Aujourd'hui, après m'être habillée, je sortis une nouvelle fois trop tôt de la salle de bains et aperçus Lexa avoir du mal à attacher son soutien-gorge. Je m'approchai doucement d'elle pour lui prendre les deux lanières des mains et je lui attachai sans difficulté. Elle rigola bêtement et décida de m'aider à faire mon nœud de cravate. Cette fois-ci, tout se passa normalement et nous prîmes l'habitude de fonctionner comme cela, j'attachais son sous-vêtement, elle attachait ma cravate. Je n'allais comprendre que bien plus tard que ces gestes répétitifs allaient avoir une grande importance.
Le 8 avril arriva plus vite qu'il n'aurait dû. Dès mon réveil, Lexa me sauta au cou pour me souhaiter un joyeux anniversaire. Je la remerciai en lui frottant énergiquement le dos. En arrivant dans le hall, les filles étaient déjà toutes réunies et me chantèrent en chœur ce qu'il était convenu de fredonner en cette occasion. Je me mis à rougir. J'avais l'impression qu'elles me connaissaient depuis des années, alors que cela ne faisait que quelques jours que je les avais rencontrées. Je crois même que quelques larmes s'échappèrent de mes yeux. Au déjeuner, quelques filles vinrent me souhaiter mon anniversaire, ce qui me valut plusieurs remarques de mes amies sur le fait que je devenais vite populaire. À la fin de la journée, Alie, notre professeure principale, me le souhaita également.
20h30. Lexa et moi étions dans notre chambre et nous nous préparions.
- On y va en pyjama ? demandai-je.
- C'est le principe d'une pyjama party, non ?
- Tu-tu vas y aller en nuisette ?
- La nuisette n'est réservée que pour tes beaux yeux, dit-elle en clignant de l'œil droit. Pour les pyjama parties, j'en ai un spécial !
Elle se dirigea vers l'armoire et en sortit une espèce de tenue grise et blanche.
- Tadaaaam ! cria-t-elle triomphalement en dépliant un pyjama aux allures de raton laveur.
- Un kigurumi de raccoon ?
- C'est Costia qui me l'avait offert, parce que tout le monde dit que j'ai une tête de raton laveur quand je suis fatiguée…
- Tout le monde en aura un ? réussis-je à placer entre deux rires.
- Il y a juste Niylah qui en a un, un puma.
- Pourquoi un puma ?
- Oh, simplement parce qu'elle trouvait le déguisement mignon !
Nous nous regardâmes un instant et éclatâmes de rire. J'allai dans la salle de bains pour enfiler mon pyjama banal, un haut mauve à manches courtes assorti à un pantalon en toile à poids mauves, blancs et violets. Lorsque je sortis de la pièce, Lexa était habillée, enfin, plutôt déguisée…
- Tu fais de la promo pour l'autre pavillon, Clarke ?
Nous rîmes légèrement avant d'éteindre les lumières pour sortir discrètement. Il n'y avait aucun bruit dans le couloir sombre.
- J'ai peur du noir, chuchotai-je tout doucement en agrippant la queue du pyjama de Lexa, devant moi.
- On raconte qu'il y a un fantôme qui rode dans le pavillon mauve.
- Un-un fantôme ? haletai-je en resserrant ma prise.
- Toute école a ses légendes ! Mais chut, on va attirer les soupçons !
Je ne dis plus un mot. Nous passâmes devant la porte du Conseil et arrivâmes dans l'autre pavillon. Nous remontâmes le couloir jusqu'à la chambre M36, celle d'Octavia et Gaïa. Après avoir frappé à la porte, ce fut Niylah, la tête enfouie sous une capuche surmontée d'oreilles de félin, qui nous ouvrit. La pièce était seulement éclairée par les deux lampes de chevets, sûrement pour éviter d'attirer l'attention. La chambre était identique à la nôtre, à ceci près qu'ici, les rideaux étaient logiquement mauves, alors que les nôtres étaient blancs. Raven, Octavia et Gaïa étaient assises autour d'une table improvisée avec plusieurs piles de cahiers, et formaient un début de cercle. Niylah, Lexa et moi vînmes le compléter. Au milieu étaient disposées une théière entourée de six tasses assorties. Gaïa fit le service.
- Vous n'avez pas croisé Jade ? s'enquit Raven.
- Jade ? demandai-je.
- Le fantôme du pavillon mauve ! s'exclama Lexa. Non, malheureusement !
- Malheureusement ?! Mais t'es dingue ! Bon, c'est quoi cette histoire ? m'informai-je, un peu stressée.
Non pas que je croyais aux fantômes ou à ce genre de choses, mais les rumeurs de ce genre m'inquiétaient.
- J'avais prévu de te raconter les trois légendes de cette école, eh bien commençons par la première ! intervint Niylah.
