abscons = abstrait


Mais pourquoi avait-il accepté ? Parce qu'il était incapable de lui refuser quoi que ce soit. Fichu Königin ! C'était, certes, la future régente, mais aussi une amie de longue date qui savait utiliser son amitié à son avantage.

Et il détestait ça. Qu'elle soit si malicieuse et que lui, il se fasse avoir à chaque fois.

En plus il devait encore se taper un voyage en carrosse. Encore plus long que le premier. Mais qu'avait-il fait à Freya pour subir ce genre de traitement ?

Le pire, c'est qu'il n'avait plus rien senti après ce fameux soir. Lui qui avait espéré à nouveau, il devait, encore, se contraindre à museler son loup et ses désirs.

Il observa Armin qui avait le nez dans un bouquin. Au moins, il avait réussi à le prendre avec lui et à le nommer comme second pour cette difficile tâche. Intérieurement, il se félicita : les travaux avec beaucoup de réflexion ne seraient pas pour lui, il pourrait facilement les reléguer.

— À quoi penses-tu ? lâcha Armin sans lever les yeux.

— Que j'ai hâte d'arriver.

— Vraiment ?

Cette fois-ci, les orbes azur plongèrent dans les siennes.

— Et que tu me serais d'un grand secours, ajouta rapidement Eren.

— Ou que je pourrais tout faire à ta place, sourit-il, espiègle.

— Comment, moi, Jaeger Eren fils d'un si grand Gödi, pourrais-je penser ça ? fit-il, faussement offusqué.

Armin haussa un sourcil, l'observa de la tête au pied et répliqua :

— Depuis que la seule idée que tu as en tête est de retrouver ton Bashert… soit… Depuis tes dix ans ?

— J'ai arrêté et ensuite… On t'a déjà dit que tu étais horrible ?

— Tu avais arrêté, corrigea Armin : "et à part toi ? Jamais."

Une joute oculaire commença alors, dans un silence religieux. Armin refusait de céder aux enfantillages de son ami, Eren désirait seulement lui rappeler sa position. Ce qu'il lui était impossible depuis qu'il avait compris quelle place il occupait dans son coeur : frère d'adoption.

— Je te déteste, lança Eren dans un dernier espoir.

— C'est pour ça que je suis ici enfermé avec toi depuis des jours et seul au courant de ton plus grand secret.

Contrarié, Eren détourna les yeux en premier et lâcha une énième fois :

— Je te déteste.

Armin sourit mais ne répondit pas, plongeant à nouveau dans sa lecture tandis que son homologue faisait de même dans les nuages.

Ils avaient atteint le territoire du Sud et allaient arriver à une centaine de kilomètres de la mer.

Les rois avaient accepté la folle idée d'en faire une terre neurtre et Historia lui avait gentiment demandé, ou plutôt marchander, de s'en occuper et d'en devenir leur porte-parole.

Son amie était folle.

Ou alors, complotait avec sa propre famille pour qu'il finisse par reprendre le titre de Godi de son père. Ce qui l'exaspérait d'autant plus. Malgré l'appréhension plus que présente de Mikasa, elle n'avait pas pu l'accompagner et il avait accepté de calmer ses inquiétudes en subissant la présence difficile de Hannes et Jean Kirschtein.

Il observa quelques secondes les deux hommes qui chevauchaient près du carrosse. Une tête de cheval, montée sur un cheval. Il sourit à sa bêtise et ramena son attention sur les autres cavaliers.

Au moins, il avait Sasha Braun pour se divertir, Berthold Hoover pour discuter et Armin pour gérer. Eux, ainsi que les centaines d'autres soldats sous ses foutus ordres.

Il allait vomir.

— Ça sera plus simple que tu ne le penses, lâcha Armin sans le regarder.

— Je ne pense à rien !

Il sourit avant de rétorquer :

— Tu t'agites, tu fais de drôles de grimaces, on lit en toi comme dans un livre ouvert et en plus, il releva les yeux : "tu ne sais pas mentir."

Eren grigna, mécontent et se tut. Il était soldat et même s'il dirigeait des hommes sur le champ de bataille, le faire dans des villes à reconstruire ce n'était pas la même chose.

