Cette nouvelle se passe quelques siècles après au-delà des étoiles
« Monsieur, il y a un problème à la chapelle huit. » nota la stagiaire, l'air paniqué sous ses taches de rousseur.
D'un air las, il lui fit signe qu'il arrivait. Elle repartit. Jolan prit le temps de terminer son paragraphe avant de soigneusement sauvegarder l'oraison qu'il était occupé à écrire, puis vérifiant rapidement que son uniforme était impeccable et que son épi ne s'était pas libéré du gel capillaire qu'il appliquait chaque matin, il descendit au rez de la cathédrale.
C'était un beau week-end d'été. Le transept était plein de touristes venus découvrir un des plus grands et des plus beaux temples des unions de l'empire, seuls ou par petits groupes corralés par des guides bien renseignés.
Les déambulatoires quant à eux étaient encombrés des visiteurs venus assister, qui à un enterrement, qui à un mariage, dans une des douze chapelles. Les familles en deuil côtoyaient les couples en liesse, et il n'était pas toujours aisé de savoir si les larmes qu'on voyait étaient de joie ou de tristesse.
Cela faisait partie du charme de l'endroit. Autant que les hautes fenêtres, fermées non par du verre, mais par d'immenses plaques de cristal massif, aux reflets irisés, ou les colonnes de marbre polychromes qui soutenaient les voûtes hautes et légères au-dessus de la foule.
Jolan ne se permit pas trop de rêvasser. Il y avait un problème à la chapelle huit.
Il retrouva sa stagiaire qui, avec un air d'immense soulagement, fut ravie de lui confier la charge, baragouinant quelque chose à propos de plantes à arroser ailleurs avant de filer.
D'un geste de la main, il coupa d'avance toute tentative de doléances de ses deux interlocuteurs visiblement échauffés, se donnant quelques secondes pour les détailler pendant qu'ils se calmaient.
Les deux étaient humains. Deux hommes. L'un, les cheveux gris, le sommet de crâne dégarni, avait le physique d'un athlète vieillissant, engoncé dans un ensemble à la mode terrienne – pantalon à pince, chemise noire, un petit rectangle rigide d'un blanc pur au niveau du col en guise de seul ornement. L'autre était un trentenaire à la beauté venimeuse, également vêtu à la mode terrienne d'un costard taillé sur mesure, chemise rouge et derbys en peau de reptile assorties aux pieds.
Tous deux portaient une chevalière au petit doigt gauche. Jolan ne parvint pas à en discerner le motif.
Inspirant à fond, il les salua.
« Bonjour, messieurs. Je suis Jolan de Guinera, recteur général du temple. Quel est votre problème ? »
Le quinquagénaire se gonfla comme un poisson-globe, préparant une tirade outrée tout en jetant un regard noir à l'autre. Jolan l'interrompit immédiatement.
« Quel est votre problème ? Simplement et calmement. »
L'homme se dégonfla.
« Il est blasphématoire que de tels individus (il désigna l'autre du menton) aient seulement le droit d'entrer dans un lieu dédié au sacré comme cette cathédrale ! »
Ah. Encore une querelle de croyances.
« Et vous êtes, monsieur ? » demanda-t-il plutôt.
« Révérend Johnson. »
Jolan fouilla dans sa tête, tâchant de se rappeler les réservations de la journée pour la chapelle huit.
« Ah, oui. Vous êtes le prêtre chrétien qui vient célébrer une... confirmation de profession de foi, c'est bien cela ? »
« Oui. Exactement ! Aujourd'hui est un jour sacré, où nous accueillons un nouvel agneau de Dieu dans le troupeau ! Il est inconcevable qu'une telle journée soit souillée des péchés de suppôts de Satan ! »
Les chrétiens, et leurs étranges croyances. Jolan n'avait jamais très bien compris l'intérêt d'une religion qui compare ses fidèles à un troupeau que le berger mène à l'abattoir, ni leur obsession pour cette kyrielle de choses qu'ils considéraient comme « péché ». Mais ce n'était clairement pas la seule religion qu'il trouvait plus ou moins absurde. Et son travail en tant que recteur n'était pas de juger les croyances, mais de faire que toutes cohabitent sereinement sous les arches de sa cathédrale.
