« Où ? Où est-ce qu'ils sont passés ?
« Calmez-vous, monsieur… votre plaie est encore ouverte…
« On est dans un hôpital, non ? Alors, bougez-vous un peu le cul et apportez-moi une potion de soin, un bandage, je ne sais pas moi !
« Tout de suite, tout de suite monsieur… mais un Guérisseur doit d'abord examiner la plaie, il se pourrait qu'elle soit contaminée par du poison…»
Harry renonça enfin à se lever pour continuer la course-poursuite et se laissa retomber sur le sol en poussant un long soupir. Une Auror, Clarence MacMillan – une femme d'assez petite taille aux courts cheveux bruns et au nez en trompette – se tenait près de lui et désinfectait ses plaies du mieux qu'elle pouvait. Après s'être fait si soudainement attaquer, il avait perdu l'équilibre et était tombé, cognant douloureusement sa nuque contre le parquet dur ce qui l'avait brièvement sonné. Lorsqu'il avait repris ses esprits, le haut de ses vêtements était imbibé de sang et le fugitif avait disparu. Quatre Aurors l'avaient suivi, mais il courait incroyablement vite. Harry tenta vainement de se remémorer la forme globale de l'animal qu'il avait entre-aperçu – de très grands yeux ambrés à la pupille fendue, un museau couvert de fines rayures noires, de courtes pattes griffues, une longue queue tigrée – mais ne parvint pas à s'en faire une représentation globale. Il grimaça, en partie de douleur, en partie de contrariété :
« Et… qu'est-ce que c'était, cette… bête ?
« On… on suppose que Lebedev est un Animagus non déclaré, mais il faudrait encore enquêter davantage, on n'en sait pas assez sur sa vie en Russie…
« Qu'est-ce que c'était, comme animal ?»
L'Auror se gratta la tête avant de hausser les épaules, impuissante.
« Un… un genre de gros chat sauvage, ou bien une petite panthère, je suppose… je ne m'y connais pas très bien en zoologie. Mais c'était un félin, d'environ un mètre de long je dirais. Et il savait remarquablement bien grimper, personne n'aurait pu prévoir qu'il allait sauter d'une telle hauteur !
« Un félin…, marmonna Harry pour lui-même. Hmm…
« Un problème, monsieur ?
« C'est étrange… les Animagi prennent la forme d'un animal qui a un caractère proche d'eux, un lien symbolique et spirituel… or, les chats sauvages sont plutôt des chasseurs solitaires, des bêtes rapides, puissantes et majestueuses – ce qui ne correspond pas au profil de celui qu'on recherche.
« Ah oui, dit comme ça…
« De plus, Lebedev n'est pas connu pour ses talents en Métamorphose… vous êtes sûre que ce n'était pas une Illusion ?
« Absolument certaine, monsieur ! Il vous a sacrément tailladé, un simple humain n'aurait pas pu faire ça…
« Il aurait pu user de magie noire…»
Au même moment, quelqu'un entra dans la pièce et poussa un petit cri d'effroi en arrivant sur le seuil. Harry tourna la tête à demi, surpris : c'était Ginny.
Elle était dans un bien triste état, elle aussi : ses cheveux étaient complètement défaits, emmêlés et pleins de poussière et de débris, son visage partiellement tuméfié, ses yeux hagards et sa nuque et une de ses épaules maculées de quelques taches de sang. Elle avait l'air d'avoir participé à une guerre…
« Qu'est-ce que…? commença Harry, stupéfait.
« Il… Harry ! Oh non, qu'est-ce que….?»
Éclatant en sanglots, elle se jeta sur son époux et l'enlaça en tremblant de tous ses membres, terrorisée à la vue de ses blessures – qui étaient heureusement plus impressionnantes que graves. Grimaçant faiblement de douleur à cause de l'étreinte trop forte, Harry caressa néanmoins ses cheveux d'une main incertaine pour essayer de la rassurer un peu : il allait bien, lui… elle, par contre…
« Qu'est-ce qui t'est arrivé, Ginny ? l'interrogea-t-il d'un ton protecteur. Tu n'es pas restée au troisième étage, comme je te l'avais pourtant…
« Harry !..., le coupa-t-elle entre deux sanglots. On s'était trompés… Nikita… enfin, Lebedev… c'était la… la… la femme…
« Pardon ?! s'exclama son mari en se redressant un peu, ignorant l'élancement de douleur au niveau de son torse et de son cou.
« Tu sais, la… la femme qui l'accompagnait… c'était Lebedev, sous Polynectar sans doute…
« Oh non…», souffla Clarence.
Harry, lui, ne parvenait plus à articuler un mot. Les yeux ronds, la bouche grande ouverte, il regardait Ginny droit dans les yeux, s'attendant au pire. Non… non ! Par sa faute… uniquement par sa faute… le deuxième des jumeaux… non… ce n'était pas possible…
« George est en vie, annonça la rouquine, et ce fut comme si la montagne de culpabilité qui oppressait la poitrine du chef des Aurors avait disparu. Mais si… si j'étais venue une seconde trop tard…
« Grâce à Dieu ! soupira Harry de soulagement tout en se laissant retomber une deuxième fois sur le sol. Oh, Ginny… je suis tellement désolé… tout ça, c'est de ma faute…
« Non, non, non, ne dis pas de bêtises ! Personne n'aurait pu prévoir… enfin, tu sais… Lebedev est un manipulateur, il nous a tous eus…»
Harry fronça les sourcils, s'apercevant d'un détail étrange.
« Mais chérie… dans ce cas… qui était la personne qu'on a suivie ?»