Des villes en paix, en plus. Lui qui était doué pour chercher la bagarre devait finalement maintenir un statu quo impeccable et contenir toute violence. Comme un oméga. Ce qu'il n'était pas.

— Pourrais-tu arrêter de me fixer comme ça, s'il te plaît ?

— Comme quoi ? questionna innocemment Eren.

— Comme un enfant qui hésite entre jalousie et admiration. Qu'est-ce qui te tracasse ? Tu as eu une éducation parfaite concernant la gestion d'un domaine et des gens y vivant. Nous avons palier nos lacunes avant de partir, je te soutiendrais dans tes tâches quoi qu'il arrive et tu es un parfait meneur.

Le léger discours qui ressemblait plus à un sermon ne le rassura guère et n'enleva rien à sa moue. Armin ajouta :

— Tu es un très bon meneur, même en temps de paix.

À l'affirmation, sa grimace s'accentua :

— Je suis un Alpha.

— Comme dix pourcent de notre espèce, et ? Ce n'est pas parce que vous êtes forts que vous pouvez nous commander aussi bien. Preuve en est : la plupart de nos commandants sont des Bêtas, nous avons même un ou deux Gammas.

— Ce n'est pas ça ! Je…

Il soupira et reprit :

— Je suis pas fait pour calmer les gens. Pas comme vous… Enfin, ils auraient dû te mettre toi !

— Parce que mon rôle d'Oméga est bien plus proche de la réalité de cette mission comme tu le penses ?

Eren hocha plusieurs fois la tête pour confirmer ses dires.

Armin, dépité, ferma son livre et l'observa comme le premier des idiots. Ce qu'il détestait.

— Ose me dire que j'ai tort ! râla Eren.

— Tu as tort.

— Je te déteste.

— Tu te répètes.

— Mais ! Rah !

Sans se départir de son air ennuyé, Armin le fixa quelques secondes avant de pousser un long, très long, soupir.

— Tu ne t'ai pas dit que s'ils ont accepté que je sois ton second, c'est parce qu'ils avaient déjà pensé à cette chose-là ? Ils avaient déjà l'intention qu'un Alpha et qu'un Omega se chargent à deux de cette tâche parce que l'on connaît vos mauvaises habitudes. Bien que tu arrives à les gérer la plupart du temps. Non, la vraie question c'est pourquoi moi spécifiquement.

Eren haussa un sourcil.

— Comment ça ? Tu es parfait dans ce rôle, tout le monde le sait. T'as une intelligence hors normes, une réflexion rapide et efficace, des décisions parfaites, t'es capable de mesurer une situation en quelques secondes !

— Tu pourrais me faire rougir, sourit Armin : Mais je ne suis pas un représentant de notre espèce. Noble, si tu veux mieux comprendre.

Totalement perdu, Eren l'observa, déconcerté :

— Je vois pas où tu veux en venir… On en a jamais rien eu à foutre, on est pas des… Des Homidés. Depuis quand notre race se préoccupe de ce genre de chose ? Même toi ? Personne ne m'envie à être obligé de penser à tout pour faire survivre la meute sans se préoccuper de mes putains d'envie, pesta Eren.

— Tu peux dire ce que tu veux des Homidés, nous avons gardé quelques-uns de leur code qui découle de nos ancêtres communs. Tu es considéré comme un chef de part ta naissance, et non pas seulement à cause de ta part Alpha. Et si nous avons conservé cette hiérarchie, ce n'est pas par caprice, mais bien parce qu'elle a un réel intérêt. Alors, même si nous ne codifions pas toutes nos interactions, nous ne l'oublions pas pour autant. Maintenant, j'aimerais que tu répondes à ma question, pourquoi moi et pas un autre oméga égale à ton statut de naissance ? Il y en a assez parmi nos représentants.

— Parce que tu es le plus capable. Et que je me fous de ce que pensent les autres.

Armin rit doucement.

— C'est presque ça.

Eren l'observa étrangement, alors il reprit :

— C'est pour ça que je suis là, parce que je suis capable, mais surtout parce que tu as besoin de quelqu'un de capable et que tu connais. Et apprécie, aussi.

— Pas besoin d'en faire autant pour me remercier, ironisa Eren.