Se tournant vers le second qui, les mains jointes devant lui, attendait calmement son tour de parole, un demi-sourire aux lèvres, Jolan l'invita à se présenter :
« Et vous êtes ? »
« Lord Asmoth, grand prêtre de l'Eglise dorée de Zannat. Notre congrégation a réservé la chapelle huit pour un mariage à seize heures. »
« Eglise dorée ? Je ne suis pas familier avec votre culte. »
Avant que l'intéressé ait put répondre, le révérend explosa.
« Des suppôts du diable ! Des satanistes hérétiques ! Des sacrificateurs au malin !»
Lord Asmoth acquiesça d'un geste élégant.
« Nous sommes en effet, les fidèles suivants de Lucifer, le Porteur de lumière. »
Donc, encore un culte importé de la Terre. Guère étonnant, si Jolan se fiait au subtil accent des deux hommes.
« Bon, je crois comprendre que vos religions respectives ont des vues différentes, si ce n'est opposées. Mais je ne vois pas en quoi cela est un problème. Votre cérémonie à lieu à quatorze heure, révérend Johnson. Celle de Lord Asmoth, deux heures plus tard. »
« Mais vous ne comprenez pas ! Leurs rituels sataniques vont souiller la cérémonie de confirmation ! Cela pourrait fermer les portes du paradis à l'âme de ma pauvre ouaille. »
« Révérend. Comment une cérémonie se déroulant après la vôtre pourrait l'influer en quoi que ce soit ? » demanda Jolan, de plus en plus agacé.
« Leur simple existence souille le monde ! Et il est déjà là. Je suis sûr que c'est pour effectuer quelque rituel païen afin de nous maudire, nous, les enfants de Dieu. »
Le sataniste eut un petit rire dédaigneux.
« On m'a dit de venir en avance, afin d'avoir le temps de charger correctement les fichiers de décoration holographiques et d'installer le matériel liturgique. C'est la première fois que nous venons célébrer ici. J'ignorais combien de temps serait nécessaire. Je suis clairement venu trop en avance. Mes excuses. »
Jolan nota que les excuses lui étaient destinées, et ne concernaient certainement pas le révérend.
Il opina, soupira et, tendant le bras, afficha la version miniature du planning des chapelles sur son communicateur.
« Je suis navré, révérend. Aucun autre chapelle n'est libre aujourd'hui. Je ne peux pas vous proposer d'en prendre une autre. Le mieux que je puisse vous proposer, c'est d'agender une nouvelle date pour votre cérémonie. »
« Une autre date ?! Mais on est censé célébrer la confirmation dans quinze minutes. C'est le sacrifice sanglant de ce taré que vous devriez annuler ! En vérité, je vous le dis, vous devriez interdire à cette engeance de venir polluer votre temple avec ses abominations. »
« Révérend, c'est vous qui semblez avoir un problème avec l'agenda, pas Lord Asmoth. » nota froidement Jolan, plus qu'agacé.
« Mais... Mais... »
« Soit vous faites votre cérémonie, soit vous ré-agendez. Si cela ne vous plaît pas, vous êtes libre d'aller pratiquer votre religion ailleurs. »
L'homme se hérissa puis, apercevant ce qui était de toute évidence de ses fidèles se frayant péniblement un chemin dans la foule disparate, il capitula.
« Soit. Mais je ne veux pas que ce sataniste laisse ses objets maudits dans la chapelle. »
Jolan jeta un regard vers l'intéressé, qui opina avec un sourire.
« Bien entendu. Vous m'aidez à sortir les caisses, révérend ? »
L'homme semblait à présent fulminer, mais il obtempéra, manipulant les quelques cartons et caisses de bois comme s'il s'agissait de fioles remplies d'un virus mortel.
Le matériel fut bientôt empilé dehors.
