Point de Vue Emori
- Emori ? Tu viens, on va au square avec Nikki et Denae.
- Désolée, Guara, ma maman veut que je rentre tôt maintenant…
- Dommage, ce week-end peut-être, à demain, Emori !
- À demain !
Elle sortit de la salle de classe avant moi et, après avoir regardé à droite et à gauche pour être sûre que personne ne me verrait, je sortis à mon tour et me dirigeai à l'opposé de la sortie, vers la salle de musique. Le club était censé être fermé à cette heure-là, mais jeudi dernier, alors que je passais par hasard devant la salle, j'avais entendu de la musique et m'étais arrêté pour regarder. Une fille, qui devait avoir le même âge que moi, jouait du piano. Encore et toujours la même partition, elle semblait vouloir s'améliorer. Je n'avais pas pu rester longtemps et j'avais décidé de venir le lendemain, elle était toujours là, jouant le même morceau. Cela faisait une semaine que je venais l'écouter en cachette. Elle ne savait pas que j'étais là, du moins je le pensais, je restai derrière la porte, regardant par la fente entre le mur et le battant, et j'écoutai paisiblement le morceau qu'elle rejouait encore et encore. Aujourd'hui, comme je l'espérai, elle était là, assise devant le piano, à jouer. Elle faisait toujours la même faute vers le milieu du morceau, mais ne s'arrêtait pas pour autant, et elle recommençait sans jamais se lasser, pour essayer de régler son défaut. Je ne savais pas combien de temps elle restait là, je partais toujours au bout d'une demi-heure pour ne pas inquiéter mes parents. Si je restais plus longtemps, ma mère s'inquiéterait, ce qui était bien normal, j'avais dix ans et nous habitions tout près de l'école, mais je lui disais que j'allais au square avec Nikki, Denae et Guara.
Nous étions en hiver, le soleil se couchait presque et ma pianiste baignait dans une lumière dorée. Je l'admirai paisiblement tout en écoutant. Ses cheveux étaient longs, presque aussi longs que les miens. Comme elle était assise, ils lui tombaient juste au-dessus des fesses. Je pouvais constater qu'elle était un peu plus petite que moi en taille, mais elle devait être du même niveau que moi. Je ne l'avais pourtant jamais croisé dans les couloirs, elle était peut-être discrète. Cette fille m'intriguait, sans que je le veuille vraiment, j'étais en admiration devant elle, comme si elle m'hypnotisait. Je ne pouvais pas détacher mon regard de son profil, je ne l'avais jamais vu de face, mais je savais qu'elle était jolie. J'avais envie de devenir son amie, mais je n'osai pas aller lui parler. Elle joua huit fois son morceau et je dus m'en aller à regret.
Ce rituel dura pendant un mois sans qu'il ne se passât rien de différent. Ce soir encore, je me rendais devant la salle de musique. Nous étions la veille des vacances de Noël et je comptais rester un peu plus longtemps pour l'écouter. Depuis le mois de novembre, elle jouait toujours le même morceau. Je n'avais jamais réussi à l'identifier, mais il était désormais devenu mon morceau favori. J'aurais voulu savoir jouer du piano pour me joindre à elle.
J'y allais cependant avec une boule au ventre, hier, elle n'était pas venue, j'étais donc rentrée chez moi plus tôt et m'étais inquiété en ayant peur qu'il lui soit arrivé quelque chose. J'espérai qu'elle serait là aujourd'hui. Ce fut avec joie qu'en m'approchant de la salle, j'entendis la mélodie. C'était bien elle qui jouait du piano.
Au bout d'un quart d'heure, alors qu'elle venait d'achever son quatrième essai, elle s'arrêta. Elle ne faisait jamais de pause, j'eus peur qu'elle parte plus tôt et qu'elle me découvre. Elle ne sembla néanmoins pas bouger de son siège.
- Tu peux entrer, tu sais.
C'était la première fois que j'entendais sa voix, une douce voix d'enfant, elle donnait tout de suite l'envie de lui parler, j'étais apeurée. Elle savait donc que je l'observais.
- Je n'ai jamais vu ton visage, mais je sais que tu viens chaque soir pour m'écouter. Si tu ne veux pas te montrer, dis-moi au moins ton prénom.
J'en rougis presque de honte. Il aurait été bête de m'enfuir, alors je fis coulisser délicatement la porte et entrai dans la pièce. Elle se retourna. Je voyais son visage pour la première fois, il était rond et magnifique, elle souriait, rien que pour moi, et je ne pus m'empêcher de l'imiter.
- Emori Dixon, me présentai-je.
- Luna Reynolds, répondit-elle, mais tu peux m'appeler Lou.
