— Hanji la surveille depuis qu'elle est arrivée, elle ainsi que deux autres mâles. Tu crois que le Commandant est au courant ?

Eren bailla à s'en décrocher la mâchoire. Des larmes perlèrent à ses yeux, il gémit piteusement et posa sa tête contre la table.

— J'sais pas… Armin, je veux juste aller dormir, laisse-moi partir…

— Une nuit blanche, moins de deux jours de veille et tu en sors exténué, soupira-t-il : "Où est passé notre chef de guerre ? On a même pas encore décidé des préparatifs pour la lune de sang. Tu sais qu'il faut encore en parler aux Humain ?"

Le front contre le bois froid, Eren retint un nouveau baillement. Il était réveillé depuis la veille au matin, il avait dû enchaîner sa journée de travail, les vagues d'arrivants, leur identité et les raisons de leur visite, il n'avait même pas eu le temps de tous les sentir et en plus il avait reçu des messagers des diverses délégations qui surveillaient les routes.

Sol allait bientôt se coucher et si Armin n'était pas décidé, il ne le lâcherai pas.

— Pitié, Armin, j'ai vu Sol se lever deux fois sans fermé l'oeil… En temps d'Homidé ça fait beaucoup trop, même pour eux. Je refuse de le voir se lever une troisième fois.

D'un geste las, il se leva et s'approcha de la sortie. Suite aux insistances d'Armin, ils avaient passé les dernières heures dans la maison qui lui était dédiée.

— La maison de l'ancien Gödi sera bientôt prête.

— Je sais, on a parlé de ça pendant plus de deux heures, râla-t-il : "je peux aller dormir, maintenant ?"

Armin soupira à son tour.

— Les seconds ont pour habitude d'être logés au même endroit.

— Oui, la restauration prévoit également leur chambre, on l'a prévu, et même la tienne ! pesta Eren : "Armin, quoi a la fin ?"

— Petra et Erd ne sont pas au courant, vous comptez faire comment ? lâcha-t-il finalement, excédé : "Et maintenant qu'on sait qu'Historia vient, il faudrait peut-être que vous clarifiez la situation, non ? Il va falloir l'annoncer ! L'excuse qu'il porte tes vêtements ou le fait que vous dormiez dans la même maison ne va pas marcher indéfiniment au sujet de vos odeurs. Tu comptes vraiment te lier à lui ? Il n'a même pas l'air de vouloir achever le Lien."

Dans un lent mouvement, il se tourna complètement vers Armin et le fixa.

— Armin, ne m'épuise pas avant de me parler de mon Bashert la prochaine fois. Bonne nuit.

— Comme si je ne t'en parlais pas déjà avant !

— Je suis fatigué !

— Il va falloir que tu en parles quand même ! s'exclama Armin.

— Bien, j'y vais de ce pas, maintenant, bonne nuit !

Plein d'une nouvelle énergie, il ouvrit la porte en grand et la claqua aussi fort qu'il le put. Le peu de personnes présentes se retournèrent, il les fusilla du regard.

Sol se couchait et il n'avait pas envie de voir Mani, mais son lit.

D'un pas vif, il traça sa route. En moins de deux minutes, il fut devant la maison du commandant. Il y entra aussi vivement et ferma le battant aussi fort.

Livaï se trouvait là, debout devant la table avec des montagnes de papiers. Entourés de Petra et de Erd, ils le fixèrent, surpris.

D'un pas agile, il attrapa le commandant, leva son menton et l'embrassa à plein bouche.

Trop surpris pour tenter quoi que ce soit, ce dernier mit quelques secondes à traiter l'information, puis à le repousser.

L'agilité de son espèce aidant, Eren évita habilement le coup de poing et l'entoura de ses bras.

— Je peux savoir ce que tu fous ? gronda Livaï.

D'un geste désormais naturel, il glissa son nez dans ses cheveux et inspira à plein poumon. Il lui fallut trois respirations pour se calmer.

— J'ai l'air d'un putain de doudou, Jaeger ?

— Bashert.

