Cette nuit, je ne rêvai pas ou, du moins, je ne me souvins d'aucun de mes rêves. C'était pourtant rare, peut-être était-ce dû au nouvel environnement ? Je devais avouer que la beauté de Lexa me perturbait quelque peu et que les histoires d'échanges de rubans n'arrangeaient rien. Comment un bout de tissu pouvait-il représenter l'Amour ? Et puis, l'Amour ? Entre deux camarades de classes… Enfin, je comprendrai sûrement plus tard. Je dus sortir du sommeil un peu avant que le réveille ne s'enclenche, car je l'entendis parfaitement sonner et ne sursautai pas. Il était sur la table de nuit de Lexa, ce fut donc elle qui l'éteignit. Elle s'étira bruyamment avant de me saluer et de se lever doucement en se frottant les yeux.
- Bien dormi ? me demanda-t-elle.
- Oui, quoiqu'un peu stressée pour cette nouvelle rentrée !
- T'en fais pas ! On s'amuse bien ici ! Et puis, mes amies t'ont déjà intégrée, alors tout va bien !
Elle me fit un énorme sourire qui me rassura instantanément.
- Bon, il faut qu'on s'habille, on va être en retard sinon, lança Lexa en regardant le réveil. Eum, tu peux aller dans la salle de bains, je me changerai dans la chambre.
- Oh… euh… merci !
Elle sourit encore une fois et je me dirigeai vers la salle d'eau, mon uniforme sous le bras. Je m'habillai assez rapidement, trop rapidement, car quand je rouvris la porte, Lexa n'avait pas fini de se changer. Elle ne remarqua pas tout de suite que j'étais sortie. Je la voyais de dos, ses cheveux regroupés devant son épaule gauche, elle était en train d'essayer d'agrafer son soutien-gorge. J'avais encore la poignée dans la main et, lorsque je la lâchai, elle grinça et Lexa se retourna vers moi. Je voulais m'excuser et retourner dans la salle de bains, mais elle prit la parole.
- Ah, bah tiens ! Tant que tu es là, tu peux m'aider à attacher mon soutien-gorge ?
Je balbutiai une réponse et m'approchai d'elle timidement. J'attrapai les deux extrémités du sous-vêtement et les emboîtai l'une dans l'autre, le dos de mes mains touchant sa peau.
- T'as les mains froides ! lança Lexa en frissonnant.
- Pardon…
- Merci ! Je n'ai jamais été douée pour… ce genre de choses…
Elle rigola, un peu gênée, et je sentis mes joues devenir chaudes. Lexa enfila le haut de son uniforme, puis alla devant le miroir pour attacher son ruban et sa cravate. Lorsqu'elle revint dans la chambre, elle s'approcha de moi, l'air concentré, et s'arrêta à quelques centimètres de mon visage. Ses yeux se posèrent sur mon cou.
- Je ne sais peut-être pas attacher mes sous-vêtements, mais toi, tu ne sais pas faire un nœud de cravate ! gloussa-t-elle en défaisant mon nœud approximatif.
- C'est pas du même niveau ! me justifiai-je en souriant.
Elle sourit aussi et me refit un nœud digne de ce nom, avant de tirer sur ma cravate pour approcher mon visage encore plus près du sien. Son regard vert se plongea dans le mien et me mit mal à l'aise. Je me sentis rougir à nouveau et mon estomac se noua. Elle entrouvrit légèrement ses lèvres et je pus sentir son souffle sur mon nez. Elle était belle, vraiment belle. Des traits fins, doux, une peau qui semblait autant lisse que douce. Pendant un quart de seconde, je dus avoir envie de poser mes lèvres sur les siennes pour voir quel effet cela ferait. Mais Lexa lâcha brusquement sa prise et recula, me tirant de mes pensées.
- Reum, si ça continue, on n'aura pas le temps de manger, on y va !
Ça n'avait pas été dit méchamment, mais je sentis quand même une légère pointe d'énervement. Elle secoua la tête et arbora de nouveau un splendide sourire. Je la suivis sans un mot.
Dans le réfectoire, nous rejoignîmes les autres filles que j'avais rencontrées la veille et qui étaient déjà installées. Elles avaient l'air plutôt zen, pour un jour de rentrée.
