Eren leva sa truffe.
Quelque chose n'allait pas. Les nuages assombrissaient le ciel depuis la veille et il avait une sensation étrange.
Son réveil avait pourtant été parfait. Quelques jours auparavant, Livaï s'était ouvert -très peu mais c'était déjà bien- et aujourd'hui, il l'avait trouvé niché dans ses bras quand il avait ouvert les yeux.
Néanmoins, quelque chose n'allait pas.
— Eren, tu m'écoutes ?
Il tourna la tête vers Armin. Ils étaient dans la cour intérieure de l'ancienne maison du Godi.
— Tu ne trouves pas que quelque chose cloche ?
Armin leva les yeux à son tour.
— Non, je ne sens rien. À part que la pluie va arriver. On doit encore vérifier l'étage, allons-y.
Il l'entraina à sa suite, faisant fi de la tête d'Eren, obstinément tournée vers le ciel. Dans le silence, coupé par les remarques d'Armin, ils vérifièrent tranquillement les travaux. Tout n'était pas terminé, une aile devait encore être réhabilitée mais pour le reste, c'était vivable. Ce n'était pas la grande classe mais au moins, il y avait assez de fauteuils et de lits pour que ce soit confortable.
Ils entrèrent dans la dernière chambre, celle qui serait attribuée à Eren. Les grandes fenêtres donnaient sur l'entrée de la bâtisse.
Il n'y avait aucune décoration, seulement des meubles importants et ça lui suffisait.
Il s'approcha des vitres et observa à nouveau le ciel.
— Tu crois qu'un orage va arriver ? Aussi fort que celui d'il y a quelques mois ? demanda Armin, l'inquiètude de son ami le gagnant.
Eren fit la moue.
— Non. Mais quelque chose cloche.
— Les Humain qu'Hanji fait suivre ou un attentat ?
— Hm… Peut-être.
Soudainement alerte, Eren ouvrit la fenêtre et vit une personne courir. En quelques secondes, Jean parcourut une centaine de mètres. Voyant Eren de loin, il hurla :
— On a un gros problème !
Livaï avait bien dormi. C'était le cas toutes les nuits depuis qu'il avait Eren dans son lit mais aujourd'hui, c'était un peu particulier. Sans savoir comment ni pourquoi, il s'était collé dans ses bras. Bien qu'il avait feint le sommeil quand ce dernier s'était réveillé, il priait pour qu'Eren ne lui fasse aucune remarque à ce sujet-là.
Ce n'était pas le cas, pas encore et même s'il lui en faisait une, Livaï n'avait qu'à l'envoyer paître. Il ne devait avoir aucune honte à cela, après tout. Le principal, c'était qu'il se repose assez.
Alors pourquoi se sentait-il aussi étrange ? Il sentait Eren tendu, et lui-même l'était autant.
Il serra le poing et observa les nuages. Le ciel les menaçait depuis la veille, mais rien ne laissait présager une pluie éventuelle. Puis, il baissa les yeux sur ses armes et fronça les sourcils. Depuis plusieurs mois, il se baladait seulement avec ses poignards, réconfort étrange mais impossible pour lui de faire sans. Seulement, aujourd'hui, il avait aussi pris ses lames et son équipement de guerre. Et il ne savait même pas pourquoi.
Il se frotta les cheveux et reprit sa marche. Il déambulait dans les allées adjacentes aux grandes artères de la ville. Il n'avait pas fait de ronde depuis plusieurs semaines, ce n'était pas à lui de s'en charger mais aujourd'hui, il se sentait incapable de rester en place. Il n'avait pas lieu de s'inquiéter, il y avait assez de soldat partout, puisque c'était les premiers arrivants et Hanji faisait surveiller toutes les personnes qu'elle suspectait.
Ce fut des grands hurlements qui l'arrêtèrent dans sa marche. Réagissant à l'instinct, il s'élança à l'aide de son équipement. Plus rapide que n'importe quel Humain, il se rua dans l'artère verticale.
