Après leur confrontation, James était redevenu aussi bavard et affectueux qu'à l'accoutumée et Peter avait songé, naïvement, que les choses allaient se calmer entre eux. Il avait cru qu'une fois leur esclandre oubliée, il n'aurait qu'à obéir aux requêtes fantaisistes de l'homme pour que tout aille mieux. Pour qu'ils offrent à nouveau, au reste du monde, l'image d'une famille idéale.

Mais rapidement, il comprit qu'il y aurait toujours quelque chose qui n'allait pas. Il rentrait du lycée trop tard, claquait la porte de sa chambre trop fort, passait trop de temps sur son ordinateur, n'aidait pas suffisamment sa tante à la maison… Tu pourrais faire la vaisselle, Pete… et les courses, Pete ?… Va chercher du pain, Pete, tu vois bien qu'il n'y en a plus… Ne sois pas si égoïste, Pete !

Le pire, c'était que Peter ne savait jamais quand les reproches allaient pleuvoir ; James était de bonne humeur et lui proposait des déguster des pizzas devant un match de foot puis, l'instant d'après, devenait furieux parce qu'il avait laissé traîné ses affaires dans le salon et lui donnait l'impression d'être le pire neveu du monde.

James ne l'avait plus giflé, mais n'hésitait jamais à le bousculer lorsqu'il était de mauvaise humeur. Et lorsque Peter se défendait, il le poussait ou serrait son bras un peu fort, laissant une traînée d'hématomes sur sa peau. Cependant, mais il ne serait pas venu à l'esprit de l'adolescent de s'en plaindre : il pouvait tout à fait supporter quelques bleus ! Et au final, ces instants étaient rares. La plupart du temps, James était tout à fait vivable et tout le monde semblait l'adorer.

Puis Halloween arriva, et Peter songea que la fête lui permettrait de se changer les idées.

Si seulement…

OOO

— Tu me promets que tu seras sage, mon bébé ?

— Arrête de m'appeler comme ça ! geignit Peter en zippant la fermeture éclair de son sweat-shirt rouge et bleu.

— Tu es mon bébé, que ça te plaise ou non !

Pour appuyer ses paroles, May planta ses mains sur ses épaules et déposa un baiser sonore sur sa joue gauche. Peter grimaça tandis que, d'un geste maternel, sa tante passait la main sur son sweat-shirt pour en lisser le tissu froissé.

— Tu es sûr que c'est une bonne idée de te déguiser en Spider-Man ? demanda-t-elle soudainement en fronçant les sourcils.

— Pourquoi ? s'étonna Peter. Personne ne risque de faire le lien entre le vrai Spider-Man et moi. Je veux dire… ce costume était un prototype. Il n'a même pas d'IA, ni de lance-toiles. On ne risque pas de me reconnaître.

May secoua la tête :

— Ce n'est pas ça qui m'inquiète. J'ai simplement peur que… mon chéri, tu devrais peut-être essayer autre chose. Mettre Spider-Man de côté quelques temps. Je ne suis pas certaine que ce soit très sain de te raccrocher à ton costume, alors que tu… que tu…

Elle sembla hésiter. Peter compléta à sa place, plus abruptement qu'il ne l'aurait voulu :

— … Que je ne suis plus qu'un gars sans intérêt, qui mérite sa place dans le club de nazes du lycée ?… Outch !

May venait de lui administrer une petite pichenette sur l'épaule.

— M. Parker, je vous interdis de parler sur ce ton ! Vous êtes un garçon formidable, qui fait la fierté de cette famille, et certainement pas un naze ! C'est compris ?

Il ne répondit pas. May insista, plantant ses iris sombres dans les siens avec une obstination féroce :

— C'est compris ?

— C'est compris, May, souffla-t-il en levant les yeux au ciel — mais un léger sourire fit frémir les commissures de ses lèvres.

— Je préfère ça.

Elle caressa gentiment sa joue, ignorant son roulement d'yeux faussement exaspéré.