Petra et Erd se regardèrent. Ne sachant que faire, ils restèrent ahuris devant la scène.

— Tu veux revenir sur ça, maintenant ? lâcha Livaï, ne sachant s'il devait s'énerver ou juste tuer la bête.

Eren s'écarta, agrippa ses propres cheveux et pesta :

— Non, non ! Je veux dormir parce que j'ai vu Sol deux fois sans me reposer sauf qu'Armin me prend la truffe !

— Pour calmer ton humeur de chien, c'est dehors, la fontaine est pas si loin, répliqua-t-il dans un calme olympien qui le surprit lui-même.

Eren eut envie de le mordre. Ses oreilles et sa queue le démangèrent, il les retint tant bien que mal et se massa l'endroit où elles auraient dû apparaître.

Toujours indécis, les deux seconds s'étaient même reculés de quelques pas.

Petra ouvrit la bouche, puis la referma, sans un mot.

— Un Bashert, pesta Eren : "C'est ce que vous appelez une âme-soeur, Livaï est le mien."

Ce dernier croisa les bras et le fusilla du regard. Certes, Eren n'était pas venu dormir la veille et bien que ça l'ait inquiété, persuadé qu'il allait bien, il n'avait pas pris la peine de chercher plus que ça. Malgré tout, le voir avec des cernes et aussi fatigué ne lui plut guère. Ça, et sa dernière remarque. Livaï lui laissait trop de marge de manoeuvre dans sa vie et là, il s'en mordait un peu les doigts.

— J'peux savoir pourquoi tu étales ça maintenant, gamin ?

Eren s'approcha d'une chaise et s'y affala :

— Historia va venir et va sûrement passer la lune de sang ici. Des mercenaires ont attaqué des familles sur les routes, bien qu'on les ait sécurisées et trop de civils sont arrivés en même temps pour qu'on puisse gérer les flux correctement. Et… et.. Et merde, Armin à raison. J'ai trop de choses à gérer pour continuer de me cacher de tous à notre sujet, finit-il par grommeler.

— Tu comptes gueuler ça sur tous les toits ? C'est non.

— Je veux juste qu'on en parle autour de nous. T'as bien des gens autour de toi, pesta Eren.

— Je crois qu'ils ont bien saisi ce qu'il y avait à… Saisir.

Les yeux dans les yeux, Eren n'en démordit pas.

— Oh, j'crois pas. Tu veux pas expliciter la chose ?

Droit dans ses yeux, Livaï lança :

— J'ai un louveteau collé à mes basques parce qu'une déesse a décidé que ce serait fun sans me demander mon avis et avec toutes ses conneries, je…

Livaï se coupa de lui-même. Je sais plus trop où j'en suis, finit-il en silence. Eren avait raison sur un point dans la forêt, déesse ou pas, les faits étaient là : Il l'attirait. Ils s'attiraient comme deux putains d'aimants et ils n'y pouvaient rien. Enfin, si une force supérieure existait réellement, ce qu'il commençait à croire depuis qu'il avait rencontré Eren.

Lui qui s'était promis de ne plus laisser quiconque s'approchait, Eren avait plus d'un pied dans son intimité.

Le silence s'éternisa.

Petra et Erd ne savaient plus où se mettre.

— Tu ? lâcha Eren.

— Je rien, ta reine t'a donné la date de son arrivée ?

Le changement de sujet le fit grimacer. Trop fatigué ou las, il lâcha :

— Dix Sol, mais quand elle arrivera, elle le saura, il faut qu'on lui fasse face, et… Et j'ai pas hâte d'y être. Alors au moins, expliquer la situation à tes seconds évite les malentendus. Puis, c'est pas comme s'ils ne s'y attendaient pas...

Ennuyé, Livaï observa ses deux subordonnées. Erd tenta de rester de marbre, difficilement et Petra, les joues rouges, évita soigneusement son regard.

Livaï resta stoïque quelques secondes de plus, puis soupira et se résigna. Il était plus que logique que ces deux plus proches subordonnées suspectent quelque chose.