Evitant de justesse un loup énorme, puis un second, il glissa au sol avant d'armer son équipement et de les prendre en chasse. Il ne savait pas ce qu'il se passait mais des Valgulfr adultes ne se transformait jamais en ville, encore moins en plein jour et sans la surveillance de leur Chef.
Voletant habilement au-dessus des gens, il était simple de suivre les deux loups. Leur course creusait un passage dans la foule, qui criait à leur approche.
Le premier loup dérapa soudainement et bifurqua sur la gauche. Dans un élan encore plus rapide et brutal, il défonça une porte et entra dans une maison. Il y eut un hurlement, des bruits de casse, et le second loup entra à son tour.
Sans réfléchir, Livaï déboula.
La table était renversé, des courses étaient au sol, un homme se trouvait assis à terre, face à l'un des loups qui montrer les dents.
Il tourna brusquement la tête vers Livaï, aussi hargneux, mais n'eut pas le temps de réagir à quoi que ce soit que le commandant glissa sous ses pattes et lui sectionna deux tendons.
Ca ne le tuerait pas, mais il ne bougerai pas avant plusieurs minutes.
Tout aussi rapidement, il reprit appuie contre le mur, se ramassa sur lui-même et s'élança de nouveau. Attrapant l'homme au passage, il sortit vivement de la maison et déposa l'homme contre le mur d'en face.
L'action n'avait duré que quelques secondes.
Une foule s'était déjà formé.
L'un des loups brisa la fenêtre de l'étage et sauta dans la rue, un louveteau dans la gueule.
Le regard de Livaï s'agrandit.
Mais qu'est-ce que c'était que ce bordel ?!
Le second loup déboula brutalement, Livaï réussit à pousser l'homme de sa trajectoire et évita le claquement mortel des dents de l'animal. Il perdit quand même l'équilibre, et le loup, vif, en profita pour lui sauter dessus.
D'un coup de lame, il entaya si fort la patte droite qu'il atteignit l'os. Bloquant la seconde avec son pied, il maintint la gueule du loup à quelques centimètres de sa tête à l'aide de sa dernière lame. Coincée par la mâchoire de l'animal, il entendit l'acier crisser.
C'était des épées de guerre, conçut pour résister aux corps durs des Valgulfr, mais il n'était pas certain qu'elle tienne face à leur dent et à la force de leur maxillaire.
Le second loup les observaient toujours, le louveteau dans la gueule et un grondement sourd émanant de sa gorge bloquée.
Même si Livaï était l'un des Humain les plus forts, d'autant plus avec la morsure d'Eren, il n'était pas certain de tenir encore longtemps, et encore moins si son épée le lâchait.
Cherchant une solution, les pas et les cris qu'il entendit fit perdre la concentration du Valgulfr. Un dixième de seconde lui suffit à entailler sa mâchoire et sortir son épée de sa gueule, avant qu'un nouveau loup surgisse et se rut sur son assaillant.
Debout sans même y penser, Livaï reconnut aisément Eren avec la couleur chocolat de son pelage. Bien plus massif que l'ennemi, il le maintenait au sol par la gorge. Quand il tenta de bouger, l'étau se serra.
Le second loup, toujours avec son louveteau, était tenu en échec par un autre Valgulfr de couleur marron aussi mais plus foncé qu'Eren.
Un troisième loup débarqua, plus petit que les autres et d'un jaune paille brillant. Il lança un regard à Livaï, qui reconnut aussitôt Armin. Il s'approcha doucement d'Eren, se couchant de plus en plus, la queue basse, il s'allongea finalement près de lui et posa sa truffe sur celle du Valgulfr énervé. Les yeux tournés vers Eren, il frotta son museau au sien.
Il relâcha légèrement son emprise.
Le louveteau se mit à geindre et le loup qui le tenait le posa au sol, resta sur le qui-vive et le maintint entre ses pattes.
Livaï reconnut l'attitude comme celle d'une mère protectrice, ce qui devait être le cas. Le loup qui lui faisait face s'assit et se lécha même une patte.
