Cette nouvelle n'est pas la suite directe de la précédente, mais ce sont les mêmes personnages.
Ça se passe toujours dans un bordel. Pas exactement porno...mais y a du cul.


Allongé sur le grand lit à baldaquin, aussi nu que son client, et traçant du bout d'une griffe le contour des muscles ciselés du commandant, Doaln, l'air de rien, jeta un regard à la pendule murale. L'heure de l'officier arrivait bientôt à son terme. Le commandant Nebel'mar était un client fidèle et régulier, ce qui lui donnait droit à quelques privilèges. Mais une heure restait une heure. S'il voulait continuer à bénéficier de sa compagnie, il devrait payer un supplément.
Le guerrier avait dû suivre son regard, car il lui saisit le visage, afin de le forcer à le regarder. Doaln ne se fit pas prier, et riva ses yeux aux siens, laissant transparaître une onde de bonheur travaillé au travers de ses barrières mentales.

« C'est déjà presque fini. » nota à regret le commandant.

« Je peux sûrement m'arranger pour trouver un moment de plus, si vous le voulez. » susurra-t-il, ronronnant presque.

Son client sourit, caressant du pouce ses lèvres. Dardant la langue, il en lécha la pulpe.
Le commandant soupira.

« Malheureusement, mes obligations m'appellent. Je n'ai pu quitter la base que trois petites heures, et j'ai encore des choses à faire en ville. »

« Dommage. Une prochaine fois alors ? » suggéra Doaln, se redressant pour enfourcher les hanches du guerrier dont les pupilles s'étrécirent avant de se dilater de désir.

«Mmmh... une autre fois. » gronda ce dernier, clairement frustré, alors que sans en avoir l'air, Doaln commençait à masturber leurs deux sexes à moité durs.

Le commandant bloqua soudain sa main, dans une poigne presque douloureuse.

« Quittez ce bordel ! Je peux vous obtenir une bonne place sur ma base. Je pourrais vous faire officier ! On pourrait se voir autant qu'on le désire. Vous n'auriez plus à vous avilir pour tous ces... libidineux. »

Seules ses années d'expérience et son professionnalisme l'empêchèrent de soupirer en roulant des yeux.

« Oh, commandant. Je vous suis infiniment reconnaissant de me faire une si belle offre. Mais je ne peux accepter. Vraiment. »
« Pourquoi, Doaln ? Vous n'auriez plus à vous humilier dans un bordel comme un esclave soumis ! »

« Mais j'aime me soumettre à vous comme ça... » susurra-t-il, se penchant pour lécher les fentes respiratoires thoraciques du commandant, dont la réplique fut noyée par un grondement sauvage de désir.

Et merde. Il allait esquinter son créneau horaire d'au moins cinq minutes avec cette histoire.

.

Avec un grognement fatigué, Doaln se laissa mollement tomber sur le chintz usé et décoloré du vieux sofa rangé dans le grenier qui, à force d'accueillir les meubles trop démodés pour trôner dans les salons de réception, était devenu le salon privé des résidents de la maison de Dame Koranne.

Un verre de vin à la main, Nadya passa devant lui.

« On voit ta fente.(1) » nota-t-elle platement avant de se laisser tomber dans un fauteuil en face.

Redressant vaguement la tête, Doaln constata qu'elle disait vrai. Son kimono de toile s'était largement ouvert lorsqu'il s'était laissé tomber. Il ne fit rien pour le remettre en place.

« C'est même pas midi. C'est un peu tôt pour picoler, non ? »
Pour toute réponse, l'humaine avala bruyamment une gorgée en le fixant droit dans les yeux.

Un rire sardonique leur fit tourner la tête.

« Elle est belle, la fine fleur des citoyens les plus raffinés de l'empire ! » se moqua Delgar'kan, se laissant tomber comme une pierre sur le canapé que Doaln occupait déjà.

Il siffla, tentant d'extraire ses jambes de sous le massif guerrier.

« Une souillon et un débraillé. C'est superbe. » poursuivit-il, ignorant ostensiblement les coups de poing de Doaln sur son épaule.

