Une fois. Deux fois. Trois fois.
La quatrième fois, Eren poussa un soupir plutôt qu'une expiration, puis pesta intérieurement. Livaï n'était pas rentré de la journée et même s'il savait qu'il allait bien -Freya lui aurait dit si ce n'était pas le cas- son loup n'appréciait pas du tout de l'avoir loin de lui. Ce qui agaçait d'autant plus Eren. Cette foutue bête refusait de prendre en considération ses sentiments. Surtout depuis cette période…
Ou alors c'est parce qu'il refusait d'écouter son loup et qu'il niait ses propres besoins. Ça, c'était la version d'Armin et il c'était hors de question de lui donner raison. Plutôt rester de mauvaise foi.
Sous forme d'homidé et habillé sobrement d'un pantalon en toile et d'un t-shirt, il sortit de la forêt.
Sasha avait râlé pour chasser seule ou en compagnie de deux Valgulfr, ce qu'il avait accepté à contrecœur pour la journée. Cependant, il fallait qu'il trouve une solution pour les jours à venir. Bien que la femelle avait tiré plusieurs grosses proies telles qu'une biche ou un cochon entre autres, il ne pouvait pas laisser les Homidés sur la touche. D'une part, c'était comme les insultés de mauvais chasseurs -ce qu'ils étaient par rapport aux Valuglfr, mais ça, il ne pouvait pas le dire- d'une seconde part c'était aussi à cause des chariots d'approvisionnements qui n'arriveraient pas avant la fin de la semaine. La rivière avait emporté plus de denrées que ce qu'ils espéraient, ainsi que des vêtements et des tentes.
Le problème des habitations allait vite se régler grâce aux travaux dans la ville qui serait plus rapide que prévu. Pour ce qui était des vêtements, ce n'était qu'une complication minime rapidement solutionnée avec ceux des Valgufrs.
Non, le plus gros restait la nourriture. Armin et Erd avaient désigné Niccolo et Connie en tant que chefs pour les vivres, et cuisiniers pour le premier. Ils lui avaient assuré qu'il tiendrait facilement deux semaines s'ils chassaient tous les jours, ce qui leur garantissait une marge au cas où les chariots n'arrivaient pas dans les temps prévus.
Ah, il en avait marre ! Marre de devoir penser à tout ça. Il se frotta énergiquement les cheveux en pestant : C'était trop compliqué et il n'en avait rien à faire, merde ! Il avait refusé de devenir Gödi à ses quinze ans et à son entrée dans l'armée, alors pourquoi devait-il faire exactement le travail qu'il ne voulait pas maintenant ?
Le nez en l'air, il sentit l'odeur de viande et de feu. Il remarqua que le soleil n'allait pas tarder à se coucher et que les cuisiniers devaient finir de préparer le repas si ce n'était pas déjà fait.
Eren grimaça, il avait prétexté un truc idiot pour s'éloigner en forêt, mais il avait clairement trop traîné. Armin allait gueuler…
Ayant plus faim que peur de la réprimande, il se dépêcha de rejoindre l'entrée sud du campement.
Un grand feu prenait place au milieu et plusieurs petits étaient dispatchés dans la plaine. Les chariots formaient un demi-cercle autour d'une grande table, non loin d'un feu et de plusieurs énormes marmites. Les cuisiniers s'étaient surpassés.
Et pourtant, plus il avança, plus il eut l'impression que l'ambiance était électrique. Des éclats de voix lui parvenaient et il reconnut aisément celle de Connie. Plusieurs personnes étaient présentes, mais aucune d'entre elles ne bougeait, y compris les Homidés.
Rassuré de comprendre que ce ne devait pas être une bagarre interespèce, il s'approcha.
— Ce sont vraiment des animaux… entendit-il en passant près d'un garde.
Auruo, si c'est souvenir était exact. Il s'empêcha de le frapper et arriva jusqu'à ses pairs. Il l'aurait plus tard.
— T'es la pire goinfre que je connais ! pesta Connie.
Sasha, sur la défensive, pestait contre son plus proche ami.
— J'ai faim ! Et puis, j'ai chassé toute la journée, j'peux quand même en prendre un bout !
— T'as pas à te servir dans les provisions ! Je veux même plus que tu t'en approches !
Se tournant brusquement vers l'Homidé proche de lui, Connie ajouta :
— Dis quelque chose, Niccolo !
Mal à l'aise, ce dernier bafouilla :
— On va ajuster sa part, c'est pas la peine de crier…
Eren lui trouva tout de suite un air sympathique.
