Cela faisait plus de huit heures qu'ils étaient en pourparler.

— Bien, si nous nous en arrêtions là pour aujourd'hui ? demanda Erwin.

Eren, qui avait ramené des chaises entre-temps, se leva et se redressa en retenant un long soupir malgré tout. Il n'avait qu'une envie : s'étirer de tout son long et se défouler.

Contrairement à Historia et Daris, qui continuèrent à se fixer dans le blanc des yeux. La première avait les bras croisés, le second, le menton appuyé dans la main droite.

Ils avaient réussi à s'entendre sur un point : le retrait des troupes. Et c'était tout. Aucun d'eux ne voulait démordre quant aux changements des frontières, ou encore à l'embouchure du fleuve. Ou encore à restituer les terres du sud aux Valgulfr.

Forte tête, Historia avait donc maintenu la prise des différentes villes du Nord et de l'expansion de leur territoire par ce côté-là.

Finalement, ils avaient passé plus de temps à s'insulter cordialement que de s'ouvrir au débat.

Eren, qui pensait être celui à se déchaîner, s'était retrouvé à contenir sa Königin. Sans pouvoir faire avancer quoi que ce soit, puisqu'elle l'obligeait à se taire par son simple regard.

Cependant, la nuit était tombée, c'en était trop pour lui, pour son loup et surtout pour cette foutue journée !

— Königin, Mani est arrivée est sera d'excellents conseils, comme toujours. Nous devrions nous retirer pour l'écouter.

À l'entente de leurs Déités, Historia daigna enfin poser les yeux sur lui quelques instants -après plus de trois heures à l'ignorer, Eren eut presque envie de fuir- avant de les retourner vers les Homidés présents.

— Nous terminerons donc la séance sur un point positif, le changement de position d'attente des troupes. Nous pourrons reprendre dès demain neuf heures.

Elle se leva sur ces mots et sortit, suivit de près par Eren.

Sa démarche était noble, s'il était un homidé sans connaître la jeune femme, il n'aurait rien vu à sa colère. Cependant, il était d'une part un Valgulfr, mais en plus un ami de longue date.

Le pas lent et souple, ils sortirent du château sans rien montrer et tombèrent directement entre les deux camps. Un large feu illuminait les premières rangées de chaque tente, et dégageait une chaleur bienvenue en cette fin d'hiver. Deux Homidés et un Valgulfr étaient présents, assis de chaque côté. Leur air détendu lui sembla faux, mais ce n'était pas le moment de le faire remarquer à sa Königin.

Eren s'arrêta et prit une longue inspiration. L'odeur de sueur, de renfermé et de poussière dans cette salle était insupportable pour ses sens. L'air frais lui fit un bien fou et il dû se retenir d'aller se rouler dans l'herbe près de l'âtre.

— Nous ne sommes pas encore dans notre camp, lâcha Historia.

— Je n'ai rien fait !

— Tu inspires bruyamment.

— Je respire de l'air frais après un enfermement de huit heures. Dans une salle. Toute petite. Pleine de poussière. Avec des Homidés.

Elle le foudroya du regard et reprit sa marche.

— Allons, Königin, respirer l'air frais vous fera tout autant de bien, sourit-il en reprenant une goulée.

Les sens soudains en alerte, il garda le nez en l'air. Là. Juste là, à quelques dizaines de mètres. Il était là. C'était citronné, vert. Doux. Sec.

La face brutalement contre le sol, le parfum s'envola, remplacé par la terre humide. Frustré et humilié, Eren releva son visage boueux :

— On peut savoir ce que tu- !

— Tes putains d'oreilles, Eren, cracha-t-elle tout bas.

Il plaqua ses mains sur sa tête, et fut rassuré de ne pas les sentir.

— Elles sont rentrées quand je t'ai frappé, souffla-t-elle : "mais je n'aurais pas dû avoir à faire ça !"

— Je-... !

— Tu quoi ?

Il se mordit la lèvre et remarqua les trois personnes qui les fixaient. Un coup d'œil en arrière le rassura, les deux Homidés n'étaient pas encore sortis du château.

— Après.

Ses yeux bleus le fixèrent longuement, farouches. Elle se détourna finalement, il essuya rapidement son visage et lui emboîta son pas.

Ils passèrent entre les tentes, qui se ressemblaient toutes. Eren n'aurait jamais réussi à apprendre leurs emplacements par cœur s'il n'avait pas passé les cinq dernières années au combat et donc à vivre dans ces camps.

Sans un bruit, Mikasa les rejoignit et s'ajusta à leur pas, à quelques mètres d'Historia. Ils atteignirent la ligne la plus éloignée du château et la plus proche de la forêt, ainsi que de la plus grande tente.

