Alessa, ainsi que les personnages apparaissant à la toute fin de cette rumeur ne m'appartiennent pas, mais sont les créations et créatures d'un de mes deux groupes de joueurs à Stargate Coalition, un excellent jeux de rôle, que j'ai un peu adapté pour pouvoir jouer dans mon petit univers particulier.

Ils peuvent parfois faire une brève apparition de ci-de là. A vous de les retrouver. ^^

Bonne lecture.


Cette nouvelle se passe entre 80 et 120 ans après les événements de au-delà des étoiles


« Alessa. Si ta génitrice le veut, ma fille, tel sera ton nom. Alessa. Alessa de Delleb ! »

Chaque naissance était aussi émouvante que la précédente. Une fille de plus. Il avait une fille de plus ! La joie et la fierté qui l'emplissaient étaient indescriptibles.

« Zil'reyn, je peux savoir ce qui vous prend ? J'essaie de dormir ! »

Les pensées de Delleb n'étaient pas tendres. Sa reine avait eu une longue journée, jalonnée de négociations houleuses avec la délégation envoyées par le nouvellement fondé « Conseil des reines orthodoxes » ou, autrement dit, le conseil formé de toutes les reines n'ayant pas déjà rejoint les Ouman'shii. Avec contrition et regret, il s'excusa platement, berçant doucement la larve encore poisseuse du mucus du cocon duquel il l'avait personnellement extraite.

Attentif à cette fois correctement fermer son esprit, repoussant d'un geste le maître de la pouponnière qui attendait de réceptionner l'enfant, il l'emmena lui-même à la station de nettoyage afin de la débarrasser des reste de l'œuf qui l'avait vu naître et de s'assurer lui-même qu'elle était en pleine forme. Et elle l'était, bien entendu. Plus petite et infiniment plus faible qu'une larve mâle au sortir du cocon, mais aussi plus jeune de presque deux ans. En vérité, presque aussi fragile et tout aussi dépendante qu'un petit humain au jour de sa naissance. Mais déjà infiniment plus importante.

Zil'reyn s'accorda encore quelques minutes pour contempler le chef-d'œuvre vivant engendré par sa souveraine - avec son aide – puis, à regret, il la confia au maître de la pouponnière, assortissant le petit paquet dans lequel était emmaillotée l'enfant d'un lourd avertissement télépathique. S'il arrivait quoi que ce soit à la larve, l'univers ne serait pas assez grand pour l'éloigner de sa fureur. Le maître de la pouponnière ne broncha pas. Ce n'était jamais que la cinquante-troisième fois qu'il recevait cette exacte même promesse, et jusqu'à présent, il n'avait jamais failli. Tant que les petites femelles étaient sous sa garde, elles étaient en sécurité. Tous les accidents survenus étaient toujours arrivés après. Quelques têtes étaient tombées, il y avait veillé, mais il n'y avait jamais eu rien de plus grave que la perte de deux orteils, et quelques nez cassés.

Rassuré, le commandant quitta la vaste pouponnière, dont la plupart des cellules n'abritaient plus le moindre petit, et retourna sur le pont, où l'attendaient toutes ses tâches et responsabilités.

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« Alessa ! Alessa de Delleb ! »

Le hurlement déchira les couloirs obscures de la ruche et la toile de l'Esprit. Une esclave humaine lourdement chargée d'un immense panier de linge se jeta précipitamment hors du chemin du wraithfurieux qui remontait les coursives, les pans de son manteau claquant sinistrement sur ses chevilles.

« Alessa de Delleb, si vous n'êtes pas devant moi dans moins de dix secondes avec d'exceptionnellement bonnes explications, vous allez le regretter ! »

L'avertissement résonna plus calme mais non moins terrifiant, alors qu'il s'arrêtait devant une salle technique en apparence vide.

Une silhouette piteuse apparut derrière un condensateur ionique et, à petits pas, s'avança.

« Je vous prie de me pardonner, maître Viel'mar. »

Avec une moue réprobatrice, le wraithdétailla l'enfant qui se tenait devant lui, soumise, la tête basse.

Quel gâchis ! Une magnifique robe tout en dentelle et en fil d'argent, ruinée pour de bon. Malgré tout le respect qu'il pouvait avoir pour la grande régente et ses idées révolutionnaires, donner des vêtements de grand prix à une larve aussi jeune était une grossière erreur. Ce n'était pas pour rien que les larves portaient de simples vêtements de toile, au moins jusqu'à leur transition !

Tendant le bras, il l'attrapa par les cheveux, tirant suffisamment fort pour lui tirer un couinement de souffrance, mais pas assez pour lui en arracher.

« Petite ingrate ! Regardez ce que vous avez fait ! La magnifique robe que votre génitrice a fait faire pour vous ! A présent tout juste bonne à récurer un conduit ! Et tout cela au nom de quoi, je vous le demande ? »

Il infligea encore une ou deux secousses à l'enfant, puis la relâcha brusquement, la faisant tomber en arrière.

La petite essuya une larme échappée de ses yeux, renifla et marmonna quelque chose d'inintelligible tout en fixant un point sur le sol.

« Je n'ai pas compris. Relevez-vous et regardez-moi en face quand vous me parlez. Vous n'êtes pas une esclave humaine, mais une wraith, une des maîtresses de cette galaxie. Alors debout, et parlez haut et clair ! »

L'enfant renifla une fois de plus et s'exécuta, une lueur de défi au fond des yeux.

Pendant un instant, Viel'mar oscilla entre l'envie de faire disparaître à grands coups de pied cet éclat irrespectueux des yeux de sa protégée, et celle d'admirer la morgue qu'elle arborait déjà à seulement onze printemps.

« J'ai voulu bien faire, maître. Il y avait cette larve coincée dans une évacuation et il semblait souffrir. J'ai essayé de l'aider. Ça n'a pas marché, et j'ai abîmé ma robe. Mais vous me dites toujours que la ruche est plus importante que l'individu. J'ai pensé qu'aider une autre larve était plus impor... (Elle s'arrêta un instant, les arcades sourcilières froncées.) Non, ce n'est pas vrai. je n'ai pas pensé à ma robe. J'ai juste pensé qu'un de mes frères de ruche avait besoin d'aide et que j'étais là. »

Avec un soupir fatigué, Viel'mar détailla la larve. Cette petite maligne l'avait pris au piège. Il ne pouvait pas la punir pour avoir suivi exactement les préceptes qu'il tentait de lui inculquer, mais il ne pouvait pas non plus laisser passer le massacre de la magnifique robe, et de l'investissement conséquent que cette dernière représentait.

Il s'agenouilla devant la larve.

« J'entends bien, Alessa. Vous avez pensé bien faire, et c'est tout à votre honneur, mais vous avez pensé comme une idiote. Vous n'avez ni la force ni la tenue pour la tâche que vous avez entreprise. Vous auriez dû aller chercher une personne plus apte à sortir cette larve de son trou. Un serviteur, par exemple. Vous comprenez ? »
La petite acquiesça.

