Le blocage monumental que j'avais sur au-delà des étoiles et Par delà le destin semble enfin s'être levé. J'espère pouvoir en reprendre la publication d'ici une à deux semaines.

D'ici là, bonne lecture.


Cette nouvelle se passe simultanément à Extermination (chapitre 10), et donc à peu près 300 ans après « Au-delà des étoiles »


« Atterrissage dans cent secondes. » annonça la voix du pilote.

Valer traduisit automatiquement pour elle et Niim'shi acquiesça, gonflant son abdomen avant d'expirer à fond afin qu'il puisse resserrer les sangles de son harnachement tactique.

Elle sentit le clic alors que les sangles se fermaient un cran plus loin.

« C'est bon ? » demanda Valer.

Bougeant un peu, elle testa les appuis. Les trois tubes-civières, le caisson à équipement et la petite plate-forme pour son coéquipier étaient à leur place et bien attachés.

« C'est bon. » confirma-t-elle, se penchant pour vérifier que tout son matériel médical d'urgence était à sa portée dans son gilet ou à sa ceinture.

« Parfait, alors lève cette patte, vieille carne. » siffla Valer, tapotant l'arrière gauche. Elle vrombit, vexée, mais cela ne fit que le faire rire.

« Lâche moi, gros parasite.» répliqua-t-elle, acerbe.

« Certainement pas. La dernière fois, on a failli rester coincés dans ce trou d'obus parce que tu as une patte folle, alors tu vas la lever, et je vais te mettre la gaine prescrite par le médecin. »

« C'est toi qui a décidé que je devais mettre ce truc.» persifla -t-elle, assassinant du regard le dispositif médical en fibre de carbone, mais levant néanmoins sa patte.

Valer ricana à nouveau.

« Ta mémoire commence à te faire défaut, vieux machin : je suis médecin.» répliqua-t-il, fixant la gaine sur son articulation abîmée par presque un siècle et demi au service de l'empire.

« Tu n'es pas médecin, tu es urgentiste de guerre. »

« Je suis médecin urgentiste de guerre et tu es mon infirmière. »

Elle secoua la patte, manquant de le faire tomber.

« Je suis ta coéquipière, sale bête ! »

« C'est ce que je disais, mon infirmière. » répliqua-t-il, lui tapotant la patte pour lui signifier qu'il avait fini.

Elle la reposa, se gardant bien de laisser ses pensées filtrer. La gaine faisait du bien à son articulation endolorie.

« Quarante secondes avant atterrissage. » annoncèrent les haut-parleurs.

Valer ramassa son fusil, vérifia qu'il avait bien ses deux pistolets à la ceinture, puis elle l'aida à grimper sur la petite plate-forme accrochée dans son dos, au-dessus des quatre tubes d'acier de son harnachement.

« Prêt ? » demanda Hela'kan, tenant l'arme de son coéquipier pendant que ce dernier, perché sur sa plate-forme, finissait de boucler son casque.

Elle ne put empêcher son esprit de s'éclairer d'un sourire mental attendri en les voyant.

Hela'kan était un jeune mâle Irän plein d'enthousiasme et de conviction et son coéquipier, un petit humain qui n'avait l'air de rien mais était bien plus solide que la plupart de ses congénère, était encore pire.

Elle avait été pareille, mais c'était bien longtemps auparavant. Quand elle s'était engagée auprès des troupes de secours avec Zellia, son hysthar, et que c'étaient elles les petites nouvelles de l'unité 356 des secours de terrain.

A présent, elle était la plus vieille Irän de l'unité et son plus ancien membre. Cent vingt-six ans de service entrecoupés d'une pause de trente-cinq années durant lesquelles elle s'était occupée de Zellia et de son mari lorsqu'ils étaient devenus trop vieux pour continuer à travailler.