Historia y entra en poussant violemment le lourd rideau. Ils la suivirent, bien conscients qu'énervée, cette dernière s'avérait acerbe.

Des bougies parcouraient la tente, la plongeant dans un chaleureux mariage d'orange et de jaune. Tapissée de différents revêtements de couleur chaude, elle en demeurait simple avec le minimum de confort pour suffire aux besoins de leur représentante.

— Je ne pensais pas que cela se passerait aussi mal, soupira doucement Mikasa.

Ils commencèrent à parler à voix basse.

— Je ne te le fais pas dire ! Ce type n'est qu'un arrogant, suffisant, stupide, machiste et, et !

— Et ?

— Et puant ! s'exclama-t-elle plus fortement qu'elle ne le voulait.

Mikasa et Eren se jetèrent un coup d'œil spontané et affectueux.

— Sur ce coup-là, je suis totalement d'accord.

Ignorant la remarque d'Eren, elle continua :

— Je ne sais même pas pourquoi il est ici ! Il n'a aucune bonne foi, aucune envie de faire avancer les choses et je suis certaine qu'il n'a pas la moindre putain d'idée sur ce que pourrait accepter ou non son crétin de roi comme demande ! Ils m'ont envoyé un incapable, un idiot, un homidé de la pire espèce !

Bien que tenant encore un langage presque correct, ses amis constatèrent facilement son énervement. Historia avait la fâcheuse manie de devenir vulgaire quand elle s'agaçait.

— Parce qu'il y a une sous-espèce pire parmi celle des Homidés, souffla Eren, amusé.

— Oui, les cons !

Ils s'observèrent chacun leur tour avant de rire de bon cœur.

Historia s'assit lourdement sur son lit rempli de couette et d'oreiller. Elle se fit la remarque qu'au moins, elle dormirait bien cette nuit. Son rôle était d'achever cet armistice pour conclure un accord de paix, pour cela, elle devait mettre toutes les chances de son côté et réussir à faire changer d'avis cet homidé.

— Et si vous alliez courir, Königin ? proposa Mikasa.

Elle examina longuement la jeune femme. Sa pose droite, les pieds dans le sol et la main sur le pommeau de son épée, lui semblait bien trop stricte dans son antre. Et encore plus avec le joli visage qu'elle avait.

Elle leva le nez et huma l'air.

— Oui, d'autant plus qu'il risque de pleuvoir dans les jours prochains. Et qu'il me semble que ton frère ait quelque chose à m'expliquer.

Ce dernier détourna le regard quand sa sœur le fixa, soudainement anxieuse.

— Qu'est-ce que t'as encore fait ?

— Rien du tout !

— Eren.

Il détourna la tête, vexé par le ton employé : C'était le même qu'elle utilisait quand il faisait une bêtise étant petit.

— Ses oreilles sont apparues.

Désormais plus agacé que vexé, il foudroya Historia du regard, qu'elle lui rendit par un air mutin. Elle n'aurait pas pu se taire ? pesta-t-il intérieurement. Le lourd regard de sa sœur lui pesait et Armin lui manqua affreusement. Lui, il savait.

Il n'avait pas du tout envie d'en parler aux femelles présentent, qui, même si elles ne le prenaient pas pour un fou, allaient certainement lui faire passer le pire des interrogatoires. S'il disait la vérité… Il jeta un regard à Historia et tourna à nouveau la tête. Non mauvaise idée pour le moment.

— Ce n'est rien, j'ai… Une erreur. Ça arrive, surtout quand on passe autant de temps enfermé ! souffla-t-il.

— Tu es l'un des plus jeunes Valgulfr à avoir su te contenir, alors à moins d'une émotion forte , je…. lâcha Historia.

Puis, elle ouvrit grand les yeux et réalisa :

— Qu'est-ce que tu as senti, Eren ?

Soudainement pâle, ce dernier se détourna pour sortir de la tente.

Eren.

Un frisson lui remonta le long de l'échine et dressa ses cheveux. Elle n'avait pas le droit de faire ça, c'était injuste !

— Je te croyais mon amie ! argua-t-il sèchement.

— Je le suis, mais je suis aussi ta Königin !

Mikasa, jusque-là bien silencieuse, s'avança légèrement.

— Eren, on veut juste comprendre. Que tes oreilles sortent comme ça c'est-

— C'est rien du tout ! coupa-t-il : "Vous n'avez pas à savoir tant que je… Je n'ai pas envie d'en parler !"

