Chapitre 17
Ophélia et moi rejoignons Seth et les premiers sur place devant le chantier de Sam, personne ne s'y affaire puisque Sam a décidé de venir avec nous cet aprem et il ne tient pas à ce que les autres bossent si lui ne le fait pas. Les derniers retardataires nous rejoignent, Loona en fait partie mais je ne vois Jake nul part. Comme à son habitude, Paul se déplace pour se tenir le plus loin possible d'elle.
« Jake ne vient pas ? Lui demandé-je.
« Il devait emmener Billy en ville, répond Loona. Il nous rejoint dès qu'il rentre.
« Ok, je te présente Ophélia, Ophie, ça ne se voit pas mais c'est ma jumelle, Loona.
Ophie sourit à ma copie quasi parfaite, Loona est un peu gênée et un peu méfiante vu le pli qui est apparu sur son front.
* Tu peux traduire ? Me demande Ophie.
« Ouep, attends.
Je me tourne vers les autres.
« Partez sans nous, on vous rejoint. Ne faites pas de bêtise, pas sans nous en tout cas.
Ils m'assurent que non et s'en vont. Ophie fait les gestes, je traduis ensuite.
« Ophie dit : enchantée de te rencontrer. J'espère que le fait que Jake aie agi comme un crétin ne va pas... salir ? Non, entacher ta perception de moi. Je suis contente si ça marche, entre vous.
« Vraiment ? Doute ma sœur.
Elle ne fait aucun effort. Il semble qu'elle pense qu'Ophie est une vilaine mégère briseuse de couple ou quelque-chose du genre. je regarde les gestes qu'Ophie fait pour répondre.
« Ophie dit : Bien sûr, on ne sortait pas ensemble et il avait le droit de changer d'avis, j'aurais préféré qu'il explique pourquoi il ne voulait plus plutôt que ce soit ta sœur qui me l'explique.
Loona fronce les sourcils.
« Donc il flirtait vraiment avec toi avant de me rencontrer, ce n'est pas toi qui a mal interprété ?
Ophie fronce les sourcils.
« Je ne lui avais pas dit cette partie-là, avoué-je. Elle ne savait pas que Jake l'avait fait passer pour une amoureuse transie qui le draguait de façon unilatérale.
* Je n'ai vraiment rien perdu, signe Ophie.
« Qu'est-ce qu'elle a dit ?
Je souris.
« Je ne sais pas si tu veux vraiment savoir mais elle a dit qu'elle n'avait rien perdu.
Je me tourne vers Ophélia.
« Effectivement, en fait, ma sœur t'a sauvée, au final.
J'ai de la peine pour ma sœur dont je vois le moral descendre au plus bas. Je voulais lui faire réaliser mais peut-être qu'elle aurait préféré rester dans le déni maintenant que son choix est fait. Cependant, si elle souhaite le modifier, je suis prête à l'aider pour envoyer les traditions se faire foutre. Je ressens quand même ce petit contentement de type "je te l'avais bien dit" parce que nous nous sommes disputées à ce propos alors que j'avais raison et maintenant, elle le sait. Cependant, je ne suis pas assez mesquine pour le lui préciser. Comme le sujet est clos, nous nous dirigeons vers la naissance de la falaise.
* Je croyais qu'on allait se baigner. Pourquoi on va dans la forêt ?
« Nous, on nage dans les arbres, la mer, c'est pour les débutants.
Elle me regarde avec un sourire en coin.
* Je vais être déçue si je ne vois pas ça.
« Mh... et bien... ouvre bien les yeux ! Non, on va monter cette pente là et sauter de la falaise mais pas de tout en haut, d'une corniche un peu plus bas.
* Ma mère va me tuer si je fais ça.
« Sauf si tu te noies avant, lui fais-je remarquer.
* Tu as la solution à tous les problèmes, s'amuse-t-elle.
« Tout à fait !
Nous rejoignons le groupe, ils sont déjà en tenue de baignade. Nous nous déshabillons pour nous mettre en maillot de bain, Ophie cependant garde son t-shirt à manches longues. Je me rends compte que je ne l'ai jamais vue avec des manches courtes.
