L'eau et le Feu

(10 ans avant l'Incendie de Nibelheim)

Elle aurait pu se désister, mais elle ne l'avait pas fait. L'appel de la patrie l'avait emporté. Décidée à rejoindre la Sororité, malgré le refus de ses parents, qu'elle avait découvert adoptifs, elle savait qu'elle ne reviendrait pas en arrière. Certes, elle serait la plus âgée des recrues, mais ce n'était rien. Elle voulait se battre, apprendre à se défendre… quelque chose au fond d'elle l'incitait à prendre les armes. Le destin ? Peut-être. Ce choix était le sien mais elle avait toujours été attirée par le maniement des épées, le scintillement des boucliers, la robustesse des armures… la forge… le feu et la chaleur qui se dégageait du foyer… le feu l'avait toujours fasciné : son appétit vorace pour vivre éternellement, destructeur et à la fois symbole de vie. Mort et vie dansaient ensemble dans le foyer. Lumière et Ténèbres s'affrontaient dans un combat continuel. Si les Ombres prenaient le dessus, un combustible quelconque pouvait raviver une flamme même au bord des cendres. C'était ça, la vraie beauté… si bien que la jeune femme voulait représenter cette flamme éternelle en se teignant les cheveux afin de se rapprocher le plus de cette incandescente braise.

Après avoir fait ses adieux à ses parents, si aimants, si inquiets de son futur, elle rejoignit la charrette qui l'amènerait à destination. L'excitation grimpait en elle : la légendaire école était pour certaines, l'accomplissement d'une vie, pour d'autres un lieu maudit à fuir, et pour les mères, c'était l'avertissement quand les enfants n'étaient pas sages et ne finissaient pas leur bol de riz. Le fait était qu'on ne connaissait que peu de choses sur ce lieu étrange caché dans les marais. Beaucoup plus de « on dit » que de concrètes informations. Et les Sœurs qui en sortaient, demeuraient silencieuses. Toutefois, la Sororité avait l'appui du gouvernement… à certains égards… et Karen découvrirait bientôt pourquoi. Elle était avec d'autres filles de son village. Elles aussi étaient enchantées d'entrer dans cette école, leur rêve : devenir la guerrière la plus puissante du Wutai aux côtés du Leviathan. « Rien d'autres que des fariboles ! » pensait Karen, qui observait la route. La personne qui conduisait le Chocobo était une Sœur justement. Une Aînée comme elle s'était présentée. Le voyage serait long, mais impossible de dormir… avec des bécasses qui ne racontaient que des sottises… et le chemin était rocailleux, elle sentait venir les maux de dos et aux reins… l'Aînée ne pipait mot, concentrée à guider l'animal.

Au bout de deux heures de bavardages incessant, on finissait enfin par la remarquer, du moins n'était-ce « que » parce qu'elle était muette comme une carpe.

-Tu ne dis rien Karen, quelque chose te tracasse ?

-Oui, je ne peux pas dormir à cause du vacarme.

Les quatre jeunes filles regardèrent la rouquine avec de grands yeux :

-Quel bruit ?

-Laissez tomber…

Elles commençaient bien les brailleuses… « Si elles sont acceptées… ce sera parce que le Leviathan aura eu pitié d'elles… »

Xingyun, Mai Ling, Miyuki et An Thu... elles venaient à peu près de tous les rangs sociaux. Xingyun était la fille d'un haut fonctionnaire, Mai Ling était d'une famille modeste, Miyuki avait des parents qui travaillaient en tant que Conseillers de l'Empereur et An Thu… d'une famille qui se débrouillait avec les moyens du bord. Enfin… le père de Karen avait repris le travail de son père : à savoir pêcheur. La guerre avait été le tournant. Lorsque les hostilités commençaient à prendre l'ampleur, les rivières et les fleuves furent réquisitionnées par les armées et les pêcheurs avaient vu leurs zones se réduire drastiquement et le poisson les fuyaient, effrayés par l'arrivée des grandes machines. Il avait dû se convertir… une raison de plus de pourquoi elle voulait intégrer cette école : pour aider sa famille à vivre en ces heures difficiles. Elle finit par s'endormir, elles s'étaient tues… ou bien c'était elle qui avait sombré elle-même.

ooo

L'arrêt de la charrette la réveilla soudainement. Etaient-elles arrivées ? Regardant autour d'elle, elle ne vit qu'une dense forêt avec l'Aînée qui amassait du bois pour faire un feu. Les autres camarades étaient descendues pour s'installer au milieu du foyer. Elle regarda la Sœur, qui alluma un feu, grâce à une Materia Feu.

