Je ne suis pas transsexuelle, et n'ai donc qu'une connaissance toute théorique du sujet. En aucun cas je n'ai écris cela dans le but de blesser ou insulter les personnes transsexuelles, bien au contraire. C'est une humble ode au courage et à la bravoure dont il faut faire preuve face à une telle particularité.
Cette nouvelle se passe une quarantaine d'année après les événements d'Au-delà des étoiles.
Attention : on parle de sexe. Pas de scène de sexe, mais ça cause beaucoup de sexe -d'organes sexuels- littéralement.
Enfin. Enfin le visa était arrivé. Il était étonnamment difficile pour un wraith affilié à aucune ruche de venir sur Terre sans être citoyen et avec un simple visa « touristique », mais après deux trop longues années, il l'avait eu. Le papier qui enfin lui permettrait d'être lui-même. De vivre enfin. De ne plus se cacher. L'ultime étape. Changer de nom avait été, avec le recul, facile. Seulement une bonne dizaine de fonctionnaires à convaincre et un nombre incalculables de papiers à remplir. L'apparence n'avait pas été non plus trop compliquée. L'aide d'un astucieux dispositif humain appelé un « chest-binder », les services d'un tailleur discret et une bonne coupe de cheveux avaient fait des miracles.
La voix, il y était arrivé. En partie, mais il lui suffisait de ne pas parler pour régler le problème. L'esprit, ç'avait été le plus simple. Il était né mâle dans un corps de femelle. L'esprit d'un guerrier dans un corps de reine. Un esprit droit et féroce qu'on avait forcé à se tordre et à se déformer pour entrer dans un moule de duperie et de contorsions protocolaires. En rejetant l'identité qu'on lui avait assignée à la naissance, il s'était comme libéré. Avait retrouvé sa véritable forme. Et à présent, grâce à ce visa, son corps allait enfin être au diapason de son esprit.
Il serait volontiers resté dans Pégase, mais c'était impossible. Les humains de Pégase n'avaient pas encore passé assez de temps dans la paix pour développer ce genre de chirurgie, et les siens ne comprenaient même pas son désir. Comment pouvait-il bien vouloir devenir mâle quand il avait reçu la bénédiction de naître femelle ? Pourquoi vouloir renoncer à une éternité de puissance et de respect au-dessus des masses pour une vie anonyme de guerrier ? Comment pouvait-il avoir l'égoïsme de refuser de porter les générations futures ? Et bien sûr, bien sûr, pourquoi vouloir être 'kan et pas 'shi ? Ils ne pouvaient pas comprendre, mais il ne leur en voulait pas.
A sa connaissance, il était un cas sans précédent. Chez les wraiths, refuser d'endosser la fonction qui vous a été attribuée à la conception était déjà un tabou, alors changer de sexe ? Inimaginable. Mais il n'était peut-être pas le seul. Sans doute le seul mâle né dans un corps femelle, mais peut-être y avait-il des femelles nées mâles ? A jamais coincées dans un corps qui n'était pas le leur. Se contentant de rôles de scientifique ou de pilote. De diplomate peut-être. Des rôles plus en adéquation avec leur âme. Des rôles qui leur suffisaient. Mais il n'avait jamais pu connaître ça. Il y avait des guerrières. Des combattantes. Mais elles étaient humaines. Iräns, peut-être. Pas wraiths. Mais il était un guerrier, et il ferait tout ce qui serait nécessaire à l'accomplissement de son destin. Y compris aller sur Terre.
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Trois semaines de voyage à bord d'un petit long-courrier à l'intimité inexistante et enfin, il posait le pied sur cette planète bleue. Il eut un instant d'hésitation au moment de passer de la passerelle de métal au sol de marbre blanc de l'astroport. Juste un instant. Il était sur Terre. Le monde d'origine de la Fondatrice Gady, le monde d'origine des atlantes. Et, selon les rumeurs, de tous les mondes humains, le plus étrange.
