Le soleil pointait enfin son nez.

Eren s'étira et soupira de bien être. La pluie avait cessé au petit matin, après deux jours sans s'arrêter. Voir enfin Sol lui gonflait le coeur.

Malgré quelques disputes et un premier soir difficile, il avait réussi à s'entendre avec Livaï au sujet des travaux et des équipes à choisir. Bien que Erd soit son second, ce fut Petra qui les aida à former les équipes, sous l'aval d'Armin.

Ils allaient enfin pouvoir se mettre au travail et commencer l'expertise puis la reconstruction de la ville.

— Eren !

Il se tourna vers Armin, qui venait de le héler.

— Un problème ?

— Sasha râle que la nourriture n'est pas assez abondante ici et qu'il faudrait s'éloigner d'une trentaine de kilomètres et que ce serait plus simple sans les Humain…

Eren haussa les épaules

— Si c'est vraiment plus simple, qu'elle le prouve en ramenant de quoi manger ce soir. Et seulement pour aujourd'hui. Ceux qui devaient l'aider n'ont qu'à aller aider les gardes ou les bâtisseurs.

— J'aurais préféré que ce soit le commandant qui leur annonce…

Eren observa les alentours. Maintenant qu'Armin en parlait, il n'avait pas vu Livaï depuis plusieurs heures. Bien que le commandant ne cherchait pas sa présence, c'était étrange qu'il ne soit pas encore venu l'interpeller aujourd'hui. Surtout à la mise en route de leur bastion.

— Je ne l'ai pas vu depuis le petit déjeuner… Tu as demandé à Erd ou Petra ?

— Ils ne savent pas non plus… je vais demander à Erd pour le groupe, il fait figure d'autorité. On s'inquiétera pour le commandant ce soir si on ne le revoit pas.

— Il va bien, répliqua Eren : même s'il ne rentre pas ce soir, je sais qu'il va bien.

Armin le regarda longuement avant de lâcher :

— J'en reviens pas que le plus bestial des humains soit ton Bashert…

Eren fronça les sourcils, avant de soupirer.

— Moi non plus et je m'en serai bien passé. Si seulement il était plus compréhensif, pesta-t-il.

— Ne me dis pas que vous n'en avez toujours pas discuté !

— Si ! Un peu… C'est compliqué ! De toute manière, il m'a déjà rejeté. Et c'est tant mieux.

Armin blêmit :

— Tu pues la tristesse et la colère et tu oses dire ça ?

— Armin, je croyais que tu avais des choses à régler et des gens à retrouver. Va travailler ! gronda-t-il.

Frustré, le jeune homme salua à contrecœur son supérieur et s'en éloigna, non sans lancer un "On en reparlera !" véhément. Eren avait tout fait pour tenter de retrouver son Bashert jusqu'à quelques années en arrière, avant de se résigner et de rentrer en conflit avec son loup. Ce dernier ne se reposerait pas tant qu'il n'aurait pas retrouvé son Bashert maintenant qu'il l'avait vu et Eren, las de courir après un fantôme l'avait muselé à sa manière en l'empêchant de sortir autant qu'il aurait dû et en refusant la plupart de ses demandes.

Malgré de longs débats et demande d'Armin, il n'avait jamais réussi à le faire changer d'avis à ce propos. Persuadé que son mécontentement et ses sauts de colère quotidiens étaient dus à cela, le jeune homme ne lâchait pas d'une semelle son Alpha, à son grand désespoir.

Armin s'arrêta et fixa le ciel, mécontent. Il était déjà difficile de le supporter alors si Livaï n'y mettait pas du sien, la situation allait s'envenimer plus vite qu'il ne le pensait !

— Armin ?

Sorti de ses songes, il se tourna vers Petra.

— Vous avez trouvé le commandant ? demanda-t-elle.

— Non, mais je sais qu'il va bien. À la place, je vais demander à Erd de répartir les recrues qui n'iront pas à la chasse. Vous êtes occupés ?