« Bien. Par votre stupidité, vous avez ruiné un vêtement superbe qui a coûté de quoi payer un serviteur pendant plusieurs jours, et a demandé beaucoup de travail au tailleur et à ses aides. En faisant cela, vous leur avez gravement manqué de respect à tous. Ainsi qu'à votre génitrice, qui a fait faire cette robe pour vous. Est-ce acceptable, selon vous ? »

L'enfant hocha négativement de la tête.

« Et donc, selon vous, que faut-il faire ? »
« Je dois aller m'excuser, et être punie ? » répondit-elle d'une petite voix.

« Non. Vous êtes une femelle, vous n'avez pas à vous excuser à moins d'avoir commis une faute des plus graves, mais vous allez être punie, oui. »

La larve ne broncha pas, attendant la sentence.

« Pour l'heure, vous allez retourner dans vos quartiers, vous changer et remettre vos vêtements ordinaires, puis vous irez en salle d'apprentissage, et réfléchirez à la sentence adaptée à votre faute. Je viendrai bientôt vous voir. Est-ce clair ? »

La petite acquiesça puis, l'échine basse, s'éloigna.

« Ne vous traînez pas comme une humaine morveuse ! »

Elle se redressa, tournant au coin, le dos droit, la démarche régulière.

Avec un hochement de tête navré, Viel'mar sortit sa tablette. Ses géniteurs n'allaient pas apprécier ce rapport sur leur progéniture. Il gronda tout bas. Alessa était la sixième fille de Delleb dont il avait la charge, et pour l'heure une des plus compliquées. Elle était honnête, brave et fidèle, mais c'étaient plus des qualités qu'on attendrait d'un guerrier que d'une femelle, surtout d'une femelle destinée à devenir inquisitrice ou diplomate - officier supérieur, à la rigueur. Il allait vraiment falloir qu'il lui serre les rênes, et lui apprenne à tenir son rôle.

Son rapport terminé, il se mit en route pour la salle d'apprentissage, une vaste pièce compartimentée en plus petites unités, non loin de la pouponnière et qui servait de lieu d'apprentissage centralisé pour la cinquantaine de larves que comptait actuellement la ruche.

Sans surprise, il trouva Alessa assise dans son alcôve habituelle, une tablette allumée dans les mains.

« Alors, larve ? »

Elle bondit sur ses pieds, et le salua d'une courbette avant de lui tendre ladite tablette.

Avec intérêt, il lut.

« Le Code légal ouman'shii ? Intéressant. »

« Article 236, alinéa 5.4 » répondit-elle.

«Vous n'avez rien volé, ou je me trompe ? » nota-t-il, perplexe, lui rendant la tablette.

« Pardon maître, mais je n'ai rien trouvé dans le Code à propos de la détérioration du bien d'autrui. Le vol m'a semblé la faute correspondante la plus proche. »

Raisonnement intéressant.

« Expliquez-vous. » exigea-t-il.

« Comme vous l'avez fait judicieusement remarquer, maître, cette robe ne m'appartient pas, car elle a été commandée par la grande régente et réalisée par son tailleur. Or je l'ai détruite. Je l'en ai donc privée. Cela peut donc être comparé à un vol. »

Avec un sifflement appréciateur, il acquiesça.

« Donc, selon vous, nous devrions vous mettre aux travaux forcés pour une durée d'au minimum quinze ans ? »

Avec l'air d'un condamné allant à l'échafaud, la larve acquiesça.

Il sourit, un ricanement amusé aux lèvres. Dommage que cette larve soit née femelle. Autrement, il en aurait fait le futur champion de Delleb.

Repoussant la larve au fond de l'alcôve, il s'assit sur le banc à côté d'elle.

« Puisque vous voulez prendre le Code légal comme base pour votre punition, c'est ce que nous allons faire, mais pour décider de la peine correcte, il faut utiliser tous les aspects légaux pertinents. Par exemple, vous n'avez pas tenu compte dans votre calcul que vous êtes une larve. Une toute petite larve. On ne peut pas attendre de vous la même vivacité d'esprit que d'un adulte. Ensuite, le bien « volé » - la robe - a été crée dans le but express que vous en fassiez usage. Cela sous-entend que son propriétaire, la grande régente, était conscient que vous pouviez porter atteinte à son intégrité. D'autant plus si l'on prend en compte le fait déjà sus-cité que vous êtes une larve... »

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« Alessa de Delleb, pour s'être rendue coupable de destruction de matériel impérial, d'agression physique grave et pour avoir désobéi à un ordre direct de son tuteur, est condamnée à être battue jusqu'à ce qu'inconscience s'ensuive. » annonça le maître de la pouponnière à la petite foule de jeune assemblée devant lui.

Tout le monde était là. De la plus jeune de ses sœurs, à peine capable de tenir assise seule, aux mâles de presque quatre décennies qui attendaient de recevoir leur affectation auprès d'un maître d'apprentissage.

Sur le côté, aligné avec les autres tuteurs, Viel'mar, son précepteur, l'air navré qu'elle lui avait si souvent vu sur le visage, la fixait. Elle le savait, elle était une déception pour lui. Malgré tous ses efforts, malgré toute sa bonne volonté, Alessa n'avait jamais été capable de faire montre des capacités psychiques nécessaires à une inquisitrice. En vérité, elle était télépathiquement tellement lamentable que n'importe quel officier mâle avait de bonnes chances d'être meilleur qu'elle.

Delleb, face à l'insistance de son géniteur, avait fini par renoncer à faire d'elle la prochaine inquisitrice et l'avait réorientée vers la diplomatie. Après tout, l'empire avait autant besoin d'habiles négociateurs que d'esprits puissants capables de percer les secrets des autres. Mais là encore, elle avait beau faire de son mieux, elle était comme un furoncle sur le visage d'une esclave d'agrément. Elle n'avait pas sa place. Avec juste assez de patience pour tolérer une remarque de travers, et une loyauté un peu trop absolue envers l'empire et tous ses concepts, elle ne sortait jamais gagnante des joutes verbales organisées entre apprentis diplomates.

A force d'échouer, elle était devenue la risée de ses sœurs, et malgré l'ordre direct, clair et maintes fois répété de Viel'mar d'ignorer les moqueries et de ne pas réagir, lorsque Xil'nali était venue pour la cinquième fois de la journée se moquer d'elle, faisant des grimaces, lui tirant les cheveux et lui griffant la nuque, elle avait perdu contenance et, arrachant une partie du placard devant elle, elle s'en était servie pour tabasser sa sœur jusqu'à ce que quelqu'un la neutralise d'un tir de blaster bien placé.