Il s'avança, se dirigeant tranquillement vers la douane, longeant un couloir tout de marbre blanc et de baies vitrées s'ouvrant d'un côté sur les zones d'atterrissage pour vaisseaux et l'aéroport tout voisin - l'endroit d'où décollaient les vaisseaux atmosphériques à destination d'autres zones de la planète - et de l'autre côté, une cité nichée au bord d'un vaste lac tout entouré de montagnes.
Le poste de douane était composé de trois longues files : Terriens ouman'shii, extraterrestres ouman'shii, et autres origines.
Il se dirigea dans la bonne file, la plus longue. Apparemment, les Terriens ouman'shii ne subissaient presque aucun contrôle. Ne pas être originaire de la planète mais Ouman'shii en impliquait un peu plus, et n'être ni l'un ni l'autre destinait automatiquement à une fouille complète et à une longue série de questions.
Moins d'une demi-heure après, c'était son tour, et un humain aux tempes grisonnantes prit ses papiers, les scanna et lui posa quelques questions - plus ou moins pertinentes - : combien de temps comptait-il rester ? Transportait-il des marchandises prohibées ? Des armes ? Était-il au courant des réglementations et restrictions appliquées aux non-humains ? Était-il formé au don ? Avait-il pris ses dispositions pour la durée de son séjour ? Avait-il un contact sur Terre ? Où allait-il résider ? Et la liste était encore longue, mais il s'était préparé et avait réponse à tout.
Il était là pour procédure médicale, résiderait à la clinique, et avait pris toutes les dispositions pour que son séjour se passe parfaitement.
L'humain sembla finalement satisfait et le laissa passer, au travers d'un sas automatique à double battant qui le conduisit à la zone de récupération des bagages de soutes. Il n'en avait pas, et poursuivit donc sa route jusqu'à un second sas, qui s'ouvrit sur une vaste zone bourdonnante de vie, des rangées de petites boutiques, cafés et autres pharmacies faisant face aux différents terminaux d'atterrissage tandis que de grands panneaux holographiques accrochés au plafond proclamaient « gare », « aéroport », « parking » ou encore « départ » en pointant différentes directions. Il ne s'y intéressa pas, scannant la petite foule assemblée devant le sas, jusqu'à repérer un jeune humain au teint sombre avec un petit écriteau proclamant : « Clinique Crystal Lake - Oal'kan ».
Il s'approcha.
« Bonjour, Monsieur, vous êtes Oal'kan ? » demanda l'humain en levant le nez.
Il acquiesça et l'homme sourit avec soulagement.
« Fantastique ! Je suis Sanjit, votre référent pour toute la durée de votre séjour au sein de la clinique Crystal Lake. Mon rôle est de faire en sorte que vous ne manquiez de rien, donc dites-moi si vous avez besoin de quoi que ce soit. La voiture est par là. »
Il suivit docilement.
L'homme était sympathique. La parole facile, mais sans être envahissant. Lui prodiguant quelques informations intéressantes alors qu'ils traversaient à une vitesse ridiculement lente le centre-ville engorgé de la cité.
« On va bientôt passer au bord du lac. Vous allez pouvoir voir le jet d'eau de Genève. C'est un des symboles de la ville depuis plus d'un siècle et demi. »
Quelle pouvait être l'utilité du gigantesque jet d'eau jaillissant vers le ciel ? Il n'en avait aucune idée, mais il ne pouvait nier la beauté des millions de gouttelettes retombant en scintillant dans le lac.
Un peu plus loin, Sanjit lui désigna quelques boutiques de luxe. Puis une église - un monument religieux terrien - et enfin une statue à la gloire d'un héros local.
Leur véhicule sortit enfin de la cohue du centre-ville, avançant un peu plus vite le long d'une vaste avenue bordée de bâtiments luxueux et de parcs arborés soigneusement entretenus, avant de remonter l'allée de l'un d'entre eux jusqu'à un bâtiment ultra-moderne d'alliage métallique bleu et de verre.