Ces trois décennies avaient été difficiles. Même si les enfants de Zellia et de Karluk étaient alors déjà grands et aidaient leurs parents de leur mieux, même s'ils touchaient tous les deux une retraite convenable, sans le salaire de Valer qui avait continué à travailler comme médecin urgentiste à bord d'un vaisseau hôpital, ils ne s'en seraient pas vraiment sorti. Pas sans des aides d'Etat. Et ça, ils avaient été tous quatre unanimes, ils voulaient s'en passer autant que possible.

Karluk était mort en premier. L'âge l'avait emporté. Valer l'avait supplié à de multiples reprises d'accepter un don de vie, mais Karluk avait toujours été têtu, et il avait refusé jusqu'au bout. Il s'était éteint par un beau matin de printemps, entouré de sa femme, de ses enfants et de son hysthar.

Elle ne s'était jamais vraiment entendue avec Valer, mais par amour pour leurs hysthars respectifs, ils avaient fini par mettre leur haine réciproque de côté et l'avaient remplacée par un respect distant et froid qui avait toujours fonctionné.

Karluk mort, Valer n'avait plus vraiment eu de raison de rester sous le toit familial, mais elle ne l'avait pas chassé, ne l'avait même jamais suggéré. Elle le savait aussi bien que Zellia : comme un peu de Zellia vivrait tant qu'elle vivrait, un peu de Karluk vivrait tant que le cœur de Valer battrait. Et puis, la maison et la famille étaient tout ce qu'il lui restait de son hysthar bien-aimé. Alors elle avait laissé le wraith vivre sous le même toit qu'elle. Et Valer avait continué à travailler et à leur donner presque l'intégralité de son salaire. Pour qu'elle puisse rester à la maison et s'occuper de Zellia, à présent très âgée et presque aveugle. Parce que c'était ce que Karluk aurait voulu.

Puis Zellia avait rejoint son époux et elle avait eu le cœur brisé. Pendant des mois, elle n'avait pas été capable de sortir de la grande maison à présent désertée, errant d'une pièce à l'autre, prenant et reposant sans but des objets qui avaient appartenu à sa moitié humaine. La maison aurait dû être vendue, elle était conçue pour une grande famille, pas pour deux pauvres âmes en peine, mais Valer avait continué à travailler, avait même repris les tâches qu'elle n'avait plus la force de faire. L'entretien de la demeure, le paiement des factures, toute la paperasserie de la succession. Et il ne lui avait jamais demandé de partir. Il avait juste essayé de la traîner à la maison du don la plus proche quand il était devenu évident qu'elle était en train de se laisser mourir de faim, mais il n'y avait pas beaucoup d'êtres capables de déplacer un Irän qui a décidé de ne pas bouger, et il ne faisait pas exception. Alors, il avait été chercher les enfants et les petits-enfants de Zellia et Karluk, qui l'avaient suppliée de s'alimenter, d'aller à la maison du don. Elle avait fini par accepter, mais s'était effondrée en larmes, à la porte, incapable de partager ce geste tellement intime et pourtant vital avec un autre que sa chère Zellia. Avec un inconnu. Alors Valer l'avait alimentée de force avec sa propre énergie. Il avait été chercher l'énergie vitale pour eux deux pendant des jours. Jusqu'à ce qu'elle se reprenne. Jusqu'à ce que son sens de l'honneur lui interdise de laisser un wraith, un ennemi atavique de sa race, la maintenir en vie plus longtemps.

