Livaï ouvrit brutalement les yeux et s'assit tout aussi vivement. La respiration sifflante, il se dégagea de ses draps et s'avança dans sa chambre. Un bureau, un miroir et une bassine étaient à l'opposé. D'un mouvement fatigué, il s'y traîna et s'appuya contre le bois.
Son reflet lui renvoya sa pâleur et ses cernes plus que présent. Il tourna la tête et vérifia l'état de sa nuque du mieux qu'il le put.
Cela faisait une semaine, jour pour jour, qu'Eren l'avait mordu. Les traces de ses crocs s'étaient résorbés et laissaient place à deux jolies formes en demi-lune dans un tissu cicatriciel oscillant entre rose et blanc.
Le lendemain même de son réveil après la morsure, il s'était senti nauséeux toute la putain de journée, ainsi que mal psychologiquement. Bien évidemment, Eren n'était plus dans la tente au lever du jour et l'avait évité comme la peste jusqu'au lendemain.
Entre temps, on lui avait annoncé que ses hommes et lui-même pourraient dormir dès le soir même dans des habitations du centre-ville. Malgré la joie de son escadron à la nouvelle, lui, il n'avait ressenti que des émotions contradictoires entre le soulagement et le regret.
Depuis, Eren ne venait le voir que pour des missions d'ordres professionnels. Le peu de discussion privée qu'ils avaient eu les premiers jours s'étaient envolés, tout comme le garçon parfois guimauve. Il ne restait plus que l'intraitable chef, l'alpha de la meute. Même si ça arrangeait grandement Livaï pour l'avancement et la supervision des problèmes de la cité, intérieurement, il n'avait qu'une envie, attraper le merdeu pour avoir des explications au sujet de beaucoup trop de choses… Pourquoi avait-il l'impression d'avoir une meilleure vision ? Un meilleur système immunitaire ? Des excès de colère incessants ? Des envies de fuite ? Mais surtout, l'envie de retrouver ses putains de bras ?
Bien, ça, c'était peut-être déjà le cas avant. Enfin, non. Avant, il avait envie de retrouver le gosse pour l'enlacer, lui. Pas l'inverse. Maintenant, il était trop grand dans les deux putains de sens.
Merde !
Ce n'était pas ça le problème de départ ! Il était convaincu que tous ses sentiments ne venaient pas de lui. Ou presque.
Il se frotta vivement le visage avec l'eau de la bassine, envoya un regard assassin à son reflet et sortit aussi vite qu'il put de cette chambre à la con une fois habillé.
Quand il passa le bas de la porte, le soleil pointait le bout de son nez. Encore une fois, depuis une semaine, il n'avait dormi que quelques heures.
Oh, ce n'était pas un gros dormeur mais le commandant avait l'habitude de dormir plus de cinq heures, pas trois. Ou deux. Puis, il avait l'impression de passer ses nuits à faire des cauchemars ou d'étranges rêves. Pas de se reposer.
Le fumé de lait et d'eau bouilli le tira de ses pensées et l'amena auprès des personnes qui entamaient leur déjeuner. Parmi eux se trouvaient plusieurs de ses bras droits, ainsi que des Valgulfr. D'accord sur le fait que cette espèce était bien plus robuste et endurante que la leur, Eren avait tenu à ce que ce soit eux qui soit le plus grand nombre dans le groupe des bâtisseurs. Bien que certains avaient pris ça pour une faiblesse des Homidés, ou encore pour un manque d'intelligence pour les Valgulfr, ils avaient réussi à faire entendre raison aux idiots qui leur servaient de bataillon et les choses se passaient au mieux.
Meilleure même, puisque des débuts d'acceptation et des remarques humoristiques fusaient parfois entre les deux clans. Quelques esclandres arrivaient malgré tout, mais pour le moment, rien d'ingérable.
— Bonjour, commandant ! chantonna Petra, une tasse dans une main : je viens de préparer du thé.
Il remercia la jeune femme d'un hochement de tête et prit la tasse. Ses yeux inquiets ne le quittèrent pas un instant, même quand il prit un quignon de pain et qu'il s'éloigna du groupe.
Sa tronche devait faire plus peur que prévu, songea-t-il.
Il déambula dans les rues. Sous le soleil matinal, la ville fantôme se transformait petit à petit en fourmilière. Si tout se passait bien, dans moins d'un mois les premières personnes arriveraient, tout comme le commerce et les agriculteurs. Tout se remettait en marche à son rythme et Livaï se demandait à quoi il servait dans toute cette histoire.
Depuis ses plus jeunes souvenirs, il ne savait que tuer ou voler, ce qui l'avait forcé à rejoindre l'armée après un coup foiré. Il avait passé le reste de son existence à faire exactement la même chose sauf que là, on le voyait comme un héros.
Mais maintenant ?
Bien que la paix soit une bonne chose, elle lui laissait un étrange goût amer. Qu'allait-il bien pouvoir faire d'autres quand les seules choses qu'il connaissait étaient illégales ?
Eren n'avait pas besoin de quelqu'un comme ça.
Il arrêta sa marche, net.
Qu'est-ce qu'il venait encore de penser ?
— Putain !
