Chapitre 1 – Le trône de fer.
Si tous les meilleurs contes commencent par la simple expression « il était une fois » alors nul doute qu'ici, jamais ces termes ne seront employés. Car nous n'avons pas là affaire à un conte des plus adorable, mettant en scène une douce et jolie créature, victime d'un grand-méchant et sauvée in-extremis par son prince. Tout d'abord, parce que la douce créature fut en réalité plus proche du troll ou d'un monstre de foire en vue de sa gentillesse, mais également parce que tous les princes ayant tenté de l'approcher ce sont bien vite enfuis pour trouver quelqu'un d'un peu plus à leur convenance.
Notre histoire, si particulière soit-elle, commencera de la manière la plus inattendue qui soit ; sur le trône. June y était, comme tous les matins, contemplant les tapisseries qui ornaient la pièce en songeant qu'elles étaient vraiment très laides en comparaison à celles qui se trouvaient chez elle. De plus, elle était seule ici et c'était quelque chose dont elle n'avait absolument pas l'habitude. En outre, en temps ordinaire, elle pouvait trouver plus d'une servante et autour d'elle, tout le monde s'activait. L'une d'entre elle préparait le papier avec lequel elle allait faire affaire tandis que l'autre lui trouvait magazines people et livre pour se divertir. Enfin, une troisième restait toujours dans un coin, attendant que la jeune femme ait fini son œuvre pour nettoyer derrière elle. Car c'était bien de cela dont il retournait June était aux toilettes. Mais ici, personne pour l'y accompagner. Ces parents avaient choisi une petite demeure perdue en Scandinavie et bien que l'électricité fût, bien heureusement, présente, beaucoup des employés de ses parents n'avaient pas fait partie du voyage. Alors, la jeune femme devait apprendre à se débrouiller seule et l'expérience avait commencé lorsqu'elle avait dû défaire ses valises. Toutes. Et seule. Elle avait maudit ce moment, ne comprenant pas pourquoi elle, elle devait tout faire toute seule et sans personne pour faire les choses ingrates à sa place. En soupirant, elle se ressuya et se rhabilla puis, tirant la chasse d'eau avec une pointe de dégoût elle se dirigea vers l'unique salle de bain de la maison (l'unique !) et se lava les mains.
Elle regrettait déjà d'avoir accompagné ses parents ici. Au départ, elle avait souhaité les accompagner de façon bien égoïste pour pourrir un peu leur trentième anniversaire de mariage. Elle voulait être la seule source de leur bonheur et comme une enfant trop gâtée, elle avait ordonné de pouvoir les accompagner afin d'être certaine de leur gâcher légèrement ces vacances qui auraient dû être intimes. Elle ne regrettait absolument pas le fait de les agacer par sa présence, mais elle regrettait largement le choix du lieu dans lequel ils allaient vivre pendant un mois -mois qui semblait déjà lui être attribué comme le synonyme d'une éternité dans la souffrance de ne pas avoir toutes les domestiques qu'elle voulait à sa charge. Car, ici, dans ce petit chalet des plus coquets, il n'y avait qu'elle, ses parents et une femme de ménage particulièrement discrète qui l'avait toisé d'un œil sévère dès son arrivée. Et si June détestait bien une chose, c'était qu'on la regarde de la sorte, avec un soupçon d'autorité. Elle n'avait jamais aimé cela, pire encore, elle n'avait jamais apprécié que l'on hausse le ton en sa présence et que l'on essaye, par bien des façons, de lui interdire de faire la moindre petite chose. Dans ces moments-là, elle prenait alors un air hautain et, se redressant malgré sa petite taille, elle dévisageait son alter-ego avec tellement de hargne et de haine que ce dernier battait en retraite, impuissant. C'était sans doute là le seul don que possédait notre héroïne faire plier les gens face à sa volonté.
