L'odeur de l'humidité, les feuilles mouillées, la terre imbibée… Tous ses sens étaient en alerte, mais surtout sa truffe. Les parfums enivrants lui donnaient l'envie de se rouler partout, ce qu'il ne pouvait pas. Pas pour le moment. Au moins, il se défoulait malgré la situation, songea-t-il alors que l'animal sautait de plusieurs mètres d'un bond.

Il arriva en moins de temps qu'il ne le crut. L'écoulement de la rivière était en train de se transformer en torrent. C'était l'une de celle qui prenait sa source dans le territoire des Homidés et qui arrivait ensuite dans le territoire des Valgulfr. À l'époque, les Homidés avaient monté un barrage pour les pousser à partir, sans réussite, donc ils étaient passés à l'offensive.

Seulement, si ce que murmurait Freyr à son instinct était vrai, alors la pluie était bien trop importante pour que le barrage la contienne. D'autant plus qu'il était vieux et certainement plus entretenu. Dans le meilleur des cas, la plaine se transformerait en marécage de boue, au pire, la rivière monterait assez pour atteindre les portes de la ville, dans de violents torrents.

Il remonta rapidement le cours d'eau. L'ancienne frontière se situait à des dizaines de kilomètres en amont et le barrage à plus d'une vingtaine.

Eren leva sa truffe. La pluie ne serait pas pour tout de suite ici, mais dans moins d'une heure, c'était certain… Il espérait avoir le temps d'aller étudier le barrage et de revenir.

Il s'élança à vive allure, les flots augmentaient à vue d'oeil, mais n'étaient pas préoccupant. Pour le moment.

Tout en les longeant, Eren prit garde à surveiller le ciel. Les nuages s'amoncelaient de plus en plus et il trouvait étrange que ces derniers ne crachent pas encore leur mécontentement. Peut-être que son Dieu avait pitié de lui.

Quand il aperçut le barrage, son loup s'arrêta. Même s'il pesta intérieurement, son instinct lui intima de ne plus bouger. Les oreilles à l'affût, le bruit du bois, des herbes hautes et des buissons lui semblait normal.

Jusqu'à ce qu'un craquement retentisse. Tel un gémissement, la pierre qui maintenait le barrage avertissait de sa chute prochaine tandis que les soutinges déversaient leur contenue bien loin des caniveaux prévus à cet effet.

Il devait déguerpir au plus vite. À peine eut-il pensé cela que les nuages lâchèrent leur contenue d'un bloc. Il eut l'impression de se faire écraser par une violente vague. L'ouïe et la vue grandement diminuées, il se laissa guider par son flair pour reprendre le chemin du retour.

Il s'éloigna aussi vite qu'il le put des flots. Si le barrage cédait avant qu'il ne s'éloigne assez, il se ferait emporter.

À mi-parcours, il aperçut une butée, la grimpa d'urgence et s'arrêta. Impossible de voir le barrage, mais il entendait toujours les craquements.

Ses paires étaient à l'abri, au nord de la ville, l'eau ne les atteindrait pas, c'était une certitude.

Contrairement aux Homidés.

La gueule tournait vers le ciel, il prit une grande inspiration et hurla longuement. Ses congénères ne comprendraient pas tout de suite, mais Armin, si. Au moins, il limiterait la casse du côté des Homidés.

Il continua de longues minutes, jusqu'à ce que l'un d'eux lui réponde. Oreilles bien droites, il eut du mal à reconnaître le loup, jusqu'à ce que l'aiguë lui rappelle Sasha. Le message était passé, il pouvait rentrer l'esprit plus tranquille.

Malgré la menace planante, l'alpha aurait pu avoir envie de vagabonder. Ses paires étaient à l'abri, mais peut-être pas son Bashert. Ce fut ce danger qui poussa la bête à rentrer au plus tôt et au plus vite, malgré le terrain traître et la pluie.

