Chapitre 2
Loona est descendue au réfectoire avant que la cuisine ne ferme, je suis restée dans ma chambre parce que mon appétit a pris la fuite quelque-part entre la photo où nous faisons des gâteaux de boue et celle où nous sommes en maillot de bain en train de sauter par dessus les vagues de La Push. Maintenant, j'en suis à nos début à Oysterville avec papa.
Je referme l'album et décide de fermer les yeux une seconde. Quand je les rouvre, je regarde l'heure sur mon portable et découvre que j'ai fait un saut dans le temps. Probablement un super pouvoir que je ne savais pas avoir. Je m'étire, il n'y a pas à dire, cette sieste m'a fait du bien et m'a remis les idées en place. Je retire la chemise de Charlie et la place autour du dossier de chaise. Peut-être qu'elle pourra être mon nouveau papa. Je sors de ma chambre dans le but de visiter un peu le foyer et découvrir où Karl cache les morceaux d'orphelins.
Il semble qu'ils soient vivants, pour l'instant. En tout cas, le gars à l'autre bout du couloir qui longe les murs avec la pancarte marquée « Ne m'apercevez pas » est bien vivant, lui. Il a des cheveux brun-cuivré emmêlés au-dessus de sa tête et visiblement, l'adolescence l'a touché deux fois pour être bien sûr qu'il n'échappe pas à l'acné juvénile. Probablement qu'il a eu ma part ou celle de Loona, nous avons, heureusement, été épargnée par les problèmes de peau. Après, on a les cheveux argentés depuis la naissance, chacun sa merde. Pas que mes cheveux me déplaisent, bien sûr.
Je me décale pour me retrouver sur le chemin du garçon, il relève les yeux à temps pour s'arrêter, nous évitant ainsi une collision.
« Salut, souris-je.
Ses yeux verts sont confus.
« Euh... hum, c'est à moi que tu parles ?
Il regarde derrière moi puis derrière lui pour s'assurer de l'absence d'un autre interlocuteur qu'il n'aurait pas vu. Je sais reconnaître quand je ne dois pas utiliser mon pouvoir sarcastique.
« Mh mh, fais-je en hochant la tête.
Moins j'en dis moins il y a de risque qu'une connerie sorte de ma bouche. Je lui donne mon meilleur sourire amical.
« Oh... euh... Salut... tu... euh...
Il fait demi-tour et me fuit presque en courant, il entre dans une chambre et claque la porte. Je reste interdite. Je fais si peur que ça ? Je l'imagine adossé contre sa porte en train de s'essuyer le front, soulagé d'avoir échappé à une discussion des plus intéressantes avec moi. J'espère tout de même que cette chambre est la sienne. Je me dirige vers la porte 307 et toque doucement, Loona m'ouvre rapidement.
« Ai-je des cornes de diables qui m'ont poussé sur la tête ?
Elle prend le temps de regarder avant de me répondre :
« Non. Pourquoi ?
Elle a quand même pris le temps de regarder, hein. Ça veut dire qu'elle pense qu'il est tout à fait possible que je puisse devenir un démon.
« Il y avait ce garçon, il m'a fui, expliqué-je en haussant les épaules. Viens, allons faire peur à d'autres âmes égarées.
Nous sortons, elle ferme sa porte – pas à clé, nous ne pouvons pas – et nous nous dirigeons vers l'ascenseur.
« Que lui as-tu dis ? Soupire-t-elle.
« Tout de suite, soufflé-je en levant les yeux au ciel. "Salut" et "mh, mh", rien d'effrayant.
« Ah, bizarre, en effet, convient-elle de mon innocence.
Nous descendons de deux étages pour rejoindre le premier et allons dans l'espace de vie, à droite à la sortie de l'ascenseur, c'est une immense pièce avec des tables rondes de quatre à huit places selon les tables. Dans le coin à notre gauche, il y a un espace salon avec deux grands canapés se faisant face autour d'une table basse. Au fond de la grande salle, il y a un baby-foot, un billard et une table de ping-pong.
Les murs sont peints en blanc et une série de larges fenêtres les parcourent, à droite et à gauche de la salle. Chaque fenêtre arbore un rebord intérieur en bois suffisamment large pour y poser de la déco ou nos fesses.