— Tu existes indépendamment de Spider-Man, Peter. C'est pour ça que je suis inquiète qu'entre tous les déguisements possibles pour Halloween, tu aies choisi celui-là.

— Je sais, May, mais… je tiens vraiment à ce costume. Je… je suis à l'aise dedans. Bien plus à l'aise que dans un déguisement de fantôme ou de vampire ! De toute façon, je déteste les vampires.

— Oh, pourquoi, mon bébé ? Ne me dis pas qu'Edward Cullen aurait ravi le cœur de MJ ?

Peter regretta aussitôt d'avoir parlé de MJ à May en laissant échapper que la jeune fille lui plaisait davantage qu'une simple amie. Il regretta également de lui avoir offert les trois tomes de Twilight au Noël précédent (ou, du moins, au Noël de l'avant-Eclipse), sur les conseils de sa camarade Betty Brant.

Il répondit, avec peut-être plus de fougue qu'il n'aurait dû :

— D'après MJ, Edward Cullen est un gros nul qui devrait apprendre à respecter Bella, et elle a sûrement raison ! Mais sinon, c'est juste que je trouve les vampires un peu flippants. C'est quand même bizarre de se nourrir de sang, non ? Sauf quand on est un moustique. Ou une sangsue. Mais les vampires sont censés avoir été des humains, pas des moustiques, non ?

May ouvrit la bouche, mais n'eut pas le temps de répondre.

— Qu'est-ce qu'il se passe, ici ?

La porte de sa chambre venait de s'ouvrir sur la silhouette haute et large d'un James souriant, dont les yeux verts pétillaient de malice. Il avait retroussé les manches de sa chemise jusqu'aux coudes et des tâches oranges formaient une étrange galaxie de bolognaise sur le tissu blanc de son tablier de cuisine. Il semblait d'excellente humeur, et Peter ne pouvait qu'espérer qu'il le resterait un long moment.

Toutefois, l'homme haussa un sourcil circonspect en voyant son costume.

Spider-Man ? Tu comptes vraiment aller à ta soirée habillé comme ça ?

— C'est son super-héros préféré, répliqua May en gratifiant Peter d'un clin d'œil. Tu ne le trouves pas adorable, habillé comme ça ?

— Mouais… D'après mes souvenirs, le costume de Spider-Man ressemble beaucoup moins à un pyjama que le tien, Pete. Sans vouloir t'offenser.

— Moi, je le trouve parfait, rétorqua May en fronçant les sourcils. Tu pourrais être un peu plus gentil, James !

Peter vit un éclair de frustration traverser le regard de James et s'empressa de prétendre, d'un ton qu'il espérait conciliant :

— C'est vrai qu'on dirait un pyjama, mais au moins c'est confortable !

— Je suppose que c'est tout ce qui compte. Tu veux que je te dépose chez Brad, Pete ?

— Nan, t'embête pas. J'irai en métro.

— Sois sage et prudent, mon cœur, répéta May en pressant gentiment son avant-bras — il retint un sursaut lorsqu'elle effleura un hématome près de son coude. Ne bois pas trop, tu sais que la bière n'est pas bonne pour des neurones en pleine croissance !

— Ne bois pas du tout, corrigea James, mais May l'ignora :

— Je te fais confiance, mon bébé. Et surtout, amuse-toi bien ! Si tu as le moindre problème, tu nous envoies un texto ou tu appelles Happy. Ou Tony.

— Ouais, promis ! répondit précipitamment Peter, évitant soigneusement le regard de James. A plus tard, profitez bien de votre soirée en amoureux ! Faîtes pas des trucs bizarres dans ma chambre !

May pouffa de rire, mais le sourire qu'esquissa James sembla curieusement crispé.

OOO

— Pas mal, ton costume, fit observer MJ en le détaillant de haut en bas. Beaucoup plus original que celui de Flash.

— Oh… merci.

— T'as presque l'air plus cool que le vrai Spider-Man. Et au moins, ton pantalon n'est pas aussi moulant que le sien. Il doit avoir sacrément mal aux fesses à la fin de ses journées, avec tout ce lycra collé sur lui.