« Tu as peur des coups de soleil ? L'interrogé-je. Tu ne découvres jamais tes bras.
Elle hoche la tête avec un demi-sourire, un peu gênée.
* Ma peau brûle facilement.
« Une chance que les jours comme aujourd'hui sont rares, alors.
Phoenix devait être un enfer pour elle. J'explique à Ophie où nous descendons et remontons pour sauter dans l'eau et nous nous amusons tour à tour à sauter de façon débile. Paul essaye de nous tuer en nous jetant lui-même à l'eau à partir de la corniche. Pendant ma pause, je rejoins ma sœur qui s'est assise contre un arbre, sur sa serviette. Je m'assois à ses côtés.
« Tout allait bien entre vous, avant que tu apprennes qu'il t'a menti ? Demandé-je sachant pourquoi elle ne s'amusait pas autant avec nous.
« Ouais, tout était parfait, en fait.
« Ça arrive, tu sais, d'être idiot ou idiote et d'agir comme tel. Il a été un vrai crétin avec Ophie et il aurait dû être plus honnête avec toi mais Seth m'a dit qu'il était maladroit, c'est peut-être de la maladresse. Tu me dis que tout allait bien donc il n'a rien fait d'autre d'idiot, depuis. Si ?
« Non, rien.
« Donc voilà, pas la peine de trop te prendre la tête. Il devait être un peu perdu pendant ce moment délicat où il était intéressé par elle puis finalement, il t'a rencontrée. Ces choses peuvent arriver et on peut comprendre qu'il aie mal géré ce moment délicat, parce qu'il est idiot... et que c'est un crétin. Seulement, fais attention à toi, prête attention aux signes qui montrerait qu'il s'intéresse à toi pour les mauvaises raisons.
« Tu le défends ? Je croyais que tu le détestais.
« Je ne le défends pas, je suis objective et je ne le déteste pas, si je devais détester tous les crétins que je croise, je n'aimerais pas grand monde. Parle-lui, dis-lui que tu sais, demande des excuses, de vraies excuses avec un dîner et un massage. C'est le minimum syndical. Et si jamais tu te rends compte que ton choix n'a pas été le bon, je t'aiderai à bousculer l'avis tranché des chefs. Tu peux compter sur moi, même si tu es une sœur bornée.
« Merci, Bella.
« À votre service, mademoiselle, fais-je pompeusement.
Je retourne plonger avec les autres puis quand nous sommes tous épuisés, nous nous déplaçons pour traîner sur la plage. Sam et Leah se tiennent la main montrant ainsi qu'ils sont ensemble, les autres les voient et les sifflent. Jake arrive à ce moment, il se rend compte que Loona lui en veut et essaye de comprendre. Il jette un regard autour d'eux et me repère avec Ophie, il semble comprendre et me fusille du regard.
À la fin de la journée, je ramène Ophie chez elle avec Paul puis nous retournons à la réserve. Il se gare devant chez lui mais décide de me raccompagner chez moi à pied.
« Ça doit être flippant, la nuit, de se balader ici, commenté-je alors qu'on coupe par la forêt pour faire au plus court.
« Je suppose, ouais, répond-il. Je croyais que tu étais la fille d'Indiana Jones ? Je ne te pensais pas être une trouillarde.
« Hé, j'adorerais me balader en forêt en pleine nuit, le détrompé-je. Il me faut juste un assistant d'aventure parce que seule, c'est moins amusant.
« Je peux m'y aventurer avec toi mais certainement pas en tant qu'assistant, je veux au moins être aventurier en chef.
« On ne peut pas être chef à deux dans un groupe de deux, signalé-je. On peut être co-aventurier, à la limite.
« Genre... des amis ?
« Tu es si ennuyeux à nommer les choses comme il faut. Je crois que ça fait un moment qu'on est devenu amis contre notre gré. On ne s'en est juste pas rendu compte et tu viens de me sortir de mon déni.
« Ça craint, se plaint-il.
« Je ne te le fais pas dire.
« Ouais mais je l'ai déjà dit.