Une fois les plateaux déposés, nous remontâmes juste le temps de nous brosser les dents et d'attraper nos sacs de cours. Ils étaient identiques et assortis aux uniformes. Rectangulaires, à carreaux oranges et rouges, une poignée sur le dessus et une lanière pour les porter en bandoulière. Sur le rabat, au milieu, se trouvait l'insigne de l'école : deux fleurs d'orchidées, une blanche et une mauve, les tiges entrelacées, le tout surmonté des initiales « PO », pour Pétales des Orchidées.
De retour dans le hall, nous attentions les autres pour aller en cours ensemble. Elles me laissèrent passer devant, afin de voir si je me repérais bien. Je les menai sans encombre jusque devant notre salle de classe.
Je ne les avais pas imaginées comme ça, mais nous allâmes nous asseoir tout au fond de la salle. Comportant six colonnes, nous étions toutes alignées sur la dernière rangée de tables. J'étais à côté de la fenêtre, suivie de Lexa, Octavia, Raven, Niylah et Gaïa, installée juste à côté de la porte coulissante. Les autres élèves arrivèrent au fur et à mesure, ainsi que la professeure principale, qui une fois le silence fait, se présenta sous le nom de mademoiselle Rebecca Alie. Elle semblait à peine plus âgée que nous. À la pause déjeuner, Niylah m'apprit qu'elle était nouvelle et Raven estima qu'elle devait avoir dans les trente ans.
En deuxième partie de journée, j'eus un peu plus de temps pour l'examiner. Elle était assez grande, fine, des cheveux très noirs, longs et lisses. Sa voix était simple, mais efficace, car tout le monde l'écoutait. À la fin des cours, mademoiselle Alie rappela aux présidentes des différents clubs de venir me vanter les mérites de leurs activités respectives pour que j'intègre un club au début du mois de mai. C'est ainsi que, sur le chemin du retour, une flopée de filles de deuxième année nous suivit pour me harceler et me donner leurs prospectus. Je les acceptai tous, les rangeant dans mon sac, afin de les lire tranquillement le soir.
Nous étions de retour dans le dortoir et montions l'escalier, quand, pour la première fois, je remarquai qu'au-dessus de la porte du Conseil des Étudiantes trônaient, sur une planche en bois fixée solidement au mur, deux orchidées en pot. Une blanche à gauche et une violette à droite, comme pour rappeler le chemin à suivre pour se diriger vers le bon pavillon.
Il restait deux heures avant le dîner, nous n'avions pas encore de devoirs à faire, alors les filles décidèrent de me faire visiter le parc. Avant cela, nous étions montées dans nos chambres pour poser nos affaires. Ni Lexa ni moi n'avions brisé le silence depuis l'événement de ce matin.
Nous marchions sur l'une des allées parallèles à celle que j'avais empruntée le premier jour quand Gaïa s'exclama :
- Clarke ! Je regardais les noms sur la liste des inscrits et j'ai vu que ton anniversaire était dans une semaine !
- Oui, j'ai toujours eu horreur qu'il soit si près de la rentrée… En général, le 8 avril, dans un nouvel établissement, personne ne se connaît encore vraiment bien et du coup, je ne le fête pas…
- Eh bien nous, on se connaît ! Alors, on te le fêtera ! lança Raven, tout sourire.
- Pyjama party ! chantèrent en chœur, Niylah, Raven et Octavia.
- C'est autorisé, ça ? demandai-je.
- Pas vraiment, mais ce n'est pas comme si on ne l'avait jamais fait, m'informa Gaïa en m'offrant un joli clin d'œil.
- C'est gentil, mais vous n'êtes pas obligées…
- Mais si ! Autant commencer l'année en fête ! s'extasia Lexa qui prenait enfin la parole.
Nous continuâmes à parler de mon anniversaire et des quelques « pyjama parties » qu'elles avaient organisées clandestinement l'année passée.
Le parc était magnifique, grand, remplit d'arbres et de fleurs. Il y avait des allées de cerisiers, d'érables, de ginkos, de cèdres, mais aussi des allées de roses, de lys, de tulipes et, bien sûr, d'orchidées.
- Vu l'emblème de l'école, il doit bien y avoir une partie de ce parc réservée aux orchidées, non ? demandai-je.
- Eh bien, commença Niylah, il y a la font-
- Non, à vrai dire, il n'y a pas d'endroit, à proprement parler, réservé aux orchidées, lâcha Raven, interrompant son amie.
