Note : Je pense que j'ai suffisamment avancé dans la suite des chapitres pour me permettre de vous partager celui-ci donc bonne lecture à tous ! J'espère qu'il va vous plaire !
PS : J'avais oublié de remettre les points-virgules mais c'est corrigé. Désolée si vous avez déjà lu sans, vous avez dû sentir qu'à des moments ça manquait de ponctuation.
Chapitre 5 : Divination
Ce n'était d'abord que des murmures, si faibles que Tamao avait pensé que son expérience n'avait pas fonctionné. Elle s'était concentrée, avait cherché à mieux les entendre, à les comprendre.
Si elle avait su ce qui suivrait, elle se serait abstenue.
« Tu veux aller au bal avec moi ? » « Toi, tu as déjà eu ton dessin. » « Tu te souviens du nom de la boutique ? » « Je lui devais une faveur, j'ai perdu un pari. »
Des voix qu'elle ne reconnaissait pas, des mots qu'elle entendait à peine. Qui s'enchaînaient sans discontinuer, formant une douce litanie.
Au début.
Les chuchotements avaient enflé, envahissant ses pensées. Elle entendait alors distinctement les voix mais les mots s'enchaînaient trop vite pour qu'elle ait le temps de poser des noms dessus. À l'exception de deux d'entre elles : celle de Hao et celle de Jeanne. Le sens des phrases lui échappait mais leurs voix revenaient souvent, Tamao en était convaincue.
Son mal de tête avait crû en même temps que les voix. Tamao avait songé à demander un remède à Faust mais alors elle avait eu ses premières visions. Elle ne percevait plus seulement les sons, elle percevait aussi les images. Lyserg dans un costume blanc. Hao à la table des professeurs. Des scènes trop brèves qui se succédaient les unes après les autres, sans aucun sens. Ou si elles en avaient un, Tamao n'avait pas le temps de les analyser. Pas en continuant de s'accrocher aux murs, à Jeanne, au Poudlard présent dans lequel elle respirait.
Elle aurait dû dire à Faust qu'elle avait la tête pleine, mais elle s'était contentée de parler d'un mal de crâne. Elle pensait qu'une fois au calme, dans son lit, elle pourrait enfin comprendre ce qu'elle voyait, s'attacher aux détails, diriger le flux des visions. Terrible erreur.
Avant de s'endormir, elle avait eu l'impression de contrôler la situation. Elle arrivait, en se concentrant uniquement sur Yoh, à n'avoir des visions que de lui. Yoh qui épousait Anna. Yoh avec un enfant dans les bras. Un petit garçon qui s'appelait…
Tamao ne savait pas. Le sommeil l'avait prise et l'avait torturée. Désormais, ce n'était plus sa vie future qu'elle voyait défiler en accéléré sous ses yeux, c'étaient toutes les vies de la multitude d'âmes qui peuplait le château. Elle ne voulait plus voir mais l'avenir ne la laissait plus en paix, comme pour lui faire payer sa curiosité.
Elle avait tenu pourtant. Une journée entière. Sans en parler à qui que ce soit. Mikihisa serait immensément déçue de sa bêtise — car Tamao en avait conscience, c'était une bêtise — s'il venait à l'apprendre. Et que dirait Anna ?
Elle avait raté sa potion et ça avait surpris Namari. Et Ajita. Le futur criait dans sa tête, refusait d'être ignoré, exigeait qu'elle le regarde. Tamao aurait voulu lui crier en retour qu'elle ne voulait pas regarder, qu'elle ne voulait plus.
Le cours de divination était venu à bout de sa résistance. Tamao s'était effondrée et avait été emportée. C'était un miracle qu'elle ait réussi à rejoindre son dortoir, un miracle dont elle ne se serait pas crue capable.
« Ça va passer, ça va passer », murmurait-elle en pleurs en mordant dans son oreiller. « Faites que ça cesse », aurait-elle voulu supplier.
À un moment il y avait eu Jeanne, près d'elle. Peut-être. Comment être sûre ?
Hao aussi. Hao qui lui a dit qu'elle avait fait une bêtise. Hao qui lui a donné une retenue. Hao qui… lui a dit de se concentrer. Sur lui, uniquement sur lui.
Tamao a obéi.
Elle a senti les visions perdre en intensité et s'est accrochée au regard du sorcier. Il était son repère, son roc dans la tempête. Elle s'agrippait à lui avec l'énergie du désespoir et mobilisait tout ce qui lui restait de conscience pour cela.
— Hao.
Elle murmurait son prénom du bout des lèvres à chaque fois que les visions regagnaient en force. Sentit quelque chose couler dans sa gorge. Plusieurs fois.