Xil'nali était toujours alitée, ses os brisés peinant à régénérer malgré les dons de vie qui lui avaient été fait. Elle avait failli tuer sa sœur. La sanction qu'elle allait endurer n'était rien. Elle était douce, parce qu'elle était femelle. Eusse-t-elle été mâle, elle aurait été abattue. Bannie au mieux. Ce n'était pas juste, mais pour une fois, elle n'allait pas s'en plaindre. Et elle allait endurer cette punition sans faillir, car c'était tout ce qu'elle méritait.

Serrant les dents, Alessa fixa le maître de la pouponnière qui s'approchait d'elle, suivi du bourreau invité, pour l'occasion, dans ces quartiers qu'il ne fréquentait de coutume jamais. Rares étaient les fautes commises par des larves justifiant sa présence. Elle se retint de sourire sinistrement. Bravo, Alessa, un nouveau record pour toi !

Son train de pensée dérailla et s'arrêta complètement lorsque les lourdes portes de la pouponnière s'ouvrirent en grand sur le commandant Zil'reyn, provoquant un garde-à-vous général.

D'une pensée, il leur fit signe de poursuivre, alors qu'il venait se poster au côté des tuteurs.

Elle sentit tout son courage la quitter. Son géniteur allait assister à sa punition. A sa déchéance. Était-il seulement possible de tomber plus bas ? Même pas deux décennies et déjà une honte incommensurable pour ses géniteurs.

Elle n'eut pas le loisir de se pencher sur la question, alors qu'un coup de pied en plein ventre la projetait contre le mur, à trois mètres de là.

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« Je te l'interdis ! »

« Navrée, grande régente, mais vous n'en avez pas le pouvoir. »

Delleb poussa un rugissement furieux qui en aurait fait reculer plus d'un, mais Alessa ne broncha pas.

« Tu es ma fille ! Tu m'appartiens ! »

« Non. Je vous serai à tout jamais reconnaissante de m'avoir conçue, et d'avoir pris si grand soin de moi durant toutes ses années, mais je ne vous appartiens pas. Vous ne pouvez pas m'empêcher de m'engager si tel est mon souhait. »

La grande régente se rua vers elle, une main levée, menaçante. Elle ne bougea pas davantage.

Delleb se figea, les griffes à moins d'un centimètre de son visage.

« Tu n'as donc aucune loyauté ? » gronda-t-elle.

« Bien au contraire, Régente. Vous plus que tout autre devriez le savoir, puisque c'est vous-même qui m'avez emmenée devant notre sublime et juste souveraine, Ilinka, afin que je m'imprègne d'elle. Ce que je fais, je le fais car j'ai la conviction que c'est la meilleure manière pour moi de la servir. »

Delleb baissa la main, l'air perplexe.

« Tu penses sincèrement que c'est en devenant de la chair à canon que tu lui seras le plus utile ? Tu es Alessa de Delleb, ma fille ! Tu vaux mieux que ça ! »

« Je ne vais pas devenir de la chair à canon, Mère. Je vais devenir soldat. Je vais me battre pour notre empire. Malgré tous vos efforts, et les miens, je pense qu'il a largement été démontré que je suis aussi mauvaise diplomate qu'inquisitrice. Je veux servir l'empire. Être aussi utile que mes sœurs. Mais ce n'est pas en faisant des choses si contraires à ma nature que je vais y parvenir. »

« Tu penses que ta nature est de te battre ? »

Avec peine, Alessa effaça un sourire gêné à la pensée de toutes les punitions qu'elle avait enduré pour avoir pensé avec ses poings plutôt qu'avec sa tête.

« Je ne sais pas. Mais en m'engageant, je le découvrirai. »

« Je te l'interdis ! Ma progéniture vaut mieux que ça ! Vulgaire soldat ! Mais de qui se moque-t-on ? »

Un raclement de gorge discret leur rappela à toutes les deux qu'elles n'étaient pas seules dans la pièce, et Alessa sursauta.

« Delleb, vous vous êtes écoutée ? » nota Zil'reyn, qui jusque-là était resté en retrait, comme il le faisait généralement lorsque la dispute impliquait Delleb et une autre femelle, quelle qu'elle soit.

« Qu'est-ce que j'ai dit qui vous choque tellement ? Vous voulez qu'elle aille crever comme un stupide troufion humain ? C'est ma fille et une femelle, elle n'a pas sa place sur un champ de bataille ! »

Zil'reyn leva une arcade sourcilière perplexe.

« Il va alors falloir que vous m'expliquiez deux choses, Delleb. Tout d'abord, si ce ne sont pas vos fils, de qui sont ces deux-là ? » demanda-t-il en désignant les deux gardes qui surveillaient la porte.

Elles se retournèrent de concert pour les détailler.

« Râ'kan et Trel'kan ? Mais ce n'est pas la même chose ! Ce sont des mâles, et des guerriers. »

« Mais vos fils néanmoins. Donc l'argument qu'elle est votre fille ne tient pas. Ensuite, second point : n'êtes-vous pas Delleb-sans-peur, qui a mené une héroïque charge contre la flotte d'Albertus le Grand, ce qui a marqué un tournant décisif dans la grande guerre ? Je n'étais pas né alors, mais si les souvenirs et la légende sont exacts, vous étiez sur le pont du premier vaisseau de cet assaut insensé. Dois-je continuer ?»

Delleb siffla, mauvaise.

« Non, Zil'reyn. Mais à moi de vous poser une question, puisque après tout Alessa est aussi votre fille : vous voulez qu'elle aille se faire tuer sur une sombre planète comme un drone décérébré? »

« Non, je ne le désire pas. Mais je respecte sa volonté de vouloir servir notre empire. Si elle désire le faire en offrant sa vie alors qui suis-je pour m'y opposer ? N'est-ce pas la seule chose que nous autres wraiths ayons jamais eu à offrir ? Notre existence immortelle, pour la survie du plus grand nombre ? »

Le silence retomba sur la vaste pièce au sol noyé dans la brume, alors que les deux femelles se fixaient, immobiles et insondables.

« Soit. De l'avis de tout le monde, il semblerait que je n'aie aucun ordre à te donner, puisque je ne suis pas ta reine. Vas-t-en donc te faire tuer comme un humain sans cervelle, Alessa. Mais à partir de ce jour, puisque tu te revendiques d'Ilinka et non de moi, je t'interdis de porter mon nom. Et tu n'es plus la bienvenue sur mon territoire. »

D'un geste élégant, Alessa s'inclina profondément.

Elle ne savait si elle devait être soulagée ou désespérée.

« Merci pour mon existence jusqu'à ce jour, grande régente Delleb. Puisse le destin vous être favorable. »

Elle se tourna ensuite vers son géniteur, qui n'avait pas bougé.

« Merci d'avoir pris soin de ma personne et de mon éducation pendant toutes ces années, commandant Zil'reyn de Delleb. Pourriez-vous, je vous en prie, transmettre toute ma gratitude et mes plus plates excuses pour la déception que je dois être pour lui à mon maître, Viel'mar de Delleb ? »

Le commandant acquiesça, et après une seconde de silence, Alessa se redressa et fit demi-tour.

