant dans la foulée sa mère contre son cœur.
« Toi aussi, ma chérie. Mais tu ne nous as pas dit que tu venais accompagnée... J'aurais préparé plus à manger ! » la réprimanda la matrone d'un ton doux, souriant au wraith, qui n'était pour l'heure qu'une silhouette sombre en uniforme militaire patientant à limite du faible cercle de lumière de la lanterne.

« Ne t'en fais pas, maman, Kel'kan ne va pas vider ton garde-manger.» assura-t-elle, faisant signe à l'intéressé de s'avancer, ce qu'il fit, faisant couler un lourd silence sur la petite foule surexcitée.

« Hélia ! Oh, par les Ancêtres. Je suis navrée, messire wraith, nous ne savions pas que nous allions recevoir un visiteur de grand prix.» s'excusa platement la matronne qui avait pâli.

« Hey, maman, calme-toi. Kel'kan n'est pas du tout un visiteur de grand prix. Il est soldat. Dans le 47ème, comme moi. On est coéquipiers... hysthars même. Depuis le temps que tu me dis que tu veux rencontrer les gens à qui je confie ma vie à chaque fois que je vais au combat... Kel'kan, voici Tanna, ma mère.» présenta-t-elle.

« C'est un honneur de vous rencontrer, Madame. » salua le wraith avec une élégante révérence.

« Oh... je... heu... » bafouilla la femme avant de se faire bousculer par la grand-mère, qui avait suivi l'échange d'un air de plus en plus sévère.

« Hélia ! Qu'est-ce que je t'ai toujours dit ? » demanda cette dernière d'un ton dur.

La jeune femme baissa le nez.

« Mais grand-mère, Kel'kan est quelqu'un de bien. Il n'est pas comme... »

« Hélia ! Qu'est ce que je t'ai toujours dit ? » répéta l'ancêtre en lui coupant la parole.

« Que les wraiths n'apportent que tristesse et malheur .» capitula piteusement la guerrière, tête baissée.

« Ce n'est pourtant pas compliqué ! Tristesse et malheur ! » cracha la vieille, tournant les talons tout en continuant à fulminer tout bas.

Il y eut quelques regards désolés, et la moitié de la famille rentra à sa suite dans le plus grand silence.

« Je suis désolée, messire wraith, ma mère ne sait plus ce qu'elle dit. Je vous en prie, entrez. Si ma fille a confiance en vous, alors cette maison est la vôtre.» l'invita malgré tout Tanna, ouvrant la marche jusqu'à la vaste pièce à vivre, prudemment désertée par le reste de la famille.

Ou presque, comme le découvrit Kel'kan alors qu'il s'installait sur un banc devant l'âtre central.

« Oooh, un démon. Un démon du soir dans la maison. Démon le soir, chagrin le matin... » susurra d'une voix douce un vieillard à la peau sombre installé dans un grand fauteuil d'osier dans un coin de la pièce, ni trop loin, ni trop près du feu.

« Ne fais pas attention à papy, il n'a plus toute sa tête.» lui conseilla Hélia en lui tendant un verre de vin de grain.

« Moi j'aime bien ma tête. Avec ma tête, je peux faire beaucoup de choses... beaucoup de choses... » chevrota le vieux.

Kel'kan lui jeta un regard curieux.
« Je ne suis pas un expert, mais il ne te ressemble guère. En fait, il ne ressemble pas au reste de ta famille.» constata-t-il, comparant la peau noire de l'homme à celle, plutôt pâle, du reste de la maisonnée.

« Oui. Papy est le troisième mari de grand-mère... » commença-t-elle avant d'être interrompue par le vieil homme, qui avait commencé à chantonner.

« ...Un petit oiseau s'est envolé dans un éclair argenté... té... té... té... Deux petits démons ont été empoisonnés par la bonté... té... té... té... Trois petits épis ont été couchés... hé... hé... hé... Quatre vérités sont murmurées... Chuuut !»

Elle le fixa quelques instants avec une moue agacée, puis se retourna vers le wraith.

