L'endroit était calme. Serein. Paisible. Une petite planète, comme oubliée aux confins de la galaxie. Un monde rural dans son essence. Des champs de céréales, des vergers, et de longs rangs de légumes bien alignés formaient le paysage tranquille, tout parsemé de gentils troupeaux et de leurs petits pâtres. C'était pour ce calme champêtre que la communauté avait choisi ce monde. Pour la bienveillance presque naïve de ses habitants, aussi. Et enfin, pour le monastère en ruine presque millénaire qu'ils rénovaient pierre par pierre depuis leur arrivée, presque une décennie plus tôt.

Pour les occasionnels visiteurs, il n'était pas facile de deviner ce qui était rénové et ce qui ne l'était pas. Le monastère avait été taillé dans le granite gris des montagnes toutes proches, et ses nouveaux habitants allaient dans l'exacte même carrière pour en extraire les nouvelles pierres, avec les exacts même outils que les édificateurs. Mais pour qui était venu et reparti au cours des années, les progrès étaient évidents. Il ne manquait plus d'ardoises sur les toits, et les murets de pierres destinés à tenir les troupeaux loin des champs avaient poussé comme des haies vives tout autour du monastère, dont le clocher se dressait à nouveau droit vers le ciel, sa cloche rutilante égrenant la vie humble des moines. Les champs et les vergers du monastère étaient à nouveau riches de fruits et de céréales, la basse-cour toute caquetante et vivante.

Pendant des siècles, un millénaire presque, des hommes et des femmes avaient voué toute leur vie à leur foi, et avaient consacré chaque instant de leur souvent courte existence à la prière et à la poursuite de l'Ascension, dans l'espoir un peu fou de rejoindre un jour leurs dieux et créateurs lanthiens. Si l'un de ces moines avaient atteint l'illumination tant recherché, nul ne le savait. Ce qui était certain, c'était que la communauté s'était petit à petit étiolée, jusqu'à ce qu'il ne reste plus qu'une vieille nonne, qui s'était éteinte paisiblement par une glaciale journée d'hiver, seule dans les jardins désertés du cloître. On avait incinéré la sainte femme, et le monastère s'était comme endormi, abandonné aux araignées et à l'usure du temps pour une longue décennie.

Puis ses nouveaux occupants étaient arrivés. Humblement, ils s'étaient présentés et avaient demandé aux paysans s'ils pouvaient s'installer là. Et les paysans avaient accepté. Car même s'ils n'étaient pas comme les saints et les saintes qui vivaient autrefois dans le monastère, eux aussi croyaient en la force de l'Ascension, et en le droit de chacun de la rechercher.

Et les pèlerins venus de si loin étaient devenus moines et moniales. Avec autant de maladresse que de détermination, ils s'étaient réinventé paysans et menuisiers. Tailleurs et apiculteurs.

Et une fois la crainte passée, les gens simples des environs avaient commencé à venir. Pour voir de leurs yeux ces étrangers venu chercher l'Ascension. Et la nouvelle s'était répandue, bien au-delà des limites de cette petite planète : au milieu des champs et des troupeaux, il se trouvait un grand et vieux monastère de granite, habité par des wraiths en quête de l'Ascension.

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Frère Shin ne faisait pas partie des pionniers venus s'installer au monastère. Il faisait partie de la deuxième vague. Arrivé assez tôt pour que rien ne soit encore terminé. Suffisamment tard pour que la vie du monastère ait déjà trouvé sa routine. Il était arrivé désespéré. Perdu. Incapable de croire en ce qu'il avait toujours cru, et tout aussi incapable de se trouver une nouvelle raison de vivre. Il n'avait plus de reine, et ne se sentait pas capable d'en servir une autre avec le dévouement et l'amour qui l'avaient animé pendant toute cette partie révolue de sa vie. Il avait erré et erré encore, intégré sans en faire partie le peuple qui avait tué sa souveraine, les Ouman'shiis. Il avait échoué au monastère par un étrange hasard, et ce qui ne devait être qu'un asile d'une nuit s'était transformé en une vocation.

Au début, il était resté quelques jours, « juste cette nuit » à chaque fois, parce qu'il ne se sentait ni jugé, ni rejeté, malgré sa rancœur et son dépit. Et alors que les jours devenaient des semaines, il avait commencé à participer à la vie de la communauté. A aider de son mieux aux mille et une tâches nécessaires à une vie si primitive. Et lui qui n'avait jamais manié une hache ou approché un poulet de sa vie, se retrouva tantôt à couper du bois pour l'âtre de la cuisine, tantôt à ramasser délicatement les œufs de volatiles pas toujours coopératifs. Et alors qu'il aidait les moines, ceux-ci lui avaient parlé de leur philosophie et de leur quête. Nulle religion ici : ils étaient wraiths, et ne croyaient en aucun dieu. Mais tous, ils croyaient en la capacité qu'a chaque être de s'améliorer. En riant, ils lui avaient expliqué que si, contrairement à leurs prédécesseurs humains, ils ne cherchaient pas l'illumination afin d'ascendre, ils cherchaient bien une forme d'illumination. Un éveil propre à chacun dans le meilleur de son âme et de son être. Et que si sur cette voie, ils devaient vivre l'Ascension, ils le feraient avec joie. Ne serait-ce que pour la joie de voir l'incompréhension dans les yeux de leurs anciens ennemis ascendus – et de peut-être leur enseigner deux-trois choses en matière de bonté et d'humilité. C'était une des choses qui avaient poussé Shin à s'intéresser de plus près à leur philosophie. Comment pouvaient-ils ne pas en vouloir aux Lanthiens ? Comment pouvaient-ils les considérer avec bienveillance ? Ça, et mille autres questions.
Pourquoi s'abaissaient-ils à cultiver des champs pour ensuite en troquer le fruit contre de l'énergie ?