« Bonne chance, petite sœur. »

La pensée l'effleura alors qu'elle passait entre les deux gardes. Elle ne répondit pas. Même s'ils étaient ses frères de sangs, les deux guerriers étaient des inconnus pour elle. Elle ne leur avait jamais parlé, ne connaissait même pas leur nom avant ce jour.

Il ne lui fallut pas longtemps pour réunir ses quelques affaires et se diriger vers la baie à Darts. Avec un peu de chance, elle trouverait vite un transport pour la surface.

« Viens, je t'accompagne. »

« Commandant ?! Je ne veux pas vous importuner. »

Zil'reyn sourit.

« Je dois de toute manière descendre sur Oumana pour affaires. » mentit-il - mal.

Pourquoi faire ça pour elle ? Pourquoi se soucier d'elle, qui trahissait littéralement la grande régente ?

Sans un mot, elle le suivit jusqu'au petit vaisseau de transport, aux commandes duquel il s'installa, lui faisant signe de s'asseoir dans le siège du copilote.

Le transporteur décolla, se glissant agilement entre les rangées de Darts amarrés avant de s'élancer dans le vide de l'espace, qu'il se mit à traverser doucement, non pas droit en direction de la planète bleue en contrebas, mais plus selon une large parabole qui allait leur faire effleurer l'atmosphère sans jamais y entrer.

« Ce n'est pas une trajectoire d'entrée atmosphérique. » nota-t-elle, perplexe.

Le commandant sourit.

« C'est vrai. Tu n'as jamais été brillante en ce qui concerne la diplomatie ou les arts télépathiques, mais tes résultats ont toujours été excellents en ce qui concerne le pilotage et l'astronomie. »

« J'aime voler. » répondit-elle laconique.

Pourquoi parler de ses résultats maintenant ? Ça n'avait plus d'importance.

« Moi aussi, j'aime voler. Avant d'être commandant, j'étais chef d'escadrille, et avant ça, simple pilote. J'ai été conçu dans ce but, et même si pour rien au monde je ne renoncerais à mon poste, voler me manque. »

Ne voyant pas trop où il voulait en venir, Alessa se contenta de vaguement acquiescer.

« Tu es la fille d'un pilote et d'une reine guerrière. Tu es la fille de Delleb, la reine qui a abandonné son trône et sa ruche par dévouement envers sa race. La fille de Delleb, qui n'a jamais hésité à prendre les armes et à se battre aux côtés de ses wraiths. Tu es aussi ma fille. La fille de Zil'reyn de Delleb, le commandant qui a brisé son imprégnation et ignoré les ordres directs de sa reine par amour pour elle. Tu es qui tu es. Le sang qui coule dans tes veines est le même que celui qui coule dans les miennes. Je n'approuve pas ton choix, mais je le comprends. »
« Vous m'en voulez ? »

La question lui avait échappé. Elle se mordit la langue.

« Moi, non. Delleb, c'est certain. Delleb est compliquée. Flamboyante, explosive, souvent cruelle. Mais tout ce qu'elle fait, elle le fait toujours par amour et par dévouement. La plupart des reines sont égoïste. Ta génitrice ne l'est pas. Tout ce qu'elle fait, elle le fait pour le bien des siens. Tu es sa fille. Elle ne veut que ton plus grand bien et, pour elle, parce que tu es femelle, cela signifie forcément un poste de prestige, mettant en avant les qualités que ton sexe devrait te conférer. Pas une reine, mais presque. »

« Pourtant, elle m'a reniée... »

Voilà, c'était dit.

«C'est vrai. Mais je ne doute pas que si tu te montres digne de ton sang, elle reviendra sur sa parole. »

C'était une maigre consolation. Mais c'était mieux que rien. Elle acquiesça.

Son géniteur se tourna vers elle.

« Et si jamais tu as besoin d'un nom, dis que tu es Alessa, fille de Zil'reyn. »

Elle le regarda, perplexe. Ça n'avait aucun sens !

Il sourit.

« Je sais que normalement, on se présente sous le nom de sa génitrice ou de la reine à qui on a prêté allégeance, mais comme l'impératrice interdit de se présenter comme « d'Ilinka » à moins d'en avoir reçu l'autorisation, et que Delleb t'a interdit d'utiliser son nom, tu peux utiliser le mien. C'est moins glorieux que le nom d'une reine, mais je suis le commandant de la grande régente, après tout !»

Elle ne put s'empêcher de sourire. C'était surtout un moyen détourné de lui permettre de se présenter comme fille de Delleb. Il n'y avait pas beaucoup de reines à avoir engendré des femelles alphas, et il était de notoriété publique que toutes les filles de Delleb avaient été engendrées par le même mâle : son père, le commandant Zil'reyn.

« Ne risque-t-elle pas d'être furieuse contre vous ? »

Il rit férocement.

« Elle le sera. Mais j'ai l'habitude, et il faut bien que je profite parfois un peu du privilège qu'elle m'a accordé. »

« Un privilège ? » demanda-t-elle perplexe.

« Ce que je vais te dire est confidentiel. »

« Je n'en parlerai jamais, je vous le jure, Commandant. » promit-elle sans hésiter.

« Bien. Je ne parle pas du privilège d'être son commandant, ou le géniteur de toutes ses merveilleuses filles, mais de celui qu'elle m'a conféré d'être son égal. En tout ce qui concerne nos rôles publics respectifs, je suis son commandant et lui dois obéissance, mais en ce qui concerne toutes les affaires privées, je suis son égal. Et cela me donne bien le droit de t'offrir mon nom, puisqu'elle t'a interdit d'utiliser le sien. »

Rendue muette par un mélange d'étonnement face à cette révélation et de trop nombreuses autres émotions conflictuelles provoquées par le comportement étonnamment prévenant de son géniteur, Alessa resta figée sur son siège presque une minute.

« Tu veux prendre les commandes ? »

« Pardon ? »

« Est-ce que tu veux prendre les commandes, pour l'entrée en atmosphère ? »

« Vous me laisseriez piloter? »

« Pourquoi pas ? Tes résultats sur simulateur sont excellents. »

Elle ne put retenir un immense sourire euphorique.

« Avec joie, Commandant ! »

Il sourit et, enclenchant le pilote automatique, lui céda son siège.

« Alors prends ma place, et tâche de ne pas nous crasher. »

.

« Bien le bonjour, bande de tapettes ! »

« Bonjour, Sergent ! » répondirent-ils tous d'une même voix.

En rang, au garde à vous, ils attendirent sans broncher, alors que leur nouvel instructeur les passait à l'inspection.

« Merde ! T'es quoi toi, cadet ? »

« Une femelle alpha, Sergent ! »

« Parce que ça existe ça ?!»