Après quelques secondes à se débattre de plus, Delgar'kan s'étant brièvement relevé, Doaln put récupérer ses jambes et, bondissant sur pied, se draper autant dans sa dignité que dans ses vêtements.

Avec un grondement hargneux, il se rassit sur le sofa, et balança agressivement ses jambes sur les cuisses du guerrier, qui les rangea proprement contre son ventre.

« Oh ! Mais c'est qu'y a du monde ! » nota joyeusement Mélan qui, une assiette pleine à la main, vint s'installer dans le cercle de mobilier dépareillé, suivit de Jaya et de Rubis, elles aussi leur déjeuner à la main.

Le jeune humain au teint hâlé mordit avec enthousiasme dans un œuf cuit dur puis, la bouche pleine, se tourna vers Nadya.

« C'est pas un peu tôt pour le vin ? »
Doaln lui jeta un regard signifiant « Ah ! Tu vois ! » et une fois encore, pour toute réponse, elle but plus bruyamment encore.

« Vous avez déjà eu des clients ? » demanda Jaya, notant son air débraillé et le maquillage de Nadya.

Il acquiesça d'un grognement.
« Oh... Il y a eu un problème ? » s'inquiéta Rubis, qui dégustait délicatement de minuscules bouchées.

« Ouais... un « problème ». Le commandant Nebel'mar s'est débrouillé pour réserver une heure quasiment à l'aube. »

Jaya fit une petite grimace.

« Ah, ça fait tôt... mais le commandant est un vrai gentleman... Tu n'as qu'à finir plus tôt aujourd'hui pour rattraper les heures de travail, non ? »

« C'est pas les heures de travail, le problème. Il m'a fait « la proposition », voilà le problème. »

A part la bleue, tous les autres eurent un soupir compatissant. Tous les prostitués finissaient un jour ou l'autre par recevoir « la proposition », comme ils l'appelaient.

« La proposition ? »
« Il m'a proposé de quitter la maison, de partir avec lui. Il a même dit qu'il pouvait me trouver un poste d'officier sur sa base. Qu'on pourrait être ensemble quand on veut, et blablabla. »

« Oh, mais c'est merveilleux ! Tu vas accepter ? » demanda-t-elle naïvement.

Il ricana.

« Ah ! Non, jamais ! »

Nadya se fendit d'un « Oh, chérie... » navré à l'égard de Jaya.

« Mais pourquoi ? »

« Déjà, parce que je n'ai aucune envie de quitter cet endroit, et ensuite, parce que c'est un piège ! OK, ici je suis un gigolo qui vend son cul pour de l'argent. Mais justement. Je suis payé. C'est un travail comme les autres. Mais si j'accepte, je serai toujours sa petite pute, mais je serai même plus payé. Ici, je peux refuser un client ou une prestation. Et si ledit client le prend mal, j'ai ce gros tas de muscles (il donna un petit coup à Delgar'kan) ou un autre gars de la sécurité qui vient régler le problème. J'ai des horaires de travail. Des vacances, des jours de congés. Si j'accepte, je peux plus dire non. Ce sera tout ce qu'il veut, comme il veut, quand il veut. Je serai juste son esclave. »
« Pourtant le commandant Nebel'mar m'a donné l'impression d'être vraiment quelqu'un de bien... » nota songeusement Jaya.

Mélan, la bouche toujours pleine, agita sa fourchette pour appuyer son explication, propulsant quelques miettes alentour:

« Le problème, c'est pas que ce soit quelqu'un de bien ou pas. C'est que les dés sont pipés. Parce qu'en vrai, on fait pas que vendre nos culs. Ce qu'on vend, c'est du mensonge. Pour une heure ou une nuit, on fait croire à nos clients qu'ils ont un amant, une petite amie, un adorateur dévoué. Peu importe. On est tout ce qu'ils veulent qu'on soit. Mais ce ne sont que des rôles... et ça, nos clients aiment à l'oublier. Le commandant est sincèrement convaincu que Doaln est toujours comme il est quand il est avec lui. »

Pour illustrer son propos, le wraith se redressa un peu, prenant une pose alanguie et un air émerveillé et enamouré.

Se penchant pour retirer une des miettes de Mélan qui avait atterri dans les cheveux de Jaya, Rubis acquiesça.