Valer avait semblé soulagé de ne plus avoir à la maintenir en vie ainsi et quelque temps plus tard, il lui avait suggéré de reprendre le travail. Il lui avait dit qu'il en avait assez de l'entretenir et qu'il avait mieux à faire de son argent. Ils savaient tous deux que c'était un mensonge. Valer n'avait jamais su quoi faire de son argent une fois les impondérables payés. Mais elle avait suivi sa suggestion. Parce que travailler lui changerait les idées. Elle avait commencé par se proposer comme bénévole au centre médical le plus proche. Ça lui avait permis de se remettre dans une routine professionnelle et de reprendre un peu confiance en elle. Valer, en tant qu'exécuteur testamentaire de Karluk, avait alors mis en vente la grande maison. Elle ne voulait pas quitter la demeure, mais n'avait pas protesté et s'était mise à la recherche d'un nouveau logement. Sans grand succès, contrairement au wraith qui avait pu bénéficier d'un petit appartement dans un immeuble réservé aux citoyens. La maison fut facilement vendue, l'argent versé sur un compte au nom des descendants du couple, et avant qu'elle ait vraiment pu le réaliser, elle s'était retrouvée dans la rue avec ses quelques affaires dans des caisses et de sacs.

Valer s'était moqué d'elle, l'avait traitée de limace et de parasite, mais il lui avait proposé « dans sa grande magnanimité » de trouver refuge pour une nuit, une seule, dans son nouvel appartement. C'était presque un demi-siècle auparavant. Ils avaient déménagés trois fois depuis.

C'était encore Valer qui lui avait suggéré de se réengager auprès de son ancienne unité. Après avoir longuement réfléchi, elle avait accepté, seulement pour faire face à un terrible problème. Les unités iräns de secours de terrain étaient toujours formées de binômes. Deux urgentistes avec à chaque fois des rôles bien précis : l'Irän, qui faisait office d'ambulance vivante, et un humain, qui en plus d'une formation médicale devait avoir quelques notions de combat, car faisant office de tourelle de défense depuis le dos de son coéquipier. Et elle avait participé aux sessions de sélection de coéquipiers, mais c'était chronique, elle n'arrivait pas à faire confiance à un autre humain. Elle n'arrivait pas à s'ouvrir assez. Parce qu'une peur irrationnelle lui disait que si elle le faisait, elle allait oublier Zellia. Valer s'était encore moqué d'elle, mais lui avait proposé de jouer les humains pour qu'au moins le reste de sa remise à niveau progresse. Et après six mois de sélections infructueuses - le plus long délai jamais vu selon l'instructeur - l'idée la plus folle qui soit l'avait frappée. Elle aurait juré par tout ce qui était sacré que le wraith allait se foutre d'elle et l'envoyer bouler, mais il avait accepté immédiatement. Officiellement, c'était parce qu'il en avait assez de son travail aux urgences de l'hôpital et qu'il voulait plus d'action. Mais Niim'shi n'avait pas été dupe. Tout comme elle, et même s'il le cachait beaucoup mieux, il n'était pas encore prêt à vraiment faire le deuil de son hysthar et du pan de sa vie qu'avaient été les septante années passées tous ensemble dans cette grande maison, avec Zellia et Karluk, puis avec les enfants, qui avaient grandi sous leurs yeux, étaient devenus adultes, avaient fondé leur propre famille, dont les rejetons venaient souvent pour voir leurs grands-parents et tonton et tata. Ils avaient été une grande famille, avec ses hauts et ses bas, mais unie malgré tout et surtout grâce aux deux humains qui avaient été leur moitié. Et malgré tout, même quand les petits-enfants des enfants de Karluk et Zellia seraient morts, ce lien resterait. Incongru, souvent pénible, mais bien réel et, en un sens, rassurant.

Bien contre leur gré, ils avaient fini par faire partie de la même famille, et étrangement, c'était resté. Alors, ils étaient restés ensemble. Par habitude, par facilité ou par paresse, peut-être. En tout cas, Valer était devenu son coéquipier. C'était tellement étrange, un wraith et une Irän, lointains cousins et éternels ennemis, devenus alliés et amis, qu'ils avaient reçu la visite de journalistes.