« Donc je disais, mon grand-père de sang est mort avant ma naissance et mamy s'est remariée quelques années plus tard avec Ilam'mak. Il paraît qu'à l'époque, il était vendeur itinérant d'outils agricoles, et plus tout jeune. Grand-mère l'a séduit à grand renfort de biscuits, et il est resté. Avant qu'il ne perde la tête, il me racontait souvent son enfance sur Grinna.» expliqua Hélia.

« Grinna... Là-bas, la terre porte un beau collier scintillant, et tous les jours on danse dans les six bras de Maman. »

« La tête... » murmura-t-elle, faisant un signe évocateur du doigt sur sa tempe.

Kel'kan acquiesça alors que Tanna venait s'asseoir avec eux, apportant un petit plateau de biscuits.

« Cela dit, je suis vraiment désolée pour ma grand-mère. Ce n'est vraiment pas de ta faute. Elle a toujours détesté les wraiths.» s'excusa Hélia, sincèrement contrite.

« Ce n'est pas grave, je suppose qu'elle doit avoir de bonnes raisons de détester ma race. » la rassura-t-il.

« Merci de votre compréhension, messire. Lorsque ma mère était encore une toute jeune épouse, à peine mariée à son premier amour, il lui a été arraché de la plus atroce des manières... » expliqua Tanna.

« ...Quatre petits maris qui sont toujours en vie... » chantonna le vieux.

« Grand-père, peux-tu te taire ?! » gronda Hélia.

« Mais la chanson... » protesta l'ancêtre.

« C'est pas le moment ! » surenchérit la guerrière.

Le silence retomba, douloureux.

« Je ne puis pas ramener l'époux de votre génitrice à la vie, mais je regrette sincèrement qu'une telle chose soit arrivé à votre lignée, Madame. Je n'ai pas honte d'être wraith, mais souvent je regrette que nous n'ayons pas trouvé plus tôt d'autres voies que celle de la violence pour survivre. » déclara solennellement Kel'kan.

« Merci. Le plus triste, c'est qu'elle a perdu son époux dans la dernière sélection d'Agapante. Rendez-vous compte ! Même pas une semaine plus tard, la planète devenait officiellement protectorat ouman'shii.» expliqua tristement Tanna.

Kel'kan hocha distraitement la tête, l'air absent.

« Mais grand-mère est quand même partie. Elle est devenue citoyenne et a beaucoup voyagé, puis elle a rencontré grand-père et l'a épousé. Elle a rendu son uniforme et est venue ici vivre avec lui. Ils ont été mariés pendant trente-sept ans, jusqu'à ce que la mort les sépare... et après trois ans de deuil, elle a épousé Ilam'mak. » poursuivit Hélia, désignant le vieux qui fredonnait toujours dans son coin. « D'ailleurs, je crois qu'elle va aussi lui survivre.» nota la jeune femme en attrapant un biscuit, inconsciente du regard noir de sa mère.

Face au manque de réaction de l'alien, elle lui donna un petit coup de coude.

« Kel'kan, tu nous écoutes ? »

« Non. Oui. Je réfléchis. »

« Je vois ça. A quoi réfléchis tu si fort ? »

« Tu as dit que ta grand-mère a vécu la dernière sélection d'Agapante et qu'elle était déjà adulte à cette époque, c'est bien ça ? »

« Oui. Pourquoi ? »

« Quel âge a ta grand-mère ? »

La jeune femme jeta un regard perplexe à sa mère qui haussa les épaules avant de s'éclaircir la voix.

« On ne sait pas trop. En tout cas, plus de huit décennies. Personne n'a jamais vécu aussi vieux dans la famille.» répondit finalement Tanna.

Le wraith eut un étrange ricanement.