— Comment tu sais ça ? T'as déjà regardé les fesses de Spider-Man ?

Le teint de la jeune fille vira à l'écarlate sous les deux tresses brunes qui ricochaient contre ses joues et elle détourna le regard.

Avec sa robe noire et ses bottines à semelle surélevée, elle faisait une Mercredi Addams plutôt crédible. Elle avait été la première à le saluer à la soirée de Brad, se glissant adroitement entre deux loups-garous pour le rejoindre dans l'entrée. Ned n'était pas encore arrivé, mais elle lui avait expliqué que Flash avait déjà commencé à faire des siennes en insistant pour ramener de la vodka et en servir à tout le monde. A la façon dont ses camarades riaient et se déhanchaient sur la musique qu'hurlaient les hauts-parleurs, Peter devina qu'ils avaient été plutôt prompts à y goûter. Et à s'en resservir.

Il renifla précautionneusement son verre de jus d'orange.

— La vodka n'a pas d'odeur, lui dit MJ, visiblement ravie de changer de sujet. Tu ne sais pas si tu en as bu avant qu'elle soit dans ton estomac.

— Génial. Comme si j'avais envie de ressembler à Flash et ses potes qui hurlent comme des otaries qui voient des sardines tomber du ciel.

MJ haussa les épaules.

— C'est un risque à prendre, Parker.

— Hey, les mecs, vous êtes là !

Ned interrompit leur échange, débarquant dans un costume vert pétant qui fit écarquiller les yeux de MJ et Peter.

— Oh mon Dieu, tu es Hulk ?

— Ouais, c'est moi ! Et vous, vous êtes Mercredi et… oh, Spider-Man ! Mais ce n'est pas ton costume habituel, tu as pris un de tes anciens…

— C'est juste un déguisement trouvé sur Internet, le coupa précipitamment Peter. R-rien de transcendant, vraiment !

Il jeta un regard en coin à MJ, mais celle-ci ne sembla pas le moins du monde surprise par la remarque de Ned. Elle se contenta de hausser artistiquement un sourcil par-dessus le trait d'eyeliner noir qui surplombait sa pupille.

— Oh, euh, oups ! s'exclama Ned en réalisant son erreur, posant une main catastrophée devant sa bouche. J-je, euh… d-désolé, Pete !

MJ soupira, avant de dire, sans se départir de son habituel air flegmatique :

— Je ferais volontiers semblant d'être estomaquée, mais vous êtes aussi discrets que des mammouths dans un magasin de porcelaine, Peter et toi, quand vous parlez de Spider-Man au beau milieu du lycée. Vraiment, c'est un miracle que personne d'autre que moi ne s'en soit rendu compte.

Peter battit des cils, éberlué.

— Alors, tu sais que…

— Oui, je sais que tu as une identité secrète extrêmement mystérieuse, mais on devrait peut-être attendre d'être dans un endroit plus discret pour en parler, non ?

Peter approuva vivement, non sans éprouver un curieux pincement au cœur.

C'était une chose de réaliser que la fille qui lui plaisait était au courant de sa double identité ; c'en était une autre que de devoir lui dire, presque aussitôt, qu'il n'était plus en mesure d'être le super-héros qu'elle s'imaginait, parce que son organisme avait décidé de rejeter en bloc tout ce qui faisait de lui quelqu'un d'extraordinaire.

Mais visiblement, ce n'était pas une conversation pour ce soir. Il y avait trop d'oreilles indiscrètes pour s'épancher sur Spider-Man. Pour l'heure, tout ce qu'il pouvait faire était vider le contenu de son verre et essayer d'adopter la légèreté pleine d'euphorie de ses camarades qui se trémoussaient tout autour de lui, faisant mine d'être aussi heureux et insouciant qu'eux.

Alors sans plus réfléchir, il engloutit son jus d'orange probablement coupé à la vodka... et comprit immédiatement ce que MJ avait voulu dire par "tu ne sais pas si tu as en bu avant qu'elle soit dans ton estomac". A peine eut-il dégluti qu'une brûlure suffocante se diffusa dans son œsophage et le fit tousser bruyamment, sous les yeux amusés de ses amis.