Ginny ouvrit puis referma la bouche, incapable de répondre. Avec horreur, tous les trois – Harry, Ginny et Clarence – se rendaient compte qu'il existait tout un pan de mystère entourant ce deuxième obscur personnage : Animagus, agile et puissant, complice de Lebedev… qui cela pouvait-il bien être ?
Tous sursautèrent lorsqu'une demi-douzaine de personnes se précipitèrent dans la pièce au trot : c'étaient trois des dix Aurors sous les ordres directs de Harry pour cette mission, deux gardiens de l'hôpital, quelques Guérisseurs et Infirmiers paniqués et….
… et Hermione Granger-Weasley en personne, qui embrassa toute la scène d'un regard inquiet.
« Qu'est-ce qui s'est passé ? accosta-t-elle Ginny tandis qu'Harry se retrouvait encerclé de toutes parts par des Guérisseurs qui délibéraient sur la nature et la profondeur de ses blessures. Molly et Ron sont dans l'autre pièce, avec George… il est encore inconscient, un Guérisseur essaye de le réveiller. Et… tu es blessée ?
« Ce n'est rien, contredit Ginny en massant négligemment son épaule meurtrie. C'est surtout Harry qui est dans un sale état… et George…
« George ira bien, ne t'en fais pas ! la rassura Hermione en la prenant dans ses bras pour lui tapoter gentiment le dos. Il a déjà survécu à pire ! Et les Guérisseurs sont optimistes : son "corps d'emprunt" est plus robuste qu'il ne l'était à l'arrivée de Lebedev en Angleterre. Il s'en tirera !»
Ginny acquiesça tout en ravalant ses larmes. Elle devait se reprendre, et vite : le meurtrier – ou en tous cas, celui qui avait prémédité l'assassinat – de son frère était en liberté, armé et certainement très dangereux. Il ne fallait pas manquer la moindre occasion de l'arrêter, et surtout ne pas perdre inutilement de temps. Elle se sentait encore sous le choc, mais suffisamment alerte pour reprendre la poursuite amorcée par son époux : elle allait bien finir par coincer cet enfoiré et lui faire payer toute l'horreur qu'il avait fait subir à son grand frère !
« Où est-ce qu'il est allé ? demanda-t-elle en s'écartant d'Hermione pour la fixer droit dans les yeux. Il faut que je le trouve…
« Plusieurs Aurors sont à ses trousses aux dernières nouvelles, expliqua la Directrice du Département de la Justice. On l'a vu s'échapper par une cheminée au troisième étage, probablement pour rejoindre un endroit duquel il pourrait quitter le pays. Ah, et…oh…»
Elle s'interrompit subitement pour tirer un genre de montre à gousset d'une poche de sa robe. Ginny connaissait ce dispositif pour l'avoir vu sur son mari, et même avoir expérimenté un principe semblable à Poudlard : les montres étaient magiquement liées entre elles, chaque Auror en possédait une pour pouvoir communiquer rapidement et efficacement avec ses collègues. C'était le même principe que les faux-Gallions de l'Armée de Dumbledore – en un peu plus élaboré, puisqu'à travers ces montres on pouvait communiquer des informations précises, jusqu'à quelques phrases.
Hermione avait froncé les sourcils en examinant le cadran, puis avait fait tourner quelques instants les nombreux boutons et rouages sur les côtés pour donner une réponse. Lorsqu'elle eut fini, elle avait l'air beaucoup plus inquiète que précédemment.
« Qu'est-ce qui se passe ? demanda Ginny avec une pointe d'appréhension dans la poitrine.
« Lebedev a été aperçu à l'Ambassade, expliqua sombrement Hermione. On aurait pourtant dû s'en douter et y placer davantage d'Aurors… personne n'avait prévu qu'il aurait accès à une cheminée en aussi peu de temps.»
Un frisson désagréable parcourut l'échine de la rouquine.
« L'Ambassade… c'est grave ?»
Hermione acquiesça.
« C'est l'endroit duquel on a accès à tous les Portails et Portoloins donnant sur le monde entier. Si Lebedev s'y trouve, alors il s'échappera de Grande-Bretagne sous notre nez…
« Mais c'est horrible ! s'écria Ginny. Il faut y aller tout de suite !
« Des Aurors compétents sont déjà lancés à sa poursuite, on arriverait trop tard de toute façon…
« Je m'en fiche, je veux être là au moment de son arrestation ! protesta Ginny avec véhémence. C'est une affaire de famille, Hermione, je me dois d'être là !
« Ginny, tu es fatiguée… et puis Harry ? Il a besoin que tu restes à ses côtés, il souffre…
« Je lui serais beaucoup plus utile en poursuivant l'enfoiré qui lui a fait ça ! argua résolument la rouquine. Et puis, je suis sûre que Ron ira me rejoindre, tu verras !»
Hermione détourna le regard pour pivoter sur elle-même, dans la direction vers laquelle étaient fixés les yeux de Ginny depuis quelques instants : Ron se tenait effectivement sur le pas de la porte, la mine sombre, le regard brûlant d'une rage mal contenue. À l'assertion de Ginny, il avait sinistrement acquiescé ; son épouse pouvait presque sentir des volutes de magie agiter furieusement l'air autour de lui. De toutes évidences, le destin qu'il réservait à Lebedev si jamais il l'attrapait allait s'avérer un peu plus drastique qu'une simple arrestation…
« J'y vais avec Ginny, déclara-t-il en s'approchant de deux pas des deux femmes tout en lançant un regard désolé dans la direction du corps allongé de Harry, toujours entouré de Guérisseurs et d'infirmiers qui s'appliquaient à le couvrir de bandages. Tu n'es pas obligée de nous suivre, chérie…
« Je viens avec vous, consentit enfin Hermione en poussant un bref soupir. C'est aussi mon beau-frère, après tout… c'est une affaire de famille.»
