Livaï leva les yeux.
Eren jouait depuis de longues, longues minutes avec son fichu crayon. Tapant contre le bois à plusieurs reprises, il ne s'en rendait même pas compte.
Il n'aimait pas faire ça, mais depuis la morsure, il avait appris à différencier ses sentiments des siens et même s'il était incapable de décidé quand il se prenait des vagues d'émotions, il sentait un long fil ténu, parfois. C'était très fin, léger, et il avait peur de le briser s'il cherchait à l'utiliser. Plus fin qu'un fil de pêche, trois brin semblait s'enrouler et le tenir. Sauf qu'en cet instant, il vibrait d'un stress et d'une angoisse sourde qui commençait à lui foutre les nerfs en pelote. Ca, et le fait que ce crayon rebondissait trop souvent.
D'un geste vif, il arracha le stylo à son propriétaire, le brisa en deux, et le posa devant lui.
Choqué au premier coup, Eren s'agaça immédiatement :
— Mais ça va pas ? Si ça t'ennuie, il suffit de le dire !
— Si t'as un problème, il suffit d'en parler, rétorqua immédiatement le plus vieux.
Eren afficha une moue boudeuse.
— Je vois pas de quoi tu parles.
— Putain, je sais pas comment marche ce foutu lien ou marquage, mais tu t'contrôle tellement pas que j'le sens depuis ce matin. Et même sans ça, ta tronche parle pour toi.
— On t'a jamais dis que t'étais trop vulgaire ?
— J't'emmerde. Tu m'dis pas c'qui va pas, j'te dis pas quand j'défoncerai tes crayons.
C'était pitoyable, comme répartie. Livaï en avait presque honte mais sa colère et le manque de confiance d'Eren lui tordait l'estomac. Rien qu'un peu.
D'un sourire moqueur, Eren le taquina :
— J'ai connu mieux de ta part.
Un jour, Eren se prendrait sa main dans sa gueule. Un jour. Ça, c'est une promesse qu'il se fit à lui-même. Décidant que le gamin ne méritait pas d'attention, il se plongea à nouveau dans ses propres papiers.
Le fil vibra de nouveau. De la tristesse s'emmêla.
Livaï releva les yeux et tomba dans ceux d'Eren.
— Putain, si tu balances pas ce que t'as, j't'assome dans deux minutes, pesta-t-il.
Eren croisa les bras, fit la moue, puis murmura malgré sa mauvaise humeur :
— Le major Smith vient.
— Et ?
Les yeux ronds, Eren lui lança un regard plein de sous-entendu, comme celui qu'il était idiot de ne pas comprendre.
— Et ? répéta Livaï.
— Et tu vas faire quoi ? lâcha finalement Eren.
— Qu'est-ce j'en sais, j'suis commandant, pas major. C'est pas moi qui décide. D'ailleurs, il devrait arriver en même temps que ta reine, finalement.
— Oh, ravie de l'apprendre.
— Ça a l'air.
Tressaillement.
Eren baissa les yeux. Des sentiments contradictoires se mêlaient, et le grondement de son loup en plus ne l'aida pas. Il bascula sa chaise, se leva et s'approcha de la fenêtre. D'un côté, il avait envie de prendre l'air, de l'autre, il n'avait pas du tout envie de s'éloigner de Livaï. Et pourtant, ce dernier allait peut-être le faire, sans aucune pensée pour lui !
C'était injuste !
Pourquoi Freya lui faisait ça et pourquoi il était tombé amoureux d'un vieil acariâtre refusant ce que le monde pouvait lui offrir, et ça, jusqu' à renier ses propres sentiments. Enfin, s'il en avait. Est-ce qu'il en avait ?
Eren se mordit la lèvre. Lui, il l'avait mordu mais Livaï non, alors même si Freya l'aidait pour savoir si son Bashert avait besoin de lui, il n'était pas dans sa tête. Ni dans son cœur. Oh bien sûr, les émotions roulaient sur sa langue quand elles étaient fortes, mais Livaï était -bien entendu- l'un des rares Homidés à déjouer leur flair.
Tellement perdu dans ses pensées, il sursauta violemment quand une main se posa sur ses cheveux. Il se tourna lentement vers Livaï.
Depuis qu'il l'avait rencontré, il tentait de ne pas prendre garde à sa taille, mais ils avaient une tête de différence. Puérilement, il s'en réjouissait.
D'un mouvement sec, Livaï lui agrippa les cheveux et le força à coller son front au sien.
— J'vais pas disparaître, promis.
Leur souffle s'entremêla, le plus vieux ferma les yeux et Eren l'imita.
Le coeur d'Eren calma ses battements à l'affirmation. L'odeur d'herbe verte et de cannelle lui chatouilla les narines et il passa sa langue sur ses lèvres pour goûter celle du citron.
Desserant sa prise, Livaï sentit la tristesse disparaître, mais pas l'angoisse.
— Maintenant, j'veux savoir ce qui t'inquiète réellement.
— Le fait que tu puisse partir m'inquiète réellement, contra Eren.
Il le lâcha complètement mais garda ses yeux rivés dans les siens.
— Ravie de le savoir, gamin, mais n'évite pas ma question.
Temps de pause.
— Je… J'ai peur qu'Historia le prenne mal. Ou qu'il y ait un problème. Pour… Enfin, nous.
