Cette nouvelle se passe quelques siècles après les événements de « Au-delà des étoiles », pas de spoiler.

Je parle ici de religion. En aucun cas, je ne cherche à être irrespectueuse envers qui que ce soit. Si j'ai dit quelque chose de faux, n'hésitez pas à m'en faire part.


La journée était presque terminée. Avec un soupir, Aram s'avança timidement dans le réfectoire presque désert. La plupart des détenus avaient déjà fini leur repas et profitaient de leurs dernières minutes de liberté toute relative avant le couvre-feu nocturne. Le garde qui l'avait escorté jusque-là le poussa sèchement - mais pas cruellement - en avant.

« Va te chercher à manger avant que la cuisine ne ferme, détenu. »

Aram s'empressa d'obéir. Il mourait de faim.

Le ragoût de légumes n'était pas exactement bon, mais il était chaud et nourrissant. Plus qu'il n'aurait osé en demander.

Il avait à peine fini d'engloutir son assiette que la sonnerie du couvre-feu retentissait et qu'un maton venait le houspiller pour qu'il rejoigne ses quartiers.

N'ayant pas encore bien mémorisé l'itinéraire jusqu'à sa cellule, il se laissa guider à petits coups de matraque dans le dos jusqu'à sa cellule. Un cube grillagé de deux mètres cinquante de côté, que seul son matricule fraîchement attribué différenciait de ses voisins. Il entra, et le garde verrouilla la porte derrière lui. Aram contempla son nouveau foyer. Sa nouvelle résidence, et ce pour a priori les quatre cents prochaines années. Avec un rire sinistre, il se laissa tomber sur la paillasse. Lui qui avait toujours rêvé de devenir immortel, s'il avait su que le moyen le plus simple d'y parvenir était de devenir un des pires criminels de l'univers, il n'y aurait pas cru. Et pourtant. Il avait tué tellement de gens. Ruiné tellement de vies. Ses survivants, les proches de ses victimes avaient réclamé vengeance. Avaient réclamé qu'il paie le prix des ans. De tous les ans. Et ils avaient été exaucés. Aram avait été condamné à quatre siècles de prison. Et, comme il était humain, à recevoir de la main d'un wraith autant d'années de vie qu'il en faudrait pour qu'il purge l'intégralité de sa peine. Il rit encore, alors que ses voisins de droite et de gauche entraient dans leurs cellules respectives. Deux wraiths. Rien de bien étonnant. Il était dans le quartier de haute sécurité de la prison centrale d'Oumana. La zone où l'on gardait les pires criminels. Ceux qui avaient de justesse échappé à la peine de mort, mais qu'on jugeait trop dangereux pour les mettre avec les condamnés de droit commun. Ils pouvaient se voir. Se parler. Mais pas se toucher. Jamais seuls, mais jamais ensemble. De ce qu'il en avait vu, c'était la règle. Des boxes de plexiglas du réfectoire aux douches. Toujours une barrière, un mur, une paroi pour séparer deux détenus. Aram n'allait pas s'en plaindre. Il savait ce qu'il avait fait. Et il savait qu'il n'était pas le pire monstre de ces lieux. Ne pas être en contact direct avec eux le rassurait.

Les dernières portes de cellules se fermaient. Et dans les étages au-dessus de lui, les lumières commençaient à s'éteindre. L'heure d'aller se coucher. Sans tarder, il s'installa sur sa paillasse. On l'avait briefé. Demain, avant l'aube, la sonnerie retentirait et sa journée commencerait. Douze heures par jour, comme presque tous les détenus de haute sécurité, il tresserait de la corde de chanvre.