Je le regarde avec incrédulité. D'habitude, c'est moi qui réponds des trucs premier degré à des phrases ou des questions qui n'attendent pas de premier degré. Le sarcasme, les petites piques et les réponses premier degré, on a trop de points de commun.
« Tu vas détester ce que je vais dire...
« Je déteste déjà tout ce que tu dis, corrige-t-il.
Je lève les yeux au ciel.
« Encore plus, souligné-je. Mais... toi et moi... on est pareil, en fait.
« Sauf que je suis mieux, me coupe-t-il.
« Putain, c'est ce que j'allai dire ! Râlé-je.
« Content que tu sois d'accord.
« Hé, non ! Je suis mieux, je ne suis pas colérique, je suis forcément mieux.
« Non, tu es plus ennuyeuse, c'est tout.
Je souris en secouant la tête.
« Passons tes désillusions, on devrait programmer une sortie nocturne, proposé-je.
« Ouais, ce soir, 2h du mat', on fait le mur et on voit lequel de nous deux est une flippette.
Il y a quelque-chose d'exaltant à s'aventurer dehors en pleine nuit sans y être officiellement autorisée. La réserve a un système d'éclairage qui n'a rien à voir avec les lampadaires que j'ai pu voir en ville. Les lampes sont incrustés dans des cylindres métalliques d'une quarantaine de centimètres de haut, les faisant ressembler à des lampes de jardin, elles sont dispersés de façon trop éloignées pour être vraiment efficaces mais ça permet de voir à peu près ce qui nous entoure. C'est un ajout assez récent parce que je me rappelle que la réserve était plongée dans le noir quand j'étais petite. Comme à présent, les lampes s'éteignent à minuit et gare à nous si nous étions dehors sans lampe torche ou téléphone portable pour éclairer devant nous. Ce système m'est donc complètement inutile, je ne sais donc pas pourquoi j'y pense.
Je regarde vers le ciel et vois la lune qui est parfaitement ronde, elle est ma seule source de lumière mais j'ai mon téléphone dans la main, j'allume la lampe torche. En tant que personne très organisée, j'ai pris le temps de le mettre à charger en fin de soirée. Je me mets en route, vers la maison de Jared, elle est presque à mi-chemin entre les Uley et les Lahote, le plan est de sortir de chez nous à 2h pour nous retrouver en même temps devant chez les Cameron. Les alentours sont silencieux, ça me percute maintenant que l'un de mes sens est réduit à un simple filet de lumière. J'entends des bruissements d'un petit animal qui fuit et le hululement d'un hibou au loin. Toutes les conditions sont réunies pour débuter un bon film d'horreur.
Je commence à regretter de ne pas m'en être tenue à la route, ou au moins, aux sentiers de balade. Je tourne la lumière à droite et à gauche, juste au cas où puis secoue la tête devant ma paranoïa. Que va-t-il se passer, franchement ? Au hasard, me réponds-je à moi-même, un vampire qui passe dans le coin. J'entends un bruit derrière moi, je me retourne vivement et éclaire mais je ne vois rien. Mon cœur bat comme il n'a jamais battu. Je suis agrippée par les bras, je crie et me retourne envoyant ma lumière dans les yeux de mon agresseur, hilare. Putain ! Je le déteste.
« Va te faire foutre, grogné-je.
Il ne s'arrête pas de rire, se tordant pour bien montrer à quel point ma panique l'a amusé. Il finit par se calmer et me regarde, les yeux rieurs.
« Je suis arrivé en avance, je me suis caché et je t'ai suivie. Ça valait vraiment le coup.
« Le retour de karma va être terrible, crois-moi. Tu ne pourras jamais te préparer assez pour ma vengeance.
Il sourit, ce con.
« Je n'attends que de voir.
« Tu crois que quelqu'un m'a entendue ?
« Non, j'ai attendu que tu sois au milieu de nul part.
« Tu es prêt pour ta carrière de tueur en série.
« Sens-toi honorée d'être ma première victime.
« Je suis toujours en vie, tu es nul.
« Pour l'instant, annonce-t-il avec un ton grave.