Les quelques personnes autour de lui lancèrent des œillades, auxquelles il répondit par un doigt d'honneur et l'aboiement d'un ordre quelconque avant de reprendre sa marche. Plus rapidement que précédemment.
Il évita habilement quelques menuisiers chargés de planches, renversa quelques gouttes de son précieux thé, et pesta de plus belle intérieurement.
Rien n'allait dans sa foutue tête.
Il s'arrêta une nouvelle fois quand il vit la fontaine, en pleine place de la ville et le temple de Freya lui faire face.
Pourquoi était-il encore venu jusqu'ici ? Une putain de semaine. Une foutue semaine qu'à chaque fois qu'il se perdait dans ses pensées, il finissait par atterrir ici, juste à côté de la fontaine désormais en marche, à une cinquantaine de mètres de l'entrée de ce temple de merde.
Pourquoi fallait-il que ses pieds l'amènent jusque là ? Est-ce que cette déesse existait vraiment ? Il n'avait jamais senti la présence d'une quelconque force mais il existait bien des Humain qui se transformaient en loup sans qu'on l'explique réellement alors…
Il s'assit sur le rebord et trempa ses lèvres dans son thé, tout en fixant d'un mauvais œil la bâtisse.
Rien ne l'empêchait d'y entrer. Parfois, ça le démangeait un peu. Surtout depuis une semaine mais il ne s'en sentait pas le courage. Ce n'était pas spécialement la peur ou l'angoisse, juste qu'il avait l'impression que ce n'était pas pour lui. Pas encore. Peut-être pas le bon moment ? Non. Il devait vraiment être fatigué pour autant se prendre la tête.
— Commandant ?
Fatigué, il posa ses yeux las sur le jeune homme, à peine sorti de l'adolescence. Au vu de sa tenue, c'était un messager.
— J'ai pas souvenir d'attendre un message.
Le jeune homme se redressa un peu plus embarrassé.
— Je suis Hantz, commandant, le major Erwin Smith m'envoie à vous. C'est le sergent Petra qui m'a dit où vous trouvez.
Il fronça les sourcils. Des nouvelles d'Erwin ? Ça sentait mauvais d'avance.
— Et ?
Quelques secondes perdu, Hantz se reprit rapidement :
— Ici ?
— Oui, en quoi ça te dérange ? C'est des infos confidentielles peut-être ?
— Non, non, bafouilla-t-il : Le major vous préviens que ses problèmes persistent donc il ne pourra prendre ses fonctions à une date indéterminée. De récentes pluies ont ravagés des cultures et une partie des routes praticables alors les chariots de ravitaillement de notre camp vont avoir beaucoup de difficultés pour arriver jusqu'ici. Nous sommes désolés des-
— Garde tes excuses. Ce n'est pas ça qui fera manger mes soldats. La venue des civils est repoussée ?
— Ils sont en train d'envisager cette solution mais pour le moment, rien n'est officiel de ce côté là puisqu'il reste encore du temps avant la date prévue. Et comme on ne sait pas ce qu'il en est pour les homme-bête…
— Valgulfr.
— Hein ?
— Leur nom, c'est Valgulfr. Pas homme-bête.
Le message se confondit en excuses, les joues rouges.
Livai sentit les regards de ces derniers sur eux. Ce n'était pas de la haine, toutes les personnes ici présentes avait compris à quelle point il était difficile de modifier ses habitudes.
— Pas la peine, souviens-en pour la prochaine fois. Tu ne travailles plus seulement pour les Humains mais aussi pour eux maintenant.
Il se leva, croisa les bras et tourna enfin le dos au temple.
— Jaeger est au courant ? demanda Livaï.
— Si vous parlez du chef des ho-Valgulfr, reprit-il de justesse : "Alors non, je ne l'ai pas encore informé de la situation."
— Alors va le faire, il doit se trouver dans sa tente ou près de la zone de déjeuner à l'heure qu'il est. Je verrais avec lui plus tard en ce qui concerne leur capacité de ravitaillement et les solutions qu'on peut mettre en place.
Après un dernier salut militaire, Hantz s'éloigna au pas de course et Livaï se permit un long soupir.
— Ça va aller, commandant. Vous trouverez une solution !
Il se retourna, prêt à envoyer gentiment paître un de ses hommes, quand il tomba sur un l'un des Valgulfr bâtisseurs, quelques-uns de ses compagnons étaient derrière lui, encore à manipuler des planches, bien plus épaisses que les précédentes.
— Euh, merci.
L'homme, qui semblait non loin de la cinquantaine, s'esclaffa un bon coup, comme ses camarades.
— C'est normal de soutenir son chef, essayez quand même de vous reposer.
— J'ai vraiment une sale gueule, marmonna Livaï sans le vouloir.
De nouveau, les Valgulfr rirent de bon cœur.
Oscillant entre agacement et amusement, Livaï prit congé des Valgulfr tant qu'ils étaient de bonne humeur.
Le messager avait dû trouver Eren, ils allaient devoir parler des problèmes de nourriture à venir.
Il pria également pour réussir aborder les autres sujets. Enfin, d'abord, de coincé ce merdeu dans un lieu loin des oreilles de ses foutus loups, puis de le cuisiner sur leur propres problèmes et sur cet étrange fil qui apparaissait dans ses rêves.