« Je vais vous conduire à votre chambre, qui a vue sur le lac. Vous avez rendez-vous avec le Dr Vonlanthen dans deux heures pour un entretien initial. Je vous ferai ensuite faire le tour de nos installations. »
Il acquiesça, suivant toujours docilement.
Sa chambre était en fait un petit studio, comportant une chambre, une salle de bains et une petite pièce à vivre avec une parodie de cuisine et un grand canapé.
« Je n'ai pas réservé un tel logement.» nota-t-il, se demandant de combien l''appartement en lieu et place de la chambre en division commune réservée risquait de faire grimper sa facture déjà exorbitante.
« Heu, oui. Ne vous en faites pas, c'est la direction qui vous offre ce surclassement.» bafouilla Sanjit, visiblement mal à l'aise.
Il grogna vaguement. Il devait sans doute ce surclassement à sa nature prédatrice. Même pour les humains à la vie si courte, une décennie n'était pas tant de temps. Beaucoup de Terriens devaient encore craindre les wraiths.
Sanjit lui fit rapidement faire le tour des installations, puis après lui avoir donné un dispositif de communication avec son identifiant préenregistré dessus, le laissa seul.
Après avoir disposé ses quelques affaires aux endroits prévus à cet effet, retirant ses bottes, il s'installa en tailleur sur le vaste canapé faisant face au petit balcon ouvert sur le lac et son superbe panorama.
Fermant les yeux, il se laissa tomber dans un état de semi-conscience méditative bienheureuse.
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« Bonjour, M. Oal'kan, je suis le Dr Vonlanthen. C'est moi qui vais m'occuper de la supervision de l'ensemble des procédures nécessaire à votre réassignement sexuel » le salua chaleureusement une petite femme rondelette dont les yeux pétillaient derrière ses lunettes carrées tout en lui faisant signe de s'installer dans un des deux sièges face à son bureau.
Il la salua d'un geste de la tête, puis s'installa alors qu'elle faisait défiler des documents sur un écran.
« Donc, selon votre dossier, vous désirez un réassignement sexuel complet de femme à homme... enfin, de femelle à mâle. C'est exact ? »
Il opina.
« C'est une procédure qui n'a jamais été pratiquée sur un wraith, mais rassurez-vous, il n'y a aucune raison que ça ne fonctionne pas. Ici, à la clinique Crystal Lake nous aidons plus de cent-cinquante transsexuels à obtenir leur véritable corps chaque année. J'ai moi-même supervisé plus de six cents procédures similaires. »
Il poussa un grognement appréciateur. C'était un palmarès impressionnant.
« Mais avant de pouvoir commencer les procédures médicales, il nous faut valider quelques points juridiques. C'est malheureusement obligatoire au regard de la loi suisse. Donc, pour commencer, pourriez-vous remplir ce questionnaire, s'il vous plaît ? » lui demanda-t-elle en lui tendant une tablette. Il s'exécuta.
« Parfait. Je suppose que vous désirez commencer aussi vite que possible. Est-ce que ça vous convient si j'agende votre premier entretien avec un des deux psychologues qui doivent attester de votre véritable volonté de changer de sexe à cet après-midi, et le second à demain matin ? »
Il acquiesça en grondant. Ridicules procédures. Il n'aurait pas bravé toutes les difficultés pour venir ici s'il ne le voulait pas vraiment !
La scientifique ne se laissa pas démonter et, tournant son écran pour qu'il puisse le voir aussi, poursuivit avec la présentation des procédures qu'il allait subir, des risques encourus et du résultat qu'il pouvait attendre.
