Chapitre 2 – Hannibal et les éléphants.

Il faisait nuit noire et il n'y avait pas âme qui vive ici. Pas âme qui vive dans la petite chaumière à l'allure si paisible. A croire que tout le monde c'était endormi sereinement et que, de ce fait, la quiétude avait envahi les lieux. Mais tout le monde dormait-il vraiment ? Il semblait qu'une lumière -bien que tamisée- voulait s'échapper de la pièce close qu'il y avait là. L'accès en était pourtant gardé -voulant probablement signifier que son occupante ne souhaitait être dérangée- par une porte. Cette porte était semble-t-il toute simple, faite de bois et dans un style sombre et pourtant très passe-partout. C'était une porte fine, douce, agréable à regarder, si seulement quelqu'un avait daigné lui prêter attention. Cette porte, c'était là le portail entre le monde ordinaire, celui, banal et quotidien que nous connaissions tous et le monde de June, qui quelques heures plutôt était encore tout aussi banal et quotidien que celui de l'extérieur. Cependant, il n'était plus banal puisque la belle avait fait une rencontre pour le moins surprenante en entrant dans sa chambre. C'était ce corps d'homme, ce corps inerte et pourtant bien vivant qui avait chamboulé toute sa merveilleuse existence. Elle l'avait soigné, se remémorant avec soulagement sa première année en faculté de médecine, mais elle regrettait d'avoir passé plus de temps à fantasmer sur ses professeurs qu'à écouter leurs enseignements. Elle avait pansé ses plaies du mieux qu'elle l'avait pu. June s'était alors rendue-compte qu'il n'était pas humain. Il ne pouvait pas vraiment l'être, vu son apparence de fœtus géant. Mais elle n'avait rien dit, trop troublée, trop anxieuse. Elle était encore perturbée par le regard qu'il lui avait lancé. Ce regard mêlé de dégoût et de haine, ce regard si froid, si méchant, si agressif. Elle avait presque eu peur, mais elle avait surtout été déstabilisée jamais personne ne l'avait regardé ainsi depuis sa naissance.

Elle se redressa et regarda l'homme qui semblait dormir. Elle l'avait -non sans mal- installé sur son lit avant de s'occuper de lui. Bien sûr, elle ne l'avait pas déshabillé entièrement, sans doute trop prude pour ce genre de choses, et s'était contenté de faire de son mieux. Elle jeta un regard vers son téléphone, posé sur sa table de chevet. Il était une heure du matin déjà et elle entendait les ronflements gargantuesques de sa mère. Sans doute celle-ci avait-elle un peu trop bu dans la soirée. Un autre bruit l'alerta, celui de son ventre elle mourrait de faim. Elle quitta donc sa chambre, prenant soin de refermer la porte derrière elle et se glissa jusqu'à la cuisine dans la discrétion la plus totale. Depuis quand n'avait-elle pas mangé ? Elle ouvrit le frigo et attrapa quelques fruits que sa mère avait dû placer la faute de trouver une corbeille à fruits. Pêches, pommes et grappes de raisins se retrouvèrent dans ses mains. Elle se saisit aussi d'une bouteille de limonade bon marché puis referma le réfrigérateur et avec les dents, s'empara d'un paquet de bonbon que ces parents avaient dû ramener en pensant qu'elle en serait heureuse. Elle retourna ensuite dans sa chambre, les bras chargés de mets succulents.

Quand elle entra, elle croisa immédiatement le regard du drôle de type. Il était donc réveillé. Cependant, il avait eu la sagesse d'esprit de rester coucher et June le félicita mentalement, au moins ne risquait-il pas de rouvrir ses plaies à peine cicatrisées. Elle referma derrière elle et s'approcha lentement, puis, déposant ce qu'elle avait dans les bras sur la partie inoccupée de ce lit double, elle tenta de paraître très professionnelle et de ne pas montrer sa fébrilité.