Levant la main pour attirer l'attention, Jolan appela un des servants de la cathédrale.
« On ne peut pas laisser ça ici. Aidez monsieur à porter son matériel liturgique sous l'escalier est. »
Le serviteur acquiesça, ramassant une caisse, tandis que Lord Asmoth en prenait une autre.
« Merci, recteur. »
D'un geste de la tête, il opina, avant de se concentrer sur le révérend qui, trop occupé à râler, n'avait rien préparé pour sa cérémonie. Aussi désagréable que lui fût le personnage, c'était aussi son travail de l'aider à célébrer le plus plaisamment possible.
Il s'offrit donc pour programmer les hologrammes décoratifs, pendant que l'homme installait sur l'autel le matériel nécessaire à son rituel.
Le révérend et ses suivants prêts pour leur cérémonie, Jolan s'esquiva, s'offrant une petite promenade dans la nef avec pour seul but de se ressourcer dans l'ambiance feutrée et joyeuse du lieu.
Du coin de l'œil, il aperçut Lord Asmoth qui, les mains dans le dos, flânait, le nez en l'air. Il s'approcha.
« Ainsi, c'est votre première fois dans notre cathédrale ? »
« Oui. Nous avions un local pour nos rituels. Malheureusement, des... extrémistes de la trempe du révérend l'ont incendié. »
« J'en suis navré. »
L'homme lui jeta un regard en coin.
« Vous ignorez qui nous sommes, n'est-ce pas ? »
« Je ne connais pas votre religion, en effet. Visiblement, vous adorez le dieu que les chrétiens considèrent comme le mal absolu. »
L'homme rit.
« C'est presque ça. En vérité, nous ne croyons pas plus en Dieu qu'en le diable. Nous pensons que ce sont juste des personnifications des aspirations et des craintes humaines. Être luciférien, c'est se libérer du carcan des sociétés. S'assumer pleinement dans sa nature humaine. Avec ses parts d'ombre et de lumière. »
« Cela me semble plutôt raisonnable. » acquiesça Jolan.
« Merci. »
Soudain, Jolan se rappela un élément de l'altercation précédente.
« Le révérend à parlé de pratiques sanglantes. A-t-il raison ? »
« Oui. Il nous arrive de pratiquer des rituels de sang. Rien d'illégal, bien entendu. »
Jolan dut avoir l'air dubitatif, car Lord Asmoth poursuivit.
« Pas de sacrifices d'êtres sentients non consentants. Aucun sacrifice mortel, sauf d'animaux inférieurs. Les enfants ne participent pas. »
« Vous les laisser y assister ? »
« Oui. Nos sacrifices animaux sont de catégorie 2b, selon l'article 2156.C régissant la liberté de culte. »
« Mise à mort rapide, limitant la souffrance au maximum, sans démembrement ou dénaturation du corps. » cita Jolan de tête.
« Exact. Pour certains rituels, nous égorgeons une poule, parfois un bouc. Notre sacrificateur a suivi une formation en boucherie. Une fois le rituel terminé, nous préparons la carcasse dans un lieu adéquat avant de la partager entre fidèles. »
« Vous avez dit que vous ne sacrifiez pas d'êtres sentients non consentants. Cela implique qu'il y a des sacrifices consentants. » nota-t-il.
« C'est exact. Certains désirent offrir leur sang et leur souffrance. Qui sommes-nous pour les en empêcher ? »
« Et les enfants ? »
« Les enfants n'ont pas le droit de participer, bien entendu. Et nous les tenons à l'écart des rituels les plus brutaux. Tout comme nous ne les laissons pas assister aux rites sexuels. »
Jolan opina.
« Je vous l'ai dit, recteur, nous sommes respectueux des lois. »
« Cela n'est-il pas en contradiction avec votre doctrine ? »
« Non. Nous pensons que si un homme, disons... choisit de ne pas tuer son prochain, il doit le faire, non parce qu'une loi le lui interdit, mais parce qu'il a décidé de ne pas le faire. Néanmoins, nous vivons tous au sein de sociétés régies par des lois et des règles. Si quelqu'un souhaite ne pas s'y conformer, c'est son droit. Mais alors, il doit être prêt à en assumer les conséquences. »
« Donc, si un de vos croyants venait à tuer quelqu'un, vous ne le protégeriez pas ? »
Le sataniste haussa les épaules.
