Repensant à cette nuit-là qui avait eu lieu des années auparavant, Mrs. Cole observait Tom qui ne semblait pas vouloir se lever. Elle décida de le laisser tranquille et réveilla les autres enfants. Ceux-ci se rendirent dans la salle à manger pour prendre leur petit-déjeuner sans protester, l'air absent et parlant entre eux, à voix basse, par petits groupes de deux ou trois.

Tout en servant le petit-déjeuner, Mrs. Cole songea qu'en apparence, peu de choses avaient changé. Mais cette fameuse nuit où elle avait recueilli Tom n'avait cessé de la hanter. L'image de la dépouille de cette pauvre jeune femme et de son nouveau-né dans ses bras était restée gravée dans son esprit. Tom s'était révélait être un enfant associable, peu aimé des autres enfants, restant souvent seul et ayant l'air mélancolique et narquois. Il faisait ses devoirs régulièrement, se montrait très discret en cours et n'avait fait que de rares bêtises. Il passait le plus clair de son temps libre dans sa chambre exiguë ou dans la petite cour nue de l'orphelinat. Mrs. Cole avait eu souvent des doutes sur le fait qu'il faisait le mur la nuit mais elle n'avait jamais pu le prouver.

Cette journée tout aussi maussade que les précédentes s'écoulait trop lentement au goût de la vieille directrice. Elle demanda à l'une de ses employés de surveiller les enfants et se fit un brin de toilette. Mrs. Cole s'efforçait de vider son esprit de toutes pensées mais les mêmes questions l'obsédaient depuis des années dont celles-ci : qui était la mère de Tom ? Comment, dans l'état de faiblesse où elle se trouvait cette nuit-là, avait-elle pu rejoindre l'orphelinat ? Mrs. Cole avait cherché dans les registres d'état civil et les archives de Londres la trace d'un « Tom Riddle » ou d'un « Marvolo », en vain. Elle n'avait pas étendu ses investigations au-delà de la capitale car il était improbable que la jeune mère vient d'une autre ville au vu de son état. Malgré cela, elle avait réussi à frapper à la porte de l'orphelinat. Lorsque Mrs. Cole avait accouru dans le vestibule et ouvert la porte à la volée, elle n'avait remarqué qu'une unique silhouette. Elle s'était approchée mais n'avait décelé aucune autre présence, hormis la jeune mère et son nourrisson. Pourtant, elle avait eu le sentiment que la jeune femme n'était pas arrivée là toute seule. Une autre personne l'avait aidée, elle en avait l'intime conviction. Mais Mrs. Cole n'avait jamais pu le prouver, d'autant que cette personne, si elle existait, n'avait pas cherché à contacter l'orphelinat. La directrice sortit de sa chambre, prit l'escalier et alla rejoindre les enfants et son employée dans la pièce commune.

Lorsque la directrice quitta la pièce, Tom ouvrit ses yeux sombres. Le claquement de la porte résonna dans le silence de sa chambre. Le soleil commençait à prendre possession du ciel nuageux. Tom ouvrit le vieux volet en bois et la fenêtre grinçante. La brise matinale fouetta le visage aux traits fins et séduisants du jeune garçon. Le temps qui s'améliorait n'arrangeait pas l'humeur orageuse de Tom.

Son enfance n'avait été rythmée que par les repas sommaires de l'orphelinat, les ordres et les réprimandes de Mrs. Cole, les cours donnés à la fin de la journée par la directrice ou son employée et les tâches quotidiennes à effectuer. La routine douceâtre et oppressante de l'établissement avait orchestré le début de sa vie. Quelques sorties et expériences avaient tout de même rompu cette monotonie pesante, mais rien d'extraordinaire. Tom passait le plus clair de son temps libre à dessiner, écrire ou échafauder des plans d'évasion. Le jeune garçon était sûr qu'il réussirait à s'échapper de ce bâtiment dont il connaissait les moindres recoins, failles et endroits à éviter, à force de l'avoir arpenté à maintes reprises, tel un animal en cage. Mais une fois dehors, où irait-il ? Il n'avait aucun proche ou ami pour l'héberger.

Il avait toujours été coupé du monde extérieur, uniquement encadré par Mrs. Cole et son employée. La directrice lui avait confié dès sa plus tendre enfance que sa mère était morte en lui donnant naissance et qu'elle n'avait eu le temps que d'indiquer le nom qu'elle souhaitait qu'il porte avant son dernier soupir. Mais lorsque Tom avait demandé si son père était toujours en vie ou s'il avait des frères et sœurs, Mrs. Cole lui avait rétorqué d'une voix sèche que s'il était ici, c'était parce qu'aucun parent ou proche ne pouvait le prendre en charge. S'il s'échappait, cette vieille pie serait capable de lancer les autorités à ses trousses et de remuer ciel et terre pour retrouver son orphelin. Pour l'argent ou par affection ? Le jeune garçon s'en fichait, en réalité. Il voudrait ne dépendre de personne. Le fait que Mrs. Cole le traite comme un petit gamin lui donnait la nausée.

