Chapitre 3

Edward et moi nous baladons dans Port Angeles, la soirée est fraîche mais nous avions besoin de prendre l'air. J'ai passé mes trois premières semaines au lycée, tout comme Loona. Je suis dans la classe d'Edward, ce qui est génial, et de Lauren, ce qui est moins génial.

« Bells, c'est quand ton anniversaire, au fait ? Me demande Edward.

« Le 13 septembre.

« Je tâcherai de m'en souvenir.

« Et toi ? D'ailleurs, t'as quel âge ?

« Je vais avoir 17 ans aussi, le 21 juin.

« C'est bientôt, dans deux semaines, remarqué-je. Il faudra le fêter. Tu voudrais faire quoi ?

« Je sais pas, fait-il sans enthousiasme. Je n'ai jamais fêté mon anniversaire.

Je le regarde avec horreur.

« Comment ça se fait ?

Je réalise que je ne sais pas ce qui est arrivé à ses parents, je suis partie du principe que les ados d'Angel's Haven sont devenus orphelins ou ont été placés pendant leur adolescence mais peut-être que certains écument les orphelinats depuis la petite enfance. C'est peut-être pour ça qu'il se réfugie derrière le silence, actuellement. Nous passons devant un parc, je repère des balançoires et ça me semble la parfaite distraction dont il a besoin.

« Suis-moi !

Je l'emmène jusqu'aux balançoires et m'assois sur l'une d'elle, il hésite mais finit par s'installer sur l'autre. Nous nous balançons. Enfin, je me balance allègrement tandis qu'il bougeotte d'avant en arrière.

« On nous regarde, me prévient-il, mal à l'aise.

Je repère les quelques passants qui nous jettent effectivement des coups d'œil. Je ne vois pas vraiment de jugement dans leurs regards mais Edward a passé une bonne partie de sa vie à éviter de se faire remarquer.

« Et alors ?

« C'est... bizarre. On est trop grands pour faire de la balançoire.

« Ne rentre pas dans les diktats que la société veut t'imposer, les gens n'aiment pas trop quand tu sors de la boîte. S'ils te jugent, c'est parce qu'eux, n'ont pas appris à sortir de la leur et ça les dérange que toi, tu y arrives.

« Ok Socrate, souffle-t-il en poussant plus fort sur ses pieds.

Je souris.

« Alors, tu viens de la réserve Quileute, s'intéresse-t-il. J'ai entendu Lauren dire à ta sœur qu'elle venait de Forks.

« Oh, alors c'est peut-être pour nous sauver d'elle que notre père nous a fait déménager, en fin de compte. Ce n'est pas une réussite.

Il ricane.

« Ton père a voulu vous sauver des Quileutes ? Ou ça aussi, ça fait partie de la blague ?

« Mon père les a trouvé trop sectaires et je suis plutôt d'accord avec lui, de ce que j'en sais.

« Comment ça ?

« Et bien, tu vois... du fait de nos cheveux argentés comme la lune et du passif légendaire de notre lignée, ils pensent que ma sœur, en tant que première-née, a un rapport avec l'esprit de la lune. Pour eux, Loona est, en quelques sortes, la source du pouvoir des loups et ces loups sont censés nous protéger des monstres au sang froid. Je pense à des serpents venimeux mais ce qui est amusant, c'est que je n'ai jamais vu un seul loup dans la forêt de la réserve.

« Ça ne m'a pas l'air d'être si grave, ce ne sont que des légendes, fait Edward.

« Sauf quand ils essayent d'empêcher mon père de nous emmener loin de la tribu et qu'ils s'attendent à ce que ma sœur épouse le plus valeureux guerrier et lui donne une fille pour perpétuer la lignée.

Il grimace.

« Ça, c'est glauque... parce qu'il n'y a pas tant de chance qu'elle tombe amoureuse de ce valeureux guerrier.

« On est d'accord.

« Ça doit horrifier ta sœur de se dire que si ton père n'avait pas eu la sagesse de vous éloigner d'eux, elle passerait par ça.

« Elle romantise le truc à fond, ça lui plaît assez d'être l'élue.

« Je vois.

« Mon père a été obligé de renverser le fils d'un des chefs de la tribu pour pouvoir nous emmener, il s'était mis sur la trajectoire de la voiture, mon père ne s'est pas arrêté. Faut voir le degré de folie.

Le silence retombe, nous avons arrêté de nous balancer et regardons les quelques passants qui marchent autour de nous.

« Je n'ai jamais fêter mon anniversaire, se décide-t-il à se confier, parce que mes parents m'ont abandonné quand ils ont commencé à me trouver... décevant. Ils ont été les premiers à découvrir ma... bizarrerie et je n'étais plus assez bien pour eux. J'avais 6 ans, j'ai été placé en famille d'accueil puis à l'orphelinat pour jeunes enfants, adopté par un couple et de nouveau placé à l'orphelinat. C'est compliqué, j'imagine, de s'occuper d'un enfant qui refuse d'être touché.

