Un bruit d'alarme de téléphone retentit.

Ses yeux bleu-vert s'ouvrirent sans brusquerie, tandis que sa première vue fut un plafond des plus simples, quoiqu'aux motifs assez raffinées.

Ça faisait longtemps qu'elle n'avait pas fait ce cauchemar d'une manière aussi claire.

Sans un mot ou une pensée de plus là-dessus, elle repoussa les couvertures et se leva pour se préparer, passant à côté des différents cartons déjà emballés. Néanmoins, le silence froid et l'expression dans son regard étaient suffisants pour revendiquer l'impact que ce mauvais rêve avait toujours sur elle, quand bien même il n'y avait que la seconde moitié de ce qui s'était passé ce jour-là en termes de contenu.

Tandis qu'elle enfilait sa jupe moulante noire d'uniforme, elle entendit le bruit de son vibreur et y lança un léger coup d'œil. Un message, visiblement d'une personne relativement en forme :

« De : Christina Sierra

FEEEEELDT ! TU TE SOUVIENS ?! C'EST AUJOURD'HUI QUE VA AVOIR LIEU L'APPEL ! »

Elle lâcha un soupir en s'imaginant la réplique poussée dans le cri aigue de sa meilleure amie, avant de reposer son GSM. Ça ne servait à rien de répondre : la jeune femme l'attendait probablement déjà à l'extérieur du dortoir.

Alors, rapidement, elle enfila sa chemise blanche, son ruban lâche clair puis son blazer stylisé bleu-sombre, noir et argent. Elle prit bien soin de mettre des chaussettes hautes en collants parce qu'elle n'aimait pas l'idée d'exposer ses jambes à longueur de journée, toutefois stylisées également pour ne pas attirer les foudres de la fana de mode qu'était Christina. Enfin, elle mit ses bottes à lacets et sortit après un brin de toilette.

Même si c'était la dernière fois qu'elle y entrait, la chose dont elle ne pourrait jamais se plaindre dans ce dortoir, c'est de l'étalement dont il profitait. Ainsi, prenant presqu'autant de hauteur que de largeur, son étage était le vingt-et-unième du bloc A2 et il n'y avait ainsi qu'une dizaine de chambres, en plus de ça assez éloignées les unes des autres...

… Mais la chance s'arrêtait là. Parce qu'elle n'était que la seconde chambre la plus proche de l'ascenseur. Donc passer devant la première était inévitable et elle n'appartenait malheureusement pas à une personne aléatoire qui n'aurait aucune incidence sur sa paisible existence. Tout du moins s'il était juste de la considérer de « paisible ». Quoiqu'il en soit, cette personne lui était problématique, et visiblement, le destin était assez en sa défaveur car elle la croisait tous les matins sans faute.

D'ailleurs, elle était en train de verrouiller sa porte quand elle la vu, et l'autre jeune femme la remarqua tout aussi rapidement, lâchant un sourire en coin.

-Tu es bien matinale, Feldt…

-Un peu comme tous les matins, Nena, lança-t-elle au tac-au-tac en la passant sans la regarder.

La rousse en décida autrement puisqu'elle lui emboita le pas jusqu'à la coller assez étroitement pour la faire grimacer.

-Alors ?

En réponse, elle reçut un regard interrogateur et suspicieux de la rose.

-Alors quoi ?

-Tu sais très bien de quoi je parle.

-Je ne te demanderais pas si je le savais, soupira-t-elle.

Nena resta muette un instant, probablement en train d'esquisser une moue renfrognée que Feldt ne prit pas la peine de chercher à voir, avant de lancer de façon plus désinvolte :

-Oh, allez ! L'Appel ! Un peu l'un des trucs les plus importants de notre existence.

-Tu n'as pas l'air plus stressée que ça pour autant.

-Tu peux parler ! A croire que tu n'as aucune attente !

-Parce que, toi, tu en as ? Demanda Feldt en lui dédiant un léger regard en coin.

-Evidemment ! S'offusqua la rousse.