On avait parlé d'eux comme d'un miracle, comme d'un extraordinaire pas en avant dans la paix de la galaxie. Ils avaient juste haussé les épaules et rappelé qu'une des mères du fondateur Tom Giacometti était Irän. Qu'ils n'étaient pas les premiers et que de toute manière, ils ne s'appréciaient pas. Les journalistes n'avaient pas semblé les croire sur ce dernier point. Après quelque temps, la nouveauté de leur duo était passée et ils étaient retombés dans un anonymat et une routine confortable. Un demi-siècle de routine à aller secourir les blessés sur tous les fronts de deux galaxies. Ils avaient été de toutes les guerres, de toutes les catastrophes. On leur avait décerné des médailles, ils avaient même rencontré le commandant suprême Rorkalym. Valer s'était fièrement fait tatouer ses exploits sur le corps, mais au quotidien, leur vie n'avait pas changé. Même si elle n'était plus aussi jeune qu'avant, que sa carapace commençait à se déformer avec l'âge et qu'elle avait besoin d'une coque pour soutenir son articulation faiblarde. Aujourd'hui était un jour comme les autres. Elle ne devait surtout pas penser autrement. Surtout ne pas penser au massacre qui se déroulait toujours dehors. Au génocide systématique et total. Elle ne devait pas penser. Juste trouver des blessés et les ramener. Aujourd'hui était un jour comme les autres. Oui, comme les autres.

Il y eut le petit choc sourd des patins d'atterrissage touchant le sol, puis la trappe du vaisseau s'ouvrit, leur apportant une bouffée d'air chaud sentant le grain mûr, le métal surchauffé et le sang.

La petite escouade de soldats de bord censée sécuriser les abords du vaisseau-hôpital descendirent en rangs, puis vingt seconde plus tard, ils recevaient un confirmation de sécurisation du site.

Comme une colonne de titanesques fourmis empressées, les vingt-huit duos se mirent en marche, s'égaillant dans la plaine ravagée d'obus à la recherche d'une précieuse cargaison vivante à ramener à bord du vaisseau-hôpital.

Sur sa visière, Niim'shi voyait les repères cartographiques déjà ajoutés par les soldats qui se battaient toujours, quelques kilomètres en avant, mais également la position en temps réel des autres équipes et toutes sortes d'informations utiles, dont la plus importante de toutes : toutes les balises de soldats ouman'shii encore vivants à deux-cents mètres à la ronde. Leurs cibles. Grâce aux filtres tactiques de la visière, ils n'avaient pas besoin d'examiner un à un les innombrables cadavres qui jonchaient la plaine et pouvaient aller droit à l'essentiel.

Leur première cible était à même pas quatre-cents mètres de la zone d'atterrissage. Le malheureux avait visiblement été soufflé par un obus alors que, déjà blessé et soigné approximativement par ses camarades, il tentait de se replier pour recevoir de véritables soins.

La plaie par balle grossièrement bandée à son épaule n'était plus exactement son principal souci, et en aucun cas leur priorité. Le morceau de shrapnel saillant de son casque, voilà qui l'était davantage.

Valer déclama l'habituelle annonce.

« Je suis Valer, de l'unité 356 des secours de terrain. Je suis médecin. On va s'occuper de vous. Est-ce que vous m'entendez ? (Il sauta de son dos, venant s'accroupir à côté de l'homme au poignet duquel il passa immédiatement un bracelet à puce) N'essayez pas de parler. Si vous m'entendez, serrez-moi la main. Très bien. Vous avez été touché par un éclat d'obus à la tête et par une balle à l'épaule. Êtes-vous blessé ailleurs ? »

Tout en parlant, il examinait l'homme pendant qu'elle préparait le matériel pour le stabiliser.

« Bon, à part ça, rien de grave. C'est très bien. Vous allez sûrement vous en sortir. »

Elle le tança télépathiquement. Toujours la même dispute. Elle pensait qu'il fallait être aussi positif que possible, Valer qu'il fallait être honnête envers les patients. Et comme c'était lui qui avait une bouche, leurs patients entendaient beaucoup de « Vous allez sûrement survivre » et autre « Une chance sur trois de vous en sortir ».

