Je ne sais pas combien de mois plus tard, je ressuicite cette traduction !
- C'est vraiment trop injuste !
Claudia avait croisé les bras, les joues rouges d'indignation et les yeux levés vers son père. En signe de protestation, elle s'était assise sur la besace de Viren :
- Pourquoi je ne peux pas venir avec vous ?
- Parce que, dit Viren avec toute la patience qu'il pouvait rassembler, tu es trop jeune.
Claudia pointa un index accusateur vers son frère :
- Tu laisses Soren venir !
- Argh, Clo…
Soren, quatorze ans et humilié par tout ce que sa petite sœur pouvait faire, secoua la tête et se glissa hors de la pièce.
- C'est différent. Soren est plus âgé et s'entraîne pour entrer dans la garde royale.
- Et moi, je m'entraîne pour devenir une mage !
Claudia se fit toute câline :
- Je peux t'aider à cataloguer tout ce que tu vas trouver !
- Tu pourras m'aider à mon retour, dit fermement Viren. Maintenant, veux-tu bien me laisser prendre ma besace, je te prie ?
Claudia soupira bruyamment, mais se poussa quand même. Viren s'adoucit :
- Ca pourrait être dangereux, dit-il. Je ne me le pardonnerais jamais s'il t'arrivait quelque chose. De plus, tu seras plus utile ici.
- Au moins, promets-moi de revenir, » dit Claudia s'essuyant les yeux et le regardant avec une intensité qui prit Viren par surprise.
- Promis, dit-il.
Mais Claudia n'était pas satisfaite :
- Promesse-petit-doigt ?
- Tu n'es pas un peu trop grande pour –
- Promesse-petit-doigt, insista-t-elle, dégainant son auriculaire. Viren soupira et y enroula le sien. Ils se serrèrent la main solennellement. Quand ce fut fait, elle le prit de nouveau au dépourvu en se jetant en avant, enserrant sa taille dans ses bras. Elle marmonna quelque chose dans sa tunique.
- Pardon ?
- J'ai dit « tu vas me manquer, » répéta Claudia en se dégageant.
- Tu vas me manquer aussi, Claudia.
Le reste de l'équipée attendait dans la cour principale quand Viren arriva. Les chevaux piaffaient dans la gadoue de neige fondue et les souffles de leurs cavaliers formaient de la buée dans l'air glacial. Les suivaient des charrettes transportant leur équipement et des tentes, le strict minimum pour un tel voyage. Tout ce qui était susceptible de les ralentir avait été laissé derrière.
Soren était là, sous l'œil attentif de la Générale Amaya. Sa main tapotait le pommeau de la lame à sa ceinture, trahissant son agitation.
- Vous voilà, fit Harrow alors que le cheval de Viren se portait à sa hauteur.
- Mes excuses. Je faisais mes adieux à Claudia.
- Je suppose qu'elle n'a pas trop apprécié d'être laisse derrière ?
Viren eut un rire désabusé :
- Elle a l'habitude de… de n'en faire qu'à sa tête.
- Oh, tiens. Ca me rappelle vaguement quelqu'un.
Du coin de l'œil, Viren vit la Générale Amaya détourner la tête pour cacher un rictus.
Harrow se retourna, regardant le château une dernière fois. Son regard erra vers l'aile est :
- Bon, il est temps d'y aller.
Tout dépendait de ce voyage. Exactement comme un autre voyage où Sarai avait insisté pour venir. Mais Viren toussota poliment, ramenant Harrow au temps présent.
- Quand vous voulez.
- Très bien.
Harrow mit son cheval au trot :
- En avant !
Ils traversèrent la porte principale, puis le pont qui menait dans les rues de la ville. Les rues bourdonnaient de leurs affaires matinales, mais les gens se taisaient lorsqu'ils passaient devant eux, leur jetant des regards curieux et inquiets. La rumeur de la mystérieuse maladie avait fait son chemin. Harrow ne pouvait les regarder dans les yeux. Au lieu de quoi il fixait la route devant lui.
Alors que la ville faisait place aux fermes, puis aux forêts, il sentit ses épaules comme délestées d'un poids. Pour la première fois de sa vie, il était soulagé de partir de chez lui.
Opélie n'était pas certaine d'être taillée pour la garde de princes.