Nous nous baladons, éclairés seulement par la loupiote de mon tel. Si je n'ai plus de batterie, nous basculerons sur le sien pour nous éclairer. Nous entendons un bruit, non loin de nous.
« C'est sûrement Michael Myers, supposé-je.
« Il va pouvoir me donner des astuces.
« Nan, t'es un cas trop désespéré.
« Tu ne diras plus ça quand tu seras en dix morceaux.
J'exprime ma désapprobation d'un "tss". Nous continuons à marcher et nous amusons à attribuer les bruits que nous entendons à des tueurs ou monstres de films. Ça augmente un peu le côté flippant de se balader en forêt en pleine nuit tout en dédramatisant la situation, de façon paradoxale.
« J'ai l'impression d'être dans un nouvel endroit tellement tout à l'air différent, commenté-je.
« C'est vrai, je connais la réserve comme ma poche mais c'est différent, même des moments où nous rentrons très tard avec les gars. J'imagine que c'est parce que cette fois, je fais attention à ce qui m'entoure.
« Ouais, je pense que ça serait pire si on était seul.
« Tu veux aller à la future maison de Sam ?
« Oh, ouais.
Nous changeons de direction, je pense que nous avons dévié car nous prenons plus de temps que prévu ou alors nous étions plus loin que je le pensais. La maison a tous les murs extérieurs et le plancher d'installés, il n'y a qu'une paroi à l'intérieure de montée, je ne sais pas s'il y en aura d'autres au rez-de-chaussée où s'il compte avoir un grand espace de vie partagé entre la cuisine et le salon. La paroi ne serait que pour supporter les escaliers qui sont en cours de construction.
« Le futur nid d'amour de Sam et Leah, annonce Paul. On devrait cacher un camembert dans un trou, ça pourrait être marrant.
« Tu es diabolique.
Il me sourit pour le confirmer. Nous sortons finalement et allons vers la montée de la falaise, nous nous asseyons au bord, à un endroit qui n'est pas trop élevé, au cas où l'on tomberait. Enfin lui, parce que je suis extrêmement douée dans tous les domaines. Je pose mon téléphone entre ma cuisse et la sienne, loupiote vers le haut pour nous éclairer tous les deux et nous voir l'un l'autre.
« Tu crois qu'on se fera engueulé si on nous surprend dehors ? Demandé-je.
« Dans quel monde tu penses que deux ados ne se feraient pas engueuler en faisant le mur en pleine nuit ?
« Premièrement, tu as 18 ans, donc tu n'es plus considéré comme adolescent, sauf pour l'alcool. Deuxièmement, je n'ai plus de parents, je vis chez Joshua mais je n'ai pas l'impression qu'il est un parent ou quelque-chose qui s'en rapproche. J'ai du mal à l'imaginer me restreindre sans une vraie bonne raison.
« Pour répondre à ton premièrement, tu ne sais pas à quel point mon père est stricte et chiant. Tant que je vis sous son toit, je suis un gamin qui doit respecter les règles qu'il m'a toujours fixées. Pour ton deuxièmement, ça doit être compliqué pour toi, non ? Comment tu te sens ?
Je hausse les épaules.
« Je ne sais pas, mon père me manque, il était cool. Il n'avait pas de règles nulles, quand il n'était pas d'accord avec nos comportements, il discutait avec nous au lieu de nous punir et si nous avions une bonne raison, il n'hésitait pas à changer son point de vue. Par exemple, ma sœur et moi avons pu obtenir rapidement de nous coucher quand on voulait, dans la mesure où nous allions être obligée de nous réveiller pour l'école et que ça serait de notre faute si nous étions trop fatiguées.
« Il avait l'air génial.
« Il l'était. Maintenant qu'il n'est plus là, j'ai l'impression de ne plus avoir de figure parentale, paternelle en tout cas. Je n'étais pas proche de ma mère et elle est morte quand j'étais jeune donc je me suis adaptée et habituée à son absence. Je me sens... un peu perdue, je dirais, sans entrer dans le dramatisme non plus. Je vais de l'avant, c'est le cours de la vie, de toute façon.