« Je suis désolée, m'attristé-je. Dis-toi que si ton passé était de la merde, ton futur ne peut qu'être mieux.

« je ne sais pas.

« Hé, je suis là maintenant ! Ne me dit pas que je n'égaye pas ta vie avec ma joie de vivre et mon côté bout-en-train.

Il rit.

« Si, bien sûr, s'amuse-t-il. Mais les gens finissent toujours par s'éloigner, tôt ou tard.

« Je ne t'abandonnerai jamais, lui promets-je. Tu es mon meilleur-ami.

Il me sourit.

« Moi qui espérais pouvoir me débarrasser de toi, d'une façon ou d'une autre.

« Hé ! Me vexé-je. C'est moi la sarcastique du groupe.

« Il faut croire que tu déteins sur moi, soupire-t-il.

« Il y a une raison pour laquelle tu n'aimes pas être touché ?

Il me regarde, son visage se ferme.

« J'ai l'impression d'être dingue, avoue-t-il.

« Façon phobique des microbes ou façon Joker ?

« Plutôt Joker, fait-il avec une grimace contrite.

« Je ne juge pas tant que tu ne fais pas de moi ton Harley Queen, j'ai trop de dignité pour tomber dans la dépendance affective. Et trop de fierté pour tomber amoureuse.

Il pouffe. Mon regard se pose sur ses mains qui tiennent les chaînes de la balançoire. C'est vrai que je ne l'ai jamais vu hurler qu'on lui donne une lingette désinfectante à chaque fois qu'il touchait quelque-chose.

« Quand quelqu'un me touche, il se passe des choses... commence-t-il.

Il ne finit pas sa phrase, me laissant dans ce suspens insoutenable.

« C'est la puberté, les hormones, tout ça, expliqué-je.

Il rigole.

« Non, pas ça. J'entends une voix, parfois plusieurs.

« Comme de la schizophrénie ?

« Ouais, répond-il dans un souffle.

« Elle te demande de tuer quelqu'un ?

« Fort heureusement, non. Je ne sais pas, je n'ai pas l'impression que la voix me parle à moi et quand il y en a deux ou plus, c'est une conversation qu'elles ont entre elles et m'ignorent totalement.

Mh, il est temps de sortir mon chapeau et ma loupe invisibles d'enquêtrice.

« Ça se produit uniquement quand tu touches quelqu'un ?

« Ouais.

« C'est toujours la même voix ?

« Non, ça change tout le temps en fonction de la personne.

« Tu n'as jamais pensé que la voix que tu entends quand tu es en contact avec quelqu'un est celle intérieure de la personne ? Et quand elles sont plusieurs, c'est une conversation que la personne se remémore. Genre, de la télépathie.

Il fronce les sourcils.

« Je ne suis pas le seul dingue de l'équipe.

« Ça mérite réflexion, insisté-je.

« Il n'y a qu'un moyen de le savoir, argue-t-il.

Il me tend la main. Je pose la mienne dans la sienne et nous nous tenons la main entre les balançoires. Ne pense pas à tuer des gens, ne pense pas à des trucs de psychopathes comme découper des morceaux de gens et les manger. Edward fronce les sourcils et regarde nos mains. Et merde, je suis foutue, il va croire que je suis une psychopathe maintenant.

« Je n'entends rien.

Quoi ?

« Tant mieux, tu m'aurais prise pour une sainte tellement mes pensées étaient pures et juvéniles.

Il plisse les yeux.

« Tu pensais à des trucs sexuels ?

J'éclate de rire.

« J'aurais dû, ça t'aurait mis si mal à l'aise.

Il me tient toujours la main, je ne la relâche pas non plus.

« C'est agréable de toucher quelqu'un sans avoir cette voix qui me harcèle.

« Tu peux me tenir la main dès que t'as envie, ça ne me dérange pas.

« Tout le monde va croire que nous sortons ensemble.

Je le regarde avec sérieux.

« La boîte, Eddy.

« C'est vrai, soupire-t-il.


Comme ma sœur ne répond pas, j'entre dans sa chambre pour l'y attendre. Loin de moi l'idée de l'accabler mais ses copines vont vraiment passer de sales moments si elles continuent de faire chier mon meilleur-ami derrière mon dos. Voir que leur souffre-douleur psychologique s'est rapproché de quelqu'un au point d'accepter un quelconque contact semble les énerver, pour une raison ou une autre. Je sais que ma sœur le sait car bien qu'elle ne participe pas au harcèlement d'Edward, elle en a été témoin. Je veux lui laisser une chance de calmer ses pestes de copines avant que je me fâche pour de bon et remplisse leur lit de fourmis rouges.

Son bureau est en bordel et je remarque un grand carnet en cuir sous ses copies et ses livres de cours. Je prends le carnet, il n'y a pas de titre ou d'écriture sur la couverture. Je m'assois sur son lit et l'ouvre, sur la première page est écrit "Journal de Nokomis" en Quileute. C'est assurément ce que contenait le carton que Billy Black nous a envoyé. Je tourne la page et commence à lire.