— Woah, tu bois, Parker-le-loser ? C'est nouveau, ça ! Et c'est quoi ce costume ? T'as cru que c'était une pyjama party ou quoi ?

Le visage de Flash apparut dans son champ de vision, poudré de fond de teint blanc qui lui donnait une allure spectrale. De fausses canines acérées dépassaient de ses lèvres et des taches de sang qui ressemblaient furieusement à du ketchup parsemaient ses vêtements.

— Je suppose que t'es le Spider-Man de Aliexpress, ajouta-t-il en grimaçant un sourire moqueur. Le vrai Spider-Man se bidonnerait bien s'il te voyait !

— Laisse tomber, conseilla Ned en voyant le visage de son ami rougir de colère. S'il savait à qui il parlait, il avalerait sa langue de travers.

— Tu sais que ce n'est qu'un crétin jaloux, Peter, ajouta MJ.

Mais ni l'un, ni l'autre ne savaient qu'au final, Flash avait raison. Il n'était plus qu'un Spider-Man au rabais, désormais…

Il but à nouveau, puisant un curieux réconfort dans le liquide brûlant qui s'était mis à ramper paresseusement dans ses veines. Au moins, tant que la chaleur de la vodka s'épanouissait dans son esprit, ses problèmes de santé et ses problèmes à la maison lui semblaient lointains. Auréolés de flou. Presque secondaires. Alors il reprit un verre, puis un autre, riant avec Ned et ignorant le décalage qui s'intensifiait dangereusement entre les sons et les images qui lui parvenaient.

Soudainement, le silence s'installa. Quelqu'un venait d'allumer la télévision, et la voix de la journaliste qui apparaissait en gros plan à l'écran glaça les veines de Peter.

« En direct de New-York, un étrange gang semble faire vivre un cauchemar à la ville, profitant des fêtes pour cambrioler les magasins et donner du fil à retordre à la police. Les membres du gang sont difficiles à remarquer, car ils portent des déguisements de Halloween et se fondent parmi les fêtards du soir. Ils sont dangereux et armés, n'essayez surtout pas de les appréhender par vous-mêmes. Si vous êtes à New-York, nous vous conseillons de rester chez vous et de vous enfermer jusqu'à la fin de la soirée. Nos reporters sont sur place, nous essayons d'entrer en contact avec eux… »

Mais Peter n'écouta pas la suite.

Des voleurs. Déguisés en monstres de Halloween.

L'esprit embrumé par l'alcool, l'adolescent mit plusieurs secondes avant de faire le lien avec les malfrats qui s'étaient attaqués à la boutique de déguisements de Halloween, quelques semaines plus tôt, et qu'il avait échoué à arrêter. Le souvenir de la lame aiguisée du couteau brûlait encore son épaule et un frisson traversa sa nuque.

Il observa les visages de ses camarades. Ils semblaient interloqués, mais pas vraiment effrayés. Être à l'abri de la maison de Brad, loin de l'agitation du centre-ville, devait les rassurer. D'ailleurs, ils ne tardèrent pas à éteindre la télévision et à rallumer la musique, avec une effronterie probablement destinée à prouver au monde entier qu'ils n'avaient pas peur. A seize ans, ce n'était pas de petits voleurs de rien du tout qui allaient les empêcher de faire la fête jusqu'au bout de la nuit !

Mais Peter n'était pas de cet avis. Un frisson glacé dévorait sa poitrine et il restait immobile, ne sachant que faire. S'il avait été capable d'être Spider-Man, il n'aurait pas hésité à voler à la rescousse de la police, mais ce soir… ce soir…

Son téléphone vibra dans sa poche. Il y jeta un regard et se mordit nerveusement la langue. Tony. Il rejeta l'appel et releva le nez, cloué par l'indécision. Ned et MJ lui coulaient des regards en coin, et il savait exactement ce qu'ils pensaient : pourquoi n'allait-il pas prêter mains fortes aux forces de l'ordre, lui qui était censé être un héros ?