— Si on lui crie pas dessus, elle ne retient rien !
Bien d'accord avec Connie, Eren désespéra de ne voir ni Hannes ni Jean ou Armin pour arrêter cela. Après de longues secondes, il décida tout de même de mettre fin à la dispute.
— Je peux savoir ce qu'il se passe ? lança-t-il, assez fort pour que les regards se braquent sur lui.
Il n'aimait pas ça, mais il était bien forcé de faire avec. Les deux Valgulfr le saluèrent à leur manière, tandis que Niccolo se courba simplement.
— Miss patate a décidé de faire des siennes ! râla Connie.
À l'évocation du surnom, Eren dû se retenir de rire. Connie et Sasha avaient grandi dans des villages proches. Bien que Sasha ne venait pas d'une grande famille, son loup Alpha et ses habiletés de chasseuse hors pair avaient fait d'elle un membre éminent des champs de bataille. Connie, qui l'a toujours connu et grandit avec, l'avait suivi dans ses aventures. Ces deux amis s'entendaient merveilleusement bien presque tout le temps, sauf quand il s'agissait de nourriture et des fresques de Sasha à ce sujet. Ce qu'il avait de nombreuses fois vécut avec eux en se battant à leur côté dans le même escadron, dont il avait fini par devenir chef.
Malgré leur passif, Eren se fit violence et resta de marbre.
— Je voulais juste manger ! fulmina-t-elle : "C'est pas interdit !"
— Sasha, as-tu essayé de prendre de la nourriture sans autorisation ?
— Tu veux dire "voler", maugréa Connie.
Suite au regard noir d'Eren, il s'excusa platement et montra son cou. Quant à Sasha, elle déglutit difficilement.
— Je… J'ai vraiment la dalle… se défendit-elle mollement.
La colère sous-jacente d'Eren refit surface. Il n'avait pas envie de batailler contre ses propres camarades et il adorait Sasha. C'était pour ça qu'elle avait un poste important, mais quand il s'agissait de son estomac, il avait fini par croire qu'elle ne savait plus réfléchir. Vraiment, il avait d'autres choses à fouetter que de régler des problèmes qui ne devraient même pas exister.
— Sasha, gronda-t-il d'une voix déformée.
Elle s'agenouilla immédiatement et montra son cou, soumise.
Eren ferma les yeux quelques secondes, remballa sa colère du mieux qu'il put et les rouvrit. D'une voix ferme, mais normale, il ordonna :
— Désormais tu as interdiction de t'approcher des chariots, les seuls personnes qui ont le droit de te donner à manger sont Niccolo et Connie. Si tu outrepasses tes droits, tu seras punie en conséquence.
— Bien.
— En guise d'excuse pour avoir dérangé tout le monde, tu seras la dernière servie ce soir.
Elle releva vivement la tête, prête à riposter, avant de ravaler ses mots et de baisser à nouveau le visage.
— Bien, Gödi.
Le silence autour d'Eren lui sembla pesant. Bizarrement, il n'avait plus très faim et il songea qu'aller chasser un lapin pour son propre repas lui suffirait sûrement. Surtout qu'il détestait qu'on l'appelle comme ça.
— Si vous voulez bien m'excuser, commença Niccolo : "Vous êtes peut-être un peu trop sévère, non ?"
C'était un homme encore jeune, moins d'une trentaine d'années. Blond, le regard franc et doux. Oui, Eren sentait qu'il était gentil.
— Oui, c'est sévère, s'entendit-il répondre : "mais je connais Sasha depuis plusieurs années, et elle sait pourquoi je le suis autant. Ce n'est pas que je ne la comprends pas, ou que je veux l'humilier. Elle a fauté, elle le sait, et ce n'est pas la première fois."
Il fit une pause dans sa déclaration, lança une oeillade à son amie et ajouta :
— Sasha, lève-toi. Il faut que nous parlions au sujet de la chasse et de l'apprentissage que tu vas donner aux Humain dès demain.
Connie sourit, eut un éclair de compassion et lança :
— D'ici là, le service sera sûrement terminé, ça va te faire passer le temps.
Elle l'envoya balader en grommelant. Eren la laissa faire et se dirigea vers sa tente. Après quelques minutes de marche, il y entra et tomba sur Livaï. Ils restèrent en chien de faïence quelques secondes.
— Commandant.
— Jaeger.
— J'ignorais que vous étiez rentré.
Sasha entra à son tour et salua Livaï de la même manière que les Humain. Il ne lui rendit pas la politesse et haussa un sourcil.