Quand je me tourne vers Paul, il me regarde avec gravité et m'enserre de son bras pour me tenir contre lui. Je pose ma tête sur son épaule et nous restons silencieux un moment. Sa main libre vient ramener mes cheveux derrière mon oreille, il me caresse la joue de son pouce. Je me redresse assez pour l'interroger du regard, un peu confuse. On est proche et ses yeux s'abaissent sur ma bouche. Il se passe un truc, quelque-chose s'est installé entre nous et je ne sais pas quoi en penser. Je n'arrive pas à penser, de toute façon. Tout ce qui me traverse l'esprit est ce qui est sur le point de survenir.
Il réalise ce qu'il est en train de faire, il se recule et se racle la gorge, je me redresse également. Le moment est terminé, ce qui est une bonne chose, je suppose. Oui, assurément. Il a une copine, je peux bien me plaindre de la façon dont Jake s'est comporté avec Ophie et ma sœur si je ne fais pas mieux, de mon côté.
« Désolé, s'excuse Paul finalement. Je... je n'aurais pas dû, il y a Rachel. Je...
« T'inquiète, lâché-je. Elle doit te manquer et je dois lui ressembler, dans la nuit. Oublie ça et retrouvons nos esprits. Tu as effectivement Rachel et j'ai encore mon ex dans un coin de ma tête, c'est pour ça qu'on a failli... glisser.
Le silence s'installe par la suite. Génial, on a niqué l'ambiance. J'ai peut-être une idée pour passer à autre chose et balayer le malaise qui s'est installé.
« Tu crains le froid ?
Il me regarde dans l'incompréhension.
« Ça dépend, si tu veux m'enfermer dans une chambre froide, je vais te dire oui. Si tu me parles de bain de minuit, ça va mais je ne pense pas que nous dévêtir soit une bonne idée, là, tout de suite.
Je ricane. Merci d'être toi, Paul, pensé-je. Il a effacé le malaise d'un coup de balai.
« Ce n'est pas vraiment un bain de minuit que je te propose, je te propose de nous allonger dans le sable à la limite des petites vagues, la mer monte et nous serons submergés petit-à-petit tout en regardant la lune et les étoiles.
Il fronce les sourcils.
« Tu fais souvent ça ?
« Ça sera ma deuxième fois. J'ai adoré le faire, la première fois, c'est apaisant. Viens.
Je me lève et récupère mon téléphone. Je nous dirige vers les troncs des feux de camp et pose mon portable sur l'un d'eux pour le retrouver au retour puis retire mes chaussures et mes chaussettes. Paul m'imite et pose son tel près du mien. Nous courrons sur le sable jusqu'à l'eau et nous nous allongeons dessus, mes talons ne sont pas encore atteints par l'eau mais comme Paul est plus grand, il sursaute quand il les pose sur le sable submergé par les premières vaguelettes. Il se calme et nous contemplons la lune et les étoiles. Je fixe la lune et j'ai cette même impression que j'avais eu la première fois, il y a vraiment quelque-chose avec elle.
« Pourquoi n'étais-tu pas proche de ta mère ? Me demande Paul, rompant le silence.
Enfin, le silence si on retire le bruit des vagues.
« Elle n'avait d'yeux que pour ma sœur, elle est si spéciale. Elle n'a pas été méchante ou méprisante à mon égard mais... je n'étais pas la fille de la lune, quoi. Mon père a fait contre-poids et du coup, je me suis retrouvée plus proche de lui. Mon père nous a mis sur un pied d'égalité après la mort de ma mère mais en revenant ici, la balance a basculé de nouveau. Ma sœur n'est pas méchante, elle est même plutôt tranquille pour ne pas dire assez passive mais le fait qu'elle se sente spéciale la rend moins empathique envers les autres.
« Je ne lui trouve rien de spécial, grogne-t-il.
Je pouffe.
« Elle ne se rend pas compte, je pense.
« Faudrait lui remettre les pieds sur terre.
Je hoche la tête.
« Et tes parents, à part que ton père est stricte et chiant ? demandé-je.
« Ma mère est morte en me donnant naissance, il y a eu des complications et comme ici, ils rechignent à se rendre à l'hôpital, le trajet lui a été fatal.