Elle sentit qu'elle n'attendait que qu'elle demande « lesquelles ? » mais elle resta de marbre, alors elle se donna le loisir de l'avouer toute seule :

-Je veux un beau gosse. Un beau gosse, qui en plus, serait vraiment balèze.

-Ca ne me surprend même pas… Murmura la rose.

-… Et quand je dis balèze, je ne parle pas qu'en pilotage ~, ajouta Nena d'un air plus aguicheur.

Le sous-entendu fut clair pour Feldt, qui la lâcha du regard, faisant preuve d'une impassibilité ferme en s'exclamant :

-Epargne-moi les détails, s'il te plait.

La réplique eut le don d'arracher un sourire un peu moqueur de la rousse tandis qu'elles entrèrent dans l'ascenseur désert. Elle appuya rapidement sur la touche « 0 » avant de placer son bras autour des épaules de la rose silencieuse.

-Tu ne sais pas ce que tu rates, il n'y a rien de plus magique que le sexe.

-Et si jamais tu n'as pas celui que tu veux ? Demanda Feldt sans brusquerie, détournant plutôt habilement le sujet puisque Nena laissa ses épaules pour prendre un pied de distance d'une démarche dansante.

-Facile ! Contrairement à vous autres, je n'ai pas que la compatibilité en tant que « Coordinatrice », mais aussi en tant que « Meister ». Il me suffit juste de m'en débarrasser et c'est plié.

-T'en débarrasser, hein…

Le ton sombre fut très bien remarqué, arrachant un sourire sournois à Nena.

-Oui, « m'en débarrasser ». Après, si c'est une fille aussi intéressante que toi, ça ne me gênerait pas. Enfin, les femmes Meister sont aussi rares que les hommes Coordinateurs, c'est-à-dire énormément.

-Ou bien tu n'auras juste ni l'un ni l'autre mais fera avec.

Cela eut le don d'attirer la curiosité de Nena.

-Comment ça ?

-Ton frère est chez les Meister, non ?

Elle cligna des yeux plusieurs fois, avant de faire une expression dépitée.

-J'avais complètement oublié Micha-nii… Je verrais bien, de toute façon, c'est pas comme si on avait le choix, fit-elle en haussant les épaules.

C'était vrai. « Meister » comme « Coordinateurs » n'avaient tout simplement pas le choix. Ils étaient mis en paires sur des critères visiblement inconnus, puisque cela fonctionnait à la suite d'un rituel mené par le Coordinateur, qui en général invoquait un Meister totalement inconnu du Coordinateur et vice-versa.

Feldt se laissa perdre dans ses pensées : l'Appel, comme en avait parlé Christina et Nena, était en faites l'instant où serait fait le rituel et donc les paires Meisters/Coordinateurs. Cela arrivait tous les ans dans l'année des dix-huit ans d'une génération des deux académies spécifiques préparant à ces rôles, et le nombre de potentiels pouvait varier d'années en années, et parfois être très faible, puisque la possibilité d'être compatible en tant que Coordinateur ou Meister était déjà relativement infime dans le monde. En général, chaque individu des pays alliés passait donc le test lors de son dixième anniversaire, et s'il en avait le potentiel, pouvait intégrer directement l'une des deux Académies. « Pouvait » car ne c'était pas obligatoire parce qu'il semblait des plus importants de préciser que le rôle de ses Académies étaient militaires…

… La jeune femme fut coupée de ses pensées par l'autre présente, qui sembla mal comprendre son silence prolongé puisqu'elle s'exclama :

-De toute façon, on a pas besoin de s'inquiéter. On est quand même des Coordinatrices de Gundam, les ultra-rares Mobiles-Suits classé triple S !

Feldt ne dit rien en réponse.