Dans le ton de sa voix, je sentais comme une détresse profonde, elle ne semblait pas avoir beaucoup d'amis, elle ne semblait pas parler beaucoup, rien que cette simple phrase avait paru lui demander un grand effort.
- C'est quoi le morceau que tu joues ? demandai-je, piquée par la curiosité.
- La Lettre à Elise, de Beethoven.
- Tu ne joues que celle-là, pourquoi ?
- C'est le dernier morceau que mes parents m'ont enseigné avant de mourir.
J'en restai abasourdie, elle n'avait plus de parents ? Je comprenais aussitôt pourquoi sa voix paraissait teintée de désespoir. Je m'approchai doucement d'elle. Elle se décala sur le banc devant le piano pour me laisser une place et je m'assis à ses côtés.
- Tu n'étais pas là hier, pourquoi ? demandai-je à nouveau.
- C'était l'anniversaire de mon grand frère, alors je devais aider mes grands-parents à préparer.
Je supposai donc qu'elle vivait avec eux.
- Tu es dans quelle classe ?
- Tu poses beaucoup de questions ! dit-elle en rigolant. Je suis en quatrième année, dans la classe de Mademoiselle Nia, et toi ?
- Même année, je suis dans la classe de Mademoiselle Indra.
- Tu veux bien devenir mon amie, Emori ?
- Oui !
J'avais répondu avec un énorme sourire et elle en eut les larmes aux yeux, elle secoua ensuite sa tête pour se remettre les idées en places et se remis à jouer. Je continuais à venir chaque soir. Depuis ce jour, je prenais place à côté de Luna, l'écoutant jouer encore et toujours cette même partition de Beethoven.
- Emori ? À quoi tu penses ? me demanda Luna, nue, allongée à mes côtés.
- Je repensais à notre première rencontre, tu t'en souviens ?
- Évidemment ! Tu as été ma première, et unique, amie.
- Unique…
- Ça te gêne le fait qu'on soit solitaire, n'est-ce pas ? Avant de me connaître, tu avais plein d'amis en primaire.
- C'est vrai, mais tu comptes largement plus que tous les amis que j'ai eus, à mes yeux.
- Clarke et Lexa, elles ont l'air sympa, tu penses qu'on pourrait devenir amies ?
- Je crois bien oui, répondis-je en caressant le haut de ses cheveux.
- Tu m'apprendras comment on fait !
- Comment on fait quoi, Luna ?
- Comment on fait quand on a des amies…
- Crois-moi, tu sais déjà le faire… Tu sais déjà le faire…
J'avais chuchoté la fin de ma phrase et l'avais embrassée sur le crâne. C'est vrai, nous n'avions jamais eu d'amis depuis que nous nous connaissions. Après l'avoir rencontrée, j'avais cessé de voir Nikki, Denae et Guara. Elles m'avaient manqué au début, mais j'étais bien aux côtés de Luna, je ne l'aurais échangé contre rien au monde, c'était MON amie, je n'avais besoin de personne d'autre et il semblait que c'était aussi le cas de Luna. Nous étions ensuite entrées dans le même collège. Une nouvelle aire de solitude. Comme nous nous connaissions, nous n'avions pas besoin de parler aux autres, nous ne voulions pas faire connaissance avec les autres élèves de notre classe. Et puis nous donnions tellement une image renfermée que personne n'osait venir nous parler, ils étaient en même temps fascinés et effrayés par nous. En dernière année de collège, à l'aube de nos quatorze ans, nous avions commencé à sortir ensemble. Nous étions jusque-là déjà très proches l'une de l'autre, mais nous nous voyions comme des amies, jusqu'à ce que l'une de nous deux fasse le premier pas.
- Tu te souviens de notre premier baiser ? demanda Luna en me caressant une épaule.
- Bien sûr…
- Luna ! hurlai-je en frappant à la porte de sa chambre d'interne un mercredi après-midi.
- Qu'est-ce qui se passe ? demanda-t-elle en m'ouvrant et en me laissant entrer.
- Regarde ce que j'ai trouvé dans mon cassier en prenant mes chaussures !
Elle prit le morceau de papier que je lui tendais et le lu dans sa tête, puis elle me le rendit. Nous avions alors quatorze ans, les grands-parents de Luna étaient morts il y avait deux ans de cela. Un an après, son frère, majeur, l'avait placée en internat.
- Et qu'est-ce que tu comptes faire, Emori ?
- Je sais pas, c'est la première fois qu'on m'envoie une déclaration d'amour !
- Bellamy Blake, il est dans notre classe, non ?
- Oui, même si, comme ça, je ne vois pas très bien qui c'est… Ah… J'ai envie de lui répondre ! T'imagines si je sortais avec lui ? Ce serait amusant !
- Amusant ?