- Trois ?… fis-je, peu rassurée.
Gaïa se leva, fouilla dans un tiroir et en sortit une lampe de poche qu'elle passa à Niylah. Cette dernière positionna la lampe sous son menton et l'alluma de façon à éclairer son visage par le dessous, pour se donner une allure pseudo-effrayante, et commença à conter.
- On raconte qu'il y a 150 ans, l'année du troisième anniversaire de l'école, Jade était éperdument tombée amoureuse de sa professeure, commença Niylah en prenant une voix qui se voulait glaciale.
Les autres la regardaient attentivement, comme si elles découvraient l'histoire en même temps que moi.
- Malheureusement, cette professeure était gravement malade, n'assurant que la moitié de ses cours et accumulant les séjours à l'hôpital. Le soir du troisième anniversaire, les deux amantes s'unirent dans le bureau de la représentante du pavillon mauve au Conseil des Étudiantes, poste occupé, à l'époque, par Jade elle-même. S'en fut trop pour la jeune prof, dans un dernier élan d'amour et de chaleur, elle perdit connaissance dans les bras de son aimée. Jade pleura, encore et encore, implorant Dieu pour que le sort en soit autrement.
Elle marqua une courte pause, je remarquai que j'étais vraiment concentrée sur son histoire. Elle reprit.
- C'est alors qu'un ange lui apparut. Il lui proposa un pacte. Il redonnerait vie à la professeure si Jade donnait la sienne en échange. Évidemment, par amour, et parce que sinon ce serait moins tragique, Jade accepta. L'échange fut vite réalisé et les deux âmes sœurs n'eurent jamais l'occasion de se dire au revoir. L'ange disparut aussitôt et Jade, se refusant à partir de ce monde sans sa bien-aimée, se résigna à hanter la demeure. Mais, par elle ne savait quel sortilège, elle ne pouvait quitter le pavillon dans lequel elle avait perdu la vie et ne revit donc jamais son amour…
Niyhla s'arrêta avec une larme à l'œil.
- C'est plus triste qu'effrayant ton histoire ! m'exclamai-je.
- Elle me fait pleurer à chaque fois ! lâcha Octavia en essuyant ses larmes dans la manche de sa copine.
Nous nous regardâmes toutes et éclatâmes de rire.
- Mais assez discuté ! repris Octavia en se levant pour ramener six petits gâteaux surmontés de bougies.
Elle les déposa sur la table, sous mon regard joyeux et attentif. Elle tendit une boîte d'allumettes à Raven, prétextant qu'elle avait peur du feu, pour que celle-ci allume les bougies. Une par une, elles s'éclairèrent, me dévoilant mieux leur couleur bleu nuit. Les flammes tremblantes se reflétaient dans les visages des membres formant le cercle pendant qu'elles chantaient tout doucement. Après avoir mimé des applaudissements, je formulai un vœu dans mon esprit, je voulais simplement que cette année soit belle et se passe bien, puis je pris une grande inspiration et soufflai du mieux que je pus pour réussir à éteindre tout d'un coup. Elles sourirent encore une fois en me félicitant. Lexa se pencha sur la gauche et fouilla dans sa poche opposée pour en sortir un petit paquet emballé sommairement dans une feuille du journal. Elle prit la parole :
- Bon, nous sommes dans un internat dans lequel nous n'avons pas le droit de sortie, sauf cas exceptionnels, alors nous n'avons pas pu t'acheter de cadeaux, mais on quand même réussi à te trouver ça !
Elle me tendit le paquet sous les regards émerveillés des autres.
- Tu n'aurais pas dû…
- Je tiens à préciser que c'est une idée commune ! Alors, si tu dois engueuler quelqu'un, ce n'est pas que moi, rigola Lexa.
Je souris et entrepris d'ouvrir l'emballage. J'en sortis une petite peluche en laine représentant une lionne jaune et orange.
- Ça vient du club de couture, m'informa Gaïa, on leur a « passé commande » il y a deux jours et voilà !
- C'est trop mignon ! Et il y a des détails en plus de ça ! m'extasiai-je.
En effet, la lionne portait autour d'une de ses oreilles un petit ruban blanc et une orchidée blanche était dessinée sur son ventre. Ce cadeau me réjouit énormément et je sentis des larmes s'échapper de mes yeux. Elles durent s'en apercevoir, car les filles virent me serrer dans leurs bras à tour de rôle.
Une fois l'émotion passée, nous mangeâmes et bûmes tout en parlant de choses et d'autres, discussions de filles, banales, délirantes, passant une soirée magique. Je me sentais très bien intégrée à leur groupe, alors que cela ne faisait qu'une semaine que je les avais rencontrées. Je me sentais bien, je me sentais à ma place, je me sentais moi.