— Sasha Braun, notre plus grande chasseuse. J'aimerais qu'elle enseigne à vos hommes nos techniques de chasse et inversement.
D'un coup d'oeil rapide, Livaï la jugea :
— C'est toi qui es partie seule avec deux de tes soldats parce que soi-disant les miens n'étaient pas bons.
— Nous sommes pris par le temps et à court de denrées. Ce que j'ai ramené aujourd'hui suffira aussi pour le repas de demain, se justifia-t-elle : "Puis, vous êtes trop lents."
Eren adorait la franchise de Sasha, mais elle n'avait pas que du bon.
— C'est vrai, lâcha Livaï : "mais à la prochaine remarque à la con de ce genre, je te tranche la langue. On a nos propres techniques. Partager nos informations à ce sujet-là sera utile, c'est vrai, surtout que la survie de notre camp peut en dépendre. Maintenant, tu vas m'expliquer comment tu fonctionnes quand tu chasses."
Sasha resta longuement silencieuse. Elle sembla peser le pour et le contre, puis s'assit en tailleur au sol et commença à s'expliquer.
Ils passèrent ensuite à quelques techniques des Homidés, à délimiter un terrain de chasse grâce aux cartes présentes et à débattre sur les personnes capables de devenir cueilleurs sans se tromper dans les plantes à ramasser.
Ce fut Erd qui vint les arrêter, leur réunion improvisée excédait les trois heures, et ils étaient les seuls à ne pas avoir encore mangé.
Un comble pour Sasha qui disait mourir de faim un peu plus tôt.
Eren eut à peine le temps de la remercier qu'elle avait déjà disparu.
— C'est un sacré numéro, cette nana.
Eren sourit à la remarque.
— Elle reste une excellente chasseuse et combattante.
— J'en doute pas.
Erd, silencieux jusqu'à présent, se manifesta :
— Vous voulez que j'apporte vos repas dans la tente ?
Son commandant, à nouveau absorbé par la carte, affirma sa question d'un hochement de tête à peine perceptible. Eren haussa les épaules et l'humain disparut derrière la toile de tente.
Il observa tranquillement le commandant, les yeux rivés sur la carte, les sourcils froncés. Maintenant qu'il pouvait le vérifier, le commandant était petit. Surtout par rapport à lui. Il était d'une finesse de sportif, et Eren savait que ses muscles lui conféraient une force bien plus grande que ce qu'on pouvait croire. Livaï n'avait pas une beauté à couper le souffle, mais une prestance et un charisme naturel qui en valaient autant.
Il avait retiré son écharpe et avait ouvert sa chemise de quelques boutons.
Son undercut dégageait parfaitement sa nuque.
Sa nuque. Ou l'on devinait aisément ses cervicales. Eren pourrait les tracer de sa langue sans problème. Et mordre. Oui. C'est vrai ça, pourquoi ne l'avait-il pas encore mordu ? Livaï allait encore s'échapper s'il ne mettait pas en place le Lien. Après tout, il était sien.
Armin avait raison, il s'était mal exprimé la première fois auprès du commandant. Peut-être que s'il le refaisait correctement, Livaï accepterait qu'il était son Bashert et qu'il devait le devenir complètement, histoire de destin ou non.
— Eren.
Son prénom le ramena sur terre. Livaï l'observait, les yeux plantaient dans les siens.
— Oui ?
— Tout va bien ?
Fatigué de jongler entre ses émotions, ses pensées parasites et ses envies dérangeantes qui ne venaient même pas de lui, mais de sa foutue bestiole, il avait envie de répondre que non. N'importe quel Valgulfr serait devenu fou à sa place, ou aurait développé deux personnalités bien distinctes. Eren était heureux que ce ne soit pas le cas, bien qu'il se maltraitait tout seul en refoulant ce qu'il ressentait.
— Oui, ça va.
— Je suis peut-être Humain mais je sais quand on me ment. Si tu ne veux pas en parler, pas grave, mais écoutes moi quand j'te parle.
Il grimaça s'approcha du commandant. Ce dernier pointa la carte du doigt :
— Vous saviez pour le barrage. Comment ?
— Comment on savait ? s'étonna Eren : "c'est l'une des raisons qui nous ont poussés à partir. Enfin ça et le fait que vous nous ayez attaqués. Comment vous, vous ne le saviez pas ?"
Le mécontentement de Livaï s'agrandit.