Il hésitait encore lorsqu'il reçut une notification lui informant que l'épicerie de M. Delmar était la cible d'une des attaques du gang.

Il n'était plus temps de tergiverser. Il devait y aller.

— Où tu vas, Cendrillon ? T'as un couvre-feu à respecter ? voulut savoir Flash, mais il se contenta de l'ignorer et de partir de la maison de Brad en claquant la porte derrière lui.

OOO

L'épicerie de M. Delmar n'était pas très loin et, grâce à la vodka-orange, Peter ressentit à peine la morsure du froid sous l'épais tissu de son sweat-shirt. Il rabattit sa capuche sur son visage et s'approcha de la boutique, essayant de retrouver la confiance qui déferlait dans ses veines lorsqu'il était Spider-Man.

Il n'y avait que deux voleurs, un homme et une femme qui portaient des masques de monstres. L'homme avait adopté les atours dépenaillés d'un troll, tandis que la femme portait une longue robe noire à corset de sorcière. Le troll vidait frénétiquement la caisse, déversant tout son contenu dans une mallette posée à ses pieds ; la sorcière surveillait les alentours, armée d'un pistolet.

— Vous devriez poser ça, pendant qu'il en est encore temps, conseilla Peter d'une voix suffisamment forte pour attirer leur attention en sa plantant à l'entrée de la boutique.

Le troll et la sorcière relevèrent leurs visages masqués. Bien qu'incapables de discerner leurs traits, Peter fut persuadé de voir un éclair de surprise traverser leurs regards… ce qui ne les empêcha d'éclater de rire.

— Oh bordel, pendant deux secondes j'ai cru que tu étais le vrai Spider-Man ! Dégage, gamin, c'est pas un endroit pour les enfants ici, dit la sorcière.

Elle ne braquait même pas l'arme sur lui. Le canon du pistolet était négligemment pointé vers le ciel, comme si elle n'envisageait pas une seule seconde qu'il puisse représenter une menace.

Peter s'approcha d'elle, essayant d'ignorer les couinements de ses chaussures (son prototype de costume n'avait pas de semelles adaptées, aussi s'était-il résolu à enfiler ses vieilles baskets de sport délavées par-dessus ses collants).

— Je suis sérieux, dit-il fermement. Lâchez votre arme et déguerpissez, si vous ne voulez pas finir dans une petite cellule au sous-sol du commissariat.

La sorcière rit tellement que son corset parut sur le point d'exploser.

— Sinon quoi ? Que comptes-tu faire, mon petit trésor ?

— Je sais me battre, dit Peter.

Et c'était vrai. Il lui restait suffisamment de réflexes pour affronter deux super-vilains en costumes de Halloween, il en était sûr !

Toutefois, aucun frisson ne l'avertit lorsque la femme releva son arme et la braqua droit sur lui — et lorsqu'elle tira, ses sens d'araignée restèrent désespérément muets, l'empêchant d'anticiper l'assourdissant flash qui, l'espace d'un battement de cils, emporta toutes ses pensées.

BAM !

Il ne voyait plus rien, n'entendait plus rien. Il avait à peine conscience de son corps, de son cœur qui battait la chamade, de son souffle qui s'était figé dans sa gorge. Tout ce qui comptait était l'écho du tir qui battait dans ses os, bam bam bam, martelant violemment chaque fibre de son corps...

A ses pieds, l'impact de la balle fumait sur le carrelage grisâtre de la boutique.

— La prochaine balle sera pour toi, si tu ne fous pas le camp dans les prochaines secondes.

Il fallut un certain moment à Peter pour rassembler ses pensées et réaliser que non, tout allait bien, personne ne lui avait tiré dessus.

Il n'eut cependant pas le temps de bouger, ni même d'ouvrir la bouche. Un bruit de réacteur éclata soudainement dans les airs, comme un coup de tonnerre. La sorcière poussa un cri de surprise lorsqu'une armure rouge et dorée fusa dans sa direction et fit valdinguer son arme plus loin. L'homme déguisé en troll se précipita à sa rescousse, mais il ne fallut qu'un geste de l'armure pour le propulser au sol. L'instant d'après, la sorcière était à ses côtés, se débattant faiblement pour s'échapper des liens qui maintenaient ses poignets dans son dos.