— Je ne te remercie pas, tu me donnes juste plus de travail.

— Si c'est si pénible que ça de compenser avec mon caractère, ils n'avaient qu'à pas m'envoyer là. Ni me donner des responsabilités. Ou me faire chier.

— Ton langage.

— Pitié, Mikasa n'est pas là !

Armin le réprima du regard, il souffla un "pardon" qu'il ne pensa pas et bailla.

Ce voyage était bien trop long.

— On est bientôt arrivé. Et t'es un idiot.

— Parfois, je me demande si tu lis pas dans les pensées, marmonna Eren en ignorant l'insulte.

— Je te l'ai dit, répondit Armin en caressant la couverture du livre sur ses genoux : "tu es comme un livre ouvert pour moi."

On toqua deux fois contre le bois du carrosse, signe qu'ils arrivaient à destination.

Eren s'étira sous les yeux de son compagnon. Ils enfilèrent leur cape malgré la douceur du début de printemps dans le sud.

Quelques minutes de plus suffirent à atteindre l'entrée de la ville et le carrosse s'immobilisa. Sans attendre l'affirmation du dégagement de la voie, Eren sortit et s'arrêta après quelques pas.

Le conflit avait touché la zone sud quelques décennies auparavant. Le piège et la force des Homidés avait contraint les Valgulfrs vivants ici à fuir vers l'intérieur du pays. Malgré le refus de céder leur terre, le tiraillement entre verser le sang dans leur ville ou l'abandonner au main de l'ennemi, le choix du représentant de l'époque avait rapidement été le second. En dépit des contestations des habitants, ils les avaient évacués et avaient réussi à les sauver en presque totalité, bien que cela leur coûta une bonne partie du territoire du Sud, la ligne de front s'étendant à cent cinquante kilomètres dans leur terre suite à cette manœuvre.

Eren secoua la tête, il était inutile de se remémorer ses cours d'histoire maintenant. C'était les dégâts à réparer qui devaient le préoccuper, rien d'autre.

Et ils étaient considérables.

Durant les négociations et après avoir évoqué cette idée farfelue, le major Smith leur avait confessé que la ville n'avait été qu'un repaire près du front pour les soldats au repos, les maisons closes ou encore les hôpitaux. Pour cela, il n'y avait pas eu de raison d'aménager les structures, ou encore d'en prendre correctement soin.

La main d'Armin sur son épaule le ramena dans la réalité.

Il fit un léger geste de tête à son ami et entama son pas. Il n'était plus très sûr quant à l'arrivée ou à la présence des Homidés, mais il n'en avait cure. La seule chose qui l'intéressait, c'était de découvrir la ville présente sous ses yeux, ainsi que sa dégradation et ses dommages.

L'infrastructure des Valgulfrs était simple dans les villages. Dans les villes, elle mélangeait les connaissances de leurs ancêtres ainsi que leur mode de vie actuel, dans un entrelacs de pierres et de bois. Parfois du fer ponctuait certains édifices ou en décorait d'autres, mais cela restait assez rare. Il était à noter que la plupart des bâtiments de plus de deux étages n'étaient qu'ici, dans leur ville.

Les premières maisons qu'ils passèrent étaient écroulées. Quelques murs avaient résisté à un violent assaut, mais la plupart des pierres ne formaient que des amas indistincts. En marchant vers le centre par l'artère principale, les habitations et édifices présents gardaient leur forme, imprégnée par le temps et quelques agressions ou marquages possessifs d'Homidés stupides.

Les fissures parcouraient le paysage d'une toile abscons*. Les différentes espèces végétales égayaient les joints de pierres, et quelques lianes osaient grimper sur certains bâtiments.

D'un pas avisé, Eren s'engagea un peu plus vers le centre, les yeux rivés vers l'Ouest. Ce fut à la rencontre de la grande place qu'il vit enfin ce qu'il cherchait : le temple de Freya.

Il fut frappé par toutes les blessures qu'il avait. Les Homidés avaient dû essayer de le pénétrer à de nombreuses reprises. Par la force, ou encore par la ruse et pourtant, les deux portes battantes en fer forgé gardaient triomphalement l'entrée malgré les décennies et les combats passés. Les coups s'étaient inscrits dans la pierre, les colonnes et le fer.