« Donc, vous avez demandé une mastectomie. C'est une opération que nous maîtrisons depuis plus d'un siècle. Le principal effet indésirable est de coutume de longues cicatrices sur la base de la poitrine, mais il y a de grandes chances que grâce à votre régénération, il n'y en ait aucune. Cela dit, afin de rendre toutes ces opérations possibles, nous devrons vous placer sous immunobloquant afin de ralentir votre régénération. Cela ne l'arrêtera pas totalement et ne sera que temporaire, mais je dois vous prévenir que votre guérison en sera de fait largement ralentie, et que vous allez donc sans doute expérimenter tous les désagréments d'un processus plus lent de guérison, comme douleur, démangeaisons et tiraillements le longs des plaies, éventuel écoulement de sang, et nécessité de pansements. »
S'il devait vivre cela pour être enfin lui-même, ce n'était rien. Il acquiesça. La scientifique lui jeta un coup d'œil puis poursuivit.
« Pour continuer sur la masculinisation de l'aspect physique, nous pouvons vous proposer deux choses, qui ne s'excluent pas forcément. La première est bien sûr différentes opérations esthétiques comme une liposuccion des hanches, de la chirurgie faciale - menton, pommettes, etc. - voire des implants en silicone pour donner plus de définition à vos muscles. La seconde est un traitement hormonal. Les changements seront beaucoup plus progressifs, mais plus naturels. Une fois encore, cette procédure n'as jamais été initiée sur un wraith, mais le système hormonal de votre espèce et son fonctionnement sont bien connu, et ne diffèrent pas tant que ça de celui des humains. Nous pourrions mettre sur pied un traitement. »
« Qu'est-ce que ça m'apporterait ? » demanda-t-il.
L'humaine lui jeta un drôle de regard et il se retint de gémir. Il savait que sa voix n'allait pas avec son apprence.
« Masculinisation globale des traits, changement de la répartition graisseuse, développement musculaire, masculinisation de la voix, apparition de pilosité faciale et corporelle - bien que, les mâles wraiths en étant dépourvus, je doute que ce dernier point se produise pour vous. Enfin, au vu de certaines études sur le lien entre passage de l'état de scion à reproducteur sur les taux hormonaux, on peut penser que contrairement à un traitement sur un humain, vous pourriez bien subir une poussée de croissance. »
« Je grandirais ? »
« Ce n'est pas garanti, mais probable. Les études actuelles suggèrent que lorsque les mâles wraiths sont exposés à un taux de testostérone supérieur à cause de la présence proche de femelles, ils gagnent en moyenne entre cinq et quinze centimètres en quelques mois. »
« Les mâles wraiths. »
« Oui. Mais si l'on suit le modèle humain, votre corps devrait réagir pareillement une fois exposé à des hormones mâles, ne vous tracassez pas. »
Il acquiesça.
« Alors je veux ça. »
« Vous êtes bien conscient qu'il faudra plusieurs mois avant de commencer à vraiment voir des changements, et que vous devrez continuer à prendre des hormones toute votre vie ? »
« J'ai attendu plusieurs siècles, je peux attendre encore quelques mois. »
La Terrienne lui offrit un sourire compatissant, cochant quelques cases sur son écran.
« Bon, poursuivons. Vous avez déjà demandé une hystérectomie complète suivie d'une phalloplastie. L'hystérectomie est une opération que nous maîtrisons très bien, et bien que dans votre cas, l'utérus soit plus petit qu'un utérus humain, puisqu'il n'est pas conçu pour porter d'enfant mais juste pour servir de chambre de fécondation des œufs, il n'y a pas de difficultés particulières. La phalloplastie en revanche sera une autre paire de manches. J'ai déjà pris contact avec plusieurs confrères de par le monde, car je vais être honnête avec vous, c'est une première mondiale, que dis-je, universelle que nous allons réaliser sur vous. »
« Pourquoi ? »
La femme afficha deux schémas d'organes génitaux mâles. L'un humain, l'autre wraith.