Il se tourna vers l'homme qu'il avait sauvé. Ce dernier était apeuré, maintenu par deux autres personnes.
Peu à peu, la tension diminua jusqu'à ce qu'il recommence à respirer normalement. Il ne s'était même pas rendu compte que son coeur battait si fort.
Armin gémit doucement.
Ce fut lorsque la louve qui tenait l'enfant se transforma à nouveau en Humain que la tension s'affaissa encore. Puis, celui qui était tenu reprit également son apparence et un homme apparut.
Eren, toujours transformé, l'observa faire, le renifla, mais resta toujours sur ses gardes.
Armin suivit le mouvement des deux autres. Il se tourna vers le loup qui faisait face à la femme, et lança :
— Sasha, tu peux revenir.
Elle lui répondit d'un jappement. À son froncement de sourcil, elle baissa la tête, penaude, avant de réapparaître sous sa forme bipède.
Une femme s'avança, sûrement commerçante et leur apporta des draps et des serviettes. Ils s'enroulèrent chacun dans un silence presque religieux.
Eren s'assit, observa l'homme, puis la femme et enfin le louveteau. Les oreilles basses, la queue entre les jambes, il était mort de peur.
De nouveau sur quatre pattes, il s'avança, sentit l'homme, puis s'avança vers la femme.
— Il nous l'a volée ! cracha-t-elle en fusillant l'Homidé du regard : "Il mérite la mort !"
Eren s'arrêta, tourna ses émeraudes vers l'Humain en question. Blanc comme un linge, ce dernier cria son innocence :
— C'est faux ! Je suis juste allé aux courses ! J'ai rien fait ! Je le jure ! Ils ont débarqué juste après que je sois arrivé !
— Alors pourquoi mon enfant était là ? hurla-t-elle.
Le louveteau serré dans ses bras, Sasha l'emmitoufla dans un grand drap.
Eren gronda, mais en direction de la Valgulfr. Elle ouvrit la bouche, puis la referma. Furieuse, elle resta silencieuse malgré tout.
Il s'approcha d'elle, les sentit tous les deux, puis alla jusqu'à l'homme.
Livaï cru le voir se décomposer. Quand Eren releva le museau et s'éloigna, il resta aussi livide que s'il avait vu la mort.
Eren jappa vers Armin, ce dernier prit la parole :
— Le spectacle est terminé, que chacun retourne à ses occupations ! Vous, fit-il en direction du couple : "vous venez avec moi", il se tourna vers l'homme, toujours maintenu : "et lui, on l'emmène aussi."
L'expression du pauvre homme était rempli d'une terreur absolu :
— Commandant, pitié, je vous jure par Ymir que j'ai rien fait !
Livaï l'observa. De son air dégandé, à ses grands yeux peureux, il était certain que oui, l'homme était innocent.
— Je te crois. Mais pour trouver la vérité, il faut quand même qu'on t'interroge. Si tu es vraiment innocent, alors tu n'as pas à t'inquiéter, on le saura très vite. Suis-nous gentiment et ses deux messieurs ne te blesseront pas."
— D'accord ! D'accord ! Je vous suis.
Ignorant le brouhahaha ambiant, Eren entra dans la maison sous les yeux de Livaï.
— Escortez-le et suivez les Valguffr, lança-t-il aux deux hommes qu'il ne connaissait même pas, "je vous rejoindrais plus tard avec Jaeger."
D'un pas rapide, il suivit à son tour Eren. La maison était calme. L'homme avait dit la vérité, ses courses étaient au sol, éparpillées et même écrasées.
Il monta les escaliers, et trouva Eren dans une chambre devant un coffre ouvert. C'était l'un de ceux qu'on utilisait pour garder des textiles.
— L'enfant était là-dedans ?
Le loup hocha la tête, ce qu'il prit pour une affirmation. Eren fit une nouvelle fois le tour de la pièce, puis des autres et revint dans la première, où était resté Livaï. Les bras croisés, ce dernier fixait la rue par la fenêtre brisé, puis posa son attention sur lui.