« C'est ça le piège. Si tu acceptes, le client va s'attendre à ce que tu sois toujours comme tu es avec lui quand tu le reçois. Tu comprends, ma chérie ? »
Jaya opina, pensive.

« Donc, y a jamais de belles histoires entre des prostitués et leurs clients ? »
« Si, bien sûr. Mais elles sont rares. La plupart tournent mal. » assura Nadya, avant d'avaler les dernières gouttes de son vin.

Mélan se pencha vers Jaya pour pouvoir murmurer :

« Et elle sait de quoi elle parle... »
La jeune femme opina, n'osant pas creuser le sujet.

Le silence retomba. Ce fut Rubis qui le brisa.

« Cela dit, quelqu'un connaît quelqu'un pour qui ça s'est bien passé ? »

Quelques vagues dénégations. Mélan haussa les épaules.

« J'ai connu une fille... elle a suivi un client. Il lui a fait trois gosses. Puis, comme elle était plus la jolie jeune demoiselle dont il était tombé amoureux, il l'a jetée. Avec les gosses... Mais elle a eu de la chance... et surtout la volonté. Elle a réussi à s'en sortir. Elle s'est reconvertie, et maintenant, elle tient une petite boutique de vêtements sur un monde agricole périphérique. Je l'ai recroisée, une fois par hasard. Elle m'a dit qu'elle ne regrettait pas un instant sa vie actuelle... mais je ne crois pas qu'on puisse parler de succès... »

Ils approuvèrent tous.

« Ah ! J'en connais un en fait ! » déclara Delgar'kan.

Tout le monde le fixa avec curiosité.

« Vous vous souvenez quand j'ai été, pendant six mois, envoyé pour aider dans la Maison des Trois Sœurs, dans le douzième district ? (Ils opinèrent tous – sauf Jaya, qui n'était pas encore là en ce temps.) Quand j'étais là-bas, y avait un humain, sublime, docile, aimable... il venait d'une famille d'adorateurs. Un vrai pro dans le genre... Enfin bref... Il avait un client régulier. Un pilote wraith. Le gars le couvrait de cadeaux. Il se ruinait littéralement pour lui. Je crois que ce qu'il ne dépensait pas de son salaire en passes avec lui, il le claquait en bijoux, en vêtements et en voyages pour lui. Complètement taré, ce pilote. Bref... Bien sûr, le wraith a fini par lui faire « la proposition » et il l'a acceptée. Tout le monde lui a dit qu'il était fou. Mais apparemment, ça se passe bien. Il est devenu son adorateur attitré, mais sincèrement, je sais pas qui adore le plus l'autre. (Il pouffa.) Apparemment, il a gagné un prestigieux concours de beauté réservé aux adorateurs... et il s'est fait sa petite renommée dans le milieu. »

« C'est une belle histoire, en effet... » nota Nadya.

Ils approuvèrent.

« Mais du coup... pourquoi ça a marché dans ce cas et pas dans les autres ? » demanda Jaya.

Ils prirent tous le temps d'y réfléchir.

« Le hasard, je suppose. » proposa Rubis.

« Le bon client. Y en a qui sont objectivement des grands malades. » ajouta Mélan.

Doaln eut un rire sinistre.

« Faut aimer être la chose servile d'un autre. C'est ça le secret de la réussite de cette histoire. Cet humain, il aime être l'esclave d'un wraith, donc, il était ravi de continuer à se soumettre à son client, même sans être payé. Bref, c'est un taré d'adorateur sans aucun amour-propre. »

Une fourchette sale le heurta en plein front.
« Je ne te permets pas de parler ainsi des adorateurs ! » s'insurgea Rubis.

Essuyant une trace de sauce sur sa joue avec un grondement mauvais, Doaln se redressa.

« Les adorateurs sont utiles, mais en tant qu'individus, ils sont méprisables. Se soumettre sans condition, sans limite à la volonté d'un autre, peu importe ce qu'il veut, c'est juste écœurant. »

Elle se leva aussi, posant sèchement son assiette par terre.

« Je suis une adoratrice ! Je ne te permets pas de parler comme ça de mon peuple ! »

Doaln ricana.