-Nous allons camper ici ?

-Juste le temps de manger mesdemoiselles.

-J'avoue que j'ai faim, gémit Miyuki, et soif…

Chacune eu une brioche de riz farcie. Durant le repas, la jeune fille ne cessait de contempler le feu, comme à son habitude. Retrouver la danse et le combat éternel… elle voyait aussi des dragons ramper et voler à chaque langue… cette couleur lui brûlait les yeux, mais elle ne pouvait résister à la méditation qui l'invitait à bras ouverts. Elle ne voyait plus que le foyer, le monde disparaissait dans les ténèbres, c'était son monde, elle y voyait toutes les formes qu'elle voulait, les créatures de feu semblaient vivre leur vie, et ce jusqu'à la fin… jusqu'à ce que plus aucun combustible ne l'alimente… et ce fut un seau d'eau qui détruisit sa vision. Elle en sursauta, parcourue d'un horrible frisson gelé.

-Nous partons, déclara alors l'Aînée.

Réveillée d'un rêve, Karen regarda la Sœur, avec un petit éclat de reproche dans les yeux. Enfin… la route était encore longue. Elle se releva et reprit place dans la charrette, avant de s'allonger et essayer de dormir, encore bercée par les douces flammettes… le soleil déclinait. Combien de temps s'était écoulée depuis leur départ ? Combien de temps leur resterait-il ?

-Sommes-nous bientôt arrivées ?

-Déjà fatiguée du voyage ? Tu peux descendre si tu veux, et rebrousser chemin, Fille du Feu.

Prise au dépourvue par la réponse, Karen jugea bon de ne plus poser de questions. « Ca c'est dit, c'est fait… » ce n'était pas n'importe qui qui pouvait entrer dans la Sororité, après-tout… bon, elle obtempéra et fit comme ses camarades, qui étaient demeurées silencieuse, avec le malaise qui régna soudainement. Il fallait prendre son mal en patience… ce devait être un test… oui sans doute…

ooo

La nuit était tombée depuis maintenant deux heures, la lune était haute, bien que cachée par des vieux arbres touffus. L'odeur du marais était insoutenable, la vase et la gadoue rendaient l'avancée difficile. Si bien que les recrues durent mettre la main à la patte pour pousser le véhicule. Tout ce temps passé assises les avait engourdies. L'Aînée tirait le Chocobo, regardant un peu comment les cinq demoiselles se débrouillaient :

-Ah, et ça se dit vouloir être la plus grande guerrière du Wutai, aux côtés du Leviathan ? De pures fariboles ! Allez, poussez, montrez-moi ce que vous valez !

Tiens donc… Karen s'était faite la même réflexion… elle faisait ce qu'elle pouvait, mais il était clair que la fille du haut fonctionnaire avait du mal ! An Thu était habituée de par son travail dans les champs. Karen imita sa façon de faire… qui l'allégea un peu plus. Elles étaient bientôt sorties du fossé dans lequel la roue s'était empêtrée.

-Je me suis cassé un ongle, gémit Miyuki.

-Tu te casseras plus qu'un ongle si tu survis au moins 1 an ici.

Survivre ? Karen passa outre, elle était dedans… elle avait signé, elle devait assumer. La voiture fut de nouveau sur la route, qui était beaucoup plus praticable… faite de pavés et des petites lanternes de feu éclairaient la voie. C'était bon signe, elles étaient presque arrivées… elle frissonna de froid, l'humidité ambiante rafraîchissait tout, mais le vent ne passait pas. Elle resserra ses mains autour de ses bras. Rien qu'à penser à un feu chatoyant accroissait ses tremblements. Elle devait marcher… ça lui ferait du bien. An Thu la suivit, alors que les trois autres s'étaient rassises à l'arrière.

-Oui, profitez de vos dernières minutes de confort…, ricana l'Aînée.

« Non mais, elle se prend pour qui ? On n'est pas des chiens non plus… ». Karen se tourna vivement vers elle :

-Ce n'est pas parce qu'on est des recrues qu'il faut nous prendre pour des moins que rien.

-La Fille du Feu qui chauffe ses braises… c'est bien, il faut un tempérament de feu pour survivre ici. Peut-être que tu te feras une place chez nous… ou pas. Avance un peu, ne ralentis pas notre marche.

-Mon nom est Karen.

-Très bien Karen. On verra si tu fais encore la maline.