Quand Hao partit, Jeanne était là.
— Ça va aller, ça va aller…
Les mots résonnèrent. Ils semblaient venir de tellement loin…
Tamao cligna des yeux, vit Jeanne lancer un sortilège, vit Jeanne…
— Tamao.
Elle répondit à l'appel de son prénom. Accrocha à nouveau le regard de son amie avec l'intention de ne plus le lâcher. Sa Jeanne, celle qui était avec elle, était bien plus jeune que l'autre.
Sa tête semblait sur le point d'exploser mais était toujours accrochée à ses épaules, depuis tout ce temps. Tamao pensa que si enfin elle se détachait, ce serait un soulagement. Ne penser à rien une délivrance.
Mais Jeanne ne la laissait pas ne penser à rien, elle s'imposait à elle avec ses grands yeux rougeoyants.
Hao était de nouveau là ; ils étaient tous les trois. Tamao ne savait plus vers lequel elle devait se tourner mais parvenait à passer de l'un à l'autre sans trop se perdre. Sans oublier qui elle était et où elle était.
Elle s'appelait Tamao, elle était en quatrième année à Poudlard, à l'infirmerie.
— … mieux.
Seul le dernier mot traversa les visions. Parmi les cris, les pleurs, les bravades, les insultes, les rires et les chants, le mot rebondissait et cognait aussi fort qu'il le pouvait. Un mot qui avait le timbre de Hao.
Elle le chercha mais sous ses yeux il n'y avait que ses propres mains qui tenaient une bouteille à moitié vide.
— Une gorgée, lui parvint en écho la voix de Hao.
Tamao avala une gorgée du liquide sombre, reboucha la potion, la posa à côté d'elle. Était-ce une vision ou était-ce le présent ?
— Tu es avec nous.
La voix rassurante de Hao. La chaleur des mains de Jeanne autour des siennes.
Les visions refluèrent. Elles étaient plus lentes désormais, Tamao commençait à en prendre conscience. Les voix ne se chevauchaient plus ; les images non plus. Elles continuaient de défiler et Tamao continuait de les reléguer aussi loin que possible dans son esprit mais, désormais, elles étaient compréhensibles. Elles pourraient l'être si Tamao leur accordait de l'attention ; si elle était encore capable d'entendre des mots là où seul le grondement sourd d'un torrent retentissait dans son esprit.
— Si tu nous parlais de l'expérience que tu as voulu mener, proposa Hao.
La bouche de Tamao était pâteuse et elle fut surprise de brusquement sentir quelque chose de doux et de fondant sur sa langue. Encore plus de réaliser qu'elle tenait à la main un gâteau.
— D'où… vient-il ?
Sa voix était éraillée, abîmée. Comme si elle avait trop parlé. Comme si elle avait trop pleuré.
— Le gâteau ?
Jeanne était étonnée. Elle montra à Tamao le plateau rempli de viennoiseries, petits pains et pots de confiture. Elle-même était en train de se faire une tartine avec une gelée de couleur orange.
— C'est…
Tamao ne comprenait pas. Elle était bien à l'infirmerie, n'est-ce pas ?
— J'ai apporté le petit-déjeuner, dit Hao en soignant la prononciation de chaque mot.
De nouveau le goût dans sa bouche. Sucre ? Chocolat ?
Elle… ne comprenait pas. Puis ses yeux se posèrent sur ses doigts serrés autour du gâteau dans lequel elle avait déjà croqué deux fois. Elle ne sentait pas sa main, ni son bras, ni aucun autre des muscles de son corps.
— La nuit a été longue, dit Hao.
Lentement, Tamao essaya de récupérer ses sens et la perception de son corps. Jeanne lui tendit une tartine et elle l'attrapa sans y penser. Dans son autre main, il n'y avait plus de gâteau.
— Tu n'as pas mangé, hier soir, rappela Jeanne.
Et Tamao dut chasser le visage souriant d'une Jeanne beaucoup plus âgée qui lui caressait la joue, aussi belle fût-elle et aussi réconfortante fût la vision.
— Donc, l'utilisation de cette mauve douce, laissa planer en suspens Hao.
Et cette stimulation mentale, à laquelle elle aurait été incapable de répondre plus tôt, lui fit du bien. Elle essaya de se réapproprier ses souvenirs, les derniers qu'elle avait avant l'apocalypse. Sans se perdre, en se focalisant uniquement sur elle.
Hao avait parlé de mauve douce.