Niveau population, deux gars jouent au billard, un troisième les regardent et charrie celui qui vient de louper son coup, un mec et une fille font une partie de cartes autour de l'une des tables. Ma sœur se tourne, je l'imite pensant que nous allions autre part mais elle a seulement été attirée par un groupe de trois filles qui se sont arrêtées juste derrière nous et nous regardent. C'est un guet-apens !
« Vous aimez vous faire remarquer, nous jauge celle du milieu.
Ses cheveux blond doré lui arrivent aux épaules, elle arbore des tâches de rousseur sous ses yeux verts. Elle nous offre un sourire en coin.
« Installons-nous à une table, décide-t-elle.
Les trois nous contournent et s'installent sur la table de huit la plus au centre de la salle. Aucune ne s'assure que nous les suivons, partant du principe que nous le ferons. Ces filles ont probablement l'habitude d'obtenir tout ce qu'elles veulent. Nous donnons raison à cette théorie en les suivant et nous nous installons face à elles. J'ai l'impression d'être entrée dans un entretien d'embauche vu le regard qu'elles posent sur nous.
« Je devrais peut-être aussi teindre mes sourcils, sonde la blonde la plus à droite devant nous. Tout le monde pensera que c'est ma couleur naturelle.
La fausse blonde a de longs cheveux blond clair mais ses sourcils sont bruns au dessus de ses yeux bleus. Celle du milieu, qui semble être la meneuse du groupe, tourne la tête vers elle, d'un regard affolé.
« Rosalie, ne dit pas de bêtise, personne ne se rendrait alors compte de tout ce travail qui te vaut ces beaux cheveux blonds.
Je connais le langage non-verbal des pestes, je traduis sa phrase par : tout le monde serait admiratif et tu susciteras plus d'attention que moi.
« On ne se teint pas les sourcils, lui apprend Loona.
« Ni les cheveux, ajouté-je. 98% naturels.
« Où sont les 2% restants ? Demande la fille assise tout à gauche du groupe.
« Notre maquillage, évidemment.
« Je suis Lauren, se présente la meneuse, voici Tanya et Rosalie.
Tanya a les yeux verts, ses cheveux sont bouclés et blond platine de façon naturelle.
« Je suis...
Ma sœur est coupée par Lauren :
« On sait qui vous êtes, Lunabell et Loona-Isha ou inversement mais ce qu'on ne sait pas, c'est pourquoi vos noms de famille diffèrent, vous êtes visiblement... très jumelles.
« Ce qu'on ne sait pas ne peut nous tuer, lancé-je avec sagesse.
« C'est "ne peut faire mal" me corrige Tanya.
« Pas dans le cas présent, envoyé-je avec sérieux.
Elle perd son sourire, nous imaginant sans doute être des psychopathes – trop facile. Lauren arque un sourcil parfaitement épilé.
« Vous ferez de parfaites recrues pour l'élite, vous êtes acceptées.
Oh, c'était bien un entretien d'embauche, en fin de compte. Je me détourne d'elles quand un mouvement attire mon attention sur ma droite. C'est le garçon effrayé du couloir, il s'installe sur le rebord d'une fenêtre, s'adossant contre le cadre de celle-ci, pliant ses jambes devant lui, il regarde l'extérieur dans une parfaite imitation de l'homme énigmatique. Pourquoi a-t-il eu peur de moi ? Pourquoi a-t-il vérifié qu'il n'y avait pas de caméra cachée avant de finalement me répondre ? Pourquoi a-t-il l'air si mystérieux ?
« L'élite ? Demande ma sœur, tombant dans le panneau.
« Nous, le groupe qu'il faut rejoindre, argue Lauren. Nous régnons ici, c'est nous qui dictons les lois. La sélection des membres est très sélecte, sentez-vous honorées d'avoir une telle proposition.
Je l'aime déjà.
« Je suis très honorée, déclamé-je sans la regarder.
Il semble qu'elle suive mon regard car elle crache :
« Oublie ce mec, il est weird.
Mon regard quitte le garçon, pour se poser sur Lauren. Ai-je déjà dit que je l'aimais ?
« Il serait grave mignon s'il prenait soin de lui, ajoute Tanya. Il y a des crèmes et des peignes pour ça. Quel gâchis.
Elle appuie son propos par une grimace méprisante auquel le rire moqueur de Rosalie s'ajoute. Ma parole, c'est un petit groupe de gens adorables.