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La journée avait été longue. Epuisante. Douloureuse. Trente jours qu'il était là. Les cals commençaient à peine à se former sur ses doigts, remplaçant doucement les cloques et les abrasions. Le travail n'était pas obligatoire. Personne ne pouvait le forcer à travailler. Mais dans la pratique, c'était le seul moyen de ne pas devenir fou. Il avait refusé de travailler après sa première journée au pénitencier et ses premières cloques. Mais il avait bien vite compris son erreur. S'il ne travaillait pas, il n'allait pas au réfectoire, ni dans la salle de bains. S'il ne travaillait pas, il ne sortait pas de sa cellule, et on lui amenait ses repas et une bassine pour se laver. S'il ne travaillait pas, quatorze heures par jour, il était seul dans un cube de deux mètres cinquante de côté, dans un silence écrasant. Et les douze autres heures, ses voisins étaient là mais, épuisés par leur journée, ils dormaient. Mieux valait travailler et ne pas devenir fou. Dans les boxes de travail - des cubes de plexiglas d'un mètre sur un - ils avaient de quoi s'occuper les mains et l'esprit, grâce aux programmes éducatifs et culturels diffusés sur les écrans disposés aux quatre coins de la salle. Et s'il travaillait bien et faisait son quota de corde, un peu d'argent était versé sur son compte détenu et, surtout, il gagnait des points de bon comportement qui, à terme, pourraient lui offrir quelques privilèges.

Le travail n'était pas obligatoire : il était indispensable.

Et c'était suffisamment épuisant pour qu'il soit heureux de retrouver sa paillasse et l'espèce de routine familière qui commençait à s'installer. Entrer dans la cellule. Jeter un regard narquois à ses voisins qui, contraints de porter des gantelets d'acier dès qu'ils franchissaient le seuil de leur cellule, devaient attendre, les mains passées à travers l'étroite ouverture percée à cet effet dans la porte, qu'on les leur retire. Retirer ses chaussons de paille, et se laisser tomber sur son grabat, puis observer les manigances de son voisin de gauche qui chaque soir, immanquablement, prenait un vieux livre élimé - parmi ses rares possessions autorisées -, étalait sa couverture par terre et, après s'être tourné vers un des coins de son cube (toujours le même) se mettait à genoux et, marmonnant dans une langue inconnue, semblait prier.

Le manège durait environ une demi-heure, se poursuivant un peu dans l'obscurité relative du couvre-feu, puis le wraith reposait précautionneusement son livre, ramassait sa couverture et se couchait.

Aram avait prit l'habitude de s'endormir au son des litanies incompréhensibles mais berçantes de son voisin. Litanies au son desquelles il se réveillait également, le wraith particulièrement acharné recommençant le même rituel chaque matin avant même que la sonnerie de réveil ne retentisse.

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Trente-et-un jours, et déjà un accroc. Une annonce sur les haut-parleurs, qui avait fait grogner. Pas de travail aujourd'hui. Personne ne quitterait sa cellule. Il y avait eu un problème quelque part et tout le monde était puni.

Ne pas se saigner sur de la fibre de chanvre convenait parfaitement à Aram. Et comme ils étaient tous confinés à leurs cellules, la journée en cube promettait d'être moins ennuyeuse qu'une journée sans travail normale.

A peine l'annonce terminée, son voisin de gauche prenait sa couverture et son livre et entamait sa litanie. Aram ne devint vraiment curieux que quand il le vit recommencer quelques heures plus tard, puis une fois encore en milieu d'après-midi.

Il attendit que les matons soient bien loin de sa cellule pour parler.

« Hé, qu'est-ce que tu fais ? »

Le prédateur l'ignora totalement. Ce fut l'autre wraith, à sa droite, qui répondit.

« Ce dégénéré prie. »

« Les wraiths prient ? »

« Non. Nous savons que les dieux n'existent pas. Enfin, nous tous sauf lui, apparemment... » siffla le monstre avant de s'asseoir en tailleur sur son lit pour méditer, comme la plupart des autres wraiths qu'Aram pouvait voir.

Il s'assit aussi sur son lit, observant son voisin de gauche qui poursuivait ses génuflexions marmottantes.

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« Tu fais quoi ? »

Cette fois, il avait attendu que le prédateur ait fini son manège et se soit relevé pour ranger son livre.