Passant difficilement outre les remarques désobligeantes de la supérieure, elle continua, faisant tous les efforts du monde pour ne claquer pas des dents. L'eau et le feu ne faisait pas bon ménage… se découvrait-elle frileuse ? Non, c'était autre chose… quelque chose régnait ici… une forme de… magie ? Une douce énergie aquatique l'attaquait, semblait-il. Son ventre se noua, comme si une vague immense allait s'abattre sur elle et éteindre le feu qu'elle essayait d'entretenir. Elle leva les yeux au ciel, apercevant au loin une grande tour, où une lumière incandescente dansait en un petit point. Une étoile ? Non… c'était un foyer… et là, elle l'entendit… le son d'une cloche, grave, solennelle, qui fit trembler la région alentour. Elle sonna longtemps, agressant ses tympans, avec ce rythme incessant et si régulièrement parfait. Et enfin… il cessa… le calme se réinstalla, malgré le sol qui vibrait encore… tout comme son corps. Une grande muraille leur fit face, comme un pont et une herse. L'Aînée s'avança, et tonna d'une voix forte :

-Ouvrez ! C'est Sœur Nataku !

-Tu es revenue avec de la mauvaise graine ? On t'ouvre !

« Mauvaise graine ? je suis dans une école militaire ou une école de correction ? » Karen commençait à avoir de sérieux doute… sur leur méthode… voyant les portes s'ouvrir, elle sut que faire machine arrière était impossible… elle regarda An Thu, qui n'était pas très rassurée non plus. Elle grelottait de froid, donc ce n'était pas elle, mais bien l'environnement qui était comme ça… en voyant l'édifice, elle pensait que la Sororité accueillait en son sein beaucoup plus de personnes que ça…

Tout était cerclé d'eau, il y en avait partout… elle était cette flamme noyée dans une cité aquatique… que une fois à l'intérieur de l'enceinte, les portes se fermèrent aussitôt. Une femme arriva alors, un peu plus âgée, mais qui montrait quand même une certaine autorité. Elle portait une armure en cuir avec le Leviathan dessiné sur son plastron.

-Vous êtes les premières à arriver. Va, Nataku, les Doyennes attendent ton rapport.

L'Aînée s'inclina avant de partir. La nouvelle femme jugea les cinq recrues avant de frapper des mains :

-Qu'est-ce que vous attendez ? Allez décharger vos affaires et vous occuper du Chocobo qui vous a amené jusqu'ici. Du vent !

« OK, c'est dit… » elles ne se firent pas prier deux fois, avant de demander où se trouvait les box. On leur donna comme réponse… un plan de l'école. Donc elles devaient se débrouiller toute seule. « Elles veulent qu'on se bouge nous-même… qu'on prenne les initiatives… ça aurait pu être pire », pensa sombrement Karen, qui n'avait pas un grand sens de l'orientation. Heureusement pour elles, Miyuki réussit à se repérer. Elles se demandaient bien dans quoi elles s'étaient empêtrées. Néanmoins, elles y étaient, la mystérieuse école de la Sororité du Leviathan… l'école militaire uniquement réservée aux femmes, sélectionnées avec grande minutie. Le voyage les avait épuisées, une bonne douche, un bol de riz et au lit… du moins c'était ce qu'elles pensaient… parce qu'aussitôt amenées dans les dortoirs, qu'elles surent que leur vie allait prendre un autre tournant. Une femme leur rendit visite : c'était Juen Li, une des Doyennes de la Sororité, une femme que l'on maintenait en respect, qui avait une grande expérience militaire… on disait que l'esprit du Leviathan prenait souvent possession de son corps lors du combat, qu'elle respirait comme lui. Cette aura se prouva quand elle rencontra les recrues et que son regard se posa sur celui de Karen. L'eau et le feu venait de se rencontrer. L'une la narguait du regard, l'autre était dans une position défensive.

-Bienvenues à la Sororité mesdemoiselles. Je vous préviens tout de suite, seule l'une d'entre vous restera à la fin de l'année. N'essayez pas de jouer avec des familiarités. La Sororité n'accueille que celles qui en seront jugées apte à suivre. Celles qui échoueront seront renvoyées à leurs familles. Celles qui réussiront, pourront se réjouir de gagner une année de plus ici. Il n'y a pas de nombre d'années définies, cela dépendra de votre volonté à survivre, à résister. On verra si l'une d'entre vous fera… feu de tout bois.

Parlait-elle de Karen ? en tout cas, le regard posé sur elle à ce moment-là en disait long sur ce qu'elle pensait. Elle était peut-être devenue un souffre-douleur sans le savoir… mais elle allait résister… elle ne leur donnerait pas ce plaisir.