« Peut-être, peut-être pas. C'est à chacun de choisir selon sa conscience, ce qu'il désire faire. Nous ne jugeons pas.»
« Mmmh, je vois. Et si, un des enfants de votre communauté décidait, mettons, de rejoindre celle du révérend Johnson ? »
L'homme pouffa.
« Oh, nous serions déçus, et nul doute que nombreux seraient ceux à tenter de le dissuader, mais si c'est son choix... »
Jolan jeta un regard au prêtre, qui détaillait tranquillement un cristal.
Il y avait une dissonance entre la réaction viscérale du révérend envers cet homme et sa religion, et les propos de ce dernier : mais au final, peu importait. Rien ni dans les propos, ni dans les attitudes du sataniste ne donnait à Jolan la plus petite raison de croire que lui ou ses ouailles aient la moindre intention de contrevenir aux règles de la cathédrale. Qui plus est, l'homme était de toute évidence bien au courant des lois.
Il enverrait un officiant surveiller discrètement la cérémonie, mais ça n'avait pas l'air d'être plus sanglant ou cruel que la moitié des cultes pégasiens. Et il n'incluait même pas dans le tas les rituels adorateurs. Eux étaient vraiment des tordus. Les wraiths qui y participaient aussi, d'ailleurs.
« Mon travail m'attend. Bonne journée, et bonne célébration, Lord Asmoth. »
« Merci, à vous aussi, recteur. » le salua élégamment l'intéressé, une main sur le cœur.
.
Il était presque dix-sept heures trente. Il était temps de boucler le travail de bureau pour la journée.
Comme chaque trentième jour du mois, une cérémonie de réminiscence des esseulés allait bientôt commencer.
Une des raisons d'être du temple des unions. Offrir à tous, sans aucune distinction de croyance ou d'origines, une cérémonie pour consacrer les moments importants de la vie.
La mort en faisait bien entendu partie. Une des pierres fondatrices de l'empire. L'empire n'oublie personne. Mais que faire, quand le mort n'a pas de famille, pas de proches, ou qu'ils sont trop pauvres pour payer une véritable cérémonie ? Ou pire, s'il n'est pas identifiable ?
Jolan ouvrit la penderie qui occupait un coin de son bureau et, posant son uniforme de cuir sombre sur un cintre, il revêtit la robe crème des officiants, avant de descendre.
Des envoyés de la morgue impériale alignaient dans le transept des cercueils, des urnes ou, à défaut de corps, un objet ou une photo liés au défunt.
Trois cubes d'albâtre et un de jade furent également déposés à l'arrière. Trois humains et un wraith, disparus sans avoir laissé ni cadavre, ni identification.
Balayant le temple du regard, il nota que tout était à sa place.
Apercevant les robes grises et les longues chevelures des frères du souvenir, il vint les saluer.
Les deux wraiths s'inclinèrent gracieusement.
« Bonsoir. Vous désirez voir la liste des célébrés ? »
« Oui, volontiers, recteur Jolan de Guinera .» répondirent-ils à l'unisson.
Il les mena donc au lutrin de marbre, sur lequel était déjà affichée la longue liste.
Les laissant à leur lecture, Jolan partit faire son devoir de maître de cérémonie, saluant les habitués, s'assurant que chacun trouve sa place sur les bancs, et que tous les exécutants connaissent leur rôle dans la cérémonie.
Il revint s'installer dans sa chaire, un peu en hauteur de la foule, presque une minute avant que les grandes cloches ne se mettent à sonner, loin dans les tours de marbre, tandis que le soleil, frappant sous un angle idéal les cristaux des hautes fenêtres, venait incendier de mille éclats colorés le chœur et ses trois immenses statues stylisées représentant un wraith et une humaine en plein don d'énergie sous le geste de bénédiction d'un irän, puis le transept et les dépouilles qui s'y trouvaient.