« Mon congénère a déjà répondu à cette question. Je prie. »

« Prier quoi ? »
« Pas quoi. Qui », répliqua laconiquement le wraith.

« Prier qui ? »
Le prédateur s'assit en tailleur sur sa paillasse, fermant les yeux. Aram n'espérait guère de réponse. Il allait se mettre à méditer comme tous les autres.

« Dieu, évidemment. »

« Mais les wraiths ne croient en aucun dieu, non ? »

« Moi, si » répliqua-t-il, sans bouger ni ouvrir les yeux.

C'était étrange. Et sans aucun doute la chose la plus intéressante qu'il aurait à faire de la journée. Interroger un wraith croyant.

« Quel dieu ? »

« Dieu. »

« Mais quel dieu? » s'agaça vaguement Aram.

« Le seul, l'unique. Le Tout-puissant. Allah. »

« Hala ? »

« Non, Allah. Le miséricordieux. Le dieu des hommes de la Terre. Omniscient, omnipotent et omniprésent. »

Le wraith de droite émit un grondement dégoûté. Ils l'ignorèrent.

« Allah... Jamais entendu parler... » marmonna Aram.

Son interlocuteur sourit, découvrant quelques dents trop aiguës.

« C'est normal. Son prophète est mort il y a des siècles sur Terre, bien loin de nous. »

« Alors pourquoi croire en lui ? Si son prophète est mort, il ne doit pas être si puissant que ça... »

Le prédateur pouffa.

« Oh, mais ce n'est pas parce que le messager est mortel que son message en est moins puissant... »
Aram haussa les épaules.

« Peut-être mais à quoi bon croire ? C'est un dieu terrien. Il n'est pas ici. »

« Allah est partout. Et chacun peut l'invoquer en son cœur et en son âme. »

« Je ne l'ai jamais vu. »

« L'as-tu déjà invoqué ? »

« Non. Mais si tu es un vrai croyant comme tu le dis, et qu'il apparaît à ses croyants, j'aurais dû le voir. Tu pries chaque jour. »

Le wraith secoua doucement la tête.

« Je suis un vrai musulman - un croyant, comme tu le dis, humain. Mais Allah n'apparaît pas en chair et en os. Il n'apparaît même pas comme le font les Lanthiens ascendus, dans une boule de lumière. Car Allah n'a pas forme humaine. Il n'est ni humain, ni wraith, ni lanthien. Il est Dieu. Il est tout-puissant. Il est... tout. Il n'a pas besoin d'apparaître pour être là. A mes côtés. »

Aram n'avait jamais été très religieux. Il n'aurait pas autant tué, ni avec tant de plaisir, s'il l'avait été. Mais cet échange était le contact le plus normal qu'il ait eu depuis son arrivée. Il n'avait pas envie qu'il se termine déjà.

« Si ton dieu est si puissant, pourquoi tu es encore là ? Pourquoi ne t'a-t-il pas libéré ? »

« Parce qu'Allah est juste et que ce que j'ai fait mérite punition. Parce que je mérite mes huit-cent soixante-cinq ans de prison. Et parce que je ne prie pas pour être libre. Je prie pour chaque jour être un être meilleur. Plus proche de la perfection de mon dieu, moins proche de la bête que j'étais et dont l'aveuglement a causé mon incarcération. »

« T'as fait quoi ? »

« J'ai cru aux mensonges que perpétuent trop de mes semblables. J'ai cru être d'une race infiniment supérieure. J'ai cru n'avoir de comptes à rendre à rien ni à personne. J'ai cru pouvoir disposer de la vie d'autrui comme si elle ne valait rien. Et toi, humain ? »

« J'ai aussi tué. Le juge a parlé de crimes de guerre. Je parlerais plutôt de nettoyage racial. D'épuration de la galaxie. »

Le wraith sourit.