Les deux rouquins acquiescèrent et se détournèrent pour se diriger à grands pas vers la porte, espérant arriver à temps…
OooO
« Ils sont passés par là !» s'exclama Percy en les voyant arriver de loin.
Ils accélérèrent le pas sur les derniers mètres, rejoignant le grand rouquin qui se tenait devant une porte noire grande ouverte, dont l'intérieur était attentivement examiné par deux Aurors. L'ensemble ne présageait rien de bon concernant leur objectif…
« Où ? Où est-ce qu'ils sont ? lança Ginny, qui était arrivée la première devant la porte, essoufflée.
« Vous les avez chopés ?» renchérit Ron, talonnant de près sa sœur.
Percy secoua tristement la tête, mais c'était inutile : ils avaient déjà constaté l'échec de leur mission.
La porte noire donnait sur une pièce circulaire d'environ dix mètres carrés, aux murs recouverts d'étagères contenant pléthore d'objets de toutes les formes et de toutes les tailles, généralement des déchets moldus comme des cannettes de soda vides, des chaussures usées ou des pailles en plastique. Au milieu, cependant, il y avait un haut portail en bronze de largeur humaine, luisant d'une lueur magique bleutée comme un voile infiniment fin. Les deux Aurors déjà présents l'examinaient justement.
« Ils sont passés par ici ? questionna Ginny en s'avançant vers le portail.
« Attends ! l'arrêta Hermione en la saisissant par le bras. Ça pourrait être dangereux…
« Ils ont peut-être verrouillé le portail, expliqua l'un des Aurors. Dans quel cas, la personne qui les suivrait serait désintégrée sur place. »
Cela suffit à Ginny pour qu'elle recule de deux pas, méfiante.
« Ils seraient vraiment capables de faire ça ? » s'étonna Ron, peu convaincu.
Hermione haussa les épaules, tout aussi contrariée que lui et sa sœur.
« Lebedev est imprévisible, on l'a constaté à nos propres dépens… quant à son complice, on ignore tout de lui….
« C'est une femme, intervint Percy en s'approchant d'eux. On l'a vue l'entraîner dans cette pièce. Il avait l'air blessé, ou en tous cas mal en point.
« Sans elle, on l'aurait eu, renchérit l'un des Aurors en se détournant du portail. Ce portail conduit au Ministère français des Affaires magiques – à l'équivalent de notre Ambassade ici. On leur a envoyé un messager pour qu'il leur explique la situation – heureusement qu'on a tous ces Portoloins en plus du portail !»
Et il désigna les étagères d'un grand geste circulaire. Aussitôt, les yeux de Ron et de Ginny luisirent d'intérêt, et ils s'approchèrent en cœur d'une vieille chaussette trouée devant eux.
« Ça nous transporterait où ? demanda Ginny en désignant le Portoloins.
« Pas dans le Ministère, malheureusement, répondit Percy. Il n'y a que le Portail qui y soit connecté. Les autres Portoloins mènent à différents quartiers moldus de Paris ou vers d'autres villes importantes comme Lyon, Rouen, Bordeaux ou Marseille.
« Allons-y ! s'exclama Ron. Il faut absolument qu'on les suive !
« On perdra du temps en essayant de rejoindre le Ministère, argua Hermione. En plus, on n'a aucun mandat d'arrestation. Légalement, Lebedev et sa complice ne sont pas des criminels en France.
« Ils le seront bientôt, assura Percy. Je me suis arrangé pour ça. Kristofferson devrait bientôt revenir…
« On fait quoi, on attend ? pesta Ron. Pendant que Lebedev met encore davantage de distance entre lui et nous ?
« Patience, Ron, le fustigea son épouse. Lebedev n'ira pas loin, on l'aura avant…
« Comme on a failli l'avoir juste maintenant ?! s'emporta le rouquin.
« Il a raison, il faut qu'on les suive ! implora Ginny. Quitte à courir des risques ! »
Hermione se pinça la lèvre inférieure, incapable de trouver quoi répondre aux deux Weasley impétueux et fulminant de pulsions revanchardes. Elle fut sauvée par l'intervention d'un des Aurors :
« C'est bon, il semble que le Portail est safe !
« Ils n'ont sans doute pas eu le temps de la trafiquer, conjectura Percy.
« Alors, on y va ! décida Ginny.
« Je te suis, sœurette ! renchérit Ron.
« Je viens avec vous, dit Percy. Vous, Mickael, restez ici et expliquez aux renforts ce qu'ils doivent faire, je viens de contacter le Bureau des Aurors. »
Il tapota la montre à gousset de communication – dont il était également doté en sa qualité de Directeur du département des Transports Magiques.
Hermione hocha gravement la tête ; bien que réticente à l'idée de se jeter ainsi dans l'inconnu, elle n'allait pas être de reste : ils allaient avoir besoin de toute l'aide possible. Ils ne devaient surtout plus refaire l'erreur de sous-estimer le Russe et sa complice dont ils ignoraient jusqu'au nom…
OooO
L'endroit était impressionnant : c'était une gigantesque coupole de verre, dont le plafond peint représentait une licorne stylisée surplombant deux mains serrées. Des sortes de pièces, séparées de murs de cristal translucide, quadrillaient tout l'espace disponible ; au milieu de chaque "pièce", un Portail semblable à celui qu'ils venaient de traverser. Il ne semblait y avoir aucune présence humaine proche autour d'eux.