Vers minuit, Niylah, Raven, Lexa et moi saluèrent Gaïa et Octavia avant de retourner dans notre couloir. Raven s'attarda dans les bras d'Octavia, avant de nous rejoindre.
- Fais gaffe au fantôme, Clarke, chuchota Niylah.
- Chut ! fit Lexa en dissimulant ses rires.
- Allez, bonne nuit ! lança Raven avant d'entrer dans sa chambre avec Niylah.
Une fois arrivées dans la nôtre, je posai la lionne sur le bureau et me blottis dans mes draps. Lexa ne pouvant décemment pas dormir en costume, se changea, devant moi, si bien que je détournai le regard.
- Je comprends que tu sois pudique, mais ne le sois pas pour les autres.
- Pour les autres ? questionnai-je.
- Si je me change ici, c'est que cela ne me gêne pas, ne te sens pas obligée de détourner les yeux. Non pas que je veuille que tu me mates, hein !
Nous rigolâmes doucement avant qu'elle se mette au lit.
-Niylah a parlé de trois légendes, c'est quoi les deux autres ?
- Oh, c'est vrai qu'on en a oublié de te raconter les autres ! T'es vraiment sûre que tu veux les entendre avant de dormir ?
- Tu me fais peur…
- Non, c'est pas si terrible, mais tu m'as l'air sensible !
- Raconte !
Elle sourit, se tourna pour me regarder et commença :
- La deuxième légende est liée à celle de Jade. Il arriva bien un jour où la professeure de l'histoire mourut. Elle voulut revenir airer ici pour tenter de retrouver l'âme de sa bien-aimée. Hélas, elle ne peut pas franchir les portes du dortoir. Elle reste donc dehors, hantant le parc et les environs, espérant chaque jour, chaque nuit, à chaque heure, que les portes du dortoir s'ouvrent pour elle.
- Cul-cul la praline sur les bords, vos légendes ! Donc, il y a un fantôme, sur le domaine, dans le pavillon mauve, mais rien dans le blanc ?
- Ah non, dans le blanc, on a bien pire qu'un simple fantôme qui nous hanterait.
- Bien pire ? C'est possible ?!
- Accroche-toi, Clarke !
- Balance, qu'on en finisse !
Je l'entendis étouffer un rire sous sa couette avant qu'elle ne reprenne son récit.
- Dans le pavillon blanc loge une famille de vampires.
- Des vampires ?
- Il y a dans ce pavillon une chambre de plus que dans l'autre. Au fond du couloir se trouve une porte condamnée. C'était autrefois la chambre de la surveillante principale des lieux. Elle est restée surveillante dix ans avant de rencontrer, au hasard d'un séjour à la mer, un homme dont elle tomba éperdument amoureuse. Cet homme est décrit comme étant d'une blancheur inégalable, avec des yeux sombres et peu bavard. Bien que personne ne l'ait jamais vu, nous avons toute notre idée quant à son apparence. Elle l'a fait entrer en douce, une nuit, une fois, dans sa chambre. Après cette nuit, jamais personne ne les a revus vivants. Par respect, la porte de la pièce a été condamnée, afin que personne ne dérange les lieux, et il n'y a plus jamais eu de surveillante de dortoir.
- Où est le vampire dans tout ça ?
- J'y viens ! Trois ans plus tard, alors que deux filles se rendaient en douce dans la chambre d'amies, une d'elle a entendu du bruit provenant de la porte condamnée. Elle s'est approchée, a posé son oreille contre la porte, et le visage de l'ancienne surveillante l'a transpercée pour venir mordre la petite curieuse.
- Mordre ?
- Tu voulais du vampire, non ?! Plus personne ne l'a revu depuis. On suppose qu'elle s'est transformée et qu'elle vit à présent aux côtés de la surveillante et de son amant.
- Mon Dieu… Je crois que je préfère le fantôme du pavillon mauve… Et tu les as aperçus ou entendu, tous ces… morts-vivants ?
Son rire claqua dans l'air.
- Malheureusement non, mais je ne désespère pas d'en apercevoir un jour !
Un frisson me parcouru des pieds jusqu'à l'échine. Je sentais mes mains devenir moites.
- Je… dis… Lexa, je peux dormir avec toi ?
- Ah, je t'avais dit que ce n'était pas bon de te raconter ça si tard ! dit-elle en bâillant. Allez, viens !
Elle ouvrit ses draps et se poussa contre le mur pour me laisser une place. Je m'installai et posai mon visage contre son buste. Elle me caressa les cheveux avant d'attraper ma main et de l'enlacer dans la sienne.
- On dit que si on s'endort main dans la main, on fera le même rêve, m'apprit-elle.
- Alors, ne fait pas de cauchemar… chuchotai-je en serrant ma main autour de la sienne et en fermant les paupières.
- Bonne nuit, Clarke.
- Bonne nuit…