« Je vois. Nous nous ressemblons peut-être plus que nos corps ne le laissent présager. Tu n'as pas de remords, n'est-ce pas ?»

« Non. Je n'ai tué que des non-Oumanshii. Des menaces pour l'empire. Des traîtres. Au pire, des inutiles, des... »

« Des infidèles. Des hérétiques » le coupa le wraith.

« J'aurais pas utilisé ces mots, mais oui. »

« Jihad. Ma religion appelle cela le jihad. Autrefois, sur Terre, beaucoup d'humains l'ont mené. Ils ont tué, massacré, torturé au nom d'Allah, le Tout-puissant. Comme toi, comme moi autrefois, ils pensaient être dans leur bon droit. Faire acte de justice. Mais ils avaient tort. Il n'y a rien qui soit d'Allah, le miséricordieux, dans l'extermination des autres. Rien. »

Aram ne put retenir un sourire sardonique.

« C'est pas un peu hypocrite pour un wraith - un monstre, reconnu comme monstrueux même parmi les siens - de dire une chose pareille ? De jouer les gentils bienfaiteurs ? »

« Je ne suis pas un gentil, ni un bienfaiteur. Tu l'as dit : je suis un monstre parmi les monstres, qui essaie néanmoins de racheter son âme. Pour que peut-être, si un jour je meurs, mon âme puisse trouver la paix. »
« Ce dégénéré croit qu'il ira au « paradis » s'il prie suffisamment. Un endroit magique et plein de merveilles, avec son stupide dieu au milieu. Alors que, tout le monde le sait, il n'y a rien après la mort, en dehors de l'honneur d'être recyclé pour la prochaine génération » cracha avec dégoût le wraith de droite.

« Le paradis ? » rebondit Aram

« L'au-delà, aux côtés d'Allah et des justes croyants. Oui. Et avant que tu ne poses la question, humain : c'est vrai, je ne suis pas certain qu'Allah existe, ni le paradis – ou même l'enfer. Mais qu'ai-je à perdre à croire ? Qu'est-ce que je risque ? Au pire, j'aurais prié un dieu qui n'existe pas. Et si j'ai raison, alors, j'aurai sauvé mon âme. Contrairement à tous les infidèles qui croupissent entre ces murs. »

Il y avait une certaine logique dans ces paroles. Aram opina vaguement, et bien inutilement puisque son interlocuteur avait toujours les yeux fermés.

« Si cet Allah vient de la Terre, comment toi - qui est wraith - en as entendu parler ? Tu es allé sur Terre ? »

« Jamais. Mais l'homme qui était avant le prédécesseur de ton prédécesseur dans cette cellule était musulman. Il a lui-même été converti par le fils d'un Terrien. Et il m'a à son tour converti. Ce coran était à lui. »

« Coran ? »
« Le livre sacré d'Alʾislam. La religion d'Allah. »

« OK. Donc le soir, et tout à l'heure, tu priais. »

« Oui. »

« Pourquoi tu t'agenouilles sur ta couverture ? Et pourquoi en direction de ce coin ? »

« Je m'agenouille sur ma couverture pour ne pas être sur le sol. Parce que prier, c'est sacré, et que la prière ne doit pas être mêlée aux choses du quotidien. Normalement, il faut aussi se laver, se purifier avant de prier, mais ici, ça m'est impossible. Et je me tourne dans ce coin, car c'est dans cette direction que se trouve la Terre, et donc, La Mecque, le lieu le plus saint de l'Islam. »

« C'est stupide. »

« C'est ma croyance », siffla le wraith, une pointe de menace dans la voix.

Aram jugea judicieux de ne pas poursuivre dans cette voie.

« C'est quoi, la langue bizarre que tu parles quand tu pries ? »

« De l'arabe. La langue du Prophète, et la seule véritable langue du Coran. »

« Tu parles cet arabe ? »

« Oui. Et je le lis aussi. J'ai pu prendre des cours grâce à ma conduite exemplaire. »

Il était donc possible de prendre des cours dans des domaines particuliers si on se comportait correctement. Intéressant...