Peter en resta bouche bée.

— T-Tony ? balbutia-t-il.

L'homme émergea de l'armure, et Peter comprit immédiatement qu'il était furieux. Son visage était tendu, préoccupé. Un trait sévère barrait son front.

Oh, non… d'une façon ou d'une autre, l'adolescent s'était une nouvelle fois débrouillé pour se mettre dans la panade.

— Tu as été touché ? demanda Tony d'un ton sec en l'examinant de la tête aux pieds.

— N-non, je n'ai rien…

Mais Tony n'écouta pas sa réponse. Il saisit son menton et observa attentivement son visage. Peter se laissa faire, trop abasourdi pour réagir, fixant béatement les lampadaires qui formaient une cohorte de petits astres lumineux le long du trottoir.

— Regarde-moi, dit Tony.

L'adolescent s'exécuta. A travers la colère qui incendiait les prunelles de son mentor, il crut déceler quelque chose qui ressemblait à de l'inquiétude, mais ce n'était sûrement qu'un effet de lumière.

Lorsque Tony reprit la parole, sa voix descendait dangereusement dans les graves :

— Est-ce que tu as une explication à ta présence ici, dans ce costume et, d'après Friday, avec un niveau d'alcool anormalement haut compte tenu de ton âge ?

L'adolescent se sentit rougir sous le regard perçant de son mentor.

— J-je n'ai bu que trois verres, se défendit-il faiblement. O-ou quatre, je ne sais plus. Je… je ne savais pas ce qu'il y avait dedans.

Cela ne sembla pas calmer Tony.

— May sait que tu es dehors ?

— O-oui… enfin, plus ou moins. J-je… j'étais à une soirée, tout à coup quelqu'un a allumé la télé et euh, il avait cette histoire de gang alors euh… je ne p-pouvais pas rester les bras croisés ! Quoi qu'il se passe, je suis toujours S-Spider-Man ! Je dois veiller sur la ville !

Mais sa voix tremblait, les mots s'emmêlaient dans sa bouche. Il savait qu'il aurait mieux fait de se taire, mais la nervosité le poussait à se justifier et il ajouta, essayant d'ignorer les trémolos de sa voix :

— Je ne v-veux pas être inutile. J-je ne suis pas inutile ! Je fais de mon mieux, je t'assure, T-Tony, m-m-mais… je… je veux…

Il ne savait plus ce qu'il voulait. Il savait seulement qu'il avait froid, tout à coup. Il enroula ses bras autour de ses propres épaules afin de cesser de trembler comme une feuille.

Un nouveau sentiment se dessina sur le visage de Tony, un sentiment proche de la pitié — même si la colère n'avait pas quitté son regard et qu'il semblait toujours lutter pour ne pas prononcer un flot de reproches qu'il aurait regretté.

Après quelques secondes de silence, sa main quitta son menton pour se loger sur son épaule et la presser, presque imperceptiblement. Ce n'était pas exactement un geste d'affection, mais Peter en avait tellement rêvé… il avait tant besoin qu'on le rassure, qu'on soit là pour lui… alors il se laissa brusquement tomber contre Tony et s'accrocha à lui, presque désespérément, enfouissant son visage contre son épaule au parfum rassurant de lavande et d'huile de moteur. Il voulait seulement sentir sa chaleur contre sa joue… Juste savoir qu'il n'était pas seul, qu'au moins une personne se souciait réellement de ce qu'il ressentait et pas seulement du masque sous lequel il essayait de dissimuler ses sentiments…

Il perçut l'hésitation de Tony, puis sa main tapoter son dos, indécise.

— Hey… c'est bon, Pete, dit-il finalement, plus doucement. Tout va bien. On en parlera plus tard. Tu es fatigué, sûrement un peu saoul, et certainement pas en état de discuter. Je connais bien ça. Je vais te ramener chez toi, okay ?