Elle le regarda étrangement. Sans l'avoir vu, comment pouvait-il savoir qu'il allait bien ? Mettant ça sur le compte de leur flair, elle répondit :

— J'ai fini mes tâches, sourit-elle : "Il est dans la ville, je peux vous accompagner, j'aimerais superviser l'avancée des expertises et du début des travaux."

Il acquiesça et ils entamèrent leur marche. Ils dépassèrent rapidement les maisons détruites et arrivèrent à la grande place. De cette grande place partaient deux grandes artères qui traversaient la ville d'Est en Ouest et du Nord au Sud. Presque tous les soldats avaient été réquisitionnés pour nettoyer, déblayer et vérifier l'état des habitations. Les nouvelles en début d'après-midi avaient été bonnes : finalement il y avait plus de peur que de mal pour les constructions encore debout, les fondations et les murs porteurs n'étaient pas ou peu touchés.

Petra s'arrêta face au temple, songeuse.

— À quoi vous fait-il penser ? demanda Armin, arrêté à ses côtés.

Elle eut l'air de réfléchir, avant de répondre :

— Je ne sais pas. C'est… Difficile de mettre des mots sur ce que je ressens quand je le regarde. À part "étrange", ajouta-t-elle.

— Vous n'avez pas de lieu pour la gloire de votre déesse, Ymir ?

— Si, nous en avons quelques-uns, mais ça ne ressemble pas du tout à ça. Disons qu'en faisant le tour, on voit que votre bâtiment est simple et carré… Enfin, je ne veux pas dire qu'il n'est pas joli !

— Je sais, ne vous inquiétez pas, mais continuez, vous m'intéressez.

Elle fixa Armin quelques secondes, comme pour le cerner, avant de reprendre :

— Les colonnes sont majestueuses, l'entrée immense et les portes en fer forgé sont tout aussi magnifiques, mais… C'est très sobre. Nos églises, ah oui, nos lieux de cultes sont appelés comme ça. Donc, nos églises sont pleines de fioritures, de dessins, de fresques en tout genre et bariolées de statues parfois effrayantes sur les murs… Puis, si vous en faites le tour, vous remarquerez qu'elles ne sont pas rectangulaires, mais avec trois embranchements. Un peu comme une patte d'oiseau, vous voyez ?

La main sur le menton, Armin leva les yeux au ciel et imagina la chose, puis sourit :

— Je vois ! Ça ne doit pas être simple à construire…

— Non, pas vraiment, mais la plupart datent de tellement longtemps. Nous n'avons dû en construire qu'une ou deux ces derniers siècles, et encore, je n'en suis pas certaine.

Ils fixèrent le temple dans un silence presque religieux, qu'Armin coupa une nouvelle fois :

— Vous ne croyez pas en votre déesse ?

Petra haussa les épaules :

— J'ai grandi en lui adressant des prières, mais à force de voir mes camarades mourir aux combats, j'ai arrêté petit à petit. Je pense que nous sommes trop insignifiants pour qu'Elle nous écoute ou qu'Elle fasse quoi que ce soit envers nous. Elle est la première née de toute chose alors… J'ai fini par croire que nous ne devions pas l'intéresser et qu'Elle avait autre chose à faire ou à regarder.

En expliquant cela, elle se tourna vers les Humains présents, les yeux dans le vague, puis demanda :

— Vous, vous semblez être un peuple très croyant, contrairement au nôtre.

— C'est le cas, nous avons deux Déités. Enfin, quatre, si on compte Sol et Mani, la représentation que nous nous faisons du soleil et de la lune.

— Ce sont les les enfants d'Ymir que vous vénérez, n'est-ce pas ?

— Que vous considérez comme des destructeurs, oui. Freyr et Freya. Freyr est associé à Sol et Freya est associé à Mani, et chacun d'eux travail sur un domaine, mais d'après nos écritures, ce serait Freya qui nous aurait fait don de nos loups alors c'est celle que nous représentons le plus.