Elle hésita. Était-elle censée répondre ou pas ? Visiblement pas, puisque le sergent poursuivit son inspection.

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Alessa n'avait fait que quelques semaines au camp d'entraînement trente-deux, avant d'être mutée à l'école d'officiers de Naltonna où elle avait fait le reste de ses classes. Apparemment, avoir des ovaires et un bon crochet du droit était des atouts certains pour se faire respecter de guerriers wraiths agressifs et hautains. Beaucoup moins pour se faire respecter par des humains. Finalement, ç'avait été son instructeur de stratégie militaire, un vieux wraith borgne, qui lui avait donné l'astuce.

« Apprends à te comporter comme un humain, et ils te reconnaîtront comme une des leurs. Ils te suivront alors, non pas comme des esclaves suivent leur maître, mais comme des wraiths suivent leur reine. »

Elle avait suivi le conseil. Avait étudié les humains de sa promotion, leurs mimiques, leurs expressions, leurs intonations. Elle avait même commencé à les accompagner au mess, goûtant un peu de tout, et développant rapidement un amour immodéré pour une boisson terrienne appelée café.

Et comme l'avait prédit son instructeur, en même pas deux ans, elle était promue lieutenant et prenait la tête d'une petite unité mixte. Avec eux, elle avait participé à de nombreuses batailles. Avait remportés des victoires, essuyé des défaites aussi. Ils avaient enterré des camarades. Des frères. Peu importe la couleur de leur peau ou leur race. Ils avaient perdu des frères. Des membres de la famille. C'était ainsi qu'elle les voyait. Ses hommes, ses femmes, ses wraiths. Sa famille.

Et pourtant, pas une seule fois, elle ne s'était présentée autrement que comme Alessa, juste Alessa.

Parce qu'elle n'avait plus le droit de porter le nom de sa mère, et ne se sentait pas digne de porter celui de son père. Pas encore.

Elle avait encore gradé. Changé d'unité. Remporté et perdu d'autres batailles. On lui avait épinglé des médailles. Elle avait même reçu des félicitations du haut commandement des armées. Mais elle ne se sentait toujours pas digne d'être autre chose qu'Alessa. Juste Alessa. Parce que la fille de la grande régente et du commandant Zil'reyn ne pouvait pas être juste sergent. Et pourtant, lorsqu'on lui avait offert une nouvelle promotion, à la place, elle avait demandé à être mutée. Ne plus être fantassin. Devenir pilote.

On le lui avait accordé, malgré l'incongruité de la demande. Elle avait tout recommencé depuis le début. De sergent à cadet de l'académie de Sirooga. Retour aux bancs de l'école. Première de sa promotion dès la deuxième semaine, malgré une capitaine qui semblait avoir une dent contre elle. Elle s'était enfin sentie digne de s'appeler Alessa de Zil'reyn. Mais elle n'avait rien dit. Parce qu'une part d'elle-même, ne voulait pas que tout ce qu'elle avait accompli à la seule force de sa volonté soit attribué à ses origines. Pire encore, elle ne voulait pas qu'on l'accuse d'être tuyautée.

Alors, elle avait continué à être Alessa, juste Alessa. Aussi étrange que cela puisse être.

Après deux ans sans sortir une seule fois de la base, elle était fin prête pour l'épreuve finale, au terme de laquelle elle serait enfin pilote. Un affrontement aérien à armes réelles entre tous les bacheliers.

Un tiers de chance de mourir, presque autant d'avoir des séquelles. Le plein emploi garanti à vie pour les vainqueurs.

Elle se sentait prête. La plupart de ses camarades étaient plus jeunes qu'elle. Ils étaient venus là directement. N'avaient jamais été déployés sur le terrain. Elle était déjà un vétéran. Elle avait connu la guerre et la mort. Elle avait peur, mais contrôlait sa peur.

Le capitaine d'instruction s'arrêta devant elle.

« Prête, cadet Alessa ? »

« Oui, Capitaine ! »

La femme sourit, acquiesça et, faisant claquer ses talons, se retourna, faisant face à ses élèves.

« Bien. Si vous êtes là, c'est que je vous pense capable de vaincre. Ne me décevez pas. Je détesterais que ma section se ridiculise alors que cette année, en plus des habituels commandants de frégate et autres recruteurs privés, nous avons l'honneur de la présence de la grande régente Delleb et de son commandant, en personne. »

Il y eut quelques murmures surpris dans la ligne, alors qu'Alessa virait au vert sapin. Ils n'étaient pas venus par hasard. Soudain, elle ne se sentit plus si prête que ça.

« Qu'est-ce qu'ils foutent là ? Excellente question, cadet Oxton, même si à l'avenir je vous prierais de surveiller votre langage, surtout quand vous parlez des nos dirigeants. » siffla sèchement le capitaine.

Un silence attentif suivit sa déclaration.

Le femme fit un pas, venant se poster juste devant elle, et Alessa sentit un frisson glacé la parcourir. Elle afficha un air résolument neutre.

« Comme pourra sans doute vous le dire le cadet Alessa ici présent, le commandant Zil'reyn est un pilote d'exception et un des fondateurs et mécènes de notre académie. En plus d'être exceptionnellement humble pour un wraith. Trait qu'il semble avoir transmis à sa descendance. N'est-ce pas, cadet Alessa ? »

Il fallait qu'elle réponde quelque chose, et vite.

« Je ne sais pas, Capitaine ! »

La femme sourit.

« Oh, donc c'est par un hasard pur que dès le jour de votre arrivée, j'ai reçu une lettre signée de sa main, me recommandant la plus stricte sévérité et une tolérance zéro envers vous, cadet ? »

« Je l'ignore, Capitaine ! »

« Mais bien sûr. Bon, c'est pas tout ça, mais on a un examen à passer. A mon signal, garde à vous, marche ! »

Comme une seule entité, ils se dirigèrent vers le hangar et les petits vaisseaux qui les y attendaient.

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Elle avait réussi. Elle avait été jusqu'au bout de l'épreuve et ce malgré un réacteur touché quelques minutes seulement après le décollage. Elle avait dû bricoler une cale avec le respirateur de son équipement de survie puis, après avoir bloqué les commandes et éjecté la verrière de son chasseur, elle avait rampé sur le fuselage du vaisseau lancé à pleine vitesse dans le vide spatial pour aller réparer ce qui pouvait l'être dans de telles circonstances. Le moteur avait redémarré à cinquante pourcent de sa puissance, et elle avait terminé l'épreuve comme ça. Sans verrière et avec un moteur défectueux. Si elle n'avait pas été wraith, elle serait morte, tuée par le froid et la dépressurisation. Mais elle avait survécu, et avait même réussi à poser presque correctement son vaisseau, pilotant plus à l'instinct qu'autre chose, lorsque son corps n'avait plus été capable de régénérer ses yeux et que le sang accumulé à l'intérieur de ceux-ci l'avait rendue quasi aveugle.