- Bah oui, on sortirait tous les trois et on s'amuserait et on te trouverait un copain pour toi aussi !
- Je ne veux pas de copain ! me répondit sèchement Lunz.
- Pourquoi ?
- Tu me suffis, Emori…
- Mais on est amies, un jour, il va bien falloir fonder une famille, on va devoir se séparer toi et moi.
- Et pourquoi on en serait obligées ?
- Parce que c'est comme ça que vont les choses dans ce monde !
- Tu n'as donc rien compris…
Sa voix s'était coincée dans sa gorge quand elle avait répondu. Quelques larmes coulèrent sur ses joues. Je ne comprenais pas bien le sens de ses mots, de sa tristesse.
- Pourquoi tu pleures ? Pardon…
Elle ne répondit pas, mais releva brusquement la tête et s'approcha de moi. Elle attrapa mes deux poignets pour que je ne bouge plus. Elle avança vivement son visage vers le mien pour que je n'aie pas le temps de réfléchir. Finalement, sa bouche fusionna avec la mienne. Mes yeux s'écarquillèrent sous l'étonnement et un léger gémissement m'échappa. Plus sa bouche se faisait pressante sur la mienne, plus mon corps se relâchait. Je finis par lui rendre son baiser. Après quelques minutes, elle me relâcha et reprit la parole :
- Tu es mienne pour toujours, Emori…
Je collai mon front sur le sien et mes yeux se fermèrent.
- Je serais tienne pour l'éternité, Luna.
- Et ce garçon, tu ne lui as pas répondu au final, non ?
- Non ! Le pauvre, il a dû attendre désespérément !
Nous nous regardâmes et nous éclatâmes de rire.
- D'ailleurs, j'ai adoré l'indice que tu avais trouvé pour la deuxième épreuve « Symbole pour symbole, ce fut là notre échange ». Avec une phrase pareille, je ne pouvais que trouver le lieu ! Par contre, au début, je n'avais aucune idée de l'objet que tu avais caché, dit-elle après avoir repris ses esprits.
- Pourtant, ça semblait évident, qu'est-ce que j'aurais pu choisir d'autre ?
- C'est vrai… Une partition de La Lettre à Elise cachée sous le cerisier qui nous a vus échanger nos rubans. J'en ai presque eu les larmes aux yeux !
Elle sourit et déposa un vif baiser sur mes lèvres. Il y eut ensuite un long silence. Luna était blottie contre mon épaule et j'avais la bouche appuyée contre son cuir chevelu. Nous entendions le cliquetis de la trotteuse de notre réveil.
- Lou ? chuchotai-je en rompant le calme, ma voix s'engouffrant dans ses cheveux.
- Mmh ?
- Tu as perdu tes parents à l'âge de six ans, cela veut dire que tu jouais cette musique depuis quatre ans…
- Oui, quatre ans, depuis mon arrivée en primaire, et je faisais encore et toujours la même faute.
Son regard s'intensifia et ses yeux se remplirent de larmes.
- Jusqu'à ce que je te rencontre, poursuivit-elle alors que ses joues s'humidifiaient, je faisais, encore et toujours la même faute, jusqu'à ce que je vois ton visage. Après cette rencontre, je n'ai plus jamais raté ce morceau. La mélodie sortant de mes doigts était abîmée, en arrivant, tu l'as réparée, tu as comblé le vide, rendu la perfection possible, tu m'as guérie. Plus jamais mon jeu n'a été faux, plus jamais je n'ai souffert.
Mon cœur s'emballa dans ma poitrine. Jamais elle ne m'avait dit cela. Depuis les sept années que nous nous connaissions, jamais elle ne m'avait parlée ainsi. Ses lèvres se fixèrent aux miennes et elle ajouta :
- Je n'ai besoin que de toi, Emori…
Mes larmes se joignirent aux siennes et je l'embrassai avec toute la passion que j'étais en mesure de lui transmettre.
- Je t'aime, Louna, réussis-je à placer entre deux baisers.
- Emori…
Nos embrassades redoublèrent, puis, bientôt, ses mains vinrent caresser ma poitrine. Nous avions déjà fait l'amour ce soir-là, mais quand bien même, nous en avions encore envie, nous avions encore envie de posséder le corps de l'autre, de s'approcher de l'autre au plus près. En un mouvement, elle se retrouva à quatre pattes sur moi, me fixant d'un regard remplit de douceur.
Devant les autres, elle se donnait un air dur et narquois, mais devant moi, elle redevenait elle-même. Bien qu'elle ait un peu baissé sa garde avec Clarke et Lexa, ce n'était qu'avec moi qu'elle était entièrement elle.