« Et ça dit quoi ? Tu pourrais m'en lire un passage ? »

« Je le peux. »

Le prédateur se déplia, allant chercher son livre, avant de se réinstaller en tailleur et de l'ouvrir sur ses genoux.

« بِسْمِ ٱللَّٰهِ ٱلرَّحْمَٰنِ ٱلرَّحِيمِ » lut-il d'un ton doux et chantant.

« Hey, je reconnais ça ! Tu dis ça, quand tu pries ! »

Le wraith sourit.

« C'est la première sourate du Coran. La première strophe de l'Al-fatiha. « L'ouverture ». C'est un passage vital du salah - la prière – et, avec les strophes suivantes, une synthèse de l'islam. »

« Et qu'est-ce que ça signifie ? »

« Au nom d'Allah, le Tout-Miséricordieux, le Très-Miséricordieux. »

« C'est quoi la suite ? »

Aram n'avait pas envie de croire en un quelconque dieu, et pourtant, il avait envie d'en savoir plus.

« ٱلْحَمْدُ لِلَّٰهِ رَبِّ ٱلْعَالَمِينَ , Louange à Allah, Seigneur de l'univers. »

« Seigneur de l'univers ? Rien que ça ?! » se moqua-t-il un peu.

« Rien que ça » acquiesça le wraith.

« Il ne manque pas d'air, ton dieu. »

« Il peut se le permettre, il est tout-puissant, après tout. »
« Si tu le dis. Ensuite, c'est écrit quoi ? »

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Le temps avait passé plus vite que prévu, et avant qu'Aram n'ait pu satisfaire sa curiosité, on lui apportait son deuxième et dernier repas de la journée.

« Pendant que je mange, continue de me parler de ton islam. »

« Mange d'abord. La parole d'Allah ne s'écoute pas que d'une oreille. »

Marmonnant quelques imprécations à propos du wraith, Aram s'empressa d'engloutir son repas.

« Voilà, j'ai fini. Continue. »

Le prédateur, qui avait profité de la pause repas pour feuilleter son livre, opina.

« J'ai trouvé un passage qui devrait t'intéresser, humain curieux.كُنتُمْ خَيْرَ أُمَّةٍ أُخْرِجَتْ لِلنَّاسِ تَأْمُرُونَ بِالْمَعْرُوفِ وَتَنْهَوْنَ عَنِ الْمُنكَرِ وَتُؤْمِنُونَ بِاللَّهِ وَلَوْ آمَنَ أَهْلُ الْكِتَابِ لَكَانَ خَيْرًا لَّهُم مِّنْهُمُ الْمُؤْمِنُونَ وَأَكْثَرُهُمُ الْفَاسِقُونَ , ce qui se traduit par : Vous êtes la meilleure communauté, qu'on ait fait surgir pour les hommes. Vous ordonnez le convenable, interdisez le blâmable et croyez à Allah. Si les gens du Livre croyaient, ce serait meilleur pour eux, il y en a qui ont la foi, mais la plupart d'entre eux sont des pervers. »

« En quoi ça devrait m'intéresser ? »

« أمة , Oumma, est un mot qui étrangement existe aussi dans ma langue natale (1). »

« Le wraith ? »

« Oui, exactement. »

« Je parle pas wraith, ça signifie quoi ? »

L'alien sourit.

« Tu es Ouman'shii, non ? »

« Oui, mais je ne parle pas wraith quand même. Ni arabe, d'ailleurs. »
« Pourtant, tu connais forcément ce mot et son sens. »

« Non, absolument pas. »
« Tu as tort, humain. Tu es Ouman'shii. Tu sais ce qui signifie Oumma. »

« Non ! »
Le wraith le fixa avec un demi-sourire. Son congénère de droite, qui était sorti de méditation des heures plus tôt, intervint.