Ils étaient au cœur du Bureau de la Coopération Magique Internationale, là où le monde magique français était connecté à presque tous les pays du monde via ces portails hautement sécurisés et accessibles seulement sous certaines conditions rigoureusement vérifiées.
D'abord désorientés par cette luminosité soudaine – qui contrastait radicalement avec les longs couloirs sombres et étroits du Ministère de la Magie anglais – les membres du petit groupe avancèrent de quelques pas pour sortir de la "pièce" transparente dans laquelle ils se trouvaient et traverser l'immense espace parsemé de Portails pour atteindre l'extrémité de la coupole. Très vite, sans qu'ils ne sachent d'où ils étaient venus, deux Gardiens, un sorcier et une sorcière, vinrent les accoster après s'être approchés silencieusement par derrière et engagèrent la conversation dans un anglais plus qu'approximatif :
« Vous, là, fit la femme – de grande taille et de forte carrure, de longs cheveux bruns attachés en une sévère queue de cheval et dotée d'impressionnantes lunettes rondes. Déclinez identité.
« S'il vous plait, compléta l'homme » – tout aussi baraqué qu'elle mais avec un regard plus doux et conciliant.
Les Anglais se regardèrent, un peu gênés. Percy finit par s'avancer, la tête haute et l'air assuré.
« Perceval Weasley, Directeur des Transports Magiques. Et voici Hermione Granger-Weasley, Directrice du département de la Justice, Ronald…
« On n'a pas le temps pour ça, l'interrompit Ginny, exaspérée. Écoutez, vous avez certainement vu deux fugitifs – un homme roux et une femme, peut-être sous sa forme Animagus.
« Ils ont peut-être emprunté un Portail juste après être venus », fit remarquer Hermione en balayant la pièce du regard.
Le Gardien secoua la tête.
« Impossible. Les Cristaux ne laissent pas entrer les gens dans les pièces avec les Portails. Et on ne peut pas non plus sortir de la Coupole sans y avoir été autorisé.
« En l'occurrence, c'est nous qui autorisons, ajouta la femme.
« On n'a rien vu, désolés. »
Les Anglais se regardèrent d'un air désespéré : soit ces deux Gardiens étaient totalement inefficaces, soit ils mentaient délibérément puisqu'ils n'étaient aucunement tenus de divulguer des informations sur les autres arrivants – le message de Percy ne leur était peut-être pas encore parvenu et Lebedev avait pu filer durant ce court laps de temps. Et inutile de chercher à leur tirer les vers du nez : les Gardiens étaient spécialement sélectionnés pour n'exécuter que leur strict travail et ne pas céder au chantage ou aux menaces. Ils finiraient bien par trouver quelqu'un pour les informer de toutes manières.
« On peut sortir, alors ? s'enquit Hermione.
« Bien sûr, dit l'homme en souriant bizarrement. Voilà la sortie. Bonne chance ! »
Il les guida vers une porte en verre également qui donnait sur un couloir menant probablement à une autre coupole semblable mais dédiée à un autre usage. Ginny remarqua qu'il y avait de nombreuses sorties un peu partout sur les contours de la coupole : Nikita aurait pu emprunter n'importe laquelle d'entre elles… c'était déprimant à envisager. Serrant les dents, elle s'engagea à la suite de ses deux grands frères, escortée d'Hermione et de l'Auror sous les ordres de Percy.
OooO
Ils étaient bredouilles. Ils avaient parlé à une vingtaine de hauts fonctionnaires, personne n'était au courant de l'endroit où pouvaient se trouver les fugitifs. D'abord méfiants, les Français avaient fini par leur accorder cinq Aurors en guise d'escorte pour les aider dans leur quête après avoir reçu confirmation auprès de leurs supérieurs qu'un mandat d'arrestation sur leur sol avait bel et bien été accordé aux Anglais. Hermione décida de déployer les Aurors en surface – ils connaissaient Paris bien mieux qu'eux et y seraient par conséquent plus efficaces. Elle, Ginny, Ron et Percy demeureraient au Ministère des Affaires Magiques, en attendant que les renforts n'arrivent.
Ces derniers ne furent pas longs, d'ailleurs : bientôt, une vingtaine d'Anglais se tenaient au milieu du hall d'entrée du Ministère français, délibérant entre eux pour déterminer la meilleure des stratégies à suivre. Il fallait décider s'ils devaient tous se séparer pour couvrir davantage de terrain ou au contraire rester groupés pour mieux se défendre – et dans la mesure où ils n'avaient aucune indication sur l'endroit où les deux criminels s'étaient enfuis, ils avaient intérêt à se montrer prudents. On jugea finalement qu'ils partiraient par petits groupes de quatre ou cinq, dont un membre serait chargé de consulter en permanence sa montre de communication et d'envoyer des informations aux autres. Quelques Français se joignirent à eux, ravis d'apporter leur aide à cette traque mystérieuse dont l'objet principal semblait s'être volatilisé dans la nature sans laisser de traces. Environ vingt minutes s'étaient écoulées depuis l'arrivée supposée des fugitifs en France, et toujours aucun signe d'eux nulle part.
Hermione, Ginny, Ron et Gregor Weiss, un Auror d'une cinquantaine d'années d'aspect taciturne, se dirigèrent vers l'aile nord de la gigantesque structure souterraine, sous l'œil souvent curieux ou inquisiteur des employés qui les contournaient. Ils traversèrent cinq ou six salles, parfois sous forme de grandes coupoles de verre comme précédemment, sans résultats : malgré leurs questions insistantes, personne n'avait vu Lebedev, ni même un couple d'étrangers d'apparence insolite. On leur conseilla d'aller voir des membres de bureaux voisins ; ils s'exécutèrent ; ceux-ci leur donnèrent des conseils similaires. Personne ne savait rien et tout le monde rejetait sur les autres la responsabilité de détenir des informations capitales au sujet de cette traque policière. Les Anglais se sentirent très vite complètement exténués, vidés de toute trace d'énergie : décidément, lorsque l'administration s'y mettait, la vie était tout de suite dix fois plus complexe !