« - Bonsoir. J'ai fait du mieux que j'ai pu, pour vos blessures, mais je pense que je ne suis pas la plus douée pour ce genre de choses... »

Il se contenta de la regarder silencieusement et June devina qu'il devait sans doute réfléchir. Elle resta donc là un long moment, l'observant dans ce même silence jusqu'à ce qu'il ne se mette à tousser. Immédiatement et sans réfléchir, elle s'approcha et l'aida à se redresser, lentement. Une fois la toux calmée, il la fixa de nouveau

« - Êtes-vous une médicomage ? »

June, un peu perplexe, fronça les sourcils. Une médico-quoi ? Elle secoua la tête un peu embêtée de décevoir l'homme.

« - Non, je m'appelle June. Mais j'ai fait quelques années d'études en médecine... Enfin, une, mais je l'ai faite deux fois... Enfin, c'est un truc un peu compliqué vous voyez... »

Il semblait perdu et la tatouée devina que non, il ne voyait pas du tout de quoi elle était en train de parler. Soupirant et luttant contre l'envie de se claquer la tête contre le mur, elle lui désigna les fruits posés sur le lit.

« - Vous avez faim ? »

Il lui fit un faible signe de tête, sans doute encore en train de réfléchir aussi décida-t-elle de ne pas continuer à lui faire la conversation. Il avait sans doute toutes les bonnes raisons du monde d'être aussi paumé qu'elle et elle savait déjà qu'elle ne tarderait pas à l'assaillir de questions, aussi fit-elle en sorte de lui laisser un peu de répit. Elle lui tendit donc du raisin dans un premier temps et alla s'installer de l'autre côté du lit, assise en tailleur, avant d'ouvrir le paquet de friandises qu'elle avait chipé.

« - Êtes-vous une moldue ? »

Elle releva la tête, un peu surprise. Elle savait ce que voulait dire ce mot, elle l'avait entendu plusieurs fois dans des films, mais elle était un peu étonnée dans sa bouche, le mot moldu avait tout l'air d'être la pire des insultes. Grimaçant, elle se demanda alors si elle avait affaire là à un fou ou bien à un fan extrême d'Harry Potter. Dans les deux cas, il semblait manquer une case à ce type.

« - Oui. Qui êtes-vous, vous ? Et pourquoi avez-vous débarqué dans ma chambre comme ça ? »

Il fronça les sourcils et gigota dans le lit, comme pour s'éloigner d'elle. Quoi ? Elle sentait mauvais subitement ? En levant les yeux aux ciels, elle soupira peut-être que finalement elle n'était pas tombée sur un fan d'Harry Potter mais sur un fan des Mangemorts extrémistes. Dans ce cas-là, c'était à ne plus rien y comprendre. Risquait-elle de se faire étrangler par ce cinglé ? Elle le vit se redresser, comme pour prendre de l'importance, comme s'il voulait montrer, non sans fierté, qui il était vraiment

« - Je suis Lord Voldemort, mage noir et héritier de Salazar Serpentar. Il semblerait que j'ai réussi à tuer Harry et désormais, je règne sur le monde des sorciers. Toi petite moldue, tu as bien de la chance que je sois blessé sinon-... »

Il s'arrêta brusquement en se rendant compte que June riait. Se mordant la lèvre pour ne pas paraître trop impolie, elle se tenait tout de même les côtes et prises de hoquets vifs et rapides, elle sembla suffoquer tant l'air lui manquait. Voldemort en personne ? Il avait une tronche vraiment plus dégueulasse que dans les films dans ce cas ! Elle n'arrivait tout simplement pas à croire cet homme aussi riait-elle, persuadée que cette mauvaise blague prendrait bientôt fin. Mais en même temps, n'étais-ce pas un rêve de gosse que de se retrouver plonger dans le monde merveilleux d'Harry Potter ?

« - Vas-tu cesser de rire ? »

Sa voix s'était faite menaçante mais ne découragea pas June pour autant.

« - Non ! C'est trop drôle ! Voldemort n'existe pas, tout le monde le sait ! Il n'existe que dans des livres pour gamins ! Comme les sorciers, et Poudlard ! »

Elle ricana de plus belle, oubliant presque ses parents qui dormaient paisiblement dans la chambre d'à côté. Aussi ne remarqua-t-elle pas le changement d'humeur déconcertant de l'homme qui sembla se radoucir sous ses propos.