« Toi, une adoratrice ? Pfff... jamais. Si t'en étais une, tu serais en train de ramper à mes pieds en me léchant les orteils et en me suppliant de te pardonner. Maaaaaîtreee ! ».

Il avait prononcé le dernier mot d'un taux de fausset servile.

La gifle claqua, assourdissante.

Le wraith rit de plus belle, constatant avec amusement qu'elle lui avait fendu la lèvre.

« Les adorateurs ne frappent pas leurs seigneurs... »
« Tu n'es pas un seigneur ! T'es juste... une pute ! Comme moi. Tu ne vaux pas mieux que moi ! »
Delgar'kan sembla juger qu'il était temps d'intervenir et, avec un grondement las, il se leva à son tour, s'interposant entre les deux belligérants. Montrant les dents, il siffla un avertissement à son frère puis, doucement mais fermement, il fit se rasseoir Rubis et, ramassant son assiette et ses couverts, les lui rendit. Elle resta là, sa vaisselle sur les genoux, fumante de rage. Avec la même inflexibilité, il fit se rasseoir son frère.

« Arrêtez de vous battre. Nous sommes tous Ouman'shii. Et comme l'a dit Rubis, vous êtes tous des putains. Alors, il n'y a pas de raison de se disputer. » gronda-t-il d'un ton dur mais tranquille, qui refroidit sensiblement l'atmosphère échauffée.

Le silence retomba, alors que chacun contemplait ses genoux, les reliefs de son repas ou le plafond.
Ce fut Nadya qui le brisa. « En fait... je crois que le secret... c'est qu'il faut que le client soit pas juste un client... » lâcha-t-elle, renversée sur le dossier de son siège.

Avec attention, ils l'écoutèrent tous.

« Je crois que c'est ça... l'erreur que la plupart d'entre nous font... Et c'est certainement l'erreur que j'ai faite... Si ton client, tu le vois toujours qu'en tant que client... que lui te voit toujours en tant que putain... Finalement... personne ne connaît l'autre... Mais s'il devient plus que juste un client... que ça devient un ami... que tu peux aller le voir pour autre chose qu'une passe... que si vous passez une heure à discuter, c'est pas parce qu'il t'a payé... Alors ouais... peut-être que ça peut marcher. Je veux dire, si on fait ça, ça devient un peu une relation normale, non ? Genre, quelqu'un que t'aurais rencontré... dans un bar ou je sais pas où ?»

« Ouais, enfin, je vois quand même une grosse différence. » nota platement Mélan. « C'est qu'en général, la personne que t'as rencontré dans un bar, elle te demande pas de quitter ton emploi pour être avec elle... »

Ils opinèrent vaguement.

« Du coup... un client qui voudrait une relation avec nous, mais sans qu'on arrête... ce serait bon signe, non ? » demanda Jaya.

« Ouais... ou alors c'est un rat qui veut des passes gratos. » nota Doaln, pince-sans-rire.

« Pfff... c'est compliqué... » soupira la jeune femme.

« Exact. C'est pour ça, qu'il vaut mieux ne jamais mélanger clients et amour. » répondit philosophiquement Nadya.

« Donc faut rester célibataire jusqu'à ce qu'on arrête ? »
« Non, bien sûr que non, ma chérie ! » s'offusqua Rubis.

« Mais comment on fait ? »
« Tu peux te trouver quelqu'un qui a jamais été ton client, qui le sera jamais, et qui peut accepter d'avoir une prostituée comme partenaire. Mais le plus simple, le plus net, c'est les collègues. Que ce soit dans cette maison ou une autre. De pute à pute, on va pas se juger.» expliqua Mélan.

« Tu peux étendre le conseil au personnel des maisons. Je ne me prostitue pas, mais je ne vais pas vous juger. Votre travail est aussi important et noble que le mien. » ajouta Delgar'kan, très solennel.

Doaln fixait son frère avec un drôle d'air, alors que Mélan s'étouffait vaguement avec sa dernière bouchée.
« Oooooh... Je crois que t'as une touche avec la grosse brute... » nota Nadya en donnant un petit coup de coude à Jaya, qui vira pivoine.

Le guerrier prit un air profondément dédaigneux et se leva, rigide et fier.