— Pourquoi ne rien avoir demandé ? demanda-t-il tout de même.

— Comme si on pouvait parler de toi ou de tes sentiments, ricana Eren.

Il ignora royalement le regard furibond de Livaï, mais apprécia les sourires cachés des deux seconds.

Petra toussota et prit la parole :

— Historia… C'est votre reine, c'est ça ?

— Königin, oui. Elle fait partie de la famille qui nous gouverne et sera la prochaine à le faire, explicita Eren.

— Et elle pourrait prendre mal le fait que vous soyez des… Des Basherts ? questionna Erd.

Livaï se tourna également vers Eren. Depuis l'épisode de la forêt, ils s'étaient rapprochés, personnellement parlant. Il avait découvert un jeune homme plein de vie, taquin. Parfois naïf, il avait une colère, une envie de vivre et de liberté qui le soufflait. Oui, Eren était une personne avec de nombreuses cordes à son arc, et plus complexe qu'il ne le laissait paraître. Doué dans la gestion de la ville grâce à son éducation, Livaï avait trouvé en lui un partenaire efficace professionnellement.

Plus il cotôyait Eren, plus il était difficile de ne pas l'apprécier, si ce n'est plus. Pour autant, Livaï n'avait pas envie de basculer. Pas encore. Il n'en savait que trop peu l'un sur l'autre, Eren en savait trop peu sur lui, surtout. Il n'était qu'un Humain fait pour tuer, il n'était qu'un Humain qui ne pouvait protéger ceux qu'il aimait.

Il secoua la tête et reporta son attention sur Eren, qui soupirait :

— J'en sais rien. Peut-être. Sûrement, en fait. Ca et le fait que je lui ai caché ça pendant un moment. Genre, des années.

— Des années ? répéta Petra.

— Oh, notre première rencontre a été magique ! J'étais encore enfant-

— Tu l'es toujours, coupa Livaï : "Ta Königin arrive dans dix… ?"

Eren grimaça :

— D'ici dix Sol.

— Dix jours, reformula Livaï, pensif.

Il s'approcha de la table et prit sa tasse de thé. Eren ne comprenait toujours pas comment il faisait pour la tenir ainsi.

— Le major Smith aussi, ajouta Erd.

— Nous avons reçu la missive aujourd'hui, expliqua Petra, "il nous a annoncé son arrivée dans la quinzaine. Vous croyez qu'ils l'ont fait exprès ? Après tout, on est censé avoir des messagers entre nos deux pays."

— Pas impossible, murmura Livaï.

— Peu probable, rétorqua Eren, "mais Historia à lâcher que si tout se passait au mieux, moins de quatre mois devraient suffir et ça, votre major à dû le noter."

Erd sourit à la remarque :

— Vous l'avez cerné rapidement.

Eren haussa les épaules en guise de réponse.

— Le pavillon de votre ancien chef ne sera peut-être pas terminé d'ici là, lança Petra.

— Si, il le sera, bailla le Valgulfr.

Il était épuisé et il se demandait comment il arrivait encore à tenir une conversation correctement. Et comment sa colère s'était aussi vite dégonflé. Il jeta un oeil à Livaï, qui sirotait toujours son thé. Le commandant n'était pas connu pour sa gentillesse mais son tempérament froid devait le calmer plus qu'il ne le pensait.

D'un geste lourd, il se leva.

— Tu comptes aller te coucher ? interrogea Livaï.

— Si tu veux me suivre, c'est avec plaisir, tenta Eren.

— C'est quoi la lune de sang ? demanda-t-il en ignorant sa remarque.

— Une fête propre à notre race, qui marque le début de…

Eren s'arrêta.

— De ?

— De plein de choses comme l'été par exemple.

— Oh donc vous la fêtez d'ici deux mois ? demanda Petra.

— Hmm… un mois plutôt selon votre calendrier.

Petra fit mine de réfléchir avant de répondre :

— Vous avez plus de quinze jours d'avance sur nous.