« Si elle a vraiment vécu à la dernière sélection d'Agapante, c'est normal que personne n'ait vécu aussi vieux qu'elle dans votre famille. »

« Pourquoi ? »

« Quand j'étais au centre d'insertion (2), nous avions souvent des aînés qui venaient nous parler de leur conversion. Ils nous racontaient qui ils étaient avant et qui ils étaient devenus après. Un jour, un pilote de Dart est venu. Il nous a parlé de la fierté qu'il avait à sélectionner des humains pour sa ruche. Un jour, sa reine en personne l'a félicité. Il n'aurait jamais imaginé qu'il pourrait être plus fier de lui qu'en ce jour... Nous non plus, d'ailleurs. Puis il nous a dit que le jour de sa sortie du centre, presque trois décennies plus tôt, un commandant est venu le voir. Il lui a demandé s'il savait piloter un Dart. Il a dit oui. Alors on l'a mis dans un chasseur et il a été envoyé avec plusieurs centaines d'autres sur une planète pour en protéger les habitants. L'impératrice venait de racheter cette planète à la reine à qui elle appartenait, et la reine, vicieuse, a voulu en récolter jusqu'au dernier humain avant de la lui céder. Heureusement, Ilinka a vu clair dans son jeu et a envoyé des troupes protéger les populations. La bataille a été rude. Il y a eu beaucoup de morts. Son Dart a été abattu. Il s'est crashé dans un bois où se cachaient des humains.

« Au début, ils ont eu peur, puis ils ont compris qu'il était pas un ennemi. Alors ils l'ont sorti des restes de son vaisseau, l'ont porté sous un grand arbre et ont nettoyé ses blessures. Quand ils se sont rendu compte que ses blessures ne guérissaient plus et qu'il était toujours mourant, un homme est venu s'agenouiller à côté de lui, déchirant sa chemise. Il lui a demandé ce qu'il faisait. L'homme lui a dit qu'il lui offrait sa vie. Alors il l'a prise. Pas complètement. Il nous a dit que ça avait été le geste le plus dur de toute sa vie. Retirer sa main de la poitrine de cet homme pour qu'il survive. Les autres humains ont vite tiré l'homme de côté, et c'est une femme qui est venue s'agenouiller à sa place. Il lui a demandé pourquoi ils faisaient ça. Il leur a demandé s'ils savaient que la ponction risquait quand même de les tuer, même s'il ne prenait pas toute leur vie. La femme lui a dit qu'elle le savait, qu'ils le savaient tous, mais que c'était un petit sacrifice. Parce que s'il n'avait pas été là, si les Ouman'shiis n'avaient pas été là, ils seraient tous morts, jusqu'au dernier. Il nous a dit que ce jour là, il a compris ce que voulait vraiment dire participer à quelque chose de plus grand que soi, et que ce jour-là, il a vraiment compris ce que voulait dire être fier de soi. Je n'ai jamais oublié ce qu'il nous a raconté. » expliqua Kel'kan.

« Cette planète, c'était Agapante, et ce pilote a défendu ses habitants, nos ancêtres, contre la dernière sélection, n'est-ce pas ? » demanda Tanna dans un souffle.

« C'est exact.» acquiesça-t-il.

A présent, c'était Hélia qui, les sourcils froncés, semblait réfléchir, tandis que le vieux Grinnaldien riait tout seul.

« Mais attends... Ça n'a aucun sens... Tu es Ouman'shii depuis presque un siècle... et tu as dit que ça se serait passé trente avant que tu ne rejoignes l'empire... Ce qui voudrait dire que... »

« Ta grand-mère a près d'un siècle et demi, oui.» conclut Kel'kan.

« Mais aucun humain ne vit aussi vieux ! » s'exclama Hélia.

« Pas seul, c'est certain, mais avec de l'aide... »

« Non, c'est impossible ! Grand-mère déteste les wraiths ! Elle n'aurait jamais... ! »

Le guerrier haussa les épaules, et le silence retomba.

« Quand on pactise avec les démons, on en paie toujours le prix.» nota Ilam'mak d'un ton docte.

« Oh par pitié, papy, la ferme ! » s'énerva Hélia.

Kel'kan leva la main en un geste apaisant.

« Non. Laisse-le parler. Qu'alliez-vous dire, vieillard ? »

« Un pacte est un pacte. Un jour ou l'autre, on en paie le prix. Un sac de haricots coûte deux sous, et un pain coûte six kestes, mais que peut-on acheter avec son cœur ? » demanda l'ancêtre d'une voix de professeur.

« Quoi ? Mais ça n'a aucun sens ! » s'agaça Hélia, se levant pour regarder machinalement dehors.