« J'ai du travail » gronda-t-il, en s'éloignant.

« T'as eu la garde de nuit, débile. T'es de repos maintenant ! » lui hurla son frère alors qu'il disparaissait dans l'escalier.

« Ouais... t'as vraiment une touche. » conclut Rubis en se relevant. « Et lui au moins, c'est un vrai seigneur... » nota-t-elle froidement en passant à côté de Doaln.
« Vas te faire foutre ! »

« Toi aussi. »
« C'est mon travail ! »
L'adoratrice se retourna.

« Un vrai champion ! » lâcha-t-elle, glaciale, avant de disparaître à son tour dans l'escalier.

« Bon... c'est pas tout ça... mais il commence à se faire tard... » s'excusa Mélan, ramassant sa vaisselle pour la redescendre aux cuisines.
Rubis et Nadya ne tardèrent pas à suivre, l'une pour se préparer à sa journée, l'autre pour aller se recoucher.

Bientôt, il ne resta plus que Jaya, toujours mortifiée sur son fauteuil, et Doaln, vautré sur le sofa qu'il avait à nouveau tout pour lui.

« Bon... ça, c'est la surprise du jour... Mon frère en pince pour toi. »

« Heu... Il a juste dit qu'il n'allait pas regarder de haut quelqu'un qui se prostitue... »

Doaln pouffa.

« Delgar'kan est un empaffé doué de la subtilité d'un bulldozer... et c'est vrai, il te jugera jamais pour ça. Il ne jugera jamais personne pour ça. Mais c'est pas ce qu'il a dit... c'est comment il l'a dit qui compte. »

Elle ne répondit pas. Il lui jeta un coup d'œil.

« Pourquoi t'es devenue prostituée au fait ? »

Jaya soupira.

« Je sais pas trop. Gamine, j'étais pas très à l'aise avec les gens. J'ai toujours été quelconque. Banale. La fille sans rien de spécial. Rien de remarquable. Ni physiquement, ni mentalement. Il était clair que j'allais pas révolutionner le monde. Au test d'orientation à l'école, j'ai été tellement banale que aucun profil n'est vraiment ressorti. J'étais promise à un travail ordinaire, dans un magasin ou une usine, et à une vie morne. Ma famille vit dans un quartier populaire de Zannat. Pour aller à l'école, je devais passer devant un bordel. Il y avait toutes ces filles, si jolies avec leurs beaux habits, qui hypnotisaient les hommes juste avec leurs sourires. C'était des filles des quartiers populaires, comme moi, et pourtant, elles me semblaient tellement belles, tellement fascinantes, tellement éclatantes. J'avais l'impression qu'elles avaient presque des pouvoirs magiques. J'ai eu envie d'être comme elles. Et toi ?»

Le wraith pouffa.

« Tout petit, sur la ruche, j'ai découvert que j'avais un don. Le don de faire les yeux doux. Qu'avec ça, je pouvais m'en sortir vraiment pas mal. Que je pouvais éviter les punitions quand je faisais une bêtise, mais aussi que je pouvais obtenir des privilèges. On m'a placé en préapprentissage chez le tailleur de la ruche. Son atelier était plein d'adorateurs, couturiers, brodeurs, bourreliers. Il en faut du monde, pour habiller une ruche. Ce sont eux qui m'ont appris comme faire faire ce qu'on veut à quelqu'un en lui faisant croire que c'est lui qui décide.

« En grandissant, j'ai attisé la convoitise de certains mâles de la ruche. Ils aimaient le contraste entre mon apparente docilité et mon physique presque guerrier. Pendant des années, je les ai laissé me monter, en échange de petits présents, d'une protection, et de quelques privilèges. Officiellement, j'étais l'assistant du tailleur. La vérité, c'est que je passais plus de temps à me faire enculer dans une réserve qu'à coudre. Mon maître en a eu assez. Il avait besoin d'un assistant, pas d'un gigolo. Il m'a envoyé faire un stage dans une manufacture humaine sur Oumana dans l'espoir de me rendre un peu plus appliqué.