« La phalloplastie humaine a fait de grands progrès ces dernières années, notamment avec l'apport de la technologie de greffe endogène wraith, qui permet de se passer de corps caverneux artificiels en multipliant les corps caverneux du clitoris, mais les organes reproducteurs humains sont externes. Ceux des wraiths sont internes. Nous allons devoir construire de toutes pièces un cloaque et l'étui pénien destiné à accueillir votre sexe au repos. Une telle opération n'a jamais été réalisée auparavant. »
Il acquiesça.
« Et il faut que vous compreniez bien que même si nous parvenons à imiter parfaitement l'apparence d'un sexe naturel, il ne pourra jamais en avoir toutes les fonctions. »
« Expliquez-vous ? »
« Il sera érectile et sensible - bien que sans doute un peu moins qu'un pénis naturel - et vous pourrez également uriner avec, mais nous ne pouvons pas fabriquer de testicules. Nous pouvons utiliser des implants pour les simuler, mais nous ne pouvons pas en créer de toutes pièces. »
« Je serai stérile. »
La femme hocha la tête, les lèvres pincées.
« Ce n'est pas important. Statistiquement, les probabilités qu'une reine me choisisse comme reproducteur sont nulles, donc cela n'a aucune importance. Je veux juste être moi. »
« Oui, je comprends. Heu... et sinon, dans un registre moins invasif, nous pouvons vous proposer des séances avec un de nos logopédistes pour vous aider à modifier votre voix, les services de stylistes et de coaches en attitude pour peaufiner tous les petits détails de votre apparence ou de vos gestes, et enfin, nous avons au sein de notre clinique un groupe de parole, qui je pense vous sera très bénéfique. »
« Un groupe de parole ? »
« Oui, ce sont de futurs patients en attente d'autorisation, des patients qui comme vous sont en pleine transition, ou d'anciens patients, qui se retrouvent trois fois par semaine pour discuter de leur transsexualité. De ce que ça leur apporte, mais aussi des difficultés qu'ils rencontrent. Je pense que discuter avec d'autres personnes ayant traversé la même chose que vous, vous sera bénéfique, M. Oal'kan. Vous êtes peut-être le premier wraith, mais vous n'êtes pas la première personne a ne pas être née dans le bon corps. Vous n'êtes pas seul. »
Il opina. Elle avait peut-être raison. Même si tous étaient des humains. Il n'avait rien à perdre à essayer.
Il passa encore un quart d'heure à répondre à diverses questions d'ordre médical, puis Sanjit vint le chercher pour le conduire à son rendez-vous avec le scientifique censé s'assurer de la sincérité de sa volonté.
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Le premier psychologue avait conclu à la authenticité de ses intentions, tout comme le second, et le Dr Vonlanthen l'avait donc reçu pour lui annoncer qu'ils pourraient commencer les opérations dès le lendemain. En attendant, il avait une journée presque complète de libre, et après avoir accepté une visite guidée du centre-ville genevois par Sanjit, il profita de sa soirée à peine entamée pour aller à ce fameux groupe de parole.
Groupe composé d'une dizaine de personnes qui se retrouvaient dans une des salles de réunion de la clinique sous la supervision d'un médecin du centre. L'homme, visiblement prévenu de sa venue, le présenta brièvement, parvenant à alléger l'atmosphère un brin tendue avant de proposer à un des participants, un gros homme aux lèvres pendantes, de prendre la parole. Il n'avait pas vraiment écouté, préférant observer.
Il y avait de tout. Des humains, jeunes et moins jeunes. Des gros, des maigres, des grands et des petits. Des mâles et des femelles. Certains qui, comme lui, avaient encore quelques traits un peu trop féminins ou masculins, et d'autres qu'il n'aurait jamais pu deviner comme étant né d'un autre sexe.
Avec un peu de chance, bientôt, il serait comme eux.
Le Dr Vonlanthen avait eu raison. Même sans avoir parlé, en sortant, il se sentait mieux. Plus serein et en un sens, rassuré.