Les Mobiles Suits étaient des machines de guerres très avancées, qui ne pouvaient pas être contrôlés par le commun des mortels. Ainsi, le rôle de « Coordinateur » prenait tout son sens : un Coordinateur avait la capacité de prendre le contrôle d'un unique Mobile Suit, qui était désigné à la suite de la Consécration, qui se passait dans la seizième année d'une génération de Coordinateur. Ainsi, selon le potentiel de coordination du Coordinateur, le Mobile-Suit désignait de lui-même l'individu qu'il souhaitait. Une fois désigné, ils n'avaient plus qu'à faire un engagement et le tour était joué. Le Coordinateur pouvait donc invoquer à volonté son Mobile-Suit, qui lui appartenait à vie et ne pouvait être obtenu par qui que ce soit d'autres avant sa mort, sachant qu'il était possible de programmer la mort de son unité en même temps que la sienne, donc carrément de l'emmener avec soi dans le néant.

Cependant, un Coordinateur ne pouvait pas le piloter.

Ainsi, cette compétence pouvait paraitre des plus minables, c'était vrai. A quoi bon avoir le contrôle d'une machine ultraperformante si l'on ne pouvait pas l'utiliser ?

C'était à ce moment-là qu'apparaissaient les Meisters. Eux, avaient donc le pouvoir de piloter ses machines, mais pour cela, ils devaient être le partenaire d'un Coordinateur. Cela amenait un autre problème épineux, et qui causait le stress qui tournait à ce sujet : en plus de ne pas avoir le droit de choisir un Coordinateur puisque cela marchait également en termes de compatibilité incompréhensible, lorsqu'un Meister et un Coordinateur devenaient partenaires, ils étaient obligés de le rester jusqu'à la mort, tout deux gravé d'une même marque sur le corps qui en était la preuve même. La seule libération possible serait donc la mort d'un des deux partis. Pendant ce temps, un Meister ne pouvait que piloter le Mobile-Suit de son Coordinateur, et le Coordinateur ne soutenir personnellement que son Meister. Parce qu'en effet, le rôle du Coordinateur ne s'arrêtait pas à l'invocation de son Mobile-Suit, mais également au soutien du pilote en tant qu'opérateur et stratège… En soit, beaucoup de personnes avaient déjà considérés que les Coordinateurs avaient bien plus de travail à fournir que les Meisters, mais cela était comme ça. Toutefois, cela expliquait probablement pourquoi le nombre de Coordinateurs était plus faible que celui des Meisters, et donc qu'en soit, ils étaient très précieux et donc protégés. Et c'était d'autant plus vrai pour les Coordinateurs haut-rang.

Comme Nena l'avait si bien fait remarquer, elles étaient toutes deux des classées SSS. Ce niveau s'expliquait grâce au classement de leur Mobile-Suit. Il existait un nombre incalculable d'unités différentes, classées de F à SSS. Les niveaux bas étaient F et E. Le niveau moyen était D. Les bons niveaux étaient C et B. Le très bon niveau était A. Le niveau excellent était S, et à partir de SS, c'était tout simplement les génies. Pour ainsi dire, les Gundam étaient le nom des unités SSS, et ils n'en existaient que 7, ce qui était tellement minuscule que dès l'instant où elles avaient été désignées, elles n'avaient jamais autant été acculées par le gouvernement et abordées avec admiration et jalousie par les autres élèves.

Pour Feldt, c'était un peu le fil normal des choses, même si cela pouvait paraitre très hautain de sa part : après tout, ses parents avaient été des Gundam Meisters.

-Ca ne veut pas dire grand-chose. On peut très bien tomber sur le pire Meister possible pour autant, tout comme cela ne signifie pas que nous sommes les meilleures stratèges et opératrices éventuelles.

-C'est pas faux, mais tu peux dire ce que tu veux, on est actuellement les meilleures stratèges et opératrices, et les autres Coordinatrices SSS se débrouillent presqu'aussi bien.

Elle avait raison, ce fut pourquoi elle ne dit rien pour signifier son acceptation de la pensée. L'ascenseur s'arrêta à cet instant et s'ouvrit sur le hall. Elles sortirent toutes les deux en même temps et furent saluées par un saut multiplié d'un énorme câlin de la part d'une élève particulièrement enjouée… Ou plutôt Feldt le fut puisque c'était Christina Sierra, en chair et en os, avec sa jolie queue de cheval habituelle.