En relevant la tête, elle prit le temps de se contempler dans le miroir de la salle de bain. Elle avait mauvaise mine aujourd'hui. Sans doute l'air de la Scandinavie qui ne lui réussissait pas. June avait lâché ses cheveux bruns qui ondulaient légèrement sur ses épaules et dans son dos. Ses yeux, bien que maquillés ne reflétaient que la fatigue et tout son petit corps frêle semblait porter un immense poids. Elle était chétive et petite pas bien attirante et pas vraiment pulpeuse en comparaison avec les héroïnes merveilleuses des romains qu'elle lisait. Il lui semblait parfois qu'elle n'avait rien pour elle, surtout depuis qu'elle avait décidé de se faire tatouer de la tête aux pieds. Elle aimait bien le nombre de tatouages impressionnant qu'elle portait sur son corps, mais savait que cela n'avait rien d'attirant pour les autres. Hommes comme femmes l'évitaient et June, bien que prétentieuse songeait parfois qu'elle ne devait rien avoir d'un caractère et d'un physique facile. Elle ne s'était jamais appréciée de toute façon et lorsqu'elle avait commencé à laisser l'encre aller sur sa peau, elle avait bêtement cru que tous ces artifices n'allaient que la rendre plus belle. Seulement, elle comprenait maintenant que tout cela agissait à la manière d'un cache misère. Les tatouages n'étaient là que pour camoufler la laideur qu'elle était. Peut-être que si elle avait été de meilleure constitution mentale, alors elle aurait déjà eu beaucoup d'amants, mais elle se savait aussi aimable et admirable qu'un troll. Et elle en voulait à ses parents d'avoir toujours été trop laxistes sur trop de sujets.
Elle avala difficilement sa salive et se ressuya les mains avant de tourner les talons avec un sourire en coin. De rares fois dans sa misérable existence, June songeait à ce que sa vie aurait pu être si elle avait été mieux éduquée. Nul doute qu'elle aurait été plus attirante, plus entourée. Car aujourd'hui, elle n'avait plus autour d'elle que de rares personnes qui se disaient ses amis dans le simple but de profiter d'elle. Le reste de son entourage n'était composé que de gouvernante et de ses parents -qui, avec le temps, s'éloignaient d'elle comme on s'éloigne d'un malade de la peste. Même si elle n'en disait rien, notre troll d'héroïne en crevait de malheurs et ne s'en remettait pas. Seulement, incapable de parler de son ressenti à qui que ce soit, elle n'avait trouvé qu'une unique solution, être plus désagréable que d'ordinaire encore.
« Chérie ? Avec ton père, nous descendons au village faire quelques courses, tu veux nous accompagner ? »
June, debout dans le salon quitta ses mornes pensées pour se tourner vers sa mère qui était en train d'enfiler un lourd manteau en poils d'hermine. Typiquement noble. Elle l'observa quelques secondes comme on observe un animal de foire puis elle secoua la tête pour refuser la proposition de cette dernière. Madame Smith, puisque c'était son nom, était l'exemple typiquement de la noblesse pédante et vantarde de Grande-Bretagne. Élégante en toute circonstance, maquillée de son réveil à son couché, en sa présence, n'importe qui se serait senti ridiculement laid. Ses cheveux blonds peroxydés, coiffés en un brushing impeccable et ses ongles manucurés lui apportaient un petit air de « madame parfaite » que June avait toujours envié secrètement. Sa mère était terriblement belle.
« Tu es sûre ? L'air te ferait du bien ! »
Son père venait d'arriver dans la pièce. Grand comme une montagne il était sec, mais savait en imposer par sa belle éloquence et ses manières de gentleman. Il était absolument parfait dans son lourd manteau de noble et portait sur la tête un chapeau tiré de sa grande collection. A son bras, une canne qu'il utilisait pour marcher depuis qu'il s'était blessé dans sa jeunesse. June secoua de nouveau la tête, avec un petit sourire en coin. Même lorsqu'elle leur offrait un moment de répit pour qu'ils soient seuls -ce dont ils rêvaient par-dessus tout- ses parents n'arrivaient pas à se défaire véritablement d'elle. Elle alla s'asseoir sur le divan, devant la cheminée dans laquelle un feu venait tout juste d'être allumé et n'avait pas encore eut l'occasion de réchauffer entièrement la pièce. L'ambiance, bien que rustre, plut légèrement à la jeune femme qui, assise en tailleur, se contenta d'observer les flammes lécher les bûches avec gourmandises. Hypnotisée par ces dernières, elle ne fit que peu attention à ses parents et n'entendis que vaguement les salutations de ces derniers.