Soudain, alors qu'ils s'étaient arrêtés à l'angle d'un couloir pour souffler un peu, Hermione eut un éclair de génie et se frappa le front tout en maudissant sa bêtise :
« Mais bien sûr qu'on les trouve pas ! s'écria-t-elle, faisant sursauter ses compagnons. On est tous si stupides ! On les a déjà trouvés, c'est si évident !
« Euh... je ne te suis pas du tout, là, souffla Ron en se grattant la tête, le regard vide de toute trace de compréhension.
« C'était tellement logique, pourquoi n'y ai-je même pas songé ? continuait Hermione à se fustiger à voix haute. Ron, Ginny, leur but n'est certainement pas de rester en France, ils veulent retourner au Brésil ! Pourquoi est-ce qu'ils seraient sortis de la Salle des Portails en s'exposant à plein de dangers inutiles ?
« Mais... attends... tu veux dire qu'ils étaient cachés sans qu'on ne les voie ? s'étonna Ginny.
« Impossible, intervint l'Auror Weiss, tout dans cette salle est transparent. Il n'y a aucun endroit où se cacher.
« Oh non... je crois commencer à saisir..., pâlit Ron. Ne me dis pas que...
« Mais c'est évident ! s'énerva Hermione en tiraillant sur une mèche de ses cheveux crépus. Ils n'étaient pas cachés... ou plutôt, ils étaient cachés juste sous nos yeux. C'est pour ça que personne n'a rien vu !
« Lebedev... est un illusionniste..., murmura Ginny d'une voix blanche.
« D'après George, ce type est capable de berner n'importe qui, renchérit Ron en acquiesçant sombrement. D'ailleurs, c'est bien ce qu'il a fait durant tout ce temps... personne ne s'était méfié...
« Les deux Gardiens... », souffla Gregor Weiss qui venait de comprendre à son tour.
OooO
« Je viens de parler avec mon homologue français, il semblerait bien que tu aies raison, annonça Percy en se plantant face à Hermione. La Salle des Portails n'est surveillée que par deux Gardiens – les cristaux se chargent d'empêcher les personnes non autorisées à traverser les portes ou les Portails pour sortir. Lebedev et sa complice ont dû s'apercevoir de ça très vite et ont sans doute neutralisé les Gardiens avant de prendre leur apparence...
« Ce que je ne comprends toujours pas, intervint Ron, c'est pourquoi nous, on a pu sortir alors qu'on n'avait pas l'autorisation des véritables Gardiens ?
« L'autorisation est automatiquement donnée aux détenteurs d'un mandat officiel ou aux hauts responsables politiques étrangers, expliqua un membre du Bureau des Transports Magiques français qui s'était discrètement approché d'eux. Vous étiez tous dans le premier de ces cas... c'est souvent une règle assez méconnue, peu de personnes sont vraiment au courant.
« Même moi, je l'ignorais, marmonna Percy.
« Bon, qu'est-ce qu'on fait ? lança Ginny en dévisageant à tour de rôle ses interlocuteurs. Ils ne peuvent pas sortir de cette salle, on n'a qu'à aller les coincer !
« Il y a un seul souci, dit le Français. Les portes reconnaissent les sorciers d'après leur baguette – a priori unique pour chacun d'entre nous. Nous ignorons s'ils sont au courant de cette règle ; dans tous les cas, s'ils sont réellement aussi dangereux que vous nous les avez dépeints et s'ils se sentent menacés, ils pourraient faire pression en torturant leurs deux otages.
« Leurs otages ? s'étonna Ron. Ah ! Les deux Gardiens, vous voulez dire !
« Précisément. Alors, on m'a chargé de vous dire que vous êtes tenus d'agir en prenant des précautions : aucun employé français ne doit être blessé ! »
Les Anglais se concertèrent du regard : personne ne souhaitait déclencher un incident diplomatique avec un pays voisin, ils allaient devoir agir avec la plus grande des prudences.
L'opération élaborée par Hermione, secondée de Solen Crickerly – une Auror très compétente –, consistait à ne bloquer qu'une issue de la Salle des Portails et de placer des Aurors à l'extrémité des autres sorties, pour que les criminels aient l'impression de pouvoir s'échapper. À présent que deux Français étaient malgré eux impliqués dans l'affaire, d'autres Aurors locaux les avaient rejoints, d'une part pour essayer de sauver leurs collègues, d'autre part pour surveiller la stratégie des Anglais dans l'éventualité où elle s'avérerait trop dangereuse à mettre en place.
Ils allaient d'abord essayer de négocier la libération des otages : c'était la procédure réglementaire et bien que les Anglais ne croient qu'à moitié en sa réussite, cela valait toujours le coup d'essayer. Le premier groupe, celui qui serait visible de l'intérieur de la Salle et qui bloquerait en apparence l'une des issues était composé d'Hermione, de Percy, de Crickerly, de Gautier et de Durand – deux Français ; Ron et Ginny étaient mis à l'écart car trop sujets aux excès d'émotions – en l'occurrence, de rage. Il s'agissait de mettre les fugitifs en confiance, d'établir un contact pacifique ; Hermione comptait sur l'idée de convaincre la complice de les rejoindre avant qu'il ne soit trop tard, ses crimes à elle – tentative de meurtre et blessures graves sur Auror en service – n'étaient pas aussi condamnables que ceux de Lebedev : ils allaient essayer de passer un accord avec elle qui lui éviterait Azkaban, en échange de sa coopération pour l'arrestation du Russe.