« Hihihi... Tu ne regardes pas au bon endroit, petite fleur des champs... Chacun n'en a qu'un, mais si il le veut, il peut le partager... Pourtant, jamais il ne pourra vraiment le faire sien.» poursuivit Ilam'mak.

La jeune femme se retourna, exaspérée.

« Tu vois bien qu'il est complètement fou ! »

« Je ne suis pas fou ! »

« Mais oui, bien sûr, grand-père ! »

« Je ne suis pas fou ! Je suis Grinaldien ! »

Tanna se leva, s'interposant entre sa fille et son beau-père.

« Non, tu n'es pas fou, Ilam'mak. Hélia, ça suffit ! Laisse-le tranquille ! »

La jeune femme se rassit lourdement à côté du wraith qui tripotait le bout de sa longue tresse, sourd à leur échange.

« ...Chacun n'en a qu'un... » marmonna ce dernier, réfléchissant.

« Mais arrête d'essayer de donner du sens à tout ça, ça n'en a pas ! » explosa-t-elle.

« Non, Hélia. Ilam a raison.» l'interrompit sa grand-mère, entrant d'un pas incertain, l'air profondément peiné.

Tanna se précipita pour l'aider et l'accompagna jusqu'à son fauteuil, voisin de celui de son époux.

La veille femme s'assit, puis posa une main plein d'affection sur celle du Grinnaldien qui lui sourit.

Aussi discrets que des souris, une ou deux personnes entrèrent dans la pièce, s'installant dans les recoins sombres.

« Mon mari n'a plus toute sa tête, c'est vrai, mais il ne délire pas et ton... compagnon ne s'est pas trompé dans ses calculs, Hélia. Je vous ai menti à tous. Je suis désolée... » souffla l'ancêtre, jetant un regard désolé à sa famille qui emplissait petit à petit la vaste pièce.

« Je suis bien née sur Agapante, et mon premier mari, Jimar, m'a bien été arraché par les wraiths.

Oh, par les Ancêtres, que je les ai haï. Monstres immortels descendus du ciel pour me voler mon amour. Je les ai tellement haï que pendant longtemps je n'ai pas vu la différence entre ceux qui avaient tué mon Jimar et ceux qui nous avaient sauvé. Je ne pouvais pas la voir, parce que la rage et la tristesse m'emplissaient tout entière. J'ai essayé de rester sur Agapante, de reprendre ma vie. Mais chaque odeur, chaque son, tout me rappelait mon époux et son absence. Alors je suis partie. J'ai mis quelques habits dans une couverture, je l'ai attachée serré, et je suis partie. J'ai voyagé, j'ai découvert d'autres mondes, d'autres cultures, et partout on m'a raconté des histoires semblables. La tristesse s'est effacée, mais ma haine est restée. Un jour, je suis arrivée sur un monde frontière juste après une attaque. Au bord du chemin, j'ai vu la carcasse fumante d'un de leurs vaisseaux de mort. Le pilote était encore en vie. Empalé par un bout de son propre chasseur. Il m'a supplié de l'aider. Mais je n'ai rien fait. Je me suis assise sur une pierre à côté, et je l'ai regardé. Je me suis demandé s'il souffrait autant que Jimar avait souffert. J'ai souhaité qu'il souffre mille fois plus. Il m'a supplié longtemps, puis il s'est tu. A un moment, je ne sais pas quand, d'autres gens sont arrivés. J'ai été arrêté, et jugée. Apparemment, j'aurais dû l'aider. J'aurais dû aller chercher des secours. Apparemment, lui était gentil. Je n'ai pas compris.