— C'est Mani est donc Freya qui décide de la lune de sang. Bien qu'elle soit souvent à la même période, nous n'avons pas de date précise, contrairement à vous.

Il arriva jusqu'aux escaliers à la fin de sa phrase.

D'un geste courtois, il leur souhaita une bonne nuit et monta sans écouter leurs questions suivantes.

Petra bouda quelques secondes, sous le regard compatissant de Erd.

Livaï garda ses yeux braqués à l'endroit où il venait de disparaître. Eren avait omis certains détails, qui ne devaient pas en être, il en était certain.

Et il ignorait bien trop de coutume chez les Valgulfr, ce qui lui déplaisait. Sentant arriver la mauvaise blague comme celle du Lien, il se promit de faire cracher la vérité à Eren dans les prochains jours.

— Donc… commença doucement Petra : "vous sortez avec ?"

Amener avec autant de délicatesse qu'un troupeau de boeuf, la question mérita de le redescendre sur terre.

— Pardon ?

À nouveau rouge de gêne, elle s'expliqua :

— On embrasse pas n'importe qui, non ? Enfin, pas que je vous juge mais… Enfin, pas que ça me regarde absolument non plus, hein ! Disons que… que… Qu'on aimerait savoir…Erm.

Et dire que Livaï avait été assez pris de court pour oublier cet incident précédent.

— Non.

— Non? répètérent-ils en chœur.

— Non, on sort pas ensemble. Pas vraiment, ajouta-t-il involontairement.

— Comment on peut ne pas vraiment sortir avec quelqu'un ? lâcha Erd.

— J'ai pas a me justifier, c'est compliqué et je vous… il s'interrompit lui-même avant de prononcer des mots qu'il allait regretter.

Il tenait bien trop à ses subordonnés pour se fâcher avec eux pour une idiotie. Qui prenait beaucoup trop de place dans ses pensées. Et dans son cœur, murmura une petite voix qu'il refusait d'écouter.

— Donc… il ne vous plaît pas ? C'est un bel homme pourtant, murmura Petra.

— Difficile de te contredire, même pour moi, ajouta Erd.

— Est-ce que je suis avec mes seconds, ou avec des putains de commères ? grogna-t-il.

— Vous ne niez pas, fit remarquer la jeune femme.

Elle s'excusa sous le regard hargneux de son commandant, mais sourit sous celui, complice, de Erd.

— On a pas fini de travailler, les somma Livaï.

— Pour une fois que vous vous ouvrez un peu, commandant, laissez nous en profiter… plaisanta Erd.

— Pour voir vos tronches mielleuses et souriantes ? Je vais gerber.

— Commandant !

Une main sur la hanche et la seconde sur la table, il s'agaça :

— Quoi ? Parce qu'un mioche me colle aux basques, je devrais devenir une guimauve ?

Dans un sourire malicieux, Petra rétorqua :

— Vous êtes quand même plus détendu quand il est là.

D'un rire, elle évita le stylo qu'il lui lança. Mécontent et certain que ses seconds ne lui foutraient pas la paix, il les planta là et monta se coucher à son tour.

Il entendit leur rire même quand il ferma la porte de la chambre et se promit de leur donner les pires besognes pour se venger. Et ça, dès le lendemain.

À pas de loup, il s'approcha du lit. Eren n'avait même pas eu le courage de se changer, il avait juste défait son pantalon et sa veste avant de se glisser sous les draps. Il pria pour qu'il se soit au moins donné un coup d'eau, parce que le nombre de germes qui devaient être là après deux jours… Beurk. Malgré tout, il ne détacha pas son regard d'Eren.

Sa respiration lourde indiqua son sommeil profond. Une main au-dessus de la tête, la seconde sur son ventre, il dormait comme un bienheureux.

Livaï se mordit la lèvre, avant de passer sa langue dessus.

Était-il vraiment en train de baisser ses défenses face à un chieur capricieux, et Valgulfr de surcroît ?

La réponse de sa conscience lui déplut fortement, mais moins que ce qu'il pensait.

Beurk.