« C'était la première fois de ma vie que je sortais de ma ruche ! J'ai littéralement découvert le monde. Un soir, les ouvriers de l'usine m'ont emmené dans un bordel. Ils pensaient naïvement que comme beaucoup de wraiths, j'avais jamais connu d'accouplements. C'est vrai que c'était la première fois de ma vie que je copulais avec une femelle, mais surtout, ce soir-là, j'ai découvert un monde de perspectives qui s'ouvrait à moi. Je pouvais faire ce que je savais le mieux faire au monde et, au lieu d'espérer que par miracle, en échange, je recevrais peut-être éventuellement ce dont j'avais besoin, je serais payé, et je pourrais me le procurer par moi-même.

« Je n'ai pas osé retourner sur ma ruche. J'ai juste écrit une lettre à mon maître pour le remercier de tout ce qu'il a fait pour moi, et pour m'excuser de le lâcher comme ça. Je lui ai pas dit ce que comptais faire. Je lui ai juste dit que je comptais travailler pour l'empire. C'est lui qui a envoyé Delgar'kan me chercher. Il lui a donné la mission de me convaincre de revenir. J'ai essayé de le renvoyer, mais il est têtu. Il m'a pas lâché. En désespoir de cause, en espérant le répugner assez pour qu'il parte, je lui ai dit ce que je faisais. Je lui ai même montré. Et tu sais ce qu'il m'a demandé ? »

Elle hocha négativement la tête.
« Si j'étais heureux, et si je me pensais utile. Je lui ai dit que oui. Alors, il m'a dit que ça lui suffisait. Et il est rentré sur la ruche, pour dire à mon maître que je reviendrais pas. On est resté en contact pendant des années : il me donnait des nouvelles de ma ruche, de mes frères. Ça m'a fait du bien.
Avant de finir ici, j'ai travaillé dans plusieurs autres maisons. J'ai aussi travaillé en indépendant pendant quelque temps. Être indépendant, c'est dangereux. Une fois, en revenant de chez un client, je suis tombé sur un gang anti-wraith. Ils m'ont battu et laissé pour mort. Delgar'kan était le premier numéro dans mon communicateur, c'est donc lui que l'hôpital a fait prévenir. Quand je me suis réveillé, il était à côté de moi, et il m'a dit qu'il ne me laisserait plus seul. Que c'était trop dangereux. A compter de ce jour, il est devenu mon garde du corps. Il louait aussi ses services à d'autres indépendants. Puis j'ai trouvé une place pour nous deux ici, et nous voilà. » conclut-il.

« C'est une belle histoire... Je ne savais pas que Delgar'kan était aussi généreux. »

Doaln haussa les épaules.

« Pas grand-monde le sait. Il sait très bien se donner des airs de méchant revêche. C'est utile pour jouer les videurs. Mais au fond, il est mon exact inverse... »

Perplexe, elle le fixa, les sourcils froncés.

« Je suis le meilleur pour faire croire à mes clients qu'ils sont le centre de mon univers, même s'ils ne sont rien pour moi. Mon frère est le meilleur pour faire croire qu'il ne fait que son travail et ne se soucie de personne, alors que l'univers tout entier lui importe plus que lui-même. »

Jaya acquiesça vaguement. Au bout d'un long moment de silence, Doaln releva la tête.

« T'en fais pas, la bleue. T'es pas responsable de ses sentiments à ton égard. Pas plus que je ne suis responsable de ceux de Nebel'mar. »

« Mais il est gen... »

D'un geste, Doaln la fit taire.

« Rien à foutre qu'il soit gentil ou pas. Tu ne lui dois rien. Tes clients paient pour que tu joues les mignonnes avec eux. Pas Delgar'kan. S'il ne t'intéresse pas, pour quelque raison que ce soit, tu n'as pas à te forcer à quoi que ce soit. »

Elle allait répliquer mais une fois encore, il la fit taire, se rajustant dans son siège, soudain très sérieux.

« Écoute, Jaya. Je te dis ça en tant que putain expérimenté. Ne laisse jamais personne te faire croire que parce que tu vends ton cul, tu es forcément une femelle facile. Que parce que tu te prostitues, tu peux bien coucher avec eux, après tout, vous êtes amis, et blablabla. Crois encore moins ceux qui te disent qu'ils ont des relations, et que d'habitude, ils ne paient pas pour le sexe. Ne crois pas non plus ceux qui te disent que si quelqu'un s'intéresse à toi, faut sauter sur l'occasion, parce que t'es une pute et que personne ne peut t'aimer. C'est des mensonges. Et ton métier ne change rien à ta valeur intrinsèque. D'accord ? »

Avec un sourire, elle opina.