- Ah, dommage, répondis-je, perplexe.
Il m'avait pourtant semblé que Niylah allait dire quelque chose. L'ambiance fut quelque peu étrange après cet événement, mais la balade n'en resta pas moins agréable. Après un bon moment passé à bavarder, nous décidâmes de rentrer pour nous débarbouiller avant d'aller manger. Ce fut en haut de l'escalier que nous quittâmes Octavia et Gaïa, et, au milieu du couloir de notre pavillon, que Lexa et moi quittâmes Raven et Niylah.
Une fois dans la chambre, Lexa fila dans la salle de bains pour se laver, sans rompre le silence qui régnait entre nous depuis « l'incident » du matin. Je m'étalai sur le lit en soufflant. Depuis ce matin, je n'avais pas vraiment su quoi lui dire, mais après tout, c'était elle qui m'avait abordée la première, c'était donc à elle d'engager les discussions, non ? Et puis, c'était elle qui s'était approchée si près de moi, pas moi… Je me relevai pour allumer la lumière et allai m'asseoir sur une des chaises en face du bureau. Elle avait vraisemblablement débarrassé une partie du meuble pour que j'y mette mes affaires. Je regardai le côté qu'elle devait occuper. Il y avait un cahier posé contre le mur et une photo encadrée. Je pris le cadre dans mes mains pour mieux l'observer. Sur la photo se trouvait Lexa et une fille que je n'avais jamais vue, mais qui lui ressemblait étrangement, leur ressemblance était d'ailleurs assez frappante. La seule chose qui aidait à les différencier était leur couleur de cheveux. En effet, l'autre fille était blonde. J'émis tout de suite l'hypothèse qu'elles devaient être sœurs. Je décidai de lui poser la question quand elle sortirait de la douche, histoire de raviver la conversation. En attendant, je reposai le cadre, croisai mes bras sur le bureau et enfouis mon visage dedans.
Quand Lexa sortit de la salle d'eau, elle était de nouveau en uniforme. Je filai sous la douche à mon tour, n'oubliant pas la question que je lui poserai en sortant. Une fois de nouveau dans la chambre, posée sur mon lit, j'interpellai ma colocataire.
- Dis, Lexa, l'autre fille, sur la photo, c'est qui ?
Elle parut étonnée et effrayée à la fois. Un long silence s'installa avant qu'elle ne me réponde.
- C'est Costia Woods, ma… sœur jumelle.
- Oh ! Tu as une jumelle ! Et, elle n'est pas dans cette école ?
- Elle y était… À vrai dire, elle est morte l'an dernier…
J'en restai clouée à mon lit. Non seulement ça m'avait choquée, mais je ne savais pas quoi lui dire pour m'excuser d'avoir été indiscrète.
- Désolée, je…
- Non, c'est bon, tu ne pouvais pas savoir… Mais avec les filles, on évite en général d'en parler, ça met une mauvaise ambiance et ça fait ressortir les souvenirs, joyeux comme douloureux…
- Je n'aborderai pas le sujet, promis !
- Merci…
Je la vis essuyer une larme qui s'était échappée par mégarde de son œil droit. Puis, elle secoua la tête et se ressaisit.
- Arf, il va vraiment falloir que je t'apprenne à faire les nœuds ! rigola Lexa.
- Zut, j'ai pourtant essayé de m'appliquer cette fois ! dis-je en me levant.
- J'ai l'habitude, Costia ne savait pas les faire non plus…
Sa voix se bloqua, puis elle s'approcha lentement de moi pour, encore une fois, renouer ma cravate. Cette fois-ci, elle imposa une distance convenable entre nos deux visages, mais lorsque qu'elle eut tiré sur le tissu pour resserrer le nœud, son regard profond se posa à nouveau sur moi, ne voulant plus se détourner. Sa main lâcha ma cravate pour aller se poser sur ma hanche. D'un léger mouvement, elle rapprocha mon corps du sien, nos poitrines se touchant presque. Son autre bras se leva pour venir caresser ma joue du bout des doigts. J'étais paralysée. J'aurais eu envie de bouger, enfin peut-être que non, mais j'aurais dû bouger et, pourtant, je n'y arrivai pas. C'était comme si quelque chose dans mon être m'empêchait de m'enfuir.