Comment pouvaient-ils se regarder dans un miroir sans verdir de honte à la vue de leur crâne mensuellement tondu et de leur tenue de toile en tout point identique à celles des plus insignifiants esclaves ?

Quel bonheur pouvait-il y avoir dans l'humilité, le renoncement et l'ascèse ?

Pourquoi n'utiliser que des outils primitifs pour toutes les tâches de la vie quotidienne, alors que même les humains en avaient inventé de plus perfectionnés qui épargnaient temps et énergie ?

Et surtout, pourquoi donc ces fous avaient-ils été chercher un hiigthagan pour prendre la tête de leur communauté ?!

On lui avait donné certaines réponses. Il avait dû en trouver d'autres seul. Il en cherchait encore beaucoup. C'était devenu sa quête. Il avait trouvé une nouvelle raison d'être, en emboîtant le pas de ses frères.

Il avait compris que cultiver la terre avec des outils primitifs pour gagner sa pitance était un acte de renoncement. Une profession d'humilité et de simplicité. C'était un sacrifice volontaire à la voie la plus simple. Le choix conscient du travail salvateur qui forge autant l'âme que le corps.

Il avait compris que porter des vêtements de toile grise, et couper ses cheveux courts, était se tenir loin des tentations de l'orgueil et de la vanité. Lorsqu'il avait rejoint les frères, enfilé la tenue grise et laissé ces derniers le tondre, il avait réalisé combien de temps chaque jour il avait ainsi perdu jusqu'à présent. Combien de pensées chaque jour étaient consacrées à son apparence et à son importance. Et il s'était senti libéré. Il avait eu honte de ce sentiment. Et avec l'aide de ses nouveaux frères, avait observé avec soin cette honte et, comme tout le reste, il avait œuvré à s'en débarrasser. La honte, la peur, la colère étaient autant de sentiments qu'il tentait d'apprivoiser. De comprendre. De contrôler.

Il avait ressenti la joie du travail bien accompli, et de la saine fatigue. Et un bonheur presque féroce lorsque, mis face à ses propres défauts, il parvenait à se dépasser.

La vie au monastère était dure. Rude, même. La chaleur écrasante des champs en été, le froid de sa cellule en hiver. Les cals sur ses mains et les longues heures d'introspection étaient devenus des constantes de sa vie. Et pourtant, en bien des manières, sa nouvelle vie était infiniment plus douce que la précédente – plus technologique, plus brutale, plus cruelle, pleine de compétition et de dédain.

Ici, il avait le droit à l'erreur et à l'échec. Ses nouveaux frères croyaient en lui. En sa capacité à devenir un être meilleur. Une meilleure personne. Ils le guidaient et il les guidait. Ils progressaient tous ensemble sur une voie qui était propre à chacun.

Et, même s'il lui avait fallu six ans, Shin avait compris pourquoi un hiigthagan pour les guider tous. Pourquoi les premiers frères avaient été chercher un ermite Irän pour les mener à leur illumination.

D'une part car quel plus grand acte d'humilité que de remettre sa vie et son existence entre les mains d'une ennemi héréditaire et haï ? Quel plus grand renoncement ? Comment lâcher davantage prise sur le fil de son existence?

Et ensuite, car frère Toaln avait, bien des années avant eux, choisi de parcourir la même voie. Le vieil Irän, encore jeune alors, était parti s'isoler dans un désert afin de lui aussi se trouver dans sa plus lumineuse version. Les premiers frères avaient dû faire preuve de persévérance pour le sortir de son ermitage. Et de trésors de modestie pour supporter les piques acerbes de l'ascète.
C'était ce qui l'avait convaincu. Frère Toaln avait réalisé que malgré ses siècles d'isolement et de méditation, il était toujours plein de dédain et d'amertume à la vue de wraiths, aussi doux et humbles soient-ils. Alors, il avait accepté de les suivre et de devenir le mentor du monastère. Car tout novices qu'ils soient sur la voie de l'illumination, ils avaient des choses à lui apprendre : ils l'avaient prouvé.

Pendant un certain temps, frère Toaln avait été le seul Irän de leur communauté. Puis, la rumeur de leur existence enflant, deux autres les avaient rejoint. De nombreux autres étaient venus en pèlerins ou en curieux, tout comme lui, et nombre d'autres wraiths et humains, mais seuls deux étaient restés. Ainsi que trois humaines. Et ils les avaient tous acceptés. Pourquoi les refuser si eux aussi cherchaient à devenir meilleurs ? Pourquoi refuser cette voie à qui que ce soit ?

A mi-chemin entre le visiteur et le moine, se trouvaient des hôtes désireux de rester un peu pour les accompagner sur leur voie, pour quelques jours ou quelques semaines. Après discussion entre moines, ils avaient décidé d'ouvrir leur monastère à ces pèlerins désireux de faire une retraite.

Shin aimait bien accueillir ces visiteurs. Il aimait tout particulièrement voir s'allumer au fond des yeux et de l'Esprit des plus égarés, la lueur tremblotante d'un espoir lorsqu'il leur parlait de son parcours, et de sa présente existence de simplicité heureuse.

Mais ce qu'il aimait par-dessus tout, c'était de se coucher chaque soir, fier du chemin parcouru dans la journée, et de se lever chaque matin, certain d'être un individu meilleur que la veille.