« Nous serons de retour dans une heure, environ. Repose-toi. A plus tard ! »
Se reposer. L'idée lui sembla plus qu'alléchante et alors que la porte fut fermée et le verrou mis en place, elle se coucha sur le sofa, rassemblant deux coussins sous sa tête avant de se laisser sombrer dans un délice de douceurs et de tiédeur. June ne rêvait pas, ou du moins rêvait-elle très rarement. Mais sa sieste fut des plus agitées à ce moment-là. Les images, bien que peu nettes ne lui montrèrent aucun visage, mais seulement des gerbes de couleurs, vertes et rouges, explosant autour d'elle. Elle sentait que l'atmosphère de son rêve se muait peu à peu en un cauchemar, car l'ambiance devint inquiétante, glauque, si bien qu'elle se réveilla très vite et en sursaut. Assise sur le divan, elle observa le feu qui venait de s'éteindre comme si un vent fort avait soufflé dessus et, avec un sentiment de malaise naissant, elle regarda autour d'elle. La pièce était sombre sans doute la nuit venait-elle de tomber. Ses parents étaient sans doute déjà rentrés et, June en fut rassurée. Elle n'aimait pas être seule ici et ne se sentait pas en sécurité dans le petit chalet. Comme il lui sembla que sa chambre serait son seul refuge, elle prit son courage à deux mains et, à tâtons dans le noir, elle chercha son havre de paix. Elle le trouva enfin et s'y engouffra avant de grimacer. Cette impression étrange qu'elle avait, elle était beaucoup plus présente dans cette pièce, si bien qu'elle en eut presque du mal à respirer. Songeant qu'elle devait faire une crise de panique elle avança jusqu'à son lit, butant contre les quelques valises qu'elle n'avait pas encore prit la peine de ranger. Une fois assise sur ce dernier, elle alluma sa lampe de chevet et une lumière douce et chaleureuse envahie la pièce. Rassurée elle soupira doucement et ferma les yeux quelques instants. « … Kedavra ... » Une voix, comme sortie d'outre-tombe jaillis dans sa tête et en sursautant, elle se demanda si elle venait de rêver. Elle chercha la provenance de ce murmure rauque avant de pousser un glapissement d'horreur.
Il lui sembla bien que ce n'était pas sur ses valises, mais bien sûr un corps qu'elle avait trébuché en arrivant dans la pièce. Alors que des questions muettes envahissaient son esprit, June se mit à trembler. Comment était-il arrivé ici ? Qui était-il ? Devait-elle alerter la police ? Allait-il lui faire du mal ? L'homme inerte semblait en bien piteux état et June comprit qu'il avait besoin d'aide. Usant là du peu de courage qu'il lui restait, elle quitta son lit pour se pencher au-dessus du corps blessé. Elle grimaça en apercevant un visage difforme digne d'un vieux film d'horreur et elle tenta de comprendre qui il était. Un monstre échappé d'une foire ? Un psychopathe dangereux ? Même ses vêtements -composés d'une robe d'avocat et de tissus sombres- étaient étranges. Mais elle devait essayer de le soigner. Elle allait se redresser lorsque l'homme lui agrippa le poignet avec force et elle retomba sur ses fesses en un couinement d'horreur. Leurs regards ne se croisèrent qu'une brève seconde, mais elle vit dans ce dernier toute l'amertume et la haine qu'elle-même avait lorsqu'elle dévisageait quelqu'un. Puis l'homme sembla sombrer à nouveau dans l'inconscience et la libéra finalement.
« Bordel de merde... Qui êtes-vous ? »