Le voyage les menant du manoir de Banthère à Castral Auriac fut compassé, raide, silencieux, ponctué seulement par le claquement des sabots sur la route et les renâclements des chevaux. La faute n'en incombait pas seulement à Opélie, qui avait autant d'instinct maternel qu'un caillou (elle le savait) ou qui était plus que préoccupée par la situation au château. Il était clair que la maladie ne faisait que se transmettre de malade à guérisseur. Personne d'autre n'avait été atteint. Et puis "ramenez les princes mercredi prochain" pouvait tout aussi bien se traduire par « ce mercredi qui vient » ou « le mercredi de la semaine d'après. » Sans compter que s'il arrivait quelque chose au roi, ce qui pouvait arriver n'importe quand, comme Opélie le craignait, les héritiers devaient impérativement se trouver au château. Et puis, les malades ne souffriraient pas un autre voyage, qui de toutes façons, même de nuit, ne ferait que semer la panique dans la population. Bref. Le trajet était morise, mais la faute en incombait également à Callum et Ezran, qui n'étaient pas non plus d'humeur à faire la conversation. Le crapaud luminescent, balloté dans le sac à dos d'Ezran, passa tout le trajet à jeter à Opélie des regards suspicieux.
On s'arrêta à mi-chemin pour que les garçons puissent se reposer. Callum descendit de cheval le premier, et aida Ezran à descendre de leur selle. Le canasson, ravi de ce répit, se mit à brouter paisiblement.
Ce fut Ezran qui posa la question qu'Opélie avait tant redoutée.
- Pourquoi papa doit aller à Duren ?
Opélie soupira en son for intérieur. Qu'est-ce qu'elle était censée lui dire ? « Votre père est en route, à la recherche d'une mystérieuse et antique bibliothèque qui pourrait ou pourrait ne pas exister, pourrait ou pourrait ne pas être infestée de monstres, grâce aux merveilleux conseils d'un arrogant prestidigitateur, doublé d'un égoïste, un… »
« Je suis navrée, prince Ezran, » dit-elle, détournant le regard pour ne pas avoir à affronter les immenses yeux bleu suppliants. « J'aimerais pouvoir vous le dire, mais… c'est une mission secrète. » Elle sourit, espérant que les princes trouveraient ça fascinant, mystérieux et assez important pour qu'ils ne cherchassent pas à en savoir plus… mais bien sûr, Ezran n'allait pas s'en laisser conter :
- Mais pourquoi ? Pourquoi est-ce qu'il n'a pas le droit ne nous le dire, à nous ? C'est papa.
- Laisse tomber, Ez, lâcha Callum.
Le petit prince plongea dans un silence assombri. Opélie aurait dû s'en sentir soulagée, mais le malaise grossit au creux de son estomac. Ezran ne voulait même pas la regarder.
- Bon, dit-elle, échouant lamentablement à prendre l'air enjoué. Vous devez avoir faim, tous les deux. J'ordonnerai aux cuisiniers de vous préparer quelque chose.
- Merci, dit Ezran, mais je n'ai pas faim.
Par les Sources, pensa Opélie, il ne va vraiment pas bien. Elle jeta un regard à son frère, espérant y trouver de l'aide, mais sans succès. Elle regarda Ezran sortir Batrappât de son sac à dos et le poser sur ses genoux. La peau de l'animal projeta un bleu mélancolique.
La panique la saisit elle imaginait très bien la réaction du roi s'il rentrait de cette fichue expédition et découvrait que l'héritier du trône s'était laissé mourir de faim sous sa garde.
Pourquoi moi ? pensa-t-elle. Elle n'avait pas été opposée à l'idée de s'occuper des princes au début, mais maintenant, les deux semaines à venir semblaient infiniment longues.
La première chose que fit Callum en arrivant au château fut de scruter l'aile est. De l'extérieur, elle ne présentait rien d'inhabituel mais d'après la lettre d'Harrow, s'il voulait des réponses, c'était par là qu'il devait commencer. Le château bourdonnait d'activité, cependant – les apprentis de l'apothicaire traversaient la cour à grands pas, portant à bouts de bras des piles de draps et des caisses d'herbes médicinales. Ils ne s'arrêtaient que pour laisser passer les palefreniers qui menaient des chevaux par la bride.
- En fait, Opélie… dit Ezran, penaud, la main sur son estomac grondant, je crois que j'ai faim.
- Pas étonnant, remarqua Opélie. Venez, allons vous trouver quelque chose … de plus nourrissant que des tartes à la confiture, précisa-t-elle en voyant le visage d'Ezran s'illuminer.
Il ferma aussitôt la bouche avec un petit bruit déçu.
- Partez devant, dit Callum d'un ton léger. Il faut que j'aille, euh…
Il grimaça et croisa les jambes de manière qu'il espérait suffisamment compréhensible. Opélie lui jeta un regard de travers, mais hocha la tête et entraîna Ezran vers la salle à manger.
Callum se coula vers les latrines les plus proches jusqu'à ce qu'ils fussent hors de vue, puis rebroussa chemin et se dirigea droit vers l'aile est. Il n'alla pas loin, cependant : une voix familière le cloua sur place.
- Callum !
Claudia dévalait les escaliers pour le rejoindre.
- Tu es rentré !
Callum sentit ses joues s'enflammer, prenant conscience de l'état dans lequel le voyage l'avait mis. Il passa discrètement une main dans ses cheveux.