« - Dans des livres pour enfants dis-tu ? Dis-m'en davantage à ce sujet ! »

June se stoppa doucement, tentant de calmer ses spasmes puis se racla la gorge. Etait-il sérieux ? Dans tous les cas il jouait vraiment bien son rôle ! Un peu admirative de cet acteur, elle décida de se prendre au jeu

« - Eh bien, si mes souvenirs sont bons, J K Rowling -c'est la personne qui a écrit ces romans- à fait paraître le premier volume en 1997 et il se déroule en 1991 si on en croit certaines rumeur. Il parle d'Harry Potter, un apprentis sorcier rendu orphelin par le vilain de l'histoire, Tom Jedusor, plus connu sous le nom de Lord Voldemort. Harry va à Poudlard, une école de sorciers avec ces deux amis, Ron Weasley et Hermione Granger...

- La sang-de-bourbe et le traite à son sang...

- Oui, c'est comme ça que Voldemort et sa clique les appellent. Bref, Harry s'éclate comme un fifou et dans le dernier roman, sorti en 2007 et racontant des événements en 1997 et 1998, il tue son ennemi de toujours, Voldy et met fin à une période de terreur qu'avait instauré ce dernier. Une sorte de Happy End quoi. Mais maintenant que l'on discute, il est vrai qu'on ne sait pas où à atterrit le corps de Voldemort dans le film il se décompose mais dans le bouquin, je ne m'en souviens plus très bien...

- Alors comme ça je suis mort... »

June se permit de l'observer discrètement et cru rêver en devinant une pointe d'étonnement sur le visage de l'homme. A croire qu'il se prenait réellement pour le Lord en question. Elle ne savait plus trop quoi penser, tirailler entre la raison et ses envies de petite fille rêvant d'un véritable Harry Potter.

« - Si vous êtes vraiment Voldemort, vous pouvez me le prouver ? »

Il la fixa comme si pendant quelques secondes il avait oublié qu'elle était là, puis, observant les bonbons avec curiosité, il haussa les épaules avec dédains. Mais là encore, June ne put être qu'admirative de la façon qu'il avait d'hausser les épaules. A croire qu'il faisait tout pour prouver son « sang royal ».

« - Je n'ai pas de baguette et je suis trop faible pour pouvoir faire quoi que ce soit. Sinon crois-bien que tu ne serais plus de ce monde car je t'aurais-...

- Vous savez parler fourchelang non ? Je sais par mes parents qu'il y a une réserve qui s'occupe de reptiles, pas très loin d'ici. Si vous parlez fourchelang à un serpent, alors peut-être que je pourrais vous croire. »

Elle lui lança un regard un coin. Elle n'avait pas peur de lui couper la parole ou d'être désagréable tout simplement parce qu'elle ne croyait pas réellement en ces propos. S'il parvenait à ces fins demain alors elle lui laisserait une chance de s'expliquer, mais sinon, elle appellerait la police et dénoncerait ce congelé de la cervelle aux autorités du pays. Pour le moment, elle devait se contenter d'attendre avec un mélange d'anxiété et d'excitation. Jugeant qu'il était l'heure pour son patient de dormir, elle débarrassa rapidement son lit et retirant son jean, elle se coucha sous les yeux ahuris de l'autre.

« - C'est mon lit à la base et j'aimerais bien dormir alors soit vous vous en contentez, soit vous dégagez de chez moi. »

Il avala sa salive, réprimant sans doute l'envie de l'étrangler puis se recoucha en maugréant quelque chose qu'elle ne comprit pas. June éteignit alors. Elle ne se brosserait pas les dents ce soir, tant pis. De toute façon, ce n'était pas cette nuit qu'elle allait rouler la pelle de sa vie à quelqu'un. Mais, alors que la nuit redevenait paisible et sereine et que la quiétude prenait définitivement place en ces lieux, June, avant de fermer les yeux songea, non sans sourire, qu'elle était peut-être réellement en train de dormir aux côtés du mage noir et que, même si ce dernier avait plus de quatre-vingts-ans, l'idée n'en restait pas moins assez marrante.