— Quelque chose te plait pas ?
Dans des craquements, Eren revint sous sa forme d'Homidé, complètement nu. Quelques instants déstabilisé par sa beauté, Livaï secoua la tête pour se reprendre. Son Bashert était la preuve que des Déités existaient.
Le Valgulfr secoua ses cheveux, et fit la tête :
— Votre Humain est certainement innocent… Il y a une odeur de lavande, qui n'appartient à personne, même pas à lui.
— T'en es sûr ?
Eren planta son regard, furibond.
— Oui, j'en suis sûr. Cette odeur est ténue dans la salle d'en bas et dans cette pièce mais n'y est pas du tout dans toutes les autres. Sauf que si c'était la sienne, elle devrait y être. Son linge sale ne sent pas du tout comme ça non plus.
Il se déplaça jusqu'à une commode et sortit un drap propre et entoura sa taille avec. Livaï s'approcha de lui et s'excusa :
— Je voulais pas t'énerver mais j'doute que les parents te croient sur parole.
— Ils n'auront pas le choix, et puis, une fois que leur colère se sera dissipée, ils pourront vérifier eux-même.
D'un geste agacé, Eren retira le peu de liquide qui restait sur lui. Livaï suivit les délicieuses gouttes sur son corps. Son Bashert était foutrement bien foutu.
— Si tu connais l'odeur du ravisseur, tu peux l'retrouver, non ? demanda le commandant.
Eren serra le poing et abattit ce dernier sur le meuble.
— C'est pas son odeur.
— Hein ? Tu viens pas de dire que-...
— C'est un parfum. Un parfum qui masque l'odeur du connard qui a osé faire ça. Donc non, je peux pas le retrouver, pesta-t-il.
Livaï comprit mieux la colère qui l'habitait. Qui plus est, maintenant qu'il y pensait, il n'avait pas vu beaucoup d'enfant Valgulfr.
— Vous avez pas beaucoup d'enfant dans votre peuple ?
La question permit à Eren de se ressaisir.
— Peu. Il est difficile de résister à la transformation pendant autant de temps que la période de gestation le demande et ça peut être fatal pour le bébé. J'ai rarement vu des femelles en avoir plus de deux.
— Vous vivez longtemps, pourtant.
— Le double de vous, je crois… Eren haussa les épaules : "Enfin, toi, tu vivras peut-être aussi longtemps."
Livaï haussa un sourcil, Eren ajouta :
— Tu as beau être l'un des Humain les plus forts, je doute que maintenir un Valgulfr à l'aide d'une jambe et d'un bras soit aussi possible pour votre espèce.
— Possible. J'en sais rien, j'ai jamais été dans cette position avant. Je les butais juste, je cherchais pas à les immobiliser, grimaça Livaï.
Eren l'enserra par les épaules, posa sa tête sur ses cheveux et murmura :
— S'il t'avait fait du mal, je crois que je l'aurais tué.
— Je croyais que t'allais le faire, et qu'Armin t'avais arrêté.
Eren grimaça.
— J'avais très envie.
Livaï sourit à la possession qu'Eren ressentait. Il était fort, c'était agréable d'avoir quelqu'un capable de se défendre à ses côtés. C'en était même… rassurant, plaisant.
Oui, Eren ne mourrait pas facilement. Cette constatation lui parut étrange. Il savait très bien qu'en étant un Valgulfr, il était fort et pourtant, il devait le voir pour le croire. Et maintenant qu'il y croyait, un étrange poids s'ôta de sa conscience.
Il releva la tête vers Eren, qui se décala pour pouvoir l'observer à son tour.
Sur la pointe des pieds, Livaï se redressa, effleura ses lèvres, puis s'éloigna et s'arrêta sur le bas de la porte.
Eren, figé, fut incapable de bouger pendant de longues secondes.
— Jaeger, on a des gens à interroger, bouge.
Ramener dans le temps par l'ordre, il se tourna, mais n'eut même pas le temps d'ouvrir la bouche que son Bashert avait déjà disparu.