« On a essayé, vous savez, de ne pas être méchantes avec lui mais il évite tout contact physique, genre, il préfère tomber qu'accepter la main qu'on lui tend. Qui fait ça ?
Les phobiques des microbes, au hasard.
« Maintenant, il se retrouve tout seul, comme un pestiféré, s'amuse Tanya.
« Alors, faire partie de l'élite vous intéresse ? S'enquiert Lauren.
« Ok, accepte Loona.
Peu étonnant, Loona faisait partie du groupe populaire de notre ancien lycée, elle ne veut pas voir son style de vie s'abaisser. Elle sait dans quel camp être pour ne pas s'attirer les foudres de ce même camp. Lauren me regarde, attendant ma réponse, elle arque un sourcil. J'ai toujours choisi l'autre camp.
« Vous aurez au moins convaincu la moitié de nous deux.
Je me lève et les laisse en plan, me dirigeant vers le garçon. Je m'assois près de ses pieds sur son rebord, de travers en gardant mes pieds au sol, il commence à vouloir me fuir, de nouveau. Je le bloque avec ma jambe, mon pied collé à l'angle du cadre de la fenêtre. Il essaye alors de passer à travers la vitre pour éviter de toucher mon tibia.
« Attends, le prié-je. Je n'ai pas l'intention de te toucher ou de t'embêter mais s'il te plaît, aide-moi dans ma quête.
Je rabaisse ma jambe pour lui montrer que je ne veux pas lui transmettre mes microbes. Il me regarde avec suspicion puis tourne la tête vers le groupe de pestes que ma sœur a rejoint qui nous regardent avec des yeux ronds. Je devine facilement ce qui se trame ici.
« Je ne suis pas dans leur secte, le rassuré-je. Tu n'as pas l'habitude qu'on t'adresse la parole, au vu de ta réaction dans le couloir. Et je n'ai pas l'habitude que les gens veuillent continuer de me parler, alors je me suis dit qu'on pourrait monter notre propre secte.
Il plisse les yeux.
« Hm... en quoi... les gens te trouvent... bizarre ? Demande-t-il.
« Oh, ils ne me trouvent pas bizarre, ils me trouvent sarcastique. N'en fais pas une montagne, on n'est pas si différent.
Il me regarde avec confusion mais ne bouge pas, j'ai au moins gagné de le faire rester. J'aurais eu l'air de quoi s'il m'avait fui alors que parmi tous ces adolescents en perdition, c'est lui que j'avais choisi ?
« Tu... mh... tu mets fin à toute ascension sociale... en traînant avec moi, tu sais ?
« C'est justement le but de ma quête, éviter toute ascension sociale. Je n'aime pas l'attention, la popularité, je n'aime pas non plus le rejet mais personne n'est pas parfait.
Il reste silencieux.
« Essaye de traîner avec moi, un jour ou deux au moins, plaidé-je, et si, vraiment, mes cornes de diables finissent par pousser, alors je te laisserai me fuir à loisir. Je ne promets pas, cependant, de ne pas te poursuivre, avec le masque de Scream sur la tête, durant ces moments, histoire de te donner un peu de crédit.
Il reste incertain pendant un moment puis sourit.
« Je comprends mieux... maintenant. Je t'aiderai au mieux pour accomplir ta quête, dans ce cas.
« J'aime l'esprit, approuvé-je. Je suis Lunabell mais tu peux m'appeler Bella.
« Edward, se présente-t-il.
À partir de là, ma sœur et moi reprenons les bonnes vieilles habitudes, elle traîne avec son groupe populaire, je traîne avec ma solitude et mon désespoir... non, je traîne avec Edward. C'est un mec sympa quand on ne le terrifie pas, il a même gagné un peu d'assurance depuis que je l'oblige à faire avec ma présence.
« C'est ce soir, la réunion hebdomadaire... pas trop stressée ? Me demande-t-il.
Trois jours sont passés depuis notre arrivée, nous sommes donc déjà vendredi, Edward vient de rentrer du lycée et nous nous sommes installés sur le rebord d'une fenêtre, l'un en face de l'autre, il a, bien sûr, bien veillé à ce qu'on ne se touche pas.
« J'attendais ça avec impatience depuis mon arrivée ici. Qu'est-ce qu'il se passe, exactement, dans ces réunions ?