Jolan laissa les minutes s'écouler, permettant à la magie du lieu de faire son office, et d'instaurer tout naturellement l'esprit de recueillement nécessaire. Puis l'instant passa, les cloches se turent, l'embrasement prit fin, le soleil ne projetant à nouveau plus que des taches colorées sur le sol et les murs.
« En ce jour de recueillement,, mes sœurs, mes frères Ouman'shiis, nous sommes ici, tous ensemble, pour offrir un dernier hommage à ceux qui nous ont quitté, dans le meilleur et dans le pire. Petits ou grands, jeunes ou vieux, héros ou inconnus, il n'est pour tout être qu'une seule certitude : un jour, la mort viendra. Aujourd'hui, ce sont trente-deux de nos adelphes (1) qui nous quittent.
« Et tous, soyez en sûrs, ont apporté leur pierre au grand édifice qu'est notre empire bien-aimé. Nul n'est inutile, nul n'est insignifiant. Notre histoire le prouve. Chaque jour, chaque instant, le prouve. Ces âmes, qui aujourd'hui s'en vont, le prouvent. Aujourd'hui, nous sommes tous ici réunis pour leur dire adieu et leur offrir notre mémoire. Ainsi, au-delà de sa race, au-delà de sa nature, chacun, dans la mort, devient immortel. Chacun, dans les souvenirs qu'il laisse, dans son héritage, continue à être, par delà les limites de l'existence. »
Jolan se tut un instant, cherchant le regard des deux frères du souvenir debout de chaque côté du lutrin de marbre. Ils acquiescèrent imperceptiblement. Il se retourna vers la foule de fidèles.
« Je vous invite maintenant tous à vous lever et, si vous avez connu un des défunts, à évoquer, en votre cœur et en votre âme, sa présence. Les joies et les bonheurs qu'il vous a offerts, mais aussi les peines et les tristesses qu'il vous a infligées. Les leçons qu'il vous a permis d'apprendre, par son pire, et son meilleur. Si vous ne connaissez aucun des esseulés de ce jour, prenez ce temps pour graver dans votre mémoire ces instants, leurs noms, et ce qu'il reste d'eux.» appela-t-il.
Dans ce raclement froufroutant d'une foule qui bouge d'un seul élan, il fut obéi, alors que les deux frères – qui avaient profité de son oraison pour se placer – commençaient leur travail. Le premier, de sa voix grave et posée, lisait lentement les noms des défunts ou, à défaut, le peu d'informations que l'on avait d'eux – parfois, juste le lieu de la découverte du corps. Le second, debout en avant de l'assemblée, tête basse, yeux fermés, les paumes levées en un geste d'imploration, projeta son esprit sur les fidèles, prenant les souvenirs émanant des proches pour les partager avec tous, tissant d'éphémères fils de pensées en une toile chatoyante, qu'il offrait ensuite à chacun en un souvenir kaléidoscopique de ceux qui partaient. Mais le véritable talent du wraith n'était pas de parvenir à prendre les milliers de souvenirs d'un père aimant ou d'une guerrière respectée et d'en tirer un portrait magnifique. C'était de parvenir à faire la même chose d'un inconnu, dont on n'avait parfois même pas un visage.
Inspirant à fond, Jolan s'efforça de dissiper la boule au ventre qui l'avait saisi, alors que le frère tissait dans leurs esprits à tous l'espoir d'un avenir meilleur, la crainte d'être découvert, la volonté de s'en sortir, et le froid glacial du vide, en guise de souvenirs pour les trois humains représentés par les cubes d'albâtre. Trois pauvres âmes, qui s'étaient cachées dans un transporteur spatial, en une tentative désespérée d'immigration illégale. Ils étaient morts, asphyxiés, éjectés dans l'espace, lorsque le couloir dans lequel ils se pensaient en sécurité s'était dépressurisé lors de l'appontage d'un nouveau conteneur en orbite haute. Les manutentionnaires n'avaient eu qu'un instant pour voir leurs cadavres avant qu'ils ne disparaissent, inconnus à jamais, dans l'immensité sidérale.