Lorsqu'il arriva enfin au campement, l'étrange calme qui régnait lui fit redouter le pire, jusqu'à ce qu'il entende la voix d'Armin malgré la pluie, vers le sud-est.

Il s'y précipita et dérapa à quelques mètres de ce dernier et de Petra.

— Eren, merci Freyr ! J'ai cru que tu ne reviendrais pas ! cria ce dernier pour se faire entendre.

Il grogna en guise d'assentiment et tira la langue. Le message était clair, il avait soif malgré les trombes d'eau qui leur tombait dessus, mais quelque chose l'inquiétait plus : Livaï.

Pointant le camp des Homidés du bout de la truffe, Armin s'époumona :

— Presque tous les Humains sont déjà dans les tentes que nous avons montées. Erd vérifie qu'ils soient tous présents sur ordre du commandant.

Il aboya une fois, mécontent.

— Non, je ne sais pas où il est, sûrement avec son second ! râla fortement Armin pour se faire comprendre malgré la pluie.

— Tout va bien, lança Petra, c'est le commandant après tout !

Eren n'était pas du tout de cet avis, son loup non plus. Une bourrasque souffla vers l'est.

— Ah non, si le vent s'y met aussi, je ne donne pas cher de notre peau, se plaignit-elle.

Le vent, pile en direction du camp des Homidés… Freyr lui murmurait quelque chose de déplaisant, comprit le loup.

Il s'élança en direction du camp malgré les hurlements de son ami, cinq kilomètres en sprint, c'était facile à tenir.

Eren détestait la pluie sous forme de loup pour une raison évidente : Tous ses sens étaient émoussés, mais ça, ça n'allait pas l'empêcher de trouver ce qu'il voulait.

La truffe en l'air, il repéra l'odeur du commandant entre mille et fonça vers elle. Il trouva rapidement l'Homidé, occupé à trancher les cordes des quelques chevaux attachés.

Eren aboya pour signaler sa présence. Ce dernier se retourna vivement, le fixa quelques secondes, et continua de trancher les dernières cordes.

— On t'a jamais appris à t'occuper de ton cul, Jaeger ? hurla-t-il.

Il grogna pour toute réponse, avant de se tendre, le museau dirigé vers le barrage. Il aboya plaintivement plusieurs fois et se mit à pousser Livaï.

Le barrage venait de rompre.

Semblant comprendre son affolement, ce dernier monta rapidement l'un des chevaux et se précipita vers le camp des Valgulfr, Eren à ses côtés.

Il y furent en moins de deux minutes.

Au moment même où ils y entrèrent, la première cascade de boue s'abattit dans la rivière et s'éclata sur plusieurs mètres au-delà des rives, suivis de plusieurs autres. Les tentes des Homidés les plus proches de l'eau furent emportées aussi facilement que des ballots de paille.

Le brouhaha du tonnerre et des flots furent assourdissants. Eren se sentait en pleine tempête, le vent en moins.

Livaï sauta du cheval et le laissa partir. Les animaux avaient un instinct de survie assez développé pour qu'il n'aille pas se jeter dans le nouveau fleuve.

— Putain, dis-moi que t'as une tente et que mes hommes y sont, râla le commandant.

Eren s'esclaffa, ce qui, sous forme de loup, sonna étrangement, puis il s'avança jusqu'à sa propre tente et y entra.

De nombreuses bougies étaient disséminées de ci et de là. Bien qu'aucun chauffage n'avait pu être installé, les couettes et les futons étaient déjà sortis, posés sur les malles à vêtements.

Livaï le suivit de près, puis s'arrêta lorsque le loup s'assit et colla son museau contre son ventre. Une flaque d'eau se forma sous eux.

— Putain dégage, t'es trempé ! pesta Livai en le poussant tant bien que mal.

C'est qu'il était lourd ce foutu loup !

Armin et Petra entrèrent à leur tour.

— Oh ma déesse ! lança-t-elle.