Le wraith l'ignora, se concentrant sur le cocktail d'antibiotiques et d'anesthésiant qu'il injectait au soldat.

Il n'était pas question de retirer l'éclat de métal de la tête de l'homme sur le champ de bataille. Alors ils entourèrent délicatement le tout d'un épais bandage pour que rien ne bouge, puis elle décrocha un des tubes-civières de son dos, le posa à côté de l'homme qu'ils déposèrent dedans, le sanglant précautionneusement puis, avec autant de soin, elle remit le tube à sa place, tandis que Valer entrait toutes les informations nécessaires dans la puce du bracelet via le petit ordinateur accroché à son poignet.

L'ensemble de l'opération leur avait pris moins de quatre minutes.

Le wraith reprit sa place sur son dos.

« Allez, avance, vieille carne. » lança-t-il lorsqu'il sentit son hésitation. « Pas par là, abrutie ! Stupide insecte ! Idiote, les blessés sont de l'autre côté ! » s'offusqua-t-il lorsqu'elle fit demi-tour.

« On est près du vaisseau et cet humain ne survivra peut-être pas si on repousse les soins. » répondit-elle, davantage concentrée sur son objectif que sur la dispute.

« Ce n'est qu'un humain. » répliqua-t-il avec dédain.

« Karluk aussi n'était qu'un humain, sombre dégénéré. » siffla-t-elle, agacée.

Elle sentit l'esprit du wraith se rétracter sous la peine et elle s'en voulut immédiatement.

« Désolé, Valer, je ne... »

« Non, tu as raison, vieille carne. » répondit-il, un peu triste, mais sans colère.

Elle sourit mentalement.

« J'ai toujours raison, gros parasite. »

L'esprit du wraith s'illumina brièvement en une parodie de sourire, puis ils furent tous les deux trop occupés à déposer la civière dans le monte-charge automatique qui l'emmènerait directement dans le cœur du vaisseau, au centre de tri des blessés, et à en récupérer une nouvelle pour la remplacer.

« Bon, on peut aller faire notre travail maintenant, Madame ? » siffla le wraith, narquois.

Elle le secoua un peu, puis alors qu'il feulait, s'élança.

En six heures, ils avaient ramenés presque cinquante blessés au vaisseau. Un bon score, et une bien triste nouvelle. Voir autant d'êtres blessés, s'accrochant à la vie au milieu des cadavres de leurs camarades, de leurs ennemis parfois, lui brisait toujours autant le cœur, peu importe combien de fois elle assistait à ce sinistre spectacle. Y prenait part.

Leur visière leur avait indiqué qu'il y avait quelqu'un de vivant sous les ruines d'un bâtiment effondré. Elle s'était donc aussitôt mise à déblayer les décombres sous les encouragements de Valer qui, malgré une force bien supérieure à celle des humains, était faible et fragile comparé à elle.

Elle était puissante, forte, résistante, et pourtant, les pans de murs étaient presque trop lourds pour elle. Ils ne l'avaient jamais été auparavant. Elle se faisait vieille. Usée.

« Hey, vieille carne, ne vas pas te blesser. » nota le wraith, qui avait intercepté ses pensées.

Elle acquiesça, mais ne diminua en rien ses efforts.

Finalement, après avoir retiré une dernière poutre, Valer put se glisser dans les décombres, lui transmettant télépathiquement ce qu'il voyait.

Leur patient était un wraith, ou plutôt un demi-wraith miraculeusement encore en vie, malgré la moitié inférieure de son corps broyée par les décombres.