« Oumma, c'est l'alliance par-delà les liens du sang et l'origine. Shii, c'est le clan, la tribu, et ce qui les lie dans l'Esprit. Ouman'shii, c'est ce qui réunit les deux. Après, je ne sais pas ce que ça veut dire pour les Terriens. »

« Exactement la même chose. Oumma, est la communauté des croyants, quelles que soient leur origine, leur nationalité ou leur race » répondit doucement le prédateur musulman.

« D'accord, c'est étrange, ton arabe et le wraith ont un mot en commun (1), et après ? »

« Ma religion et notre nation ont beaucoup en commun. Et vois-tu, humain, quand je suis arrivé ici, je n'étais dans mon cœur ni musulman, ni Ouman'shii. Et l'islam, et mon Dieu, m'ont appris a être Ouman'shii en mon âme et conscience. »

« Mais t'es toujours autant enfermé ici. »

« Mais mon esprit est libre » affirma sereinement le wraith.

Aram pondéra ses paroles quelques instants. Il n'était pas là depuis un mois, qu'il commençait déjà à sentir les murs de la prison se refermer sur lui, l'étouffer, l'éteindre. Corde de chanvre ou pas, il ne tiendrait pas quatre siècles comme ça. Il en vint à envier le wraith et sa croyance un peu stupide.

« Continue à me parler de ton livre. »

« Je continue juste à lire, ou tu veux savoir quelque chose de précis, humain ? »

« Continue à lire. J'ai quatre siècles à tirer. »

Le prédateur souris. « Alors inch'Allah - si Dieu le veut -, j'ai quatre siècles pour te faire voir Sa grandeur et la bonté de Ses paroles. »

Aram pouffa.

« Je suis un humain qui a pris quatre siècles de taule. C'est pas ton dieu qui pourra racheter mes fautes. »

« Allah est miséricorde. Et si tu le désires, je t'apprendrai à lire ses enseignements de bonté, de compassion et de justice, comme il me l'a été donné. »

Aram soupira. Il n'avait aucune envie de se convertir à cette religion terrienne, mais il n'avait pas non plus de perspective plus intéressante en vue pour les quatre siècles à venir.

« Tu peux essayer. »

Le wraith sourit.
« Quand tu sortiras d'ici, tu ne seras plus Haram. Tu seras Halal. »

« Pas question que je change de nom ! »

Le prédateur éclata de rire.


(1) J'avais déjà abordé cette coïncidence au chapitre 47 d' « Au-delà des étoiles 4, Par-delà le destin 2 »


J'ai choisi de mettre les sourates en arabe, puis leur traduction française. Bien sûr, l'arabe se lisant de droite à gauche, ça donne un truc un peu étrange pour les bilingues, mais voilà.

J'ai eu l'idée de cette nouvelle il y a bientôt trois ans, et elle a gentiment mûri dans un coin de ma tête depuis tout ce temps. L'idée d'un détenu wraith musulman a été à l'origine de la nouvelle « Détenu 703-w » mais je n'ai alors traité que de l'aspect wraith d'un détenu.

Au début, j'ai pensé faire rencontrer à un wraith un peu paumé, un détenu humain musulman. Mais je n'aimais pas le trope du wraith fondamentalement dans le tort, et de l'humain « civilisateur ». Alors j'ai encore laissé mûrir. C'est un reportage sur les Ouïghours, peuple musulman de Chine actuellement cruellement réprimé par le régime chinois, et sur la propagande omniprésente de « l'empire chinois » dans leur région qui m'a finalement donné l'étincelle nécessaire à cette nouvelle.

J'ai choisis l'islam dans cette histoire, car c'est une religion qui à cause des médias et de quelques extrémistes a mauvaise presse, alors que, comme la plupart des religions, elle est pleine de très beaux messages. Ce sont d'ailleurs bien davantage ces beaux messages, et tous ceux qui décident de les suivre quelle que soit leur religion, que je souhaite célébrer ici, plus qu'une croyance en particulier.