— L-la f-fumée, bégaya-t-elle avant de se reprendre d'une voix plus maîtrisée. Je l'ai brûlée pour la fumée. Je voulais… que la potion en soit imprégnée. Pendant la phase de maturation.
Elle avait encore du mal à former des phrases cohérentes mais Hao saisit l'idée.
— Et peut-on savoir comment tu l'as conçue, cette potion ? poursuivit-il.
Tamao avait du mal à se rappeler.
— De quoi était-elle composée ? questionna Hao.
— Des feuilles de laurier… des feuilles de thé…
Hao l'encouragea d'un signe de tête à continuer.
— De la poudre de carapaces de tortues, se rappela-t-elle, macérée dans du vinaigre de riz pendant 21 jours. Du sang de veaudelune, le chant d'un focifère…
— Le chant ? releva Jeanne, perturbée.
— Ce ne sont pas les ingrédients qui comptent, c'est la préparation, expliqua patiemment Hao.
— La potion a réagi à un chant de voci…
Jeanne buta sur le nom de la créature.
— Au chant d'un focifère, confirma Hao. C'est un oiseau. Dont le chant plonge dans la folie ceux qui l'écoutent trop longtemps, ajouta-t-il avec une œillade en coin à Tamao.
Elle pouvait dire qu'elle y avait goûté, à la folie.
— J'imagine que chaque étape a été soigneusement étudiée en fonction des astres, devina Hao.
Tamao hocha la tête. Pour chaque tour donné dans un sens ou dans un autre, pour chaque ingrédient ajouté, pour chaque feu allumé, elle avait tout calculé. Et ça avait fonctionné.
Elle en serait peut-être fière, plus tard. Pour l'instant, la torture à laquelle elle était mise à l'épreuve depuis la veille et le regard pesant de Hao étaient suffisants pour l'en dissuader.
— Que cherchais-tu tant à savoir ? questionna-t-il.
Tamao se sentit toute petite.
« Rien » se vit-elle lui dire, penaude. Et lui de lever les yeux au ciel.
Tamao chassa la vision. Mais c'était vrai, il n'y avait rien qu'elle cherchât particulièrement à savoir. Ce qu'elle voulait, c'était expérimenter, essayer. Et d'autres choses qu'elle refusait de s'avouer. Mikihisa lui avait toujours répété qu'elle était particulièrement douée en divination et, à cette pensée, des souvenirs du passé vinrent se mêler à ses visions du futur.
— Rien, avoua-t-elle, n'osant pas regarder Hao dans les yeux mais tentant néanmoins de rassembler toutes ses pensées sur lui.
Il leva les yeux au ciel.
— Tu as préparé une potion pour… avoir des connaissances ? demanda Jeanne.
Tamao réalisa que Jeanne ne savait pas, elle, quelles insupportables visions la harcelaient sans cesse. Elle réalisa aussi qu'elle n'osait pas le lui dire.
— C'était juste… une expérience, lâcha-t-elle. Pour…
C'était si difficile.
Elle leva les yeux vers Hao. Chercha son regard. Lui tira un soupir.
— Pour voir l'avenir, acheva-t-il à sa place.
Jeanne hocha lentement la tête, se repassant les événements armée de cette nouvelle information ; Tamao le devinait dans son regard.
« Toi, tu as déjà eu ton dessin. »
Tamao avait envie de pleurer ; les visions étaient toujours là.
Jeanne avec Ren. Jeanne avec…
— Tamao, la gronda gentiment Hao.
Elle reporta son attention vers lui.
— Tu avais dit qu'elle pourrait prendre une potion de sommeil, ce matin, rappela soudain Jeanne.
— C'est vrai, déclara lentement Hao, réfléchissant.
Cela signifiait… si elle pouvait… Pourrait-elle dormir ? Oublier ? Tomber dans les bras de Morphée ?
Hao alla frappa à la porte du bureau de Faust et Tamao le suivit des yeux avec espoir. Il revint avec une potion qu'il lui tendit.
Tamao l'ouvrit, fébrile, et la vida d'un trait. Sa tête retomba sur ses oreilles.
— … repos… bien mérité…
La voix de Jeanne. Perdue au milieu du torrent qui devient rivière.
— …nuit.
Hao.
…
Tamao fut réveillée par des cris. C'étaient des acclamations, des applaudissements, des sifflements. Une liesse sans pareille. Hao au centre de l'attention. Le Trophée.
Il lui fallut plusieurs minutes pour comprendre que l'infirmerie baignait dans le silence, que Hao n'était pas présent et les bruits dans sa tête non plus.