-Tu aurais pu répondre à mon message !

-Ca ne servait pas à grand-chose, on peut très bien en parler maintenant, répliqua Feldt.

Christina la regarda avec une moue un peu vexée, mais toute sa possible mauvaise humeur se recentra sur quelqu'un d'autre après qu'elle ait dit sa réplique cinglante :

-Hey, Christina. La maternelle, c'est de l'autre côté pour info.

Cette dernière fronça les sourcils en lançant un regard noir à Nena, sous le soupir lassé de Feldt. Si elle n'appréciait pas Nena mais qu'elle savait encore le dire en restant calme et simplement froide et sarcastique, Christina était juste l'impétuosité incarnée.

-Déjà, cette réplique correspond mieux à Mileina qu'à moi…

Elle n'est pas mieux que Nena pour ce clash-là, pensa Feldt en prenant un encas dans le distributeur situé juste à côté du début de dispute.

-… Et de deux, je préfère ça à me taper tous les mecs potables qui trainent autour du bahut comme toi, Nena.

-Et qui sont au bahut aussi, ajouta Nena sans être vexée le moins du monde.

Elle était au contraire plutôt fière, ce qui énerva un peu plus Chris.

-Franchement, je ne te pige pas. Tu étais exécrable avec absolument tout le monde jusqu'à la Consécration, et tu n'as commencé à devenir sympa qu'avec celles qui ont été désignées comme Coordinatrice SSS comme Feldt et moi… Et encore, tu arrives à être ignoble avec moi !

-J'ai juste dit que la maternelle était plus loin, tu es la seule à t'être sentie visée. Il faut calmer tes ardeurs.

Nena qui restait calme, c'était juste une bataille perdue d'avance… Parce qu'en général, elle ne le restait que quand on était bien en dessous de son niveau. Ce qui était possiblement le cas vu que Chris n'avait jamais été très bonne en attaque verbale.

-Tu— !

-Et pour info, je n'aime que Feldt, coupa Nena.

-Malheureusement, ce n'est pas partagé, réagit la concernée.

La rousse lâcha un sourire sombre, tandis qu'elle capta un regard tout aussi glacial de Feldt, qui continua :

-Surtout en sachant que l'amour que tu revendiques n'est qu'un énorme mensonge pour m'approcher.

-Comme toujours, on ne peut pas fuir tes analyses. En général, les gens tombent dans le panneau.

-Dur de tomber dans le panneau quand tu l'as déjà avoué toi-même il y a trois ans, répliqua la rose en commençant à boire son jus d'orange.

-Pas faux. Mais les gens changent… Tu aurais pu finir par y croire.

-Je ne suis pas assez idiote pour croire en toi.

-C'est ce qui te rend aussi intéressante.

Elles s'échangèrent un long regard froid. Etre intéressante pour Nena n'était pas un mot dans le bon sens du terme, c'était tout simplement être un ennemi potentiel, une cible à abattre. Feldt n'aimait pas Nena pour la simple et bonne raison qu'elle ne pouvait pas accepter son caractère et ses manières : Nena aimait tuer les gens. Lorsqu'elle s'ennuyait, se baigner dans du sang était son loisir et c'était aussi pour ça qu'elle était celle avec le plus d'expérience militaire de leur promotion. En plus de cela, elle était manipulatrice et vil à un point presque monstrueux, et quand bien même elles pouvaient parler comme elles l'avaient fait dans l'ascenseur, la rose ne se sentait jamais à l'abri d'une attaque dans le dos de sa part. Une personne aussi dangereuse et à l'encontre de ses principes les plus fondamentaux ne pouvait qu'attirer son éloignement, voire son mépris.