« On parle de notre semaine, de ce qui nous a plu, déplu, on débat parfois puis ils nous annoncent les activités de la semaine d'après.
« Des activités ?
« Cuisine, sport, activités manuelles, ce genre de choses. Il y en a deux par semaine, le mercredi en soirée et le samedi après-midi. Tu dois participer à deux activités minimum par mois. Parait que c'est bon pour la santé mentale et pour resserrer nos liens.
« Une corde marcherait mieux.
La réunion a lieu dans le réfectoire où tous les adolescents accueillis sont regroupés, Karl fait office de maître de cérémonie et se tient debout entre les deux rangées de tables. Nous ne semblons pas être 40 alors je décide de nous compter. Nous sommes 28, ma sœur et moi comprises, je pense que c'est une victoire que l'effectif ne soit à pas à son maximum, ça veut dire moins d'ados rejetés.
J'ai appris certaines petites choses depuis mon arrivée ici. Par exemple, tous ici ne sont pas orphelins, certains sont placés ici en attendant que leurs parents redressent la barre. Comme Lauren, sa mère est en désintox, j'imagine que ça explique son comportement de peste, elle essaye de compenser.
« Tout le monde est là ? Demande Karl en faisant le tour des tables. Bien, nous pouvons commencer. Tout d'abord, vous n'êtes pas sans savoir que nous accueillons deux nouvelles pensionnaires, Loona-Isha et Lunabell. Je vous propose de vous présenter à tous.
Il regarde ma sœur assise à la table de l'élite et moi, assise à la table d'Edward. Il est peut-être devenu le paria de l'orphelinat mais il a le privilège d'avoir sa propre table réservée. Ma sœur se lève, voyant que je ne bougeais pas.
« Je préfère que l'on m'appelle Loona, j'ai bientôt 17 ans et j'habitais à Oysterville avant d'arriver ici. Je suis née et j'ai grandi à La Push, une réserve amérindienne jusqu'à mes 9 ans. Voilà.
Ma sœur se rassoit, Karl se tourne vers moi comme s'il était nécessaire que je me présente puisqu'à part le nom, rien ne changeait.
« Mais euh, vous ne faites pas vraiment amérindiennes, ta sœur et toi, commente une fille.
« Une anomalie génétique, expliqué-je en me levant, mais ma sœur préfère parler de particularité. Même chose que ma sœur sauf pour le surnom, je préfère Bella.
« Qui veut dire "belle" en italien, très arrogant de ta part, m'envoie Lauren. Ton prénom ne se finit même pas en A.
Je lui envoie un sourire arrogant en penchant la tête.
« Je préfère paraître arrogante que l'être, dans le premier cas, ce n'est qu'une apparence, dans le second, je te fais concurrence.
« Ça suffit, les filles, pas d'histoire, nous sermonne Karl. Donc, Loona nous a dit que vous aviez grandi dans une tribu amérindienne, j'imagine que c'est de là que vient l'originalité de vos prénoms.
J'aurais dû parler en première.
« Loona connaît mieux ces histoires, me défilé-je.
Je m'assois, Loona se relève, pas mécontente de reprendre l'attention.
« Notre tribu croit en l'esprit de la lune et ma famille du côté maternel a un rapport particulier avec l'astre, toutes les filles de notre lignée portent un nom en rapport, le nom de famille "Leika" veut dire "cadeau du grand esprit" sous-entendu de l'esprit de la lune, Loona-Isha veut dire "protectrice de la lune" et Lunabell "clochette de lune" elle l'a nommée ainsi à cause d'une tradition de notre tribu.
« Dis-nous en plus, fait Karl avec intérêt.
« La tribu où nous sommes nées, les Quileutes, ont cette tradition une fois par an, des clochettes résonne dans le village, annonciatrices de surprises pour les enfants. On ne sait jamais quel jour ça tombe ni quelle sorte de surprise ce sera. Ma mère ne savait pas que nous serions deux jusqu'au moment où elle a été à nouveau prise de contractions après ma naissance. Et Bella est arrivée telle une surprise, comme les clochettes.
Diling diling, coucou c'est moi.
J'aime à penser que j'ai été une bonne surprise mais si je suis sûre de l'avoir été pour la moitié de nos parents, je ne sais pas ce qu'il en était pour l'autre.