Sur ces paroles, violentes, il sortit en trombe de la tente avant qu'elles ne puissent se remettre de leur émotion et s'élança dans la forêt. Ses vêtements lui collaient trop à la peau, il n'en avait plus l'habitude, c'était dérangeant. D'un mouvement rageur, il les arracha et s'en délesta tout en continuant sa course.

Son loup n'avait qu'une envie, sortir, s'élancer, sentir, se rouler et lui, il en avait tout autant besoin. Une fois nu, il ne s'arrêta même pas pour entamer sa transformation. Dans un bond, il laissa jaillir sa bête.

Atterrissant sur ses quatre pattes, il se stoppa quelques secondes et hurla à la lune, Mani, le repère de leur nuit. Le cœur en liesse, il reprit sa course et se fia à son odorat pour trouver un point d'eau et du gibier.

Un point sur sa gauche l'attira, et une louve d'un crème presque dorée le rejoignit.

Historia.

Il ne s'en formalisa pas et continua son chemin. Elle avait autant besoin que lui de sortir, c'était plus agréable de chasser à deux et il était certain qu'elle n'essaierait pas de lui tirer les vers du nez ce soir.

Ils slalomèrent un long moment dans la forêt, réussirent à attraper un chevreuil et s'abreuvèrent goulûment non loin du campement. Les bois sentaient bon le cèdre, l'eau claire, le poisson et les herbes étaient d'une douceur sans précédent.

Dans un jappement joyeux, Eren attendit qu'Historia s'approche assez pour sauter dans l'eau froide et l'éclabousser. Elle grogna pour la forme, mais le rejoignit finalement.

Ils s'amusèrent comme des chiots jusqu'à l'arrivée de Mikasa, qui siffla pour signaler sa présence, leurs vêtements sous le bras. Penauds, mais conscient de la dure réalité, ils revinrent à leur forme humaine dans un craquement d'os bruyant et de fluide.

—Quand vous n'en pourrez plus demain, vous n'aurez qu'à penser à cette nuit, sourit Mikasa.

— T'étais obligé de nous casser le moral, roncha Eren.

Elle haussa les épaules en guise de réponse, Historia reprit :

— C'est vrai que tu aurais pu t'abstenir, enfin… Elle se tourna vers Eren et continua : "Quant à toi, je te laisse tranquille pour le moment, mais tu as intérêt à tout m'expliquer rapidement. Je reste indulgente parce que tu es un ami.

— Mais je suis aussi un sujet, finit-il, fatigué.

Ils s'observèrent quelques secondes, las de toutes ses obligations. Décidé à la rassurer, il s'avança et frotta sa joue contre la sienne avant d'ajouter :

— Je te promets de me tenir et que… Que si je ressens encore ça demain, je t'expliquerais tout.

— Je ne veux pas que tu attendes de le ressentir encore, je veux savoir maintenant avant la catastrophe. Enfin, Eren, pour que tu… Je sais que c'est difficile avec ton loup, mais pour que tu ne le contiennes pas, il y a quelque chose qui a dû fortement te perturber, et…

Il la coupa.

— Oui. Oui, mais maintenant, je suis sur mes gardes et je te promets que je vais me tenir et le tenir.

Mikasa s'approcha de quelques pas :

— Eren tient toujours parole. Même si j'aimerais moi aussi comprendre ce qu'il en est.

Bien qu'elle, elle était morte d'inquiétude.

Historia se pinça les lèvres et grogna. Sa louve était mécontente de sentir un peu de résistance et elle, en tant qu'Homidé, se sentait rejetée et indigne de confiance. Ça ne lui plaisait pas. Décidée à rester en bon terme ce soir, elle abandonna au bout de quelques secondes et soupira.

— Bon, on rentre, après tout, j'espère que Mani me montrera la voie.

Elle leva les yeux vers le croissant de lune, bienveillant. Elle était certaine que la Freya ne lui parlerait pas, elle était moins présente ces derniers temps, mais la nuit était mère de conseils et remuée cette journée ne l'avancerait pas.

Ils rentrèrent au camp, non sans que les deux loups hument l'air frais et toutes les plantes sur leur passage. Eren se promit de garder les senteurs le plus possible pour tenir le lendemain.

Une fois arrivés, ils se saluèrent brièvement. Il atteignit sa tente et put enfin relâcher son attention. Il tomba à genoux et porta la main à son nez. Tout à l'heure, il n'avait pas rêvé. Il en était certain, il l'avait senti, il était ici.


Et il l'a même pas vu ahahahhahahha

Posté un peu en avance puisque demain, j'aurais pas le time :D Yeaaaah !

À la semaine prochaine ! o/