Bientôt ses paupières se fermèrent et ses lèvres vinrent embrasser ma poitrine, mon ventre, mes cuisses, mes pieds, et à nouveau mes cuisses, mon ventre, ma poitrine et mes lèvres. Pendant que sa langue était occupée avec la mienne, elle dirigea sa main gauche vers mon entre jambe. Ses doigts, habituellement glacés, entrèrent en contact avec ma peau et un frisson intense me parcouru. La surface froide de ses mains me faisait frissonner aussi bien qu'elle faisait monter en mon être une grande boule de chaleur. Ses doigts s'introduisirent lentement en moi. Ce geste précis était rempli d'émotion, émotion qu'elle essayait de me transmettre au travers de son baiser et de ses gémissements.
Je gémissais moi aussi, beaucoup plus qu'elle cependant. Elle continua ses lents va-et-vient sans jamais accélérer le rythme. Pendant ce temps, mes mains caressaient son dos creux. Parfois, mes doigts se crispaient, il resterait quelques traces le lendemain, mais rien de grave. Pour lui rendre la pareille, j'engouffrai ma main entre l'infime espace qui nous séparait. J'arrivai difficilement jusqu'à mon but, mais une fois proche, j'entourai son sexe avec ma main, comme si je voulais le protéger. Je le caressai doucement, puis me résolus à y pénétrer, moi aussi. Nos mouvements n'allaient pas à l'unisson, pourtant, je ressentais presque le même sentiment que lorsque nous jouions du piano à quatre mains - elle avait fini par m'apprendre. En accord parfait, ici, notre alternance faisait justement que nous étions soudées. Après un certain temps, l'excitation était si grande que nous n'arrivions plus à nous embrasser, à la place, nous nous regardions dans les yeux. J'arrivai à voir mon reflet dans ses pupilles, c'était plutôt plaisant, comme si je faisais partie d'elle, d'autant qu'elle devait aussi se voir dans les miennes.
- Je… je… t'aime… lâcha difficilement Louna.
Un rire joyeux s'échappa de moi, mais le silence revint vite et nos visages devinrent à nouveau sérieux. À force de patience et de mouvements, aussi lents ou délicats furent-ils, j'arrivai à la jouissance bien avant mon amour. Aussitôt les idées un peu remises en place, que je retournai Louna pour la mettre sur le dos, tout en veillant bien à garder mes doigts en elle. Ses prunelles me regardaient avec insistance, on aurait dit que je pouvais me perdre dans son regard. Pendant que j'exécutai mes ultimes mouvements, j'embrassai délicatement ses seins. Elle avait ses mains agrippées à mon dos et, dans un dernier gémissement, plus puissant que les autres, elle jouit à son tour, ses doigts accrochés à mes omoplates. Je me posai ensuite à ses côtés, elle appuya sa tête sur mon épaule tout en reprenant son souffle, je finissais de reprendre le mien. Elle m'embrassa une dernière fois et nous fermâmes nos yeux.
- J'ai une idée de mise en scène pour l'épreuve à cheval, commença Louna.
- Je t'écoute, répondis-je toujours les yeux fermés en lui caressant les cheveux.
- Au moment où je te récupérerai sur l'estrade, car évidemment, je fais le prince ! Au moment où tu monteras sur mon cheval, tu devras monter devant moi, de telle façon que je te tienne dans mes bras lorsque que je ferais le parcours d'obstacle en sens inverse.
- C'est pas un peu risqué ? Pour diriger le cheval, je veux dire.
- Peut-être un peu, mais il faut donner du show, non ? Et je n'ai pas fini, au moment où tu monteras sur Hatsuharu, ce serait bien que nous nous embrassions.
- Tu aimes m'embrasser en public, mmh ?
- C'est parce que nous représentons un Amour pur et dit unique que nous sommes populaires, parce que nous avons échangé notre ruban dès le premier jour, alors autant donner à voir au public ce qu'il veut voir.
- Tu penses à tout, Lou ! Mais l'idée me plaît bien, après tout, c'est le cavalier et sa princesse, ce serait logique, puis cette mise en scène mélangée à notre popularité, face au duo non en couple contre lequel nous combattons, pourra sûrement nous aider par la suite dans cette compétition.
- À propos de nos adversaires, tu ne trouves pas qu'elles se sont rapprochées ces temps-ci ?
- Tu veux dire qu'elles pourraient être en couple ?
Il y eut un silence, puis nous nous regardâmes dans les yeux.
- Non ! répondîmes-nous à l'unisson en rigolant.
- En tout cas, j'ai hâte de voir ce que nous réservent les épreuves à venir, chuchota Luna, le nez enfoui dans ma poitrine.
- Oh, moi aussi ! Je sens qu'on va bien rigoler !
Nous soupirâmes joyeusement et nous finîmes par nous endormir vers un nouveau lendemain qui serait encore plus resplendissant que les autres.