C'est à peine si Jolan avait réussi à contenir ses émotions, et pourtant, impitoyable dans sa tâche, le frère poursuivit, évoquant pour le wraith au cube de jade, une vie longue, solitaire, froide et morne. L'obscurité des ruelles sombres des quartiers les plus poisseux de l'empire, et la solitude d'une âme qui n'a plus de ruche auprès de laquelle se réfugier. Puis l'éclat brûlant, absolu, total, de l'explosion de gaz qui l'avait emporté, ne laissant rien de son corps, et seul le témoignage de quelques miséreux ayant survécu à la conflagration pour attester de son existence, mais bien incapables de seulement donner un nom.
Malgré tous ses efforts, Jolan dut se racler la gorge avant de pouvoir reprendre la parole, alors que les deux frères, leur tâche cérémonielle terminée, se retiraient humblement de la scène.
« Ainsi, ceux qui aujourd'hui ont disparu, à tout jamais en nos cœurs résideront. Et jamais, tant que nous vivrons, ne seront oubliés. Car telle est la nature des Ouman'shiis. Notre nature. A tous. Unis, par la volonté, par-delà le destin, vers l'avenir, au-delà de toutes les étoiles. Nous sommes un ! »
Il laissa quelques instants aux échos de ses paroles pour se dissiper, puis il reprit.
« Pour ceux parmi nous qui sont croyants, je vous invite à prier pour ces âmes qui nous quittent.
Pour ceux qui le peuvent et le désirent, rejoignez le long chant. Tous, recueillons-nous quelques instants. »
Les notes vibrantes du grand orgue de cristal retentirent, tandis qu'imperceptible pour son cerveau humain, le long chant des choristes iräns s'élevait sur la toile de l'Esprit, reprit en chœur par d'innombrables télépathes, bien au-delà des murs de la cathédrale.
Jolan, sobrement, ferma les yeux, confiant ces âmes esseulées aux bons soins des Ancêtres dans le secret de son cœur. Puis, alors que la dernière note résonnait longtemps entre les murs de pierre noble, faisant presque chanter les plaques de cristal des fenêtres, il rouvrit les yeux.
Dans les rangs, tantôt on reniflait discrètement, tantôt on s'essuyait les yeux, quand ce n'était pas un visage grave fixant avec intensité un point vague au loin.
« Mes sœurs, mes frères Ouman'shiis, au nom de tous les esseulés et de tous ceux qui pourraient les pleurer, qu'ils soient présents aujourd'hui ou non, je vous remercie de votre présence et vous souhaite une excellente fin de journée, et les meilleurs auspices. »
Doucement, la foule perdit son unité, la concentration se délitant, tandis que quelques condoléances étaient murmurées, des accolades réconfortantes échangées, et que les plus discrets s'en allaient sans se faire remarquer. Certains, désireux de ce recueillir un peu encore auprès de l'un ou de l'autre des défunts, s'avançaient entre les rangées de cercueils et d'urnes.
Le recteur descendit de sa chaire, afin de rejoindre les deux frères du souvenir.
« Merci, messieurs, d'être venus. »
Ils inclinèrent la tête à l'unisson.
« Nous faisons notre devoir. »
Jolan sourit.
« Cela ne change rien à ma gratitude. Ce que vous faites est important. »
«Ça l'est, en effet. Tout comme votre tâche, recteur Jolan de Guinera. »
Il acquiesça, vaguement gêné. Les deux wraiths s'inclinèrent une fois encore.
« Nous vous souhaitons une excellente soirée, recteur. »
« A vous aussi. Rentrez bien. »
Ils opinèrent, avant de partir, hiératiques dans leurs robes grises.