"Chez toi". A une autre époque, ces mots auraient peut-être déversé une pointe de chaleur dans sa poitrine, mais désormais "chez toi" était associé à "chez James", et Peter sentit l'angoisse s'insinuer sournoisement dans ses veines, comme un poison qui lui donnait envie de disparaître.

— N-non, j'veux pas… murmura-t-il, mais Tony ne sembla pas prendre la mesure de sa détresse.

— Je dois te ramener chez toi, Pete. Ta tante va s'inquiéter… Tu te souviens de ce qu'on a dit, l'autre jour ? C'est moi qui ai le monopole du cheveu blanc, pas May.

— Mais… mais… il est t-tard, je vais la déranger…

Et James allait être furieux. Non seulement Peter interromprait sa soirée avec May, mais celle-ci serait certainement folle d'inquiétude, à cause de lui — et James ne manquerait pas de lui en tenir rigueur. Sans compter l'alcool qui convaincrait le petit ami de sa tante qu'il n'était qu'un voyou indigne de vivre sous leur toit…

Il n'avait pas la force d'affronter James, ce soir. Pas la force de supporter ses cris, ses reproches, la pression de ses doigts contre sa peau.

Il voulait seulement rester là où il était, blotti contre Tony.

Mais comment le dire à celui-ci ? Comment lui avouer qu'il avait peur de rentrer chez lui ? Qu'il ne sentait plus vraiment heureux sous son propre toit ?

— Je ne veux pas qu'elle me voit comme ça, finit-il par murmurer alors qu'une lame solitaire roulait le long de sa joue. S-s'il te plaît.

— Écoute, je vais te proposer quelque chose, dit Tony d'une voix plus calme, passant le pouce sur son visage pour essuyer sa larme. Tu pourrais passer la nuit à la Tour. Nous avons des réserves inépuisables de chocolat chaud et de marshmallows, on pourrait en boire une tasse avant de se coucher. Ça te ferait du bien, ça diluerait un peu l'alcool et je ne connais rien de mieux pour remonter le moral. Tu rentrerais demain matin, quand tu iras un peu mieux. Ça t'irait ?

Peter écarquilla les yeux, soudainement plein d'espoir.

— O-oui… je veux faire ça, s'il te plaît Tony !

— La seule condition, c'est que May soit au courant de ce qu'il s'est passé ce soir.

Le joie de l'adolescent s'envola aussi rapidement qu'elle était arrivée.

Si May était au courant, James le serait forcément. Et toutes ses craintes se matérialiseraient dès qu'il mettrait un pas chez eux.

— Regarde-moi, répéta fermement Tony en défaisant doucement son étreinte.

Il posa sa main d'acier contre sa joue, le forçant à affronter son regard sévère.

— May est ta famille, elle doit savoir ce qu'il t'arrive. Ce n'est pas négociable.

Peter comprit qu'il n'était pas question de discuter, alors à la place, il s'enquit, d'une voix hésitante :

— Je… je pourrai vraiment rester avec toi jusqu'à demain ? Promis ?

Les traits de Tony s'adoucirent, mais il crut déceler une pointe d'interrogation au fond de ses prunelles.

— Oui, bien sûr. Tu n'as pas entendu ce que j'ai dit ?

— S-si, mais c'est juste que… que…

Les mots s'évanouirent sur ses lèvres. Il savait qu'une parole de plus, et il risquait de dévoiler à Tony des aspects de son quotidien qu'il n'avait pas le droit de révéler. Alors il se contenta de murmurer, évitant le regard soupçonneux de son mentor :

— M-merci, Tony.

— Je t'en prie, bambino.

L'homme tapota son épaule avec une certaine gentillesse.

— Laisse-moi juste le temps de remonter dans mon armure. Ça ne te dérange pas de retourner à la Tour en volant ? Tu me promets que tu ne me vomiras pas dessus ?

— Je… je ferai de mon mieux !


J'espère que vous avez aimé, on se retrouve vite pour le prochain chapitre avec beaucoup plus de Tony, promis !