Je suis Nokomis Leika, ma mère est l'astre de la nuit. J'écris mes mémoires pour mes descendantes afin qu'elles comprennent d'où nous venons et du rôle qui leur sera attribué, qu'elles aient reçu le don de la lune ou non.

Les générations de nos parents et de nos grand-parents ont été attaquées par des monstres à sang froid. Ils ont prié l'esprit de la lune et Nahima Kanda, notre chamane, a reçu une vision de l'esprit que nous vénérons et prions. La lune a accepté de les aider en leur donnant une enfant qu'une devra porter. Nahima a insisté pour choisir l'élue qui portera l'enfant en fonction de son nom et non de sa beauté ou de sa force. Les noms sont importants, selon elle. La signification de son propre nom nous porte à le croire, Nahima signifie "mystique" et Kanda, "pouvoir magique".

Kishi Nirvelli a été désignée comme mère porteuse par Nahima car son prénom signifie "nuit", l'élément dans lequel la lune demeure, son nom de famille signifie "enfant de l'eau" et la lune influence les marées. Nahima, guidée par ses visions envoyées par l'esprit de la lune, a exercé un rituel mystique au centre duquel reposait Kishi, neuf mois avant la lune d'argent. Nuit où, grâce à la disposition des astres autour de la Terre, la lune serait à la fois la plus grande et à la fois la plus brillante.

Je suis née durant la nuit de cette lune d'argent. Il a été décidé que je me nommerai Nokomis, 'fille de la lune' et, n'ayant nulle famille autre que l'astre, le conseil me donna le nom de famille Leika, signifiant "cadeau du grand esprit". J'ai grandi en tant que fille de la tribu, sans parent attitré, tout le monde veillait sur moi à tour de rôle. Toujours guidée par ses visions, Nahima m'appris qu'à mon 17e anniversaire, surgirait de nouveau la lune d'argent et c'est alors que mon pouvoir se révélera.

Mon 17e anniversaire fut alors source de fête et de réjouissances et au cours de cette nuit où la lune brillait de sa magnificence, une marque est apparue sur ma peau sous la forme d'un croissant de lune.

Plus tard, le premier de nos guerriers se transforma en loup et d'autres suivirent rapidement. Le premier à se transformer était Elias Tadiasha. Elias était plus grand, plus fort et plus rapide que les autres. Comme les loups, leur meute avait une hiérarchie dont Elias était l'alpha. Elias était le fils du couple qui se sont le plus occupé de moi, les mois précédant la lune d'argent, le conseil s'est demandé si ma proximité avec lui avait influencé la force du loup. Nahima l'a confirmé.

Nous avions de quoi nous défendre des monstres à sang froid, les loups ne semblaient pas vieillir, je ne semblais pas le faire non plus. Nous étions immortels mais cependant pas invulnérables. Les monstres pouvaient nous tuer, les loups et moi. Ils avaient la force, la vitesse et nous avions la jeunesse éternelle mais Nahima nous prévint que nous ne serions pas toujours à l'abri du vieillissement, voici ce qu'elle nous a dit :

Loups, vous avez force, vitesse et courage, vous ne vieillirez pas tant que vous continuerez à vous transformer mais la nature veut toujours récupérer ses droits. À chacun de vous, a été donné une imprégnée pour qui, un jour, vous cesserez de vous transformer. À toi, Nokomis, la tribu se chargera de te donner le plus valeureux guerrier afin de perpétuer la lignée de la lune, ses transformations bloqueront ton vieillissement à travers votre lien. Tout comme toi, chaque première née de ta descendance léguera à sa première née le pouvoir mystique que la lune t'a donné afin qu'une enfant de la lune puisse renaître un jour.

Au vu du déclin de notre tribu au fil du temps, il a été décidé que chaque première-née n'ayant pas reçu le don de la lune devra se lier à un homme hors de la tribu mais chaque première-née ayant reçu ce don devra se lier au guerrier qui sera choisi avant la lune d'argent de son 17e anniversaire afin que celui-ci devienne l'alpha des nouveaux loups et l'époux de la nouvelle fille de la lune.

Je referme le livre sans en lire plus. Ça a l'air putain de sérieux, ce bordel. Je comprends alors pourquoi les chefs de la tribu et leurs fils ont autant pété un câble quand ils ont vu mon père emballer nos affaires. Pour eux, ils ont perdu la possibilité de se transformer en loup alors que, si on essaye de voir les choses sous l'angle de quelqu'un qui n'est pas fou, un humain ne peut se transformer en loup, quoi qu'il advienne.

Je connaissais déjà l'histoire, plus ou moins, l'ayant écoutée quand ma mère la racontait à ma sœur mais le voir à l'écrit dans ce journal me la fait sentir plus réelle. Je comprends alors pourquoi les chefs de la tribu y croient dur comme fer. Il n'y a pas de mal à croire à la magie et tout ça mais pas au point que ça en devienne maladif, tout de même.