Livaï posa une main sur sa bouche. Il ne s'y attendait pas. Eren était tellement sûr de lui, tellement confiant que cette remarque le prit au dépourvu et qu'il dû se retenir de rire.
— T'as pas peur que la major te dise quoi que ce soit ? continua Eren, stressé : "T'es contre ça depuis le début, tu me bâches, tu m'envoies boulet et tu… Tu fais des trucs bizarres, je sais pas sur quel pied danser ! J'ai l'impression qu'on se rapproche et au moment où je… J'espère. Un peu, ok ?! On risque de se faire… Enfin, bref, et ça, ça ne t'effleure même pas l'esprit ?"
Livaï fit quelques pas en arrière et détourna les yeux. C'est vrai qu'ils s'étaient rapprochés, Livaï souriait même à certaines de ses blagues ! Ils n'avaient pas vraiment parler du baiser de la forêt et de ses conséquences. Ni de celui de la dernière fois devant ses subordonnées. Il avait bien assez de tri à faire dans ses propres pensées pour que personne n'ait son mot à dire, Erwin y comprit. Il faisait ce qu'il voulait avec qui il voulait, aux dernières nouvelles.
Finalement, il haussa les épaules.
— Non, ça m'a pas effleuré l'esprit, comme tu dis. J'ai autre chose à foutre que de m'inquiéter sur ce que peut penser mon major. Je couche avec qui je veux.
Eren prit une teinte rosée et pesta :
— On couche pas ensemble.
— Coucher ne veut pas dire sexe. Pas que.
Eren l'observa, sans bouger. Ahuris.
— T'as pas autre chose à foutre, toi aussi ? Genre, vérifier les travaux de la demeure, l'arrivée de ta reine, et euh, une lune de sang à préparer ?
Livaï se décolla de la table et retourna vers sa chaise.
— Ah euh… D'ailleurs à ce propos…
Le ton incertain d'Eren le figea. Une couille allait arriver, il le sentait.
— Qu'est-ce que t'as encore oublié de me dire, volontairement ?
— C'est pas vo-... Presque. Ok, la lune de sang est une grande fête et normalement, on y présente les couples qui se sont liées pendant l'année, débita-t-il à tout allure.
Livaï dû répéter trois fois sa phrase dans sa tête pour l'assimiler. Il cligna plusieurs fois des yeux, sans comprendre.
— Et ? On est pas lié à ce que je sache.
— Bah, en partie, si ?
— C'est censé se défaire, non ?
L'expression d'Eren lui coupa le souffle et le cœur. Il regretta instantanément d'avoir dit ça. Ses pieds l'emmenèrent de nouveau vers Eren, mais ce dernier resta collé à la fenêtre.
— Je…
— Non, le coupa Eren : "j'aurais jamais dû faire ça et t'as été très clair après tout."
Un couteau dans le cœur, ça lui aurait fait tout aussi mal.
— Je voulais pas…
D'un geste de la main, Eren le fit taire. Livaï lui attrapa et l'empêcha de se détourner.
— Je suis désolé, c'est pas ça ! Je… Je voulais pas.
Il balbutia quelques mots avant de se reprendre :
— Je sais pas. Ok, j'suis pas pour ce lien mais… Enfin, ça compte. Tu comptes. Et il compte et je m'y suis fait mais… Y'a…
— Y'a quelque chose qui va pas, complèta Eren, abattu.
Livaï serra les lèvres. Ce qu'il faisait, c'était déjà un gros effort ! Eren continua :
— Freya ne m'a pas répondu. Elle ne m'a jamais dit pourquoi un Homidé. Mais si Elle l'a fait, ça doit être pour une raison, non ? Elle t'a béni ce jour-là, j'en suis certain.
— Si elle avait pu bénir mes escouades, j'aurais préféré, murmura-t-il amèrement.
Eren entrelaça ses doigts aux siens.
— C'est pour ça que tu n'approches personne ? La paix est revenu alors… La mort ne les emportera pas demain.
Livaï tenta de reculer, Eren le maintint et fit même un pas vers lui. Le nez au sol, le commandant ferma douloureusement les yeux.
— J'ai pas eu besoin d'être à l'armée pour qu'ils crèvent tous autour de moi. Pas de famille, pas d'amis, des soldats qu'ont fait que crever sous mes yeux. J'ai pas tué que des Valgulfr, mais des hommes, des femmes… J'ai volé, j'ai… Livaï soupira : "J'apporte pas grand-chose à part ça. Désolé gamin, j'en ai trop vu et trop fait pour être appeler "quelqu'un de bien" et toi, tu…"
Eren le prit dans ses bras. Dans une douceur qui lui coupa la parole et dans une étreinte tellement chaleureuse qu'il en avait presque mal.
— Moi, je suis là pour te prouver l'inverse. Et je suis pas un agneau, bordel.
Dans un mouvement lent, Livaï leva les bras et agrippa le t-shirt d'Eren. Il sentit, plus qu'il ne le vit, le sourire du Valgulfr.
Livaï en avait assez, et peut-être que, pour une fois, il pouvait se laisser aller avec quelqu'un. Peut-être que, lui, il ne mourrait pas. Pas aussi facilement que les autres.
Eren défonçait ses barrières les une après les autres et là, il avait atteint la dernière.
Dans son cœur fortifié, Livaï sentit une minuscule brèche. Toute petite, elle n'attendait qu'une chose : qu'Eren passe ses mains au travers.