On l'avait emmenée à l'infirmerie avec les autres blessés, et elle s'était attendue à assister de loin à la gloire de ceux qui s'en étaient sortis indemnes. Mais ça n'avait pas été le cas, et un infirmier était venu la chercher et l'avait guidée jusqu'à l'estrade où, alignée avec les autres vainqueurs qui n'étaient que des ombres floues sous le soleil sans pitié de Sirooga, elle assista au discours du directeur, et à la remise des diplômes, dans l'ordre décroissant du nombre de points remportés.

« Enfin, ex-æquo avec cent points, le cadet Vinkam Heurlam et le cadet Alessa...heu...le cadet Alessa de Delleb. Félicitations, vous êtes la fierté de notre empire. » annonça chaleureusement le directeur, leur fourrant un lourd morceau de papier dans la main, avant de les saluer. Elle répondit mécaniquement. Alessa de Delleb. Il l'avait appelée Alessa de Delleb. S'était-elle enfin montrée digne ?

Une pensée, l'ombre d'une pensée l'effleura. De la fierté. De la satisfaction. Elle tenta de distinguer ses géniteurs, en vain. Maudits yeux, régénérez plus vite ! Lorsque enfin elle y vit clair, la foule venue assister à l'épreuve applaudissait toujours, les proches des bacheliers occupés qui à féliciter les vainqueurs, qui à réconforter les blessés, qui à pleurer les morts, mais de la grande régente et de son commandant, nulle trace.

Des recruteurs étaient venus la voir. Elle avait refusé les offres privées. Elle voulait œuvrer à la grandeur de l'empire.

Finalement, elle avait accepté l'offre d'un wraith d'Olamin'shi. Ils avaient besoin d'un pilote pour un de leur croiseurs. Pas le travail le plus palpitant, mais un emploi digne et nécessaire.

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Elle avait passé cinq ans au service d'Olamin'shi. D'abord simple pilote, puis premier pilote du croiseur de guerre. Elle avait rencontré la reine en personne et cette dernière, eu égard à ses origines, lui avait offert le commandement d'une frégate. Et Alessa avait demandé un délai de réflexion - du jamais vu sur une ruche ! Mais elle se l'était vu accorder. Une semaine.

Elle avait quitté la ruche, était partie sur Oumana et avait hanté les ruelles de la planète, à la recherche d'elle ne savait trop quelle réponse. Devait-elle accepter ? Était-ce ainsi qu'elle voulait se rendre utile ? Oui et non. Elle n'aimait pas commander, négocier, ordonner. Autant de choses qu'on exige d'un commandant. Ce n'était pas pour rien qu'elle n'était jamais passée au-delà du rang de sergent.

Mais elle était douée en stratégie militaire, savait mener des troupes, bien que de manière peu orthodoxe, et adorait piloter. Et commandant de frégate était un rang digne de son sang. Surtout à même pas quatre décennies ! Elle serait utile, et à la hauteur de son nom. Alors pourquoi hésitait-elle ? Pourquoi avait-elle l'impression que ce n'était pas le meilleur moyen d'exploiter son potentiel ? Le meilleur moyen de servir sa sublime souveraine, l'impératrice ?

Un café l'aiderait sans doute à y voir plus clair.

L'établissement était miteux, mais ils servaient un liquide noir tellement infusé qu'il en était presque solide. En vérité, le café était tellement fort que malgré sa régénération, elle sentit pendant quelques minutes les effets de la caféine. Sans doute grâce audit effet, et malgré ses tourments internes, elle finit par remarquer le petit détail dérangeant dans l'ambiance crasso-sympathique du troquet. Un homme, aussi pouilleux que les autres clients mais qui, contrairement à eux, se tenait lové dans un coin, orienté de façon à pouvoir surveiller toutes les entrées, le regard toujours attentif et vigilant.

Ça avait réveillé quelque chose en elle. Les réflexes de guerriers, ou l'instinct du prédateur. Elle avait repéré l'arme automatique qu'il cachait sous son manteau et avait vite fait le calcul. Il risquait fort d'y avoir des morts si l'homme décidait de faire feu. Elle fut brusquement tirée de ses considérations par l'arrivée d'un wraith qui faisait presque aussi tache qu'elle dans le paysage. Grand, fin, ses dreadlocks attachées bas sur la nuque, l'air décontracté, il se dirigea l'air de rien vers le comptoir.

Le mâle s'approcha du barman, lui fit signe de se pencher pour lui murmurer quelque chose à l'oreille, mais elle ne le fixait pas lui. Elle fixait l'homme sur son banc. L'homme qui avait amorcé un mouvement pour sortir son arme. Sans réfléchir, elle lança sa tasse, qui décrivit un élégant arc de cercle souligné d'un trait de café noir avant de s'écraser brutalement à cinq centimètres de la tête de l'homme. Mais elle n'avait pas attendu. Pariant sur son instinct, elle s'était jetée sur le wraith, et plus précisément sur sa ceinture et en avait sorti exactement ce qu'elle espérait. Un blaster.

Le temps que ce dernier plaque la lame d'une dague jaillie de sa manche sur sa gorge, l'arme de l'homme assommé par son tir tombait lourdement au sol dans un bruit sourd.

Bougeant très lentement, Alessa posa le blaster sur le comptoir.

Avec un grondement mauvais, le mâle rengaina sa lame, récupéra son arme, et partit examiner l'homme, qu'il ligota avant de le charger sur son épaule.

« Toi, le responsable, appelle la police. » siffla-t-il à l'égard du barman, qui s'empressa d'obéir, tandis que le reste de la clientèle finissait de disparaître par la porte d'entrée.

« Et après, ressers-moi un autre café. » ajouta Alessa, jetant un regard curieux au mâle qui, larguant sa proie sur le plancher, vint s'asseoir sur le tabouret de bar voisin du sien.

« Joli tir. Mais ce n'est pas très prudent de voler ainsi une arme. »

« Y avait urgence. »
Avec un sourire, le wraith acquiesça.

« Je m'appelle Venal'ym. Traqueur impérial. »

Il n'avait pas donné de ruche. Elle décida de faire pareil.

« Alessa. pilote. »

« Qu'avez-vous commandé ? »

« Du café. Vous en voulez un ? »
« Non. Je laisse ça aux humains. »

Elle acquiesça.

Le silence retomba jusqu'à ce que ledit café lui soit servi.

« Sacrés réflexes, pour un pilote. »

Elle prit le temps de boire la moitié de sa tasse avant de répondre.

« Il faut de bons réflexes pour être pilote. Les astéroïdes, ça ne pardonne pas. »

« Je n'en doute pas. Comment saviez-vous que j'avais une arme ? »
« Je ne le savais pas. J'ai parié dessus. »

« Parié ? C'était risqué. »
« Ne rien faire l'était encore plus. Je ne savais pas si vous aviez une arme, mais j'étais sûre qu'il en avait une. »

« Savoir qui cache des armes fait aussi partie de la formation d'un pilote ? »

« Non, mais de celle de guerrier oui. J'étais fantassin avant. »

Le wraith sourit largement.