Ils atteignirent la porte de verre et regardèrent à l'intérieur de la grande salle circulaire. À travers les murs transparents, les images étaient déformées ; cependant, ils pouvaient apercevoir les deux criminels – toujours revêtus de leur illusion – marchant de Portail en Portail et pointant leurs baguettes sur les portes qui les isolaient, comme s'ils tentaient de trouver un moyen pour les ouvrir. D'otages, il n'y avait nulle trace.
« Lebedev ! » cria Hermione pour attirer leur attention.
Aussitôt, les deux pivotèrent sur leurs talons, comme s'ils avaient reçu une décharge. L'homme eut l'air de mettre quelques instants avant de réaliser pleinement toute l'inextricabilité de sa situation, et ses jambes commencèrent subitement à trembler. Au même moment, comme sa concentration relâchait prise, les deux apparences baraquées qu'ils arboraient se "fissurèrent" avant de tomber lentement en lambeaux, dévoilant le corps de George Weasley – quelque peu méconnaissable à cause de l'expression de terreur intraduisible dessinée sur son visage – et celui d'une femme d'assez petite taille, environ la trentaine, dotée de longs cheveux noirs et soyeux et d'une peau mate zébrée par endroits d'anciennes cicatrices blanches.
« On savait que c'était vous ! continua la Directrice du département de la Justice Magique. Qu'avez-vous fait des deux employés dont vous avez pris l'apparence ? »
Lebedev ouvrit la bouche avec une difficulté nettement visible, avant de bégayer pathétiquement :
« Je... je... ils... »
Il leva nerveusement le regard et les Aurors, qui suivirent son mouvement, purent voir avec stupéfaction que deux formes longilignes semblaient remuer au niveau du plafond. Ce dernier étant très haut, les fugitifs avaient simplement fait léviter les Gardiens après les avoir neutralisés, tout près de la fresque décorative pour qu'on les remarque moins. Dans une pièce dépourvue de tout meuble opaque, c'était effectivement la meilleure des solutions pour faire disparaître des corps...
« Lequel d'entre vous les fait léviter ?» intervint l'un des deux Français.
La question méritait d'être posée : dans le cas où Nikita était responsable de cette action, ils pouvaient tomber à tout moment puisque sa concentration semblait être partie en miettes en même temps que ses illusions.
« C'est moi, s'avança la femme d'un pas souple jusqu'à la porte, laissant son compagnon derrière elle. Laissez-nous donc partir, ou bien... »
Et elle mima de ses mains une longue chute ponctuée d'un "splotch !" au moment où le personnage hypothétique s'écrasait sur le sol. De ses lèvres charnues, elle esquissa un sourire qui s'avéra carnassier en raison de ses dents en forme de pointes.
Hermione regarda furtivement les deux Français, qui lui rendirent son œillade inquiète : ils avaient compté sur le fait que la complice de Lebedev se montrerait plus rationnelle et prévisible que lui, voire même qu'elle en aurait assez de jouer les fugitives. Mais il semblait bien que le Russe s'était dégotté une femme de sa trempe : sadique et complètement folle à lier.
Néanmoins, ils devaient quand même tenter le coup :
« Écoutez, madame, commença Hermione sur un ton conciliant, et si on discutait un peu d'abord ? Vous en dites quoi ? »
La Brésilienne lui adressa un regard presque charmeur sous ses longs cils noirs : elle avait l'air de s'amuser de toute cette situation, mais ne s'opposait pas au dialogue.
« Vous avez l'air d'être une personne intelligente et raisonnable, parla-t-elle d'une voix légèrement tremblante mais néanmoins convaincante. Vous vous rendez certainement compte de votre situation actuelle : en persistant à nous fuir, vous ne faites qu'aggraver votre cas. Tandis que si vous vous rendiez...
« Le juge sera clément, compléta Solen Crickerly, l'Auror juste à côté d'elle – une jeune femme vigoureuse au visage rond et souriant, aux grands yeux noirs et aux longs cheveux blonds mouchetés de taches plus foncées. Votre agression sur monsieur Potter vous sera pardonnée si vous coopérez avec nous, je vous le garantis personnellement. »
Entretemps, la Brésilienne n'avait eu aucune réaction, se contentant de fixer tour à tour les deux négociatrices. Lebedev, à une dizaine de mètres derrière elle, triturait nerveusement ses mains, les jambes flageolantes, paraissant laborieusement contenir une crise d'angoisse imminente. Il les entendait aussi, bien sûr, mais n'avait esquissé aucun mouvement depuis le début de la conversation, se contentant certainement d'écouter attentivement ce qui allait être dit – sans doute dans l'optique d'élaborer un plan tortueux comme il avait si bien l'habitude de faire.
« Nous vous demandons de libérer les otages dans un premier temps, reprit Hermione en élevant un peu la voix. Faites-les descendre doucement et laissez-les partir par l'une des portes de la pièce – n'importe laquelle, pas forcément celle où nous nous tenons si vous n'en avez pas envie. Mais qu'ils repartent d'ici sains et saufs ! »
La criminelle appuya tout son poids sur sa hanche gauche et fit éclore un demi-sourire mystérieux sur son visage. Impossible de deviner ce qu'elle pouvait bien penser. Finalement, au bout de quelques longs instants, elle ouvrit nonchalamment la bouche et parla d'une voix trainante :
« Très bien, les poulets. Je vais libérer... hmm... la femme – par pure galanterie !