De son côté, Nena craignait Feldt et la considérait comme sa rivale numéro un par le fait pur et simple qu'elle était, en plus d'être dotée de compétences au corps-à-corps excellentes, pourvue d'une intelligence et d'une capacité d'analyse sans bornes. Elle était pour ainsi dire un vrai génie moral à ses yeux, et elle était d'ailleurs un modèle en tant que force mentale. Ainsi, cela représentait un magnifique challenge pour Nena que de la détruire. Mais contrairement à ce que pensait Feldt, qui n'avait vraiment compris que la première partie de sa pensée, Nena était certes davantage attiré par les hommes, mais tout de même par certaines femmes et elle ressentait ainsi aussi une attirance plus… Lubrique envers la rose. Chose que cette dernière n'expérimentait pas du tout et donc ne pouvait pas comprendre pour l'instant. Nena aimait Feldt physiquement parlant, et s'imprégner de luxure à ses côtés était un de ses fantasmes, et donc l'un de ses objectifs… D'où aussi la raison d'une hostilité des moindres par rapport à celle qu'elle dédiait aux autres. Mais pour le coup, cela restait son petit secret.

Christina leur lança un regard simultané. Ces deux-là étaient probablement les deux femmes les plus redoutables de leur génération, et les voir se toiser de la sorte n'était pas sans lui attirer quelques sueurs froides.

Ce fut pourquoi elle s'empara du bras de la rose, s'exclamant :

-Allons-y, Feldt ! Si ça continue, on va être en retard.

Cette dernière se laissa entrainer, quittant sans brusquerie l'échange de regard avec Nena, qui resta sur place pour sa part.

Lorsqu'elles furent à l'extérieur, Christina s'exprima la première :

-Je n'aime pas te voir avec elle.

-On est dans le même étage, je n'ai pas trop le choix.

-Elle est dangereuse.

-Tu n'as pas besoin de me le dire.

Chris resta muette un instant, avant de décider de changer de sujet :

-Et du coup ? Ton avis sur l'Appel ?

Feldt ne put s'empêcher de penser à sa conversation avec Nena, avant de dire simplement :

-Du moment que je tombe sur quelqu'un qui ne soit pas trop détestable, je n'ai pas d'avis.

-Ca te ressemble bien, ça ! Tu devrais affiner tes critères !

-C'est le meilleur moyen d'être déçue, contra Feldt.

Christina n'eut rien à redire à ce propos.

-J'espère quand même un beau gosse, dit-elle cependant avec un sourire charmé.

Mais qu'est-ce que toutes les filles avaient à vouloir des « beaux gosses » ? C'étaient les hormones qui les travaillaient à ce point ou bien … ?

-Tout va bien ? Tu as l'air un peu frustrée tout à coup.

-Oui, oui, c'est rien.

-Alors je peux te demander quelque chose ?

Elle lui lança un regard en biais en réponse.

-Si jamais tu tombes sur un type détestable, tu le laisseras vraiment piloter ton Gundam ?

Feldt resta silencieuse quelques secondes, avant de déclarer simplement :

-Si c'est son caractère qui est détestable mais ses valeurs sont honorables, oui. Si c'est le contraire, je préfère abandonner mon rôle de Coordinatrice que de m'engager dans un destin de guerre pour le plaisir de la guerre.

-Tu sais très bien qu'on ne te laissera pas ne plus être Coordinatrice… Puis, la marque s'imprègne automatiquement lors du rituel, tu ne pourras pas fuir le fait qu'il sera ton partenaire…

-Mais c'est à moi d'accepter ou non d'invoquer mon Gundam.

-Ils pourraient vouloir te tuer.

-Ils ne le feraient pas. Ils ne peuvent pas être sûrs que je n'ai pas programmé la mort de mon Gundam avec la mienne.

-Alors ce sera lui qui mourra.

Feldt resta silencieuse : c'était là qu'elle voulait en venir. Finalement, Feldt détestait devoir tuer même si elle s'était engagée vers cette voie militaire… Le fait même de devoir causer la mort de quelqu'un par son refus lui était assez répréhensible mentalement. Néanmoins, elle déclara d'une voix calme :

-Si jamais nous n'avons aucun moyen de nous arranger autrement, peut-être oui.