- Je croyais que tu étais encore au man – Oh !
Claudia porta la main à sa bouche :
- Oh non ! Je ne t'ai pas écrit ! C'était la folie ici, j'ai complètement oublié !
- Ah, ça. Pas grave, j'avais oublié aussi.
Ce n'était pas vraiment un mensonge – le mystère entourant la lettre d'Harrow avait éclipsé tout le reste. Mais ce que venait de dire Claudia fit, à retardement, un déclic dans un coin de son cerveau.
- Attends, qu'est-ce qui se passe ?
- Quoi, le roi ne t'a rien dit ? fit Claudia, comme si elle n'osait pas y croire. Une maladie bizarre a infecté des soldats, et personne ne sait exactement ce qui cloche. C'est un genre de peste ! Mais, voilà, une peste magique.
Elle se redressa un peu et ajouta, toute fière :
- J'ai aidé dans l'aile est.
- Ce n'est pas dangereux ?
- Non. Les guérisseurs font porter des robes idiotes à tout le monde pour freiner la propagation, mais papa dit que ça ne sert à rien. Il pense que ça a un rapport avec la Brèche.
La Brèche. Le cœur de Callum manqua un battement. Tante Amaya est avec papa, se souvint-il, mais cela n'empêcha pas son pouls de tambouriner jusque dans sa gorge. Claudia dut remarquer son silence, puisqu'elle lui jeta un regard plein de compassion :
- Oh, là, là. Ton père ne t'a vraiment rien dit du tout, hein ? dit-elle. Ne t'en fais pas, ta tante va bien. Mais son copain rouquin ? Hmmm, non.
- Gren est malade ?
Et le cœur de Callum tomba dans ses chaussettes. Claudia eut un mouvement de recul en réalisant qu'elle avait manqué de tact.
- Enfin, là, maintenant, il dort. Papa a endormi tout le monde avec un sortilège pour les empêcher de sentir la douleur.
Elle se mâchouilla pensivement la lèvre :
- Tu veux le voir ?
Callum hocha bêtement la tête, trop choqué pour parler. Il avait envie de pleurer, mais heureusement, Claudia s'était déjà retournée :
- Nos pères sont partis à Duren pour chercher un remède. Tu les as manqués de peu, en fait, ils sont partis ce matin.
- Je n'en reviens pas, murmura Callum. Papa ne m'a rien dit.
Ils se faufilèrent, ignorant l'entrée principale, jusqu'à atteindre une porte de service menant droit dans l'aile est. Personne dans les parages, et la porte était ouverte. Claudia semblait très contente d'elle-même.
- Si on passe par là, on n'aura pas à porter leurs robes idiotes, dit-elle avec un clin d'œil.
La route donnait à Harrow le temps de réfléchir. Une épée à double-tranchant. Les doutes commençaient à l'assaillir. Dès qu'il en avait terminé avec l'un d'eux, mille autres le taraudaient. Sarai lui disait de visualiser ses inquiétudes comme une pelote de laine à dérouler, dérouler, jusqu'à ce qu'elle soit complètement finie, et puis de lâcher le fil, tout simplement. Mais ce fil, à présent, était emmêlé au-delà de toute rédemption.
Quand ce fut devenu insupportable, il fit rebrousser chemin à son cheval jusqu'à l'arrière du groupe et se porta à la hauteur de Viren. Le Haut Mage semblait perdu dans ses pensées lui aussi, mais Harrow suspectait qu'il s'inquiétait moins de sa conscience que des trésors l'attendant dans la bibliothèque endormie… Il se racla la gorge pour attirer son attention.
- Quelque chose cloche.
- Hmm ?
- Si les troupes tombent malades à proximité de Xadia, est-ce que les renforts sont en danger eux aussi ?
- Oui, pourquoi ?
Harrow tira les rênes de son cheval et regarda Viren, médusé.
- Mais pourquoi vous ne l'avez pas dit avant ?
- Je croyais que c'était évident ! rétorqua Viren avant de se reprendre et de détourner le regard, mal à l'aise. Pardonnez-moi, Sire. Vous êtes préoccupé et débordé, je le sais.
- Non.
De ses mains tremblantes, Harrow empoigna les rênes :
- J'aurais dû y penser avant. J'ai envoyé d'autres soldats à la mort et je ne m'en suis même pas rendu compte.
- Ce n'est pas votre faute. La frontière doit rester défendue.
Viren choisit ses mots avec soin.
- Vos troupes donneraient sans hésitation leur vie pour ce royaume. Ils ont confiance en vous. Ils ont foi en vous.
Harrow pinca les lèvres en une ligne droite :
- Alors j'espère qu'ils ne se trompent pas.