« Quoi, un seul ota...?! »
Hermione coupa la parole au fonctionnaire français avant qu'il n'ait fini sa phrase et le réprimanda muettement d'un regard : le fait qu'elle consente à libérer la Gardienne était déjà un immense pas en avant et une marque de confiance de sa part, il ne fallait surtout pas la brusquer au risque de briser ce lien fragile ! Malgré son silence, le Français eut l'air de saisir ses intentions et hocha lentement la tête avant de croiser ses bras sur sa poitrine, attendant de voir la suite.
Pendant ce temps, Eztli avait fait descendre la femme, retenue par des liens et bâillonnée comme le virent les Aurors, qui se débattait faiblement pendant son parcours dans les airs. Une fois arrivée au sol – qu'elle atteignit aussi délicatement que du duvet de moineau qui tombe – elle s'immobilisa brusquement en sentant ce contact rassurant et roula des yeux en direction de celle qui l'avait capturée. Cette dernière s'approcha de deux pas et trancha d'un coup de baguette ample et souple les liens qui retenaient ses jambes – mais ni ceux autour de ses bras, ni son bâillon. Puis, elle l'aida à se remettre debout.
« Voici Véronique, annonça-t-elle de sa voix à l'accent mélodieux. Vous la voulez ?»
Malgré le fait qu'elle faisait environ deux têtes et demi de moins que l'imposante Gardienne à ses côtés, elle dégageait une aura bien plus impressionnante, qui glaçait presque sa voisine. Tout comme sa forme Animagus, elle n'était pas très grande, mais cela n'enlevait rien à la menace potentielle qu'elle représentait.
« Vous avez pris une bonne décision, intervint Percy Weasley, jusque-là un peu en retrait dans son rôle d'observateur. Amenez-la nous, maintenant.
« Merci, madame... madame ?» tenta Hermione.
Eztli se contenta de ricaner, voyant clair dans leur jeu. Avec une insupportable lenteur, elle guida sa prisonnière dans un parcours complexe entre les différentes pièces de cristal, s'arrêtant de temps à autre devant une porte comme pour réfléchir à l'éventualité de relâcher la captive. Ce petit manège dura presque cinq minutes ; les Aurors comprirent enfin qu'elle se payait tout bonnement leur tête.
« Vous avez une requête ? » finit par céder Hermione, au bord de la crise de nerfs tant cette situation l'avait irritée et déçu ses attentes.
La Brésilienne se tourna vers elle dans une élégante envolée de ses longs cheveux noirs et lui adressa un sourire dénué de joie :
« En fait... oui.
« ... Et ? Que désirez-vous donc ?»
La fugitive eut l'air absorbée dans une profonde réflexion l'espace de quelques secondes, avant finalement d'afficher un rictus torve sur son visage angélique :
« Nous aimerions beaucoup, mon fiancé et moi, pouvoir emprunter un de ces magnifiques Portails scellés par des portes infranchissables. Pour notre voyage de noces, ce serait top...
« Fiancé ?! s'exclama Hermione, n'en croyant pas ses oreilles.
« Fiancé ?!» bafouilla Nikita au même moment, son visage rouge comme une tomate.
Eztli haussa les épaules.
« J'ai trouvé le moment assez approprié pour faire ma demande. Tu acceptes ? Désolée, je n'ai aucune bague sur moi – et j'ai fouillé Véronique, elle n'en a pas non plus...
« Euh... je... c'est-à-dire que...euh... »
Déjà mal à l'aise auparavant, Lebedev paraissait sur le point de faire une crise d'épilepsie face à ce déferlement de chocs émotionnels. Hermione s'étonna de voir le grand sourire moqueur et un peu sadique de sa compagne, comme si elle se délectait de son inconfort, et songea que ses premières hypothèses étaient sans doute fausses : de ces deux-là, le plus cinglé c'était de toutes évidences la fille !
« Bien sûr que j'accepte ! » s'écria soudain le Russe, une expression de béatitude absolue sur son visage écarlate.
Troublée par cette scène si singulière, Hermione ne remarqua même pas que les mains et les jambes du fugitif avaient brusquement cessé de trembler : son malaise de tout-à-l'heure avait totalement été répudié par la brusque annonce de fiançailles avec celle qu'il aimait de toute son âme.
« Voilà qui est réglé ! ironisa la Brésilienne. Et donc, de votre côté, les poulets ? Vous allez nous dire, oui ou non, comment ouvrir ces fichues pièces ?! N'oubliez pas qu'il est en mon pouvoir de relâcher ou non deux de vos potes... »
Gautier et Durand – les deux employés français – fusillèrent Hermione du regard, mécontents de la tournure qu'avaient prise les événements. La Britannique se contenta de serrer les dents, réfléchissant à toute allure à ce qu'elle allait bien pouvoir répondre. Tous ses collègues avaient les yeux braqués sur elle, lui accordant toute leur confiance : la pression sur ses épaules doublait de seconde en seconde.
« Vous vous engagez sur une mauvaise piste, tenta-t-elle une fois de plus de faire entendre raison à son interlocutrice. Nous sommes prêts à passer l'éponge sur vos actes, livrez-nous simplement votre acolyte...
« Mon fiancé ! ricana Eztli.
« Vous ne savez sans doute rien de lui. Ce corps, avec lequel il vous a charmée... ce n'est même pas le sien ! Il appartient à George Weasley, mon beau-frère, qui se meurt actuellement dans un lit d'hôpital ! Votre... fiancé... l'a trompé et l'a manipulé, tout comme il essaye de vous manipuler.