Assis et parfaitement calme, Eren l'observa sans bouger. Il était bien, ici, à l'abri de la pluie avec l'odeur de ses affaires et celle du commandant. C'était un délice. Mais peut-être que pour une femelle Homidé, c'était un drôle de spectacle.

— Eren, il faut que nous parlions. Sous forme bipède, commença Armin.

Il grogna.

— T'es trempé, ta fourrure va mettre trop de temps à sécher !

Cette fois, il pencha la tête.

— Je ne fais pas mon rapport à quelqu'un qui ne peut pas me répondre, ajouta-t-il.

— Surtout que tu pues le clébard mouillé, lâcha Livaï en s'éloignant vers l'entrée.

Plus que vexé, le loup lâcha un drôle de bruit, avant de reprendre forme humaine. Quelques craquements d'os plus tard, Eren était de nouveau présent, complètement nu.

— Je ne pue pas le clébard !

Armin lui jeta une serviette au visage ainsi que ses vêtements.

Petra, qui avait tourné la tête par pudeur, retint un rire.

— C'est parce que t'en es un que tu le sens pas.

— Sans moi, vous auriez fini dans le torrent de la rivière, répliqua-t-il.

— J'allais partir avant même que tu te mettes à gémir.

Avant qu'Eren ne puisse répondre, Petra les coupa :

— Ce n'est pas le moment ! Nous avons assez de choses à régler pour que vous fassiez vos enfantillages ! La plupart de nos tentes et de nos vivres se sont fait emporter. Nous n'avons plus rien.

Les deux Valgulfr l'observèrent quelques secondes, tandis que Livaï fixait la maigre toile de tente qui les séparait du déluge.

— Qu'est-ce que tu veux qu'on y fasse ? lâcha-t-il finalement : "Pour le moment, rien. On est bloqué comme ça jusqu'à ce que ça s'arrête et une fois que ce sera fini… eh ben, on aura plus qu'à aller chasser pour faire bouffer tout le monde."

— Et pour les tentes ?

— Nous vous en prêterons, sourit doucement Armin : "puis si nous nous entraidons correctement, nous devrions être capables de savoir si des maisons sont vivables ou non et nous pourrons loger rapidement la majeure partie de vos soldats."

Elle grimaça quelques secondes avant de soupirer. Puis d'éternuer.

— Tu ferais mieux d'aller dans ma tente, les malles de vêtements sont les mêmes que celle-ci, tu devrais trouver des serviettes dedans. Erd doit déjà y être, je vous y rejoindrai après.

— Et le commandant ?

— Il dormira ici, répondit Eren avant que quiconque n'ait ouvert la bouche.

Lasse et fatiguée, elle lança tout de même :

— Commandant, tous les hommes ont répondu présents, nous n'avons subi aucune perte humaine.

Puis, elle les salua et sortit sous la pluie. Ses pas s'estompèrent rapidement.

— Je ne suis pas certain que me laisser dormir ici soit une bonne idée.

Ce fut au tour d'Armin de soupirer.

— Bien au contraire, je crois qu'il y a des choses que vous devez vous dire. Et même si nous ne pouvons rien faire de la situation, nous devons savoir mutuellement comment fonctionne votre société.

— Je ne suis là que pour une semaine, marmonna Livaï.

Ignorant la remarque, Armin ajouta :

— Vous êtes également le représentant de votre peuple, que se passerait-il s'ils apprenaient que l'on vous a relégué dans la tente du second de leur ancien ennemi ?

Livaï soupira longuement et se massa les tempes. D'un regard, il constata qu'Eren était sagement assis sur son futon et qu'il en avait même déplié un second avec plusieurs couettes. Néanmoins, bien qu'en tailleur dans son coin, ses yeux ne le quittaient pas.

Livaï eut envie de partir en courant, très loin.

Prenant son courage à deux mains, il se tourna face aux deux Valgulfr :

— Ne vous plaignez pas si je le bute.