D'un mouvement lent, Eren traversa la place, passa à côté d'une fontaine jadis, évita habilement les pavés retournés et arriva enfin au pied des marches.

Vu de là, le temple semblait plus haut que ses dix mètres et lui coupa le souffle quelques instants. Sentant la présence d'Armin ainsi que celle de ses soldats, il reprit sa marche et atteignit les portes, encore fermées.

Délicatement, presque timidement, il posa la main sur un battant et ferma les yeux. Il n'était pas Historia. Il n'était pas de la famille bénie, et ne se considérait même pas comme un futur Gödi, chef d'un territoire, mais simplement Eren. Eren Jaeger, Alpha guerrier, farouche et protecteur. Et là, aujourd'hui même en arrivant dans cette ville qui avait tant souffert, il souhaitait juste que son peuple comprenne qu'il n'y avait plus rien à craindre. Tout était terminé. Ils avaient obtenu la paix, et il ferait tout pour la maintenir. C'était une bonne chose, les souffrances continueraient, elles n'allaient pas miraculeusement disparaître. Certains deuils seraient encore difficiles, mais ils allaient avancer. Réussir à donner à leurs enfants un futur meilleur, plus beau.

Toutes ses pensées, il les dirigea vers sa déesse en une prière muette. Plus que tout dans cette ville dévaster, il fallait prouver à son peuple qu'ils avaient raison de croire en cette étrange paix, que leurs dieux les soutenaient et qu'en cas de besoin, ils avaient un endroit où aller.

Après de longues et interminables secondes, la porte grinça. Un bruit strident retentit, comme si le lieu saint se réveillait d'un long sommeil et finalement, la porte s'ouvrit dans une lenteur presque exaspérante.

Eren avait envie de se retourner, de crier à ses compagnons que tout irait bien, que leur déité ne les avait pas abandonnés, mais il n'en fit rien. Il savait que là, il devait y entrer, alors il fit un pas, puis deux, puis trois, puis dix.

Les larmes montèrent.

À l'intérieur, rien ne l'avait écorché. Ni le vent, ni la pluie, ni la nature, ni les Homidés. Les fenêtres bien trop étroites pour qu'un corps n'y passe laissaient seulement entrer la lumière. Pas de poussière, que des traits de clarté pure. Les colonnes présentes même à l'intérieur donnaient une élégance raffinée dans une vaste salle, trop grande pour n'importe quel Valgulfr.

Ses pas résonnèrent contre la pierre froide et l'amenèrent jusqu'à la haute statue de Freya. Déesse de la guerre, de l'animalité et de la fertilité, entre autres. Elle était bien des choses.

Il observa longuement la tête de loup sculpté sur le corps d'une magnifique femme. Empêchant ses larmes de couler, il inclina solennellement la tête et la remercia dans un murmure.

Il se retourna. Armin était à sa gauche, plongé dans une probable prière. Sa garde rapprochée l'avait suivi et s'était postée à genoux, tête baissée, et cou apparent en guise de soumission, mais aussi de reconnaissance, certainement envers leur déesse de leur offrir un toit, une protection.

Il avala la boule qu'il avait dans la gorge et calma le feu de son coeur. D'une voix plus posée qu'il ne l'aurait cru, il lança :

— Le chemin vers la paix véritable est semé d'embûches. Il va être difficile d'avancer, de consolider cet équilibre, et pourtant ! La déesse nous a ouvert ses portes. Elle croit en nous, et soutient cette décision, et l'a prouvé aujourd'hui.

Sa voix était basse et pourtant, parfaitement audible. Il continua :

— Nous sommes au commencement d'une nouvelle ère et, pour notre futur, celui de nos enfants et de notre espèce, soyons la première pierre de l'Histoire.

D'un seul mouvement, ses gardes présents se relevèrent et laissèrent leur loup hurler.

Ils étaient ici, ensemble, rien ne pourrait leur arriver.


Et voilà la grande arrivée d'Armin et promit, bientôt celle de Livaï ! Mais qu'est-ce que je tease, roh la vilaine :P

Bref, merci à vous d'être présent, à la semaine prochaine !

Cia o/