Elle sentit le regard intense de Christina mais décida de l'ignorer, avançant un peu plus vite face à l'établissement scolaire qui se profiler devant elles. Feldt avait choisi une voie de mort… Elle ne se sentait pas le droit de revendiquer le fait qu'elle ne voulait pas tuer, quand bien même elle détestait ça au plus au point.

D'ailleurs, c'était la raison qui interrogeait Christina sur Feldt : pourquoi quelqu'un qui, au fond, révulsait le fait de devoir tuer, s'engageait dans un tel chemin ?...


-Comme vous le savez, cet après-midi aura lieu le Rituel, ou l'Appel si vous préférez. Vous ne pouviez évidemment pas vous y préparer puisque les résultats demeurent très mystérieux encore aujourd'hui. Néanmoins, vous devez—

Feldt n'écoutait que d'une oreille le discours de la professeure. Elle se doutait très bien du genre de speech rébarbatif qu'elle allait raconter.

-Hey, Feldt.

Elle lança un regard vers celle qui venait de l'interpeller : une jolie jeune femme aux cheveux blancs et aux yeux jaunes la regardant avec bienveillance. Elle se permit un léger sourire en la saluant.

-Qu'est-ce qu'il y a, Marie ?

-Tu as l'air ennuyée, je me demandais ce qui n'allait pas.

-Je vais bien, ne t'en fais pas.

-Feldt.

Lorsqu'elle usait de ce ton, c'était souvent signe qu'elle voulait la vérité. Et aussi idiot que ça pouvait paraitre puisque Marie était des plus inoffensives, Feldt se sentait rarement en mesure de refuser.

-… Je n'ai pas très envie de partager ma vie dès maintenant.

Marie parut un instant surprise, avant de sourire avec douceur :

-Tu ne veux pas de Meister ? Ca revient pourtant à accueillir notre moitié.

Feldt soupira.

-Il est bien là, le problème. Je suis très bien seule, et avoir un partenaire qui sera avec moi presque toujours et à qui ma vie sera dédié me plait moyen, en réalité.

-Je pense que ce sera bon à prendre si cette personne est capable de t'atteindre.

La rose releva sa parole avec surprise :

-Capable de m'atteindre ?

La blanche rosit légèrement face à sa gaffe, avant de reconnaitre doucement :

-Tu ne t'en rends probablement pas compte mais tu es quelqu'un de très inaccessible, Feldt. Pour ainsi dire, tu es considérée comme la plus inaccessible de notre génération par tous les autres élèves. Même Christina, qui est ta meilleure amie, n'est même pas capable de dire ce qui te motive. Tu es froide et renfermée… Et si je devais être sincère, je pense que c'est aussi en partie à cause de ta solitude. Alors je me dis que, peut-être, ton partenaire sera capable de te faire sourire autrement que poliment.

Feldt l'observa silencieusement. Marie s'en était toujours faite autant pour elle ?... Quoique, attends, TOUTE leur promotion la voyait ainsi ?!

-Ce-C'est assez embarrassant de dire ça… Réagis enfin, murmura Marie en rougissant réellement cette fois.

-Je… Je veux bien mais je ne sais pas quoi te répondre, déclara Feldt en clignant des yeux plusieurs fois.

Elles furent coupées par la voix plus forte de la professeure, qui ponctuait probablement les introductions un peu longues sur ce qu'était le Rituel.

-Bref. Maintenant quelques préventions pour que tout se passe bien, chaque Coordinateur devra évidemment suivre la procédure expliquée précédemment pour invoquer son Meister, et encore une fois, le Meister ne va apparaitre devant vous par magie. La marque qui s'imprégnera sur vous aura une certaine forme et couleur, et le Meister choisi aura la même chose, c'est comme ça que vous vous trouverez. On vous fera donc passer 1 par 1, ce qui rendra les choses plus longues mais plus faciles.