Avant même de l'examiner, Valer lui fit un don de vie et elle se sentit heureuse d'être sa coéquipière. Si elle n'avait pas fait équipe avec un wraith, le protocole aurait exigé qu'ils laissent le guerrier - afin d'éviter tout risque d'attaque dû à une crise de rage de faim - et signalent sa position à une unité spéciale de secours wraith, qui aurait mis quelques minutes à arriver. Quelques minutes que le prédateur n'avait peut-être pas à disposition. Mais Valer était un wraith et pouvait de fait lui faire un don de vie, et elle-même ne risquait pas grand-chose. Même si elle voyait par les yeux de son coéquipier, elle se pencha pour tenter d'apercevoir quelque chose. Le guerrier tenait le cadavre broyé d'un autre soldat contre lui et Valer tentait de le lui faire lâcher afin de pouvoir le dégager. De ce qu'elle comprit des feulements désemparés du wraith piégé et des quelques bribes d'échanges télépathiques retransmises par Valer, il s'agissait du frère humain du wraith. L'homme au côté de qui il avait grandi et s'était engagé. Son petit frère, qu'il avait promis de toujours protéger. Qu'il avait essayé de protéger. Mais même un wraith était impuissant contre l'effondrement d'un bâtiment de quatre étages.

Il avait la chance - ou le malheur - d'avoir survécu, contrairement à son frère adoptif. Finalement, Valer, las d'essayer de le raisonner, sortit son blaster et fit feu à deux reprises, assommant son congénère avant de le dégager, se servant sans pitié d'un scalpel pour trancher ce qu'il restait de tendons et de muscles, s'arrêtant à mi-chemin pour lui faire un second don de vie.

Le temps qu'il le traîne hors des décombres, l'hémorragie du guerrier avait cessé, mais il ne marcherait plus. Du moins pas sur les jambes qui l'avaient portées jusqu'à ce jour.

Ils le chargèrent sur une civière.

« Bon pour le recyclage. » nota Valer en reprenant sa place dans son dos.

« Tout le monde a le droit à une seconde chance, sombre brute. »

« Mais sa seconde chance va coûter une fortune en ressources à l'empire. Réfléchis, stupide femelle. Combien d'enfant pourraient être nourris ou vaccinés avec l'argent qu'il va coûter ? Combien d'autres soldats moins gravement blessés pourraient être soignés par les chirurgiens qui vont s'occuper de lui ? Combien de soldats qui pourront reprendre les armes, contrairement à lui ? »

Elle s'était remise en marche, scannant tout comme le wraith dans son dos les alentours, attentive à un ennemi embusqué, une mine dissimulée ou tout autre danger.

« Je n'y crois pas ! A cause de toi, je vais devoir prendre la défense d'un foutu wraith ! Mais ce soldat s'est battu pour notre idéal. Il s'est battu pour l'empire. Pour les Ouman'shii. Il mérite toute notre reconnaissance et notre aide. C'est un immense sacrifice qu'il a fait. Nous le lui devons ! » s'échauffa-t-elle.

Valer lui tapota gentiment l'épaule.

« Je le sais, vieille carne, cesse de galoper comme un guam qui a vu du foin. »

Elle allait lui lancer une réplique bien sentie mais son attention fut subitement attirée par un bruit.

Elle scanna les environs. Aucun marqueur de balise, et pourtant, elle avait bien entendu un petit cri de souffrance.
Avançant lentement, elle se dirigea vers l'origine du son.

« Qu'est-ce que tu fais ? » demanda Valer.

« J'ai entendu quelqu'un crier. »

« Tu hallucines, vieux machin. Il n'y a personne ici. Regarde ta visière. »

« Non, j'ai entendu quelqu'un. » répondit-elle, s'avançant jusqu'aux ruines d'une maison.

« S'il n'y a pas de marqueur, ce n'est pas notre problème, c'est un ennemi. »
« On doit vérifier. Il est déjà arrivé à des soldats de perdre leur balise, ou qu'elle soit détruite. »

« Soit, soit, vieille carne têtue. » siffla-t-il, sautant à terre pour l'aider à inspecter les lieux.

Ce fut elle qui la trouva. Une femme, recroquevillée dans une canalisation d'égout éventrée.

« Ici ! » appela-t-elle, alors que l'humaine la fixait avec de grands yeux terrifiés.