— Il était pas dans les archives et j'ai pas vraiment eu le temps d'aller admirer la région quand j'suis arrivé.
— Cette histoire remonte à plusieurs décennies. Vous avez peut-être perdu quelques papiers de vos archives.
— Peut-être.
Toujours concentré sur le bout de papier, Eren lui jeta un regard en coin.
— Ça n'a pas l'air de vous satisfaire comme réponse.
— C'est le cas.
— Vous pensez à autre chose ?
Livaï ferma les yeux quelques secondes, décroisa les bras et se massa les tempes.
— J'sais pas, quelque chose ne va pas, j'le sens.
Livaï ne devait pas le savoir, mais Eren était certain que Freya avait béni ce mâle.
Il s'approcha un peu plus et l'enlaça. Le torse contre son dos, il en profita pour passer son nez dans ses cheveux.
Soudainement figé, le commandant osa à peine prendre une inspiration, avant de froncer encore plus ses sourcils.
— Je peux savoir ce que tu fous, gamin ?
— Je vous sens.
Trois jours. Eren avait tenu trois jours sans le toucher, et stupidement, Livaï avait songé qu'il avait peut-être rêvé la première nuit ici. Mais non. Ce n'était pas un rêve, ce gosse avait un sérieux problème. Et avec lui en plus. Bon, lui aussi, preuve en est, il n'avait pas frapper ni jeter le Valgulfr à l'instant alors qu'il aurait dû. Il aurait même tué n'importe qui d'autre.
— Tu peux pas me sentir sans me tenir ? Je croyais que vous aviez un bon odorat.
Non. Non. Ce n'était pas ça qu'il était censé dire. Il était censé l'insulter et le dégager. Alors pourquoi, putain, il n'y arrivait pas ?
— Si, mais c'est plus agréable de vous tenir. Vous sentez bon.
Ça, il le devinait aisément puisque sa foutue truffe ne quittait pas ses mèches.
— Pourquoi ?
Eren se recula de quelques millimètres. Son loup refusait de faire plus.
— Pourquoi quoi ? Vous sentez bon ?
— Bien sûr que non, abruti. Pourquoi on est censé s'aimer ? Juste parce qu'une déesse a décidé de faire chier ? Et ça te convient ?
Eren sourit.
— Je n'ai jamais parlé d'amour.
Suite à la remarque, Livaï fut surpris. Il tenta de le faire lâcher prise et de se retourner, ce qu'Eren refusa. Bloqué dans la même position, il tourna quand même assez la tête pour pouvoir le fusiller du regard.
— Tu te fous de ma gueule ?
— Un peu, rit-il.
Il évita habilement un coup de coude et en profita pour restreindre les mouvements de ses bras.
— On est une moitié de l'un et de l'autre. J'ai jamais entendu parler de Bashert qui ne s'aimait pas, mais j'ai déjà entendu parler d'amitié et non d'amants entre certains.
— Ça revient à ce que je disais, grinca Livaï : "on est censé s'aimer sans qu'on puisse le choisir. On se connaît même pas."
— Votre espèce croit bien à ce coup de foudre, non ?
— Non.
Le petit "hm" d'Eren lui fit grogner :
— Pas tous, changea Livaï, : "Contrairement à vous. Vous êtes une bande de guimauve."
— Ça ne vous plaît pas de vous retrouver avec moi, hein… grommela Eren.
— Non, ça ne me plaît pas.
La colère d'Eren surgit telle une vague. Son loup en avait assez.
— Commandant, Jaeger, voici vos…
Erd se figea, une assiette dans chaque main.
Eren le fixa de ses yeux liquides. Les oreilles sorties, tendues vers lui, en attente. S'il bougeait, Eren l'attaquerait, il en était certain.
Livaï lui ordonna de sortir, sans broncher.
— Commandant, vous…
— Je vais bien. Sors. C'est un ordre, je ne me répéterai pas.
Son second posa les plats au sol et recula lentement. Il sortit de la tente sans un geste brusque et disparut derrière la toile sans un bruit.
Livaï soupira longuement, et la tête d'Eren tomba dans le creux de son cou.
— Morveux, on est dans une situation assez délicate pour pas que t'en rajoute.
Les oreilles lupines d'Eren lui chatouillèrent la mâchoire et la joue, ce qui le fit grimacer :
— Pourquoi elles sortent tout le temps, celles-là ? Je croyais que vous vous contrôliez.
— Difficilement quand on ne s'entend pas avec, grogna Eren.
— Tu t'entends pas avec toi-même ? T'es un tas d'emmerdes, tu le sais ça, gamin ?