« Tu penses que ton père est chiant à cause de ça ?
« Je ne vois pas d'autres excuses à être un tel con mais il s'est calmé après avoir rencontré ma belle-mère, qui est sympa, elle.
Peut-être que les colères inexpliqués pendant la primaire n'étaient pas si inexpliquées, en fin de compte. Il y a sûrement un rapport avec ce qu'il se passait à la maison.
« Il a été... mh... il a été violent avec toi ?
Je sais qu'il tourne la tête vers moi mais je reste obstinément immobile à fixer la lune au-dessus de nous.
« Oui, il l'a été, me confie-t-il.
Ça me brise le cœur. Comment tu peux être un père et frapper ton enfant?
« Il l'est encore, parfois.
Quoi ? Mais putain !
« Tu en as parlé ?
« À qui ?
« À quelqu'un, je ne sais pas, la police, les chefs ?
« Nan, t'es la première à qui je le dis. La police ne s'occupe pas de nos affaires et les chefs, ils feraient quoi? Mais t'inquiète, ce n'est pas si souvent et je suis quelqu'un de solide. Comme je t'ai dit, mon père est trop stricte et il aimerait que je sois plus ambitieux.
« Ambitieux ? Il veut que tu deviennes assistant général de la supérette du coin ?
Il ricane.
« Non, il veut que j'épouse une femme importante pour monter dans l'échelle sociale.
« La réserve a une échelle sociale ?
« Il y a les chefs et puis... il y a les autres. Je fais partie des autres, comme mon père mais il veut que ça change, pour moi.
« Rachel est la fille d'un des chefs, réalisé-je.
« Du principal, qui plus est, le chef décisionnaire, les autres sont là pour l'appuyer même s'il ne fait pas de différence entre eux.
« Tu l'aimes vraiment ou c'est ton père qui t'a poussé dans ses bras et tu fais semblant ?
« Oh, Bells, tu me connais si mal, après tout ce temps ? J'ai tout fait pour ne pas tomber pour elle mais, je sais pas, il s'avère qu'elle est mignonne et j'ai découvert qu'elle est quelqu'un de bien. Je me suis dit que je serais bien con de me priver d'une relation qui pourrait être super juste par esprit de contradiction. Sortir avec elle ne m'oblige pas à l'épouser, de toute façon.
« Vu comme ça, souris-je. Mais... tu n'as pas l'air d'en parler comme si t'étais amoureux d'elle.
« Je pensais l'être, m'avoue-t-il. Je suis un peu perdu, en ce moment. Je l'aime, c'est sûr, mais je ne sais pas... il y a la distance et quand elle est là, j'ai l'impression de ne pas être assez bien pour elle. Je sais que c'est stupide et je ne sais pas pourquoi j'ai cette impression mais je l'ai.
« Ne pense pas ça, elle ne serait pas avec toi si tu n'étais pas assez bien pour elle. Je pense que tu as cette impression parce que vous êtes différents, comme on dit, les opposés s'attirent et elle te reprend dès que tu lances une pique, ça doit te faire penser qu'elle essaye de te changer alors qu'elle veut juste calmer le jeu.
« Peut-être, ouais. C'est une chouette fille, j'ai de la chance de l'avoir vu comme je peux lui casser les pieds, parfois. Ouais, contre toute attente, j'ai des défauts.
« Comment ça, contre toute attente ? Je cherche encore une qualité sous ta montagne de défauts. C'est un peu comme le Saint Graal, c'est pour ça que je continue de traîner avec toi, évidemment. Je ne capitulerai pas avant d'avoir trouvé mon trésor.
Il rit et tente de m'arroser avec ses pieds.
« Hé ! Alors toi !
Je me redresse, me lève et vais chercher de l'eau entre mes mains et l'asperge alors qu'il vient de se lever et tente de me fuir. On rentre dans l'eau afin de chacun s'arroser en poussant l'eau vers l'autre avec le pied. À la fin, on finit dans l'eau plus profonde et tentons de nous couler l'un l'autre. Je ne compte pas le nombre de fois où chacun de nous manque de boire la tasse.