Cela arracha un râle de certains élèves qui fut coupé court par la suite :

-De plus, il est déjà arrivé qu'un Meister ou un Coordinateur cherche à ignorer son partenaire désigné, voire à le fuir, parce qu'il n'en est pas satisfait. Mais sachez qu'il n'y a pas de retour en arrière possible et que vous devriez maintenant être assez matures pour accepter la situation sans porter préjudice au bon déroulement de la—

-Elle est repartie… Lâcha Feldt dans un soupir, faisant rire doucement Marie.

-… Bref. Maintenant que j'y pense, il faut quand même conclure le partenariat avec votre Meister, hein ! Ca parait logique donc je n'explique pas les détails mais il n'y a qu'un moyen simple de le faire.

-Qui est ? Demanda une élève devant la légère pause de l'instit'.

-Qui est de l'embrasser, mais beaucoup d'entre vous doivent déjà le savoir de parts vos ainées.

Il y eu un silence dans la classe.

-… Sur la joue ? Lâcha une autre élève.

Ce fut Nena qui réagit, après avoir lâché un rire moqueur.

-Tu es nonne dans un couvent, ou ça se passe comment ? Un vrai baiser, évidemment !

-S'il est ignoble, je meurs… Chuchota Christina en panique.

Feldt lui lança un regard clairement blasé.

Elle avait vraiment un problème à ne regarder QUE le physique sur les hommes…

Elle décida de demander enfin ce qui l'intéressait, voyant que la professeure allait encore se perdre en revendication :

-Madame, pouvons-nous en savoir plus sur le prochain cursus ?

En effet, chez les Coordinateurs, il y avait le cursus d'apprentissage basique et théorique, de 10 à 16 ans, le cursus de contrôle de Mobile-Suit, réelles prises de décisions et combat physiques, de 16 à 18 ans, qui étaient censé clore l'apprentissage de ce qu'il fallait savoir fondamentalement et plus en détails. Celui débutant après la mise en partenariat était en revanche la vraie phase d'apprentissage, avec un renforcement du lien avec son partenaire et la mise en situation réelle… Mais cela était encore flou.

-Nous en parlerons une fois que vos Meisters seront avec vous. Comme vous le savez, c'est votre dernier jour ici. Vous serez redirigés dès demain, avec vos affaires et tout ce qui s'y apparente dans de nouveaux dortoirs proches de l'Académie Officielle, mêlant donc Meisters et Coordinateurs.

-Pour nous, ça revient à aller à l'université, en découvrant la mixité pour la première fois, lâcha Nena depuis son siège, avec assez de voix pour que les élèves autour entendent, donc Feldt, Marie et Christina, mais pas la professeure.

-Elle a pas tort, reconnut Christina.

-Vous exagérez, il y a quand même des Coordinateurs ici, rétorqua Feldt, ce à quoi acquiesça Marie.

-Vous allez voir la différence entre dix mecs qui se battent en duel et une centaine, voire deux centaines, répliqua Chris en s'affalant sur sa table.

-Mais je peux tout de même vous dire votre premier apprentissage, qui est de vivre avec votre partenaire dans la vie quotidienne. Donc vous serez logés dans la même chambre, qui sera assez grande pour vous deux, ne vous en faites pas.

Cette fois, personne ne l'avait vu arriver et tous restèrent bouche bée.

-Heu… C'était pas le cas l'année dernière, ça… Lança une élève.

-Nouvelle réforme cette année, parce qu'on s'est rendus compte que les liens entre partenaires était le plus complexe et raté en général, expliqua la professeure d'une voix simple.

Tandis que cela partit en réel brouhaha, Marie se sentit mal pour Feldt, qui s'était laissé tomber à l'arrière de son siège.

Et. Merde.