Il allait retourner à ses quartiers lorsqu'une des participantes, une femme aux cheveux noirs et aux gros cernes, le héla.
« Vous ne voulez pas rester un peu ? Après la réunion, on aime bien se retrouver autour d'un café et d'une tranche de gâteau pour discuter de tout et de rien. »
Il hésita un instant. Il n'aimait pas manger. Rien de plus détestable que de devoir expulser de la nourriture non digérée vieille de quelques jours. Mais il n'était sûrement pas obligé de manger.
Il fit demi-tour.
La femme ne lui avait pas menti, ils discutaient vraiment de tout et de rien. Surtout de rien. Des instants insignifiants, des détails inintéressants de leurs vies, plus que ce qu'il n'aurait jamais voulu savoir sur des vies humaines. Mais une fois encore, il y avait quelque chose de réconfortant à siroter son verre d'eau en les écoutant parler. Leurs vies n'étaient pas toutes faciles. Elles n'étaient pas parfaites, mais pour la plupart, ils la vivaient en étant eux-mêmes. En étant mâles ou femelles, selon la direction de leur âme. Sans devoir jouer une infâme comédie. Pour les plus anciens, ceux qui avaient transitionné des années auparavant, l'immense majorité de leur entourage ne les avait même jamais connus autrement. Ils n'avaient plus rien à expliquer, plus rien à justifier. Et seules quelques années s'étaient écoulées. Ça lui donnait espoir. Dans un siècle peut-être, il n'aurait plus à argumenter. Il serait juste Oal'kan, guerrier au service de sa sublime majesté et protecteur des Ouman'shii. Oui. Il pourrait sûrement enfin rejoindre l'armée et accomplir son rêve. Enfin.
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Le réveil avait été difficile. L'immunobloqueur était pour le moins efficace et il s'était réveillé avec le torse emballé serré dans un immense pansement compressif et une douleur sourde à chaque inspiration, et pourtant, il n'avait pu s'empêcher de rire de joie en découvrant ce torse enfin plat, sans plus de glandes mammaires vestigiales et non-désirées.
Il était si euphorique, que si ç'avait tenu à lui, il serait retourné sur le champ en salle d'opération, mais le Dr Vonlanthen avait été catégorique : il n'irait nulle part avant au minimum trois jours.
Au bout de trois jours, l'immunobloqueur avait été totalement évacué de son système et ses plaies avaient totalement guéri. Elle avait donc consenti à passer à la prochaine étape et il s'était cette fois réveillé avec un gros pansement sur le bas-ventre, et une sorte de couche-culotte qui crissait à chacun de ses mouvements. L'hystérectomie s'était bien passée, bien qu'ils aient conservé son vagin pour la phalloplastie à venir. Et les premières déconvenues étaient arrivées à ce moment là.
La doctoresse qui avait personnellement supervisé son opération avait découvert une difficulté non négligeable qui venait perturber le protocole opératoire. A l'origine, il était prévu que des cellules du corps spongieux de son clitoris (1) soient prélevés afin d'être multipliées en laboratoire afin de former les corps caverneux de son futur pénis. Le seul problème était qu'il ne possédait pas cet organe, visiblement réservé aux humaines.
Il allait donc falloir trouver une autre alternative, ce qui retardait d'autant l'opération. Mais le Dr Vonlanthen était catégorique : ils allaient trouver. Elle penchait pour l'heure pour un prélèvement de tissus sur la paroi vaginale ou sur les petites lèvres, comprenant toutes des corps caverneux, bien que d'un type légèrement différent.
En attendant, la scientifique lui avait proposé de commencer la thérapie hormonale et de profiter des services d'un logopédiste, qui à grand renfort d'exercices de prononciation l'aida rapidement à faire baisser le ton de sa voix vers un niveau nettement plus viril.