Mais pour le moment, il ne pouvait concevoir une autre façon de vivre. Tom avait conscience qu'il serait coincé là toute sa vie. Sauf si… À cette idée, le jeune garçon s'écarta brusquement de la fenêtre et retira sa main de la vitre froide, comme brûlé par une flamme invisible. Tom avait toujours eu l'espoir – un peu puérile et honteux – qu'un parent lointain ou un sauveur vienne le chercher pour l'emmener vivre avec lui ou, au moins, dans un lieu moins austère et reculé. Un lieu qui n'était pas digne de lui… Il s'était toujours senti à part, et pas seulement parce qu'il n'avait pas d'amis ou qu'il se sentait rejeté. Non, Tom était persuadé qu'il était différent des autres. Il se sentait spécial, et ce, depuis toujours…

Son estomac gargouilla bruyamment, rompant le calme régnant dans la pièce peu éclairée. Tom chassa ces pensées qui le rongeaient de l'intérieur et descendit l'escalier aux marches froides sous ses pieds nus. Il pénétra dans la salle à manger et jeta un rapide coup d'œil autour de lui. Tous les enfants étaient disposés en groupe de deux ou de trois, certains discutaient provoquant un léger brouhaha et d'autres se contentaient de manger avec avidité et en silence. Leurs regards voilés par la fatigue le suivirent jusqu'à la table à laquelle il s'installa seul et les yeux dans le vague. Le jeune garçon engloutit voracement son petit-déjeuner. Mrs. Cole l'observait discrètement : son isolement fit monter en elle un sentiment de pitié.

La directrice eut soudain l'intuition que ce matin un peu trop tranquille allait prendre une tournure désagréable. L'un des enfants ayant à son actif pas mal d'entorses au règlement lança :

- Hé, le p'tit Riddle est encore tout seul !

Sa bande et lui s'esclaffèrent avec exagération, leurs ricanements sonores se répercutant contre les murs sombres et nus du vaste réfectoire. Mrs. Cole se figea soudainement et laissa tomber sa fourchette. Le bruit rompit le silence pesant qui s'était brusquement installé. La directrice se retrouva dans le même état que la nuit où Tom avait intégré l'orphelinat : la panique, le cœur battant la chamade, les sueurs froides, les gestes tremblants… Anxieuse, elle scrutait attentivement le visage aux traits fins et séduisants du jeune garçon. Elle redoutait sa réaction. Étonnamment, Tom ne lâcha aucune réplique cinglante et n'eut pas de mouvement trahissant sa rage. Il s'efforça de réprimer un accès de colère et continua de boire en silence le liquide brunâtre de son bol. Mais le garçon turbulent n'en avait pas fini avec lui. Il poursuivit ses provocations d'une voix railleuse :

- Bah alors, Riddle, on sait pas se défendre ? Ta maman ne t'a jamais appris ça ? Ou peut-être qu'elle aussi était une soumise…

Cette fois, ce fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase. Tom se leva brutalement de sa chaise qui se renversa et tomba au sol dans un fracas assourdissant. Tout le monde retenait son souffle, attendant avec impatience la suite des évènements. Mrs. Cole restait immobile, incapable de savoir si elle devait intervenir ou pas. Tom quitta la pièce d'un pas furieux, sans se retourner ni accorder un regard à qui que ce soit. La directrice poussa un soupir, à la fois de soulagement et de lassitude. Elle toisa d'un regard noir le groupe d'enfants chahuteurs. Elle décida de laisser Tom seul car il en avait sûrement besoin. La directrice ordonna aux garnements d'effectuer les tâches ménagères et leur dit qu'ils seraient privés de dessert pendant une semaine. Ils s'exécutèrent, leur sourire narquois disparaissant de leur visage.

Tom remonta l'escalier quatre à quatre sans prêter attention à la lumière du soleil qui traversait désormais la haute fenêtre. Il courut le long du couloir désert – tout le monde était encore dans le réfectoire – et entra dans sa chambre, son refuge. Il referma si violemment la porte sur son passage que les murs tremblèrent et de la poussière tomba du plafond. Tom contempla les grains de poussière un instant, l'air perdu. Puis, il sentit de nouveau la rage bouillonner dans ses entrailles, comme si un serpent se dressait en lui, prêt à attaquer. Il avait envie de frapper quelqu'un ou quelque chose, tout ce qui se trouvait à sa portée. Peu lui importait les conséquences. Le jeune garçon sentait monter en lui le doux sentiment de la vengeance. Il savait qu'il devait l'assouvir sous peu car plus il attendrait, plus sa colère se serait emparée de lui et pire serait leur sanction.

Tom n'avait jamais laissé passer les provocations de ces petits voyous. Il leur avait dérobé des objets auxquels ils tenaient beaucoup, à l'insu de tous. Ses harceleurs savaient que c'était lui qui les avait volés mais, sans preuves, ils n'avaient pas pu le coincer et le dénoncer à Mrs. Cole. Et ils ne voulaient pas s'abaisser à lui demander de leur rendre leurs objets par fierté mais aussi par crainte. Tom était un jeune garçon ténébreux, c'était l'une des raisons pour lesquelles il était rejeté et persécuté. Malgré leur jeune âge, les autres enfants percevaient en lui une noirceur profonde ce qui suscitait chez eux une certaine terreur et des réflexes primaires. Tom en avait conscience. Il se moquait d'évoluer seul pendant ses années à l'orphelinat mais quiconque le titillait, ne serait-ce qu'en le bousculant par inadvertance au réfectoire en subissait les conséquences tôt ou tard.

Le jeune garçon refoula ses pensées négatives et s'efforça de réfléchir calmement à sa vengeance. Il allait s'en prendre à chaque membre du groupe de voyous, l'un après l'autre. Dans un éclair de lucidité, il sut comment allait se dérouler son premier acte de représailles. Il resta enfermé toute la matinée pour planifier sa mise en œuvre et ne réapparut que quelques minutes avant le déjeuner. Il avala voracement le contenu de son assiette et retourna dans sa chambre. Tom avait rédigé scrupuleusement un plan détaillé de son méfait. Il mettrait à exécution son premier acte de vengeance le soir même. Il était prêt.