Le wraith la rejoignit en deux bonds.

« Ça n'est pas une des nôtres. » nota-t-il, se penchant avec l'intention évidente de s'en nourrir.

« Mais ça va pas ? » l'arrêta-t-elle, le retenant fermement.

Il feula.

« Je sais que pour ta race d'optimistes congénitaux, la notion d'extermination et d'ennemi absolu n'a aucun sens, mais les ordres sont clairs. Ces humains ont eu leur chance de se rendre. Ceux qui ne l'ont pas saisie doivent mourir. »

Instinctivement, sa prise sur son bras se resserra alors que la colère l'emplissait.

« Comment oses-tu, espèce de sale... Monstre ! Comment oses-tu dire que les Iräns ne savent pas ce qu'est l'extermination ! Ton espèce. Ta race de tueurs immondes a essayé de nous exterminer. Tes semblables ont tué jusqu'au dernier humain de mon monde natal. Vous ne nous avez donné aucune chance de nous rendre. Aucune chance de négocier. Alors que nous ne vous avions jamais rien fait. Jamais ! Nous vous avons laissé l'univers tout entier, mais il vous fallait notre lune ! Vous les avez tous tués ! Tous ! »

Il y eut un craquement sec et Valer gémit.

Aveuglée par sa colère, elle continua à le serrer, le secouant un peu.

« Et au cas où tu ne l'aurais pas remarqué, espèce de sale dégénéré, cette humaine est pleine. Elle doit à peine tenir debout. Elle n'aurait jamais pu parcourir les quelques kilomètres la séparant des vaisseaux d'évacuation ! »

Elle donna une dernière secousse qui arracha un autre grincement au wraith. Son qui enfin trouva prise en elle.

Horrifiée, elle se calma subitement.

« Oh, par les Ancêtres ! »

Valer inspirait et expirait à fond, se tâtant prudemment le bras.

« Rappelle-moi de ne plus jamais te traiter de faible. »

« Je suis désolée. Je ne voulais pas ! Excuse-moi, je t'en supplie. Oh, par les Ancêtres ! »

« Si tu veux te rendre utile, cesse d'invoquer tes ancêtres et aide-moi à réduire la fracture. »

Elle s'empressa de s'exécuter, tâtant le bras disloqué du wraith avant de le remettre en place d'un geste sec qui le fit rugir de douleur.

« Maintenant, j'ai vraiment, vraiment besoin de me sustenter. » nota-t-il, jetant un regard plein d'espoir à la femme qui tentait de se faire oublier dans sa conduite.

« Mais non. Tu peux tenir encore un peu, goinfre. »

En guise de réponse, il lui fit sentir la faim qui le ravageait. Il ne mentait pas.

« Je suis sûr qu'il y a d'autres Frygiens pas loin. » décida-t-elle.

« Mais cette humaine est là. »
« Elle est pleine. »

« Et alors ? »
« Et alors, pas les femelles gravides et pas les enfants ! Et puisque tu sembles avoir oublié, gros parasite, tous les enfants sont exclus de l'ordre d'extermination. »
« Quel enfant, je ne vois pas d'enfant. » répliqua-t-il en toute mauvaise foi.
« Celui qui devrait naître d'ici quelques heures, crétin ! »

Valer feula.

« De toute manière, si elle reste dans son égout, elle et son petit seront morts d'ici deux jours. Autant abréger leurs souffrances. »

« Tu as parfaitement raison. »

Le wraith lui jeta un regard surpris.

« On va les ramener au vaisseau. »

« Quoi ?! »

Son esprit la fouetta. Elle ne broncha pas, bien trop habituée aux explosions télépathiques du wraith.

« Cette humaine a clairement besoin d'assistance médicale, et ce n'est pas à nous de décider de son sort. On les ramène, et ce n'est pas négociable, Valer. »

Ils s'affrontèrent du regard et en pensée pendant quelques longues secondes.