Cette fois, elle commençait vraiment à stresser. Si jamais elle était avec un pervers, elle n'y survivrait pas, même s'il pouvait potentiellement avoir des valeurs qui lui correspondaient…


-J'angoisse…

-A qui le dis-tu…

Feldt resta silencieuse dans l'ambiance morbide qui régnait à la cantine du self, ainsi qu'à la conversation tout aussi déprimée de Christina et Mileina.

-Je suis sûre que ça ira, essaya de rassurer Marie.

-Sur quelles bases tu reposes, au juste ? S'exclama la voix sombre de Mileina.

Marie ne trouva rien à répondre, essayant de se réconforter avec le regard compatissant de Feldt. Cette dernière prit la décision de l'aider, ne voulant pas déprimer silencieusement davantage :

-Les Meister arrivent d'ici une ou deux heures dans le hall principal. Vous n'aurez qu'à aller vous y intéresser pour vous faire une idée plutôt que déprimer de ce que vous ne connaissez pas.

-Il y aura toujours des mauvais dans le lot, soupira Christina.

-Qui sait, ce sera peut-être l'année d'exception ! S'exclama Marie avec optimisme.

La rose se demandait vraiment comment elle faisait pour sortir autant de bons côtés dans une situation.

-J'y crois moyen… Mais bon, s'ils arrivent d'ici une soixantaine de minutes, ça sert à rien de stresser autant. On a plus le temps de fuir, déclara Mileina en mangeant plus vite.

-Parce que tu avais prévu de fuir ? Releva Christina avec surprise.

Le sourire de Mileina fut révélateur, arrachant un petit sourire amusé de Marie. Pour sa part, Feldt lança un petit regard à l'horloge, qui affichait soigneusement les treize heures précises, lui arrachant un soupir. Semblant en comprendre la raison, Marie lui dédia un léger sourire avant de se lever pour lui céder la place, interrogeant les deux autres :

-Que se passe-t-il ? S'exclama Christina.

La blanche lança un regard à la rose, qui informa sans aucune émotion apparente :

-Je dois aller voir Sumeragi-san, elle m'a dit qu'elle avait besoin de moi pour analyser une de ses tactiques.

-Wah, tu te fais carrément appeler par la Tacticienne de Génie en personne pour vérifier ses propres travaux ? La classe ! S'excita Mileina.

Feldt lâcha un second soupir.

-Pas spécialement. Elle ne me paie pas et ne me le rend en rien. Bien au contraire, elle joue de son statut pour justifier ses appels aléatoires. Certains appelleraient plutôt ça de l'exploitation, tu sais.

-On sent ton amour de Sumeragi, plaisanta Christina, suivi d'un rire de Marie et Mileina.

Le troisième soupir de Feldt les refroidit un peu.

-J'aime bien Sumeragi-san. Mais je préfèrerais tirer quelque chose de ce que je fais.

-… De l'expérience ? Tenta Marie en se rasseyant puisque Feldt s'était extirpée de sa propre place et se tenait désormais debout à côté de la table.

-Au bout d'un moment, ce n'est même plus suffisant à accueillir ma bonne volonté. Bref, sur ce.

Elle n'attendit pas leur réponse pour s'engouffrer vers la sortie, mais fut cependant suivies du regard par les trois autres, restées sur leur fauteuil avec un léger air compatissant :

-Elle a la vie dure, parfois, soupira Marie.

-C'est sur que vu le niveau d'exigence de Sumeragi, ça doit pas être une partie de plaisir de faire ça tout le temps, renchérit Christina.

-Au contraire, actuellement, je l'envie un peu, contra la châtaine en buvant une gorgée de son milkshake.

La déclaration eut le don d'attirer leur regard surpris, tandis qu'elle informa en regardant passivement dehors :

-Je veux dire, pour le coup, j'aurais bien aimé avoir quelque chose qui me change les idées. Feldt-san n'aura même pas le temps de penser à l'Appel qu'elle sera face au fait, contrairement à nous.

Elle n'avait pas tort sur ce coup-là, et si Marie ne réagit pas, Christina s'affala sur la table devant le rappel de la situation.

Bon sang, c'était tellement angoissant…