« J'ai été condamnée à deux ans de travail dans un camp. On m'a mis un implant entre les omoplates pour toujours savoir où j'étais, on m'a donné une tenue grise, une couverture, et je suis allée travailler. De l'aube au couchant, je cousais des pantalons d'uniforme. Lorsque le soleil se couchait, on recevait une miche de pain, un bol de soupe et un pichet d'eau, et on était enfermé dans de grandes cellules. Dans la mienne, on était vingt femmes. Il y avait des groupes, des factions. Comme je n'appartenait à aucun groupe, il était rare que je puisse manger mon repas entier ou dormir sur un lit. Quand les gardes s'en apercevaient, ils frappaient les coupables, mais ça ne les arrêtait pas, alors ils ont fini par me mettre à l'isolement chaque nuit. J'ai passé presque deux ans là-bas. Dans une cellule de deux mètres sur deux avec un garde planté devant. La plupart des gardiens étaient des wraiths. C'était pratique. Je pouvais encore plus les détester. Il y en avait un, qui était souvent de garde devant ma cellule. Il n'était pas méchant comme certains autres gardiens. Il nous saluait toujours, et c'était un des seuls à remarquer quand un détenu était malade ou avait un problème. Il a essayé de savoir pourquoi je refusais de rejoindre une des factions de la prison. Comme je répondais pas, il a essayé de me faire dire d'autres choses. Comme je ne répondais toujours pas, il a commencé à me raconter sa vie. Une phrase et une seule par soir. Au début, je n'en avais rien à faire, puis j'ai commencé à être curieuse, mais c'était toujours un démon, et en plus, il me frustrait. Quand il a vu que je l'écoutais, il m'a proposé un pacte. Une phrase pour une phrase. Une histoire pour une histoire.

« Au début, je ne lui disait que des choses du type « Aujourd'hui, il y avait un morceau de légume plus gros que les autres dans ma soupe », et lui ne me racontait que des choses ennuyeuses. Puis je lui ai dit des choses plus personnelles, et il a fait de même. Et sans m'en rendre compte, je lui ai parlé de jimar, d'Agapante et de toute ma haine, et il m'a écoutée. Il ne s'est pas moqué de moi, ou ne m'a pas dit que j'étais stupide de ne pas faire la différence. Il m'a même dit qu'à ma place, avec le pilote, il aurait sans doute fait pareil. Et un jour, j'ai réalisé qu'il y avait les wraiths, ces monstres cruels qui avaient tué mon mari, et lui. Je le lui ai dit, alors il a commencé à me raconter les histoires des autres gardiens. De celui qui avant, sur sa ruche, était tailleur et aidait les détenus à apprendre à coudre. De celui qui l'été, durant ses pauses, tressait des couronnes avec les fleurs de la cour pour les offrir à sa fille adoptive, sa princesse qui méritait les plus belles couronnes. Il ne m'a pas parlé que des wraiths. Il m'a parlé des humains aussi. De celui qui battait sa femme, et de celui qui restait avec la sienne bien qu'elle lui soit infidèle parce qu'il l'aimait passionnément. Le jour, il était un gardien parmi d'autres et j'étais une détenue parmi d'autres, mais la nuit... ah, la nuit... J'avais un ami et une oreille attentive. Une autre voix que celle, haineuse, qui avait hanté toutes mes nuits jusque-là. Il est ironique de se dire que la voix qui m'a permis de retrouver la paix est celle d'un des êtres même que j'avais juré de haïr jusqu'à la fin des temps.

« J'ai purgé ma peine, et j'ai quitté le camp. On m'avait offert un emploi de couturière, mais je l'ai refusé. Je ne voulais plus voir une aiguille de ma vie, alors je suis partie un peu au petit bonheur la chance. J'ai travaillé comme saisonnière sur je ne sais combien de mondes. Et je me suis lassée de cette vie d'incertitude. Alors j'ai été demander conseil à un vieil ami très sage. Au seul ami que j'aie encore, à vrai dire. Je pensais qu'il pourrait peut-être m'aider à trouver un travail plus stable. Mais à la place, il m'a demandé si je détestais toujours les wraiths. Je lui ai dit que je n'en savais rien. Il m'a demandé ce que je pensais de l'idée d'en épouser un. Je lui ai dit que je n'en savais rien. Il m'a demandé si je voulais l'épouser. Je lui ai dit que je n'en savais rien. Il a ri et m'a dit que je pouvais prendre tout le temps nécessaire pour y réfléchir, et que dans un jour ou un siècle, il serait toujours là. J'ai réfléchi pendant un année entière. Et j'ai décidé d'accepter. Mon deuxième mariage a été très différent du premier. Pas d'invités, pas de banquet, juste lui, moi et l'officiant dans le temple d'une petite ville. Il avait deux perles d'argent, souvenirs de victoire dans une autre vie. Ses seuls trésors, ses seules possessions. Il les a fait fondre et m'a offert cet anneau. »

L'ancêtre tira de son col une chaîne d'or, à laquelle étaient accrochées deux bagues - une ornée d'une pierre rouge et une en bois sculpté – et qu'elle écarta délicatement pour extirper de ses vêtements un cordon de cuir au bout duquel était accroché un anneau fin fait d'argent terni.