« Et si quelque chose te pèse, parles-en. A moi ou à quelqu'un d'autre. On est là pour se soutenir. »
Elle opina, fit une sorte de grimace, et se lança.

« En fait, j'aurais une question. C'est à propos des fellations... L'autre jour, j'ai fait mal à un client et Dame Koranne a dû lui faire moitié prix. Tu as des astuces ? »

Doaln éclata de rire.

« Ahaha, désolé. Je peux pas t'aider. Je fais pas ce genre de prestation. Trop dangereux pour les clients et le budget... » pouffa-t-il, tapotant une dent aiguisée du bout de la griffe.

« Oui... logique. Excuse-moi. »

Il eut un grognement rassurant, alors que Laïna passait la tête dans l'embrasure.
« Ah, Jaya, je te cherchais. Un client te demande. »

« J'arrive. »

.

« Tu sais que je n'aime pas que tu fasses ce genre de chose. »

La réprobation suintait de l'esprit de Delgar'kan.
Étouffant un sifflement de douleur alors que le fouet déchirait la peau de son dos, Doaln retint un rire aigre.

« Si tu connais d'autres moyens de se faire un mois de salaire en un soir, je suis preneur. »

A chaque fois, ils avaient à peu près la même discussion. Et ils en connaissaient tous les deux le dénouement. Ce qui était faisable ou pas était strictement contrôlé par la maison. Plus c'était extrême, plus ça coûtait cher, et il y avait des pratiques qui frisaient l'illégal de tellement près, que Dame Koranne exigeait d'avoir un membre de la sécurité présent en tout temps dans la pièce. Bien sûr, le summum du summum, il n'y avait que les wraiths de la maison qui avaient droit d'y participer. Parce qu'ils régénéraient.

Beaucoup de clients aimaient bien un peu de domination-soumission. Bien peu avaient des penchants sadiques extrêmes. Mais ils étaient tout de même suffisamment nombreux pour qu'il puisse facilement doubler, voire tripler son salaire presque chaque mois.

Il était persuadé qu'un scientifique aurait sans doute trouvé fascinant que tous les clients qui le demandaient lui, expressément, pour ces soirées brutales, soient les serviteurs personnels de wraiths haut placés.

Du coin de l'œil, il vit l'homme secouer son bras, le coude visiblement douloureux à force de manier le fouet. Toussant un peu, il tenta de s'étirer malgré les liens qui le restreignaient, tandis que les plaies dans son dos se refermaient.

« J'ai dis pas bouger, sale bête ! » hurla le client.

« Pardon, maître. » susurra-t-il, lui coulant un regard soumis.

Un grondement inaudible lui parvint des ombres près de la porte.

« Et si au lieu de râler, tu m'expliquais ce que tu trouves à cette humaine ? » suggéra-t-il télépathiquement à son frère, tandis que son client le détachait afin de le mettre dans une nouvelle position, exposant cette fois son ventre.

Une onde tant boudeuse que gênée lui parvint. Cette fois, il ne parvint pas à étouffer un vague ricanement, ce qui lui valut une paire de gifle de la part de l'homme, guère ravi qu'il ne se sente pas plus que ça concerné par ses violences.

Qu'il le frappe donc. Pendant qu'il faisait ça, il ne faisait rien de plus dangereux qui le forcerait à régénérer. Et chaque seconde qui passait était un crédit de plus sur son compte. Viendrait un jour où il aurait assez pour s'acheter un bout de terrain quelque part, une boutique peut-être même. Et il n'aurait plus jamais à faire les yeux doux à qui que ce soit pour vivre confortablement.


(1) Dans mon headcanon, les wraiths ont un cloaque qui recouvre leur pénis au repos. Donc si ils ne sont pas sexuellement excités, ils n'ont qu'une fente verticale vaguement bombée. Les testicules sont également à l'intérieur du corps.