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Après trois semaines d'attente, on lui annonça enfin que des prélèvements allaient être effectués sur son vagin afin de cultiver les cellules pour sa greffe endogène, et que d'ici là, s'il voulait profiter des services de chirurgie esthétique, il n'avait pas à hésiter. Mais il refusa. Les hormones commençaient à donner les premiers résultats, avec notamment la disparition spectaculaire de la mince couche de graisse qui lui avait toujours donné des hanches à la courbe douce, et l'apparition de non moins spectaculaires courbatures que la doctoresse attribua à un développement musculaire voire à la fameuse poussée de croissance évoquée. Pressé de voir les résultats, et dans l'idée de s'occuper, il passait autant de temps que possible dans la vaste salle de musculation du centre, faisant bonne usage des machines étrangement spécialisées inventées par les humains.
Une chose qui était devenue une habitude était les réunions du groupe de parole. Il n'y ouvrait jamais la bouche, mais restait toujours après, et entendre les humains discuter était devenu une chose qu'il attendait avec impatience, curieux d'apprendre la nouvelle anecdote de Jenny à propos de ses déboires avec la lingerie fine et les talons hauts ou de savoir si le fils d'André avait réussi ses examens ou pas.
Ces vies si différentes de la sienne, si loin de son quotidien dans une autre galaxie, avaient pourtant un parfum de normalité enivrant qui l'aidait à supporter l'interminable attente. Aide d'autant plus bienvenue qu'en plus des changements physiques, les hormones semblaient porter sur son caractère, le rendant plus colérique, agressif et impulsif. Ce qui était normal selon le Dr Vonlanthen, mais néanmoins à surveiller afin d'éviter des débordements.
Deux mois après son arrivée à la clinique et après avoir accepté de donner une poignée d'interviews à des journaux médicaux en compagnie de sa responsable, il put enfin s'allonger sur la civière qui devait le conduire en salle d'opération pour une procédure estimée au minimum à douze heures, avec trois chirurgiens sur place et cinq autres par téléconférence en tant que conseiller. Visiblement, la clinique tenait à réussir cette grande première universelle de réassignation sexuelle sur un individu non-humain.
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Ç'avait été son réveil d'opération le plus difficile de tous, et la convalescence avait été pire encore, car craignant que son corps ne rejette son tout nouveau sexe, les médecins l'avaient maintenu sous immunobloquant pendant presque un mois.
Puis avait commencé la fastidieuse rééducation, ou plutôt éducation, puisqu'il avait tout à apprendre de ce nouvel appendice, à commencer par comment uriner avec et comment le garder propre, ce qui avait donné lieu à une très humiliante séance d'exercices pratiques avec un des chirurgiens qui l'avaient opéré.
Et finalement, le Dr Vonlanthen lui avait annoncé qu'il était guéri et en pleine possession de ses moyens, et cela une heure à peine après qu'il n'ait découvert sur son menton un fin duvet blanc qui n'y était pas auparavant. A force de sourire, il avait sans doute terrifié la moitié de l'hôpital, mais la journée était trop belle pour s'en soucier.
Il était finalement guéri et n'avait qu'une hâte : tester les capacités de cette nouvelle partie de lui.
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« Il y a un problème ! » gronda-t-il, faisant les cents pas dans le bureau de la doctoresse qui le regardait avec inquiétude.
« D'accord, Oal'kan. Asseyez-vous et expliquez-moi. »
Il ignora sa première suggestion et continua à arpenter la pièce.
« Ça ne descend pas ! »
« Pardon ? »
« Comme vous l'avez prédit, tout fonctionne. L'érection, le cloaque, tout, mais ça ne descend pas ! »
La femme semblait profondément perplexe.
« Donc l'érection se produit, mais pas le retour à un état flaccide ? »
« Oui ! » siffla-t-il, frustré et inquiet.