Elle était déshydratée et tendit la main vers la première chose qu'elle put attraper sur sa table de chevet. Elle réalisa trop tard que ce n'était pas de l'eau mais un somnifère. Replongea dans le délicieux repos d'un sommeil sans rêves.
…
Quand Tamao reprit connaissance la fois suivante, elle réussit assez naturellement à faire la part des choses entre le ruissellement de l'avenir dans sa tête et le présent autour d'elle. À travers les fenêtres, elle pouvait apercevoir le soleil en train de se coucher.
— Tamao.
Une voix insistante. Si insistante que peut-être… peut-être que la personne qui l'appelait était avec elle.
Tamao se tourna et cligna des yeux en découvrant Faust près de son lit.
— Comment te sens-tu ? demanda-t-il quand il eut capté son regard.
Mal. Mieux.
Bien qu'elle ait dormi toute la journée, elle se sentait exténuée et sa tête vibrait comme un tambour. Sa grimace dut tenir lieu de réponse au guérisseur qui revint avec deux fioles en main.
— Pour la douleur et pour te rendormir, lui expliqua-t-il. Mais avant, il faut que tu manges un peu.
Alors seulement Tamao avisa le plateau-repas sur sa table de chevet.
— Mikihisa…
Il devait forcément être au courant si elle avait manqué toute une journée de cours.
— Les parents ne sont généralement pas tenus au courant lors de tels passages à l'infirmerie et Mikihisa est un professeur comme un autre, la rassura Faust.
Hao, ou Jeanne, avait dû lui parler. À moins qu'il n'ait lu la peur dans ses yeux.
— Mais il… il a dû demander…
— Mikihisa ne saura rien qu'il n'aurait su en tant que professeur, déclara posément Faust, c'est-à-dire que tu t'es sentie mal et que tu ne peux pour le moment pas suivre les cours. Le motif et les conditions de ton admission ne lui seront pas communiqués. À moins, ajouta-t-il cependant, que ton état n'empire et que je me doive de le prévenir en tant que tuteur légal, comme je l'aurai fait par courrier pour n'importe quel autre élève.
Tamao se détendit.
— Maintenant, tu dois prendre soin de toi et manger, lui rappela le guérisseur.
Tamao attrapa son plateau repas et commença à picorer dans son assiette sous son regard attentif. Quand il fut sûr qu'elle mangerait, il retourna dans son bureau et Tamao s'autorisa à penser à autre chose qu'au regard attentif posé sur elle.
La nuit passée lui revint en mémoire, se frayant un chemin parmi le courant de la rivière des visions du futur qui ne tarissait pas. Hao et Jeanne l'avaient veillée à tour de rôle. Toute la nuit.
Elle en rougit brusquement en mettant un morceau de viande dans sa bouche. Comment pourrait-elle jamais les regarder à nouveau en face ? Elle ne doutait pas qu'elle saurait exprimer sa reconnaissance à Jeanne mais à Hao… Hao dont le regard ne l'avait pas lâchée et l'avait aidée à surmonter la mer déchaînée de ses pensées. Hao dont elle n'était pas proche, quoiqu'il se prétende être son professeur particulier. Personne ne pouvait se targuer d'être proche de Hao, à part peut-être Opacho. Mais il était resté avec elle.
Qu'allait-il lui demander en échange ? Parce qu'il allait forcément lui demander quelque chose, n'est-ce pas ? Et le prix à payer serait forcément élevé pour tout ce temps qu'elle lui avait fait perdre.
Jeanne revint au centre de ses pensées. Jeanne qui avait dû tant s'inquiéter qu'elle était allée chercher Hao.
Tamao se redressa brusquement, manquant renverser son plateau. Jeanne… était allée chercher Hao. Elle n'en était pas sûre, elle ne se souvenait pas bien… mais c'était la seule explication logique. Jeanne, qui détestait Hao, était allée le chercher pour elle. À moins qu'il ait juste entendu dire qu'elle était à l'infirmerie ? Rien ne se passait dans l'école sans qu'il ne soit au courant, après tout, mais il lui semblait que ce n'était pas ça. Parce que…
Son mal de crâne s'intensifia. Au diable le futur, ce qui l'intéressait, c'était le passé !
Elle s'était sentie mal en divination mais n'avait pas été conduite à l'infirmerie, non. Elle avait rejoint son dortoir, son lit. Cela, elle s'en souvenait. Après… Après Hao n'était tout de même pas venue la chercher jusque dans la salle commune des Gryffondor, si ?
Quelque chose lui souffla que si.
Elle termina son assiette en trois grosses bouchées, écarta son plateau et but les potions que Faust lui avait apportées. Elle ne voulait plus y penser.