« Il m'a offert cet anneau, et sa vie. Toute sa vie. Il l'a déposée dans mes mains. Il me l'a donnée, sans rien attendre en retour. J'ai été heureuse. Vraiment heureuse. J'ai eu vingt-quatre ans pendant presque quatre décennies, puis tout s'est arrêté. D'un seul coup. Ça aurait pu être un détenu. Certains étaient de vrais caïds. Ça aurait pu être un accident. Mais c'est sa bonté qui l'a tué. Un jour, alors qu'il rentrait du travail, un homme s'est effondré, foudroyé par une crise cardiaque. L'homme n'avait plus de pouls, et les secours étaient encore loin, alors il lui a injecté de l'enzyme et lui a fait un don de vie, dans l'espoir que ça le ramène. L'homme est revenu, mais le temps que les secours arrivent, mon amour était mort, foudroyé par le virus Hoffan dont l'homme était porteur. Il est mort pour avoir voulu sauver un inconnu ! Je lui ai offert mon cœur, et il me l'a volé. Je me suis juré que plus jamais je ne laisserais une chose pareille arriver. Je me suis juré que plus jamais personne ne souffrirait comme j'ai souffert. J'ai mis en garde tous ceux que je croisais. Je leur ai appris cette vérité fondamentale. Amis ou ennemis, les wraiths n'apportent que douleur et tristesse. Ils vous prennent ce que vous avez de plus précieux, vous l'arrachent, et le détruisent. J'ai passé ma vie à essayer d'éviter que ma famille ne vive ce que j'ai vécu, et voilà que ma petite-fille revient avec un de ces démons ! Sous mon propre toit ! Hélia, ne fais pas la même erreur que moi, ne vends pas ton âme au diable ! Je t'en supplie...» Sa voix se brisa.

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La soirée avait été compliquée. Il y avait eu beaucoup de larmes, mais aussi beaucoup de compréhension. Il y avait eu un peu de vaisselle cassée, et bien plus de câlins. Finalement, Kel'kan était resté jusqu'à la fin de leur permission. Il était resté mais avait dû dormir dans la grange.

Ils marchaient sur le chemin du retour depuis de longues heures en un bienfaisant silence complice, que Hélia brisa finalement, rajustant la sangle de son sac.

« Mais du coup, c'était quoi la solution de l'énigme de papy ? Tu sais, « chacun n'en a qu'un, mais si il le veut, il peut le partager, pourtant jamais il ne pourra vraiment le faire sien » ? »

« Tu n'as pas deviné ? C'est pourtant évident, ma douce humaine. » s'étonna Kel'kan.

« Vas-y, éclaire-moi. »

« L'énigme parle de nous. »

« Hein ? »

« Pas de nous deux en particulier, mais des hysthars. Les wraiths sont immortels, mais c'est au contact des humains qu'ils apprennent à aimer, et les humains savent aimer, mais ils n'ont guère le temps de le faire durant leur brève existence. Mais lorsque que chacun partage, il se passe quelque chose de... » il s'interrompit, cherchant le bon mot.

« De magique ? » proposa-t-elle, lui prenant avec tendresse la main.

« Oui, de magique. »


(1) Techniquement, rien n'empêche une planète d'avoir un axe magnétique (donc nord-sud) différent de son axe de rotation.

(2) A partir d'une certaine époque, tous les wraiths qui rejoignent les Ouman'shii vont d'abord dans un centre d'insertion où ils passent un ou deux ans. En plus de voir leur sincérité mise à l'épreuve, ils apprennent à être de bons citoyens, à se comporter correctement avec les humains, et toutes sortes d'autres choses utiles.