— Pour nous, ce serait elle qui aurait conspiré contre Ymir et poussé son frère à la suivre…

Armin eut envie de reprendre sa marche, il était venu pour chercher Erd en premier lieu, mais la conversation l'intriguait grandement. De plus, Petra était une femelle ouverte et très appréciable.

— Vos livres disent pourquoi ? demanda-t-il.

— Par jalousie. Ymir naissant de toute chose et étant trop seule, elle aurait enfanté deux personnes, vos déités. Mais naissant de toute chose, les péchés et donc les défauts et les qualités seraient nés en elle également et auraient pris place dans chacun de ses enfants. Freya aurait hérité des mauvaises choses, tandis que Freyr du bon et de la naïveté… C'est pour cela qu'il se serait fait enrôler par sa sœur et que nos peuples qui n'en formaient qu'un à la base se seraient séparés. Et que vous seriez devenus…

— Des bêtes, compléta Armin.

— Je n'oserai plus dire cela.

— Je ne tiendrai rigueur à personne d'utiliser cette formule. Pour dire la vérité, lors de la guerre, nous plaisantions souvent sur le fait que nous avions beau nous transformer en animaux, vous n'étiez pas civilisé et pire que nos plus proches cousins.

Petra resta interdite quelques instants avant d'éclater de rire, Armin la suivit.

— Finalement, Humain ou Valgulfr, ne somme-nous pas pareils ? questionna-t-elle : "Et vous, que vous apprend-on au sujet de vos déités ?"

— Eh bien, nos histoires se ressemblent bien qu'elle n'ait pas la même version. Pour nous Ymir est née du chaos, ce que vous considérez comme toutes choses. Elle aurait enfanté Freyr et Freya involontairement. Contrairement à elle, ils seraient nés avec une conscience du bien et du mal définie et auraient cherché à enfermer leur mère qui n'était que source d'égoïsme. Pour faire court, sourit-il.

— Et… C'est vrai que vous les sentez ?

Armin la questionna du regard, elle explicita :

— Eh bien, lors de notre rencontre il y a quelques jours, votre chef nous a demandé si nous sentions Freyr alors…

La bouche d'Armin forma un joli "oh" silencieux. Petra fut étonné de voir son visage s'adoucir subtilement :

— Disons que c'est plus une façon de parler puisque Freyr est associé aux changements météorologiques ainsi qu'aux saisons, mais… Eren a toujours eu une étrange sensibilité à ses phénomènes ainsi qu'un instinct bien plus poussé que la plupart d'entre nous. Il disait souvent que c'était eux qui lui soufflaient des choses quand il était petit, plaisanta-t-il dans une affection débordante.

Découvrant une nouvelle facette du jeune homme, Petra vit l'attachement et la tendresse d'Armin. Un sentiment d'estime et de sympathie lui chauffa le cœur.

Ils avaient passé une grande partie de leur vie sur les champs de bataille, et dans la guerre, cependant, Armin lui prouvait que leur combat n'avait été que stupidité et cupidité.

— Vous avez l'air d'être très proche.

— On l'est. Tout comme vous avec votre commandant.

— Oh ! C'est-à-dire que le commandant est extraordinaire même s'il n'est pas très poli, je vous assure que c'est quelqu'un de bien !

— Vous l'estimez beaucoup.

Les yeux de Petra se posèrent dans le vide :

— J'ai de quoi.

Armin sentit l'attachement et une pointe de tristesse émanait de la jeune femme. Curieux, mais pas stupide, il profita de l'apparition d'Erd non loin pour changer de sujet :

— Je suis navré, mais il faut vraiment que je parle à Erd.

— C'est ma faute, je vous ai retenu…

— Du tout, Armin entama son pas avant d'ajouter : C'est plaisant de parler avec vous, Petra. Merci pour la leçon d'histoire. Et… Vous pouvez me tutoyer.

Elle rit à la remarque et lui affirma la même chose.

Oui, la paix débutait juste, mais elle était certaine qu'elle perdurerait.