« Vous... vous avez toujours une érection maintenant ? »
« Non ! »
« Ah, donc je ne comprends pas très bien le problème. Est-ce douloureux ? »
« Non ! Mais ce n'est pas descendu même avec, heu... de la stimulation. »
Elle fronça les sourcils.
« Juste une question : combien de temps ? »
« Combien de temps, quoi ? »
« L'érection et la stimulation. »
« Je ne sais pas ! Quinze, vingt minutes peut-être et, je ne sais pas, dix minutes de stimulation. »
Elle semblait encore plus confuse.
« Ce sont de très bonnes performances. Qu'est-ce qui ne vous convient pas ? »
« Quinze minutes ?! Bonnes performances ?! Peut-être pour un humain, mais à ce stade là, c'est pathologique chez un wraith ! Au-delà de trois minutes, c'est pathologique ! » cracha-t-il.
Elle réfléchit, tentant de comprendre, puis son visage s'éclaira et elle tenta d'étouffer un petit rire.
« Il ne faut pas vous inquiéter, Oal'kan, même si visuellement, vous avez à présent l'air parfaitement mâle, physiologiquement vous serez toujours un peu différent. A cause de la sélection génétique exercée sur des générations par vos reines, les mâles éjaculant le plus rapidement sont ceux qui se sont le plus reproduits, réduisant à un délai très cours le temps total entre l'excitation initiale et le relâchement. Mais cette sélection ne s'est pas exercée sur les femelles et, comme votre pénis a été conçu à partir de tissus femelles, il est normal que le temps de libération soit plus long. Il ne faut vous inquiéter que si l'érection subsiste plus de dix minutes sans stimulation mentale ou physique ou en cas de douleur ou d'inconfort. De plus n'oubliez pas que vous devez encore, heu... apprendre à vous connaître. Quand vous saurez ce qui vous convient ou pas, sans doute que vous serez capable de faire aller les choses plus vite. »
Il consentit enfin à s'asseoir.
« Vous êtes sûre, Dr Vonlanthen ? »
Elle lui sourit, hochant la tête d'un air rassurant.
« Oui. Et puis, cela peut être un avantage par rapport aux autres mâles... »
Il hocha la tête. Peut-être avait-elle raison, même s'il ne voyait pas trop en quoi.
« Vous avez encore des questions, Oal'kan ? »
Il se leva, hochant négativement la tête.
« Merci, Docteur. Bonne nuit. »
« Bonne nuit, Oal'kan. »
Il allait sortir, mais l'humaine toussota et il se retourna.
« Allez-y doucement, vous avez tout votre temps, d'accord ? »
Il acquiesça.
« Et Oal'kan... C'est la première fois qu'un de mes patients vient se plaindre parce qu'il bande trop longtemps. D'habitude c'est plutôt l'inverse... »
Il haussa les épaules avec un sourire en coin.
« Je suis le premier d'un nouveau genre, docteur. »
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Un congé. Son premier congé en cent-dix ans. Il n'en avait jamais ressenti le besoin. Comment aurait-il pu vouloir quitter son unité et le champ de bataille alors que chaque jour, il pouvait accomplir son rêve et vivre sa vocation ? Mais il ne regrettait rien. Ce voyage entre deux galaxies, il l'avait déjà fait. Seul, perdu et empli d'espoir et de craintes. Sur Terre, il avait rencontré des humains qui lui avaient montrés qu'il n'était pas seul et lui avaient permis de traverser toutes ces épreuves afin qu'il puisse se réaliser. Aujourd'hui, il remboursait sa dette.
D'un geste calme, il tendit les deux passeports à l'agent qui vérifiait les billets d'embarquement.
« Oal'kan et Kualymn? » demanda l'homme en déchiffrant leurs noms.
« Non, Oal'kan et Kualli'shi. »
(1) Le clitoris fonctionne vraiment comme un mini-pénis, et de tout petits corps caverneux identiques à ceux du pénis lui permettent de gonfler sous le coup de l'excitation.