Eren serra les dents avant de rétorquer :
— C'est votre faute.
— Eh, j'ai rien demandé, moi. Et pourquoi la mienne et pas la tienne, en plus ?
Sérieux, il avait qu'à pas être sorti de chez lui dix ans auparavant, ils ne se seraient pas rencontrés à ce moment-là et tout irait pour le mieux.
Maintenant qu'il y pensait, ils avaient bien tenu dix ans séparés alors ils pouvaient recommencer, non ?
Enfin pour ça, faudrait que l'autre soir d'accord et à la force de son étreinte, ce ne serait sûrement pas le cas.
Le souvenir de leur rencontre était gravé dans sa mémoire et bien qu'il ait tenté de l'effacer, ses putains d'émeraude revenaient hanter ses rêves quand il arrivait enfin à les oublier. Pour autant, il n'avait pas du tout envie de se laisser faire maintenant qu'il savait que ce n'était vraiment pas son choix.
Non, même avant il n'avait pas envie, essaya-t-il de se convaincre. S'il n'en avait jamais parlé à personne, ce n'était pas pour rien, mais parce que ce moment d'un étrange calme sonnait comme un doux rêve qu'il souhaitait préserver. Et voilà que tout était foutu en l'air. Ce sale gosse n'était plus le gamin angélique, mais un chieur insistant contre lequel il avait envie d'être et plus si affinité, et ça, malgré sa volonté. Si tant est qu'il en avait déjà eu une.
Avait-il une volonté propre, au final ?
Un étrange sentiment de peur et d'incertitude s'empara de son cœur. Il balaya le tout d'un revers et tenta de dénouer ses épaules. Il n'était pas du genre à se poser des questions aussi cons, il n'allait pas commencer à le faire maintenant. Il avait juste à oublier ce gosse et vivre tranquillement dès qu'Erwin arriverait.
— Eren, va falloir que tu me lâches. Arrête tes conneries.
— Vous n'avez jamais eu envie de me revoir ?
— Qu'est-ce que ça peut foutre ?
— Beaucoup de choses.
Livaï avait envie de se masser encore les tempes d'agacement, chose qu'il ne pouvait même pas faire puisque le crétin lui tenait les bras.
— Vous êtes gentils.
Ses pensées s'arrêtèrent net à l'affirmation qu'il venait d'entendre.
— Vous n'aimez pas le montrer, continua Eren, mais vous êtes quelqu'un d'attentionné. Je l'ai vu avec Erd et Petra. Vous essayez de faire le maximum pour eux. Vous êtes grossiers parce qu'au fond, mettre les formes ou prendre le temps de les dire, vous voyez pas ce que ça peut changer à la vérité. C'est vrai qu'au premier regard, vous êtes pas la personne qu'on a envie d'approcher, mais en grattant un peu, c'est facile de comprendre que vous êtes quelqu'un de bien.
La tirade lui cloua le bec de longues secondes. Le gamin l'avait tant observé que ça en quelques jours ? Et alors ? Ça le faisait chier. Mais est-ce que ça devait changer quelque chose ? Non. Pas spécialement. Ça ne devait pas, n'est-ce pas ?
Il sentit ses tripes remuer, et il étouffa tant qu'il le put la chaleur qui grandissait dans son ventre. Il refusait d'être avec ce gamin, et il avait même abandonné l'idée de le voir un jour à peine quelques heures après l'avoir vu. Il ne pouvait pas changer d'avis maintenant. Pas après dix ans.
Il fallait qu'il le lâche et qu'il lui explique.
— Jaeger, je-...
Des dents s'enfoncent brutalement dans sa nuque. Chaque mâchoire entourant ses cervicales.
Eren était en train de le mordre. Dans la nuque. Sur l'une des zones les plus fragiles du corps Humain.
Il ne put même pas prendre la réalité de ce qu'il venait de comprendre qu'une vague de sentiments et d'informations roulèrent dans son crâne et sur ses sens.
La lumière n'était plus jaunâtres mais brillante, Eren sentait bon une plante qu'il ne connaissait pas, sa bouche était sèche et les oiseaux nocturnes beaucoup trop bruyants, mais le pire, le pire, c'était la colère enfouie, la frustration et le désespoir aussi noir qu'un abysse. L'amour, la joie indescriptible et la tristesse du déchirement. Tout passa dans un fil, un si petit et fragile fil.
Englouti dans ses soudaines sensations. Il suffoqua, perdit sa respiration et se noya.