« Impressionnant. A en juger par la saveur de votre esprit, vous êtes jeune. Intelligente. Habile. Rapide. » susurra-t-il.

« Ça ne m'intéresse pas. »

Jeune peut-être, mais pas naïve. Elle savait où ce genre de compliment menait.

« Dommage. J'aurai essayé. Ah, voilà les braves petits fonctionnaires venus prendre en charge ma proie ! » répondit-il, se levant pour aller accueillir les policiers en uniforme qui passaient la porte.

Alessa se retourna, sirotant tranquillement son café, alors que l'homme toujours assommé derrière elle était emmené.

Du coin de l'œil, elle vit le wraith revenir vers elle.

« Si un jour vous décidez d'utiliser vos talents autrement, envisagez la carrière de traqueur. » déclara-t-il avant de faire demi-tour.

Traqueur ? Pourquoi traqueur ? Elle avait grandi dans un monde où être traqueur était une honte, une disgrâce. Mais après tout, deux des fondateurs étaient traqueurs. Ils étaient les parents de l'impératrice. Et ils étaient parmi les citoyens les plus respectés et les plus utiles de l'empire. Sans eux, en vérité, il n'y aurait pas eu d'empire.

Et si c'était ça, la réponse qu'elle attendait ?

Bondissant de sa chaise, elle se lança à la poursuite du wraith.

« Attendez ! Comment devient-on traqueur ? »
Le mâle s'arrêta, se tournant à demi pour la détailler.

« On en trouve un qui accepte de vous prendre comme apprenti. »

« Est-ce que vous accepteriez de me prendre comme apprentie ? »

Les mots étaient sortis tous seuls.

Il la fixa longuement.

« Non. » trancha-t-il platement en reprenant sa route.

Elle le regarda partir. Mais elle savait désormais quelle réponse donner à Olamin'shi.

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Il lui avait fallu plus de deux longues années de quête pour trouver un traqueur qui accepte de la prendre comme apprentie. Quatre de plus pour qu'il la juge prête pour l'épreuve finale. Son maître avait été honnête avec elle : quatre ans, ce n'était rien. La plupart des wraiths restaient apprentis plus de dix ans. Mais elle était déjà une guerrière, une soldate, une pilote. Elle savait déjà beaucoup de choses. Elle s'était sentie honorée. Fière d'elle. De tout ce qu'elle avait accompli.

Et pourtant, lorsqu'il l'avait présentée aux autres traqueurs pour l'épreuve finale, elle l'avait supplié de le faire en tant qu'Alessa. Juste Alessa. Non pas parce qu'elle ne se jugeait pas digne du nom de sa génitrice, mais parce qu'elle était enfin au-delà de ça. Elle avait enfin compris qu'elle ne voulait pas être le wraith d'une reine. La fille d'une telle, ou la commandante d'une telle. Tout ça n'était pas important. Elle était fière de son sang, de ses origines et de son parcours, mais là n'était pas l'important. L'important était tout ce qu'elle pouvait faire pour servir les Ouman'shii. L'important n'était pas qu'elle soit la fille de la grande régente, mais le fait qu'elle pouvait devenir traqueuse. Elle pouvait devenir la main gauche de l'empire. Un citoyen d'élite, qui ne réponds de ses actes que devant l'impératrice et ses commandants. Un être au-dessus des masses, et pourtant condamné à être un paria. Indésirable, mais vital. Comme les figures monolithiques à l'ombre desquelles elle avait grandi, elle voyait enfin sa voie s'ouvrir devant elle. Ni la plus simple, ni la plus glorieuse, mais la seule vraiment possible. Servir l'empire ou mourir en essayant. Elle ne voulait pas être Alessa de Delleb, de Zil'reyn ou d'Olamin'shi. Elle voulait juste être Alessa la traqueuse. Alessa, wraith ouman'shii.

Lorsque le scalpel racla les protubérances osseuses de sa nuque, elle accueillit la douleur avec joie.

Ce fut vite fini. Sous sa peau atrocement tendue, la bosse du traceur lui rappelait ce qu'elle était et pourquoi elle le faisait.

« Alessa, à partir de ce jour et pour les quatre-cents à venir, vous serez coureuse. Vous serez notre proie et celle de tous les traqueurs de la galaxie. Puissent mes enseignements vous être propices. Et par toutes les reines, que nos chemins ne se croisent pas. » annonça son maître, sa longue chevelure ondulant lentement dans le vent matinal.

Le salut était solennel, mais sincère. Si leur route venaient à se croiser, et elles se croiseraient sûrement, ils devraient s'affronter, et même s'ils tenteraient de ne pas s'entre-tuer, le risque serait toujours présent, et si elle venait à échouer, ce serait aussi son échec. En tant que maître, pour avoir failli dans sa mission de faire d'elle une traqueuse accomplie.

« Merci, maître. Que la traque vous soit bonne et le destin propice. » répondit-elle avec une profonde révérence.

Lorsqu'elle se redressa, il la surprit, la saisissant par la nuque pour venir appuyer son front contre le sien.

« Sois prudente, Alessa. » murmura-t-il dans son esprit.

Elle sourit.

« Je ne serais pas ici si je l'étais. »

Il acquiesça et la relâcha.

Filymn, le plus ancien traqueur Ouman'shii qui, en tant que tel, faisait un peu office de président de l'assemblée désordonnée qu'étaient les traqueurs, ouvrit un vortex pour elle.

Dans une heure, le traceur s'activerait et la traque commencerait. Et cette fois, la proie, ce serait elle.

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Quatre-cents jours. Elle avait survécu. Avait tué quelques traqueurs. Volontairement, ça n'avait été que des traqueurs ennemis, mais elle en était certaine, un ou deux Ouman'shii étaient tombés dans ses pièges. Elle n'était pas désolée. C'étaient les règles du jeu. Au quatre-cent-unième jour, elle revint sur la planète où tout avait commencé, seulement pour y être accueillie par son maître, qui l'attendait, un sourire infiniment fier aux lèvres et une tasse de café aussi noir que son uniforme à la main.

« C'est pour vous Alessa. » dit-il en lui tendant le breuvage.

« Merci... un an que j'ai pas pu en boire ! Bordel, ça fait du bien ! »

Il pouffa.

« Un an de traque n'a pas amélioré votre langage. On dirait une humaine. Vulgaire, en plus. »

« Pas grave, je suis pas une princesse. »

Il haussa les épaules, l'air peu convaincu, et la laissa terminer sa tasse en silence.