Callum avait l'impression de nager en plein cauchemar. Partout où il posait le regard, il y avait des corps boursouflés, inconscients, certains endormis comme des morts, d'autres gémissant, les yeux clos. L'air était rance et empestait les herbes. Mais cela ne semblait pas déranger Claudia. Elle glissait d'un pas assuré d'une pièce à l'autre, faisant signe à Callum de la suivre.
Ils atteignirent enfin un lit près d'une fenêtre, où la silhouette familière de Gren reposait sous une fine couverture. Ses doigts vifs et adroits étaient boursouflés, son visage était rougi, ses taches de rousseur presque disparues sous ce que Callum avait d'abord pris pour un coup de soleil. Callum sentit aussi de la chaleur émanant du corps. C'était comme passer la main juste au-dessus d'un foyer de braises.
- Est-ce que c'est...
- Ouaip.
Claudia regarda Gren en se mâchouillant la lèvre.
- Ca a quelque chose à voir avec la manière dont la magie attaque leur force vitale. Tu as senti, en passant ta main juste au-dessus ? Cette chaleur n'affecte pas les objets ou les animaux, il n'y a que les humains qui la sentent. Bizarre, hein ?
La vision de Callum devint floue. Besoin d'air, maintenant.
Il plaqua une main sur sa bouche alors que son estomac se cabrait et ruait et se tournait et se retournait, il se rua vers la porte. Il entendit vaguement la voix de Claudia l'appeler, mais il ne comprit pas ce qu'elle disait parce que son cœur hurlait dans ses oreilles.
- Ah, vous voilà !
Callum rentra dans quelqu'un et comprit trop tard que le visage qui le toisait n'était autre que celui d'Opélie.
- Qu'est-ce que vous faites ici ? Votre père a expressément interdit que…
Elle s'interrompit devant le visage blafard ravagé de larmes.
- Ah.
Elle le saisit par l'épaule et le guida jusqu'à la porte. Callum remarquait à peine les regards désapprobateurs des apothicaires, il avait l'impression que son estomac essayait de se jeter hors de son corps.
Dès qu'ils furent de l'autre côté de la porte, Callum s'écroula contre le mur, par terre, s'enserrant lui-même. Opélie s'agenouilla près de lui, lui frottant le dos, il étouffait.
- Je suis désolé, sanglota-t-il en enfouissant sa tête contre son épaule. Je voulais juste savoir ce qui se passait.
Opélie n'était pas experte dans l'art de consoler les enfants, alors elle lui tapota maladroitement la tête en lui murmurant des « chuts » jusqu'à ce que les sanglots s'apaisent.
- Maintenant vous savez pourquoi Har -le roi, ne vous disait rien, lui dit-elle avec douceur alors qu'il se dégageait.
Callum hocha lamentablement la tête, s'essuyant le nez dans sa manche.
- J'étais f-furieux, j-je…
- Imbécile. Le roi ne vous cacherait rien si ce n'était pas important.
- Je…
Callum déglutit.
- Je sais. Mais... s'il lui arrivait quelque chose ?
Il écarquilla les yeux et plaqua la main sur sa bouche, comme s'il voulait forcer les mots à retourner dans sa gorge.
- Regardez-moi.
Opélie se baissa de façon à faire face au prince :
- Le roi va revenir. Peu importe quelle sera l'issue de cette mission, il va revenir. Parce qu'il vous aime, vous et Ezran, plus que tout au monde. Ne vous avisez jamais de l'oublier.
Elle se releva, tendant sa main pour aider Callum à se redresser. Il marmonna quelque chose.
- Pardon ?
- Claudia pense sûrement que je suis un lâche, répéta-t-il en flanquant un coup de pied aux dalles.
Il y avait beaucoup de choses qu'Opélie avait envie de répondre à cela, mais elle se retint.
- Votre réaction est tout à fait normale, dit-elle. Cela veut dire que vous êtes compatissant. Ce n'est pas du tout quelque chose dont vous devez avoir honte. Au contraire.
Elle lui prit la main et, ensemble, ils reprirent le chemin de l'entrée principale du château.
- Oh, une dernière chose.
De la glace avait durci sa voix :
- Pas un mot de tout ceci au prince Ezran, vous entendez ? Ou vous allez vraiment, vraiment le regretter.
Callum déglutit. Il reconnaissait ce regard. Quand tante Amaya le regardait comme ça, ça ne se finissait jamais bien.
- Oui madame.
Alors qu'ils rejoignaient Ezran dans la salle à manger, Opélie crut voir la petite Claudia les regarder depuis un coin d'ombre -une tache de cheveux noirs, une robe noire mais quand elle se tourna pour en avoir le cœur net, il n'y avait rien.
Opélie fronça les sourcils -elle avait sans doute rêvé. Mais quoiqu'il en soit, elle devait surveiller les deux jeunes princes de près. De très près.