« Soit, mais le prochain, je le vide. »

Elle acquiesça à contrecœur.

« Ou tu te ravitailles sur un drone récolteur, gros parasite. Pas question de l'assommer, ça pourrait tuer le petit, alors dépêche-toi de la convaincre de sortir de son trou qu'on puisse l'emmener. Plus vite on la ramène, plus vite tu manges. »

Valer maugréa quelque chose que son cerveau était incapable de comprendre, puis s'agenouilla devant le tuyau.

Elle tenta de se rassurer, essayant d'ignorer les dizaines, non, les milliers de cadavres frygiens qui jonchaient le paysage. Ils faisaient ce qui était juste. Même si toute cette opération avait un atroce goût de déjà-vu hérité de la mémoire atavique de ses ancêtres, ils faisaient ce qui était juste. Il ne pouvait en être autrement.

Valer lui tapota la patte, la ramenant au présent et à la réalité.

« Passe-moi une civière, vieille carne. »

Elle s'exécuta et Valer aida l'humaine à s'y allonger avant de lui administre un léger sédatif et de la sangler.

Elle chargea le tube-civière. Valer ne remonta pas à son poste.

Inquiète, elle observa les alentours à la recherche d'une menace.

« Hey, vieille carne. Je ne pense pas que c'est la demi portion non-recyclable rangée là (il tapota le tube abritant son congénère amputé) qui me contredira, mais ce que mes ancêtres vous ont fait, c'est impardonnable. Si quelqu'un avait tué Karluk, je ne sais pas ce que j'aurais fait mais je ne pourrais pas oublier, c'est certain. Je sais que des excuses ne suffiront jamais, mais je suis désolé. Je suis sincèrement désolé pour ce que ton peuple a dû traverser à cause du mien. »

Très doucement et avec mille précautions pour ne pas secouer ses passagers entubés, elle se baissa pour être un peu plus à sa hauteur.

« Je ne vois pas de quoi tu parles, Valer. Mon peuple, ton peuple... qu'est-ce que ça veut dire ? Nous sommes tous les deux Ouman'shii. Nous appartenons au même peuple. Pas à la même race, mais au même peuple. Pire encore, nous faisons partie de la même famille. Parce que, soyons honnêtes un instant, même si Zellia et Karluk sont morts il y a longtemps, ni toi, ni moi ne sommes prêts à renier la promesse que nous leur avons faite. N'est-ce pas, gros parasite? »

Le wraith soupira, puis sourit d'un rictus vaguement menaçant qui découvrait ses dents, mais son esprit avait la teinte de la vérité. Un sourire soulagé et infiniment triste. Parce qu'elle était tout ce qu'il lui restait de son hysthar bien-aimé et qu'il en était conscient, un jour, elle aussi partirait, et il resterait seul avec ses souvenirs.

Le ramassant comme s'il ne pesait rien, ce qui ne manquait jamais de le faire paniquer, elle le déposa sur son dos.

« Ne t'en fais pas, je suis une vieille carne, mais une vieille carne à la carapace solide. Je pourrais bien te survivre, et même si ce n'est pas le cas, je serai toujours là. » lui souffla-t-elle, effleurant son esprit d'un tentacule de pensée rassurant.

«Juste un souvenir. » nota-t-il, sinistre.

« Non. Je ne serai plus Niim'shi, mais je serai toujours là. Tout au fond, loin sous la toile de l'Esprit. Les esprits des Ancêtres sont toujours là. Ils veillent sur nous. Nous guident et nous inspirent. Et un abruti dans ton genre aura toujours besoin d'un guide. »
Tirant brutalement sur son épaule gauche, Valer la fit trébucher sur le côté, et éviter de peu une mine à moitié enterrée.

« Je ne suis pas certain de vouloir d'un guide qui ne sait même pas dans quoi il pose les pattes.» nota-t-il en pouffant.

Elle vrombit, faussement outrée.