« Le chirurgien attend pour vous retirer l'implant. »

Avec un sourire féroce, elle avala la dernière goutte de l'infusion, puis le suivit jusqu'à la table de pierre sur laquelle elle s'était allongée une année plus tôt. Le même wraith qui lui avait implanté le traceur procéda délicatement à son retrait, et pourtant, lorsqu'elle se redressa et qu'il lui mit dans la main le petit implant ensanglanté, elle ne put s'empêcher de trembler. D'épuisement, de douleur, et aussi d'une joie incrédule. Elle avait réussi. Elle était traqueuse. La main gauche de l'empire !

« Tout va bien, ma sœur. Vous êtes en sécurité. »

Les mots la sortirent de sa stupeur, autant que le lourd manteau de cuir qui était posé sur ses épaules. Elle se blottit instinctivement dans la chaleur qui semblait en émaner, détaillant un peu bêtement les traces d'usure du cuir.

« Ça va, maître. Je n'ai pas si froid. »

Le mâle sourit, féroce.

« Je ne suis plus votre maître, Alessa. Je suis votre frère. Nous sommes à présent égaux sous le regard superbe de la grande Ilinka. »

Elle lui rendit son sourire, plus férocement encore, le poing serré autour de l'implant.

« D'accord. Mais je n'ai quand même pas si froid. » acquiesça-t-elle, sautant au bas de la table de pierre avec l'intention de lui rendre le manteau.

« Gardez-le. C'est le vôtre. Un traqueur a besoin d'un uniforme. »

Elle le fixa, ébahie. Il lui offrait son manteau ! Un manteau qui le suivait depuis si longtemps !

« ...mais il faudra sans doute le faire retailler. » concéda-t-il.

Que répondre à ça ? Son manteau était, avec son arme, sans doute le bien le plus précieux qu'un traqueur ait. Elle ne put que lui montrer d'une pensée toute sa gratitude.

« Vous vous sentez d'attaque pour une première mission ? » demanda-t-il ensuite, sortant des reines savaient où un manteau flambant neuf qu'il enfila.

« Heu... »

« Parfait. Voici votre bracelet, votre code d'identification personnel, et des armes. » poursuivit-il, lui tendant un coffret contenant le tout.

Elle les observa longuement.

Jusqu'à ce que d'une main posée sur sa nuque encore sensible, il ne l'attire à lui, jusqu'à ce qu'ils soient front contre front.

« Ç'a été un honneur pour moi d'avoir une apprentie comme vous, Alessa. Et c'est un grand bonheur de savoir que j'ai une telle sœur à mes côtés. » la salua-t-il.

« Vous partez déjà ? »

« La traque ne s'arrête jamais ! »

Elle acquiesça alors qu'il la relâchait.

« A une prochaine, Alessa. »

« A une prochaine, Huna'kan. »

Elle regarda la Porte se refermer puis enfila le bracelet communicateur, l'activa et y entra soigneusement son identifiant. Les canaux de communication réservés aux traqueurs se mirent à défiler sous ses yeux. Pour elle, la traque ne faisait que commencer !
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Une tasse de café parfaitement infusé à la main, Alessa contempla son reflet et sa vie dans la vitre du café situé juste à côté du terminal de la porte d'Oumana.

En quinze ans, elle ne s'était jamais arrêtée plus de deux jours d'affilée. Au début, ç'avait été des missions normales. Traquer des traîtres ou des fugitifs. Débusquer des opposants. Servir d'éclaireur à l'armée sur les terrains difficiles. Que des missions normales pour un traqueur.

Puis à cause de son passé de militaire et de pilote, elle s'était vue proposer d'autres genres de missions. De l'infiltration. De l'espionnage. Olamin'shi avait même accepté qu'à cette fin, elle se présente comme étant sa fille. Elle avait donc été commandant en second sur une frégate de Tuganne, afin de surveiller les agissements de cette dernière. Elle avait été garde de sécurité pour une entreprise privée soupçonnée de collaboration avec l'ennemi. Elle avait été pilote de ligne à bord de l'Onyx pour la plus grande entreprise privée de voyage spatial - la Darkstar interstellar line - afin de découvrir pourquoi des technologies prêtées par l'empire à la compagnie en question se retrouvaient ensuite sur le marché noir.

Et à partir de là, tout était devenu stupide et grandiose. Simultanément. Elle avait rencontré ce qui étaient sans doute les pires tarés de la galaxie et, non contente de les subir car elle était censée s'assurer qu'ils n'étaient pas une menace pour l'empire, elle les avait engagés pour l'aider à retrouver ce qui, au final, s'était révélé le plus gros coup de sa carrière et un des plus grands scandales de la jeune histoire de l'empire : un des consuls impériaux, profitant de la bienveillance de l'impératrice, avait détournée des millions pour son propre profit avant de disparaître des radars.

Le comte Assam déféré devant la justice, chacun était retourné à sa vie jusqu'à ce qu'elle les rappelle tous. Parce qu'ils étaient « ses » tarés à elle, et qu'elle s'en rendait bien compte. Ce qu'ils avaient accompli, ils l'avaient accompli tous ensemble.

Et voilà qu'elle se retrouvait une fois de plus à boire un café dans un établissement qu'elle fréquentait tellement souvent que les serveurs ne lui demandaient même plus ce qu'elle prenait, tout en se demandant quelle catastrophe le cerveau malade du génie Tok'ra qu'elle avait ramassé sur l'Onyx aurait encore inventé, combien de nouvelles dettes l'efficace mais dépensier médecin de guerre récupéré au même endroit avait contracté, ou si sa nièce, la fille hybride d'une de ses sœurs - inquisitrice, mais par sa descendance métisse ayant tout de même déçu leur régente de génitrice - allait daigner se montrer, ou si elle allait encore devoir aller la tirer de son lit par la peau des fesses.

« Salut, Alessa. »

« Salut, Tũmen. »

Elle sourit à la montagne de poil noir qui venait de s'asseoir à côté d'elle. Tũmen Pardus, fier guerrier Adlen, et superbe représentant d'un nouvellement découvert échec génétique des Anciens qui, pour des raisons connues d'eux seuls, avaient décidé de transformer cette splendide race de félins bipèdes en pseudo-humains misérables.

Le prédateur de plus de deux mètres lui sourit en retour, découvrant une dentition de carnivore.

« C'est quoi la mission, aujourd'hui ? » demanda-t-il.

« Je te laisse juger. » répondit-elle en lui tendant sa tablette.

Ça, c'était une des choses qu'elle aimait chez lui. Toujours motivé, et efficace en plus, le bougre. Ce n'était pas pour rien qu'elle avait accepté d'en faire son apprenti. Il avait tout ce qu'il fallait pour faire un bon traqueur. A part peut-être le dévouement total à l'empire. Mais ça, elle avait encore quelques années pour le lui inculquer.

Après tout les Adlens n'étaient pas sous la protection de l'empire depuis très longtemps.

Il prit la tablette, lisant attentivement le briefing de mission.

« Rien que ça ? »

Levant sa tasse, elle haussa les épaules.

« Ouais, rien que ça. »