Jolan les regarda s'éloigner entre les hauts piliers. Son travail était une vocation, c'était vrai. Mais quelle vocation pour ces wraiths ! Les frères du souvenir renonçaient à tout, refusant de se nourrir d'autre chose que de l'énergie neutre des drones récolteurs, et allant jusqu'à abandonner leurs identités propres au profit d'un esprit commun, afin de ne pas risquer de contaminer les souvenirs qui leur étaient confiés et de s'assurer d'en maintenir l'intégrité tant que leur congrégation existerait.
Combien de vies n'existaient plus que dans leur colossale mémoire collective, oubliées depuis des siècles par tout le reste de l'univers ? Plus qu'il ne pourrait le dire.
Avec un sourire un peu tordu, Jolan s'approcha des fidèles recueillis autour des cercueils, offrant son attention et quelques paroles réconfortantes à ceux qui en avaient besoin.
Finalement, lorsqu'il n'y eut plus que quelques curieux rôdant dans les ombres des colonnes, il fit signes aux employés des morgues de venir récupérer leurs clients, afin de les mener à leur dernière résidence. Probablement une fosse commune, après un passage au crématorium.
« Recteur ? »
Se retournant, Jolan découvrit Lord Asmoth qui s'approchait, un demi-sourire tant avenant que vénéneux aux lèvres.
« Lord Asmoth. Votre célébration de mariage s'est bien passée ? »
« Parfaitement bien. Votre chapelle est un cadre sublime, et l'acoustique y est excellente. »
« J'en suis ravi. »
Le Terrien le fixait, en silence, et Jolan se sentit mal à l'aise.
« Puis-je vous aider ? » s'enquit-il.
« J'avoue être resté par curiosité, pour assister à votre célébration. C'était très touchant. Très émouvant. Magnifiques adieux. »
« Merci... »
Il ne comprenait pas où l'homme voulait en venir. Le silence retomba, brièvement.
« Êtes-vous croyant, recteur ? »
« Que voulez-vous dire ? »
« Avez-vous une religion ? »
« Dans ce sens, oui, je suis croyant. Pourquoi ? »
« Intéressant... Très intéressant. Vous êtres croyant, et pourtant, vous dirigez cette cérémonie qui n'est d'aucune religion, et supervisez cette cathédrale qui accueille toutes les religions. N'est-ce pas un peu contradictoire ? »
« Pas du tout. Mon travail ici est public. Ma foi est personnelle. »
« Mmmh. Je vois... Donc, si je le désirais, je pourrais moi aussi mener de telles célébrations ? »
« Bien entendu. Il vous faudrait suivre auparavant une formation auprès de l'académie du temple sur Irän, mais il n'y a aucune discrimination de race, de sexe ou de religion parmi les célébrants des temples. »
« Et si je voulais enseigner ma foi ? » demanda l'homme avec un demi-sourire.
«La foi est personnelle, la liturgie est publique. Telle est la voie du temple. Ce ne serait pas possible. »
« Ah... dommage. »
Le sourire du Terrien sembla retomber un peu.
Même si Jolan ne portait aucun crédit en les accusations du révérend chrétien, il peinait à cerner Lord Asmoth, et cela le mettait mal à l'aise.
Mais visiblement, ce dernier en avait fini avec lui, et d'une courbette élégante, il le salua.
« Je vous remercie de votre temps, recteur, et vous souhaite une excellente soirée. Notre congrégation fera sans aucun doute encore appel aux services de votre belle cathédrale. »
« Heu... Bonne soirée à vous. »
L'homme s'éloigna, épargnant à Jolan la nécessité de l'assurer qu'il serait ravi de le revoir pour de nouvelles célébrations. Ces mots étaient requis par sa fonction, mais ils n'auraient pas été sincères.
Sa méditation fut interrompue par un novice qui, le col de sa bure rituelle de travers, courait vers lui.
« Monsieur, il y a un problème à la chapelle deux ! »
Jolan soupira. Que le quotidien, dans ses petits et grands tracas familiers, pouvait être rassurant !
(1) Équivalent de frères ou sœurs, mais dans un groupe contenant hommes et femmes à la fois.