« C'est dans sa nature, vous ne pourrez rien y faire, renchérit gravement Percy Weasley. Je n'aime pas faire de généralités, mais... sa scolarité en Angleterre s'est faite sous l'égide du serpent, symbole de la ruse et de la malfaisance – à l'instar de tous les grands mages noirs de l'histoire.»
La Brésilienne eut l'air de se plonger dans ses pensées, ignorant les tremblements incontrôlables de Véronique, poings liés et bâillonnée, juste à côté d'elle. Nikita, lui, avait froncé les sourcils durant la réplique de Percy, mais ça avait été sa seule réaction ; pourtant, ce fut lui qui reprit la parole après quelques longues secondes d'un silence pesant :
« Ma tigresse... tu te souviens de ce qu'on s'était dit, tout à l'heure ?
« Mais la ferme ! l'interrompit sèchement sa compagne en lançant un regard de biais à leurs cinq spectateurs.
« Oui, je sais, je devrais me taire... mais je ne suis plus sûr de rien...»
Les employés des ministères français et anglais se regardèrent, confus.
« Ils ont l'air de se disputer, murmura Durand.
« C'est bon signe ?» demanda Gautier sur le même ton en dévisageant Hermione avec insistance.
Celle-ci haussa nerveusement les épaules, nullement habituée à jouer les négociatrices durant une prise d'otages.
« Si ça peut te faciliter la tâche !» lança Eztli en pointant sa baguette sur le torse de son complice.
Sa main était ferme, sa poigne déterminée. Aussitôt, les Aurors mirent tous leurs sens en alerte, prêts à détruire la porte de cristal au besoin si jamais la situation à l'intérieur de la Coupole dégénérait. Discrètement, Solen informa les Aurors postés dans les autres couloirs de l'évolution de la situation, pour qu'ils se tiennent prêts à intervenir. Si jamais une bataille magique entre les deux amants éclatait dans la pièce, les otages risquaient d'être blessés, voire tués par des sorts perdus.
Pourtant, Lebedev ne semblait pas sur le point de se défendre, sa baguette mollement pointée vers le sol, la tête basse. Il avait l'air d'avoir soudain perdu toute confiance en lui.
« Allez ! le pressa la Brésilienne, impatiente. Grouille ! Ça va foirer si tu fais rien !»
Le Russe se contenta de pincer les lèvres puis, lentement, orienta d'abord sa baguette sur Véronique – qui ouvrit grand les yeux de terreur et se débattit vainement – avant de la pivoter... droit entre les yeux de sa "fiancée". Une lueur étrange animait son regard : il semblait à la fois désolé, angoissé et désespéré, comme poussé dans ses derniers retranchements. Quelque chose passa à la vitesse de l'éclair entre ses yeux et ceux d'Eztli, comme un accord commun, une autorisation muette accordée par la femme à son compagnon – mais ce fut si fugace que personne ne s'en aperçut.
En tous cas, l'expression du criminel changea.
« Tu l'auras voulu, marmonna-t-il d'une voix qui se voulait sèche et impitoyable, mais dont l'effet fut parasité par un léger trémolo dû au tremblement nerveux qui parcourait son échine.
« Ha ! Alors c'était donc ça, ton plan ! s'écria théâtralement la Brésilienne. Infâme ! Et moi qui te faisais confiance !»
Il frissonna violemment à cette réplique, mais elle lui adressa un imperceptible clin d'œil, qui le rassura aussitôt.
« Madame, intervint Hermione, si vous voulez qu'on vienne vous aider, libérez Véronique ! Elle seule sait ouvrir la porte ! »
Mais la fugitive l'ignora superbement, entièrement focalisée sur l'homme qui lui faisait face. Ses longs cheveux noirs encadraient son visage comme un rideau impénétrable ; seuls ses yeux sombres, au milieu de ce visage impassible, trahissaient toute la concentration qu'elle était en train de développer.
Le Russe, quant à lui, laissa s'écouler quelques secondes, yeux mi-clos, avant de murmurer quelques paroles inaudibles pour ceux qui se tenaient derrière la porte. Personne ne vit l'effet de son sortilège car au même moment, une épaisse fumée noire jaillit de la baguette de sa complice et envahit l'intégralité de la pièce.
À présent sérieusement inquiets, Durand et Gautier s'attaquèrent à la porte avec des sorts de runes anciennes – les seuls capables d'interagir avec ce matériau précieux. Hermione et Percy savaient tous deux que l'opération allait leur prendre quelques minutes, mais c'était le seul moyen d'entrer dans la pièce pour essayer de secourir des deux otages et capturer Lebedev en vie et en bon état (le but n'était pas de restituer à George un corps infirme).
Impossible de dire ce qui pouvait bien se passer dans la pièce : seuls quelques bruits de coups sourds étaient audibles de là où ils se tenaient. Un combat devait sans doute faire rage... mais impossible de déterminer qui avait pris l'avantage.
Seules trente secondes s'écoulèrent – au cours desquelles les autres portes de la Coupoles furent rejointes par les autres équipes d'Aurors, prêts à pénétrer dans la pièce dès que les barrières magiques seraient levées pour encercler les criminels – avant que la fumée ne se dissipe d'un coup. Sous les regards étonnés de tout le monde, les deux otages se tenaient sains et saufs à une extrémité de la coupole – toujours poings liés et bâillonnés, mais aucunement blessés – et Eztli, au milieu de la pièce, pointait sa baguette sur Nikita, à genoux devant elle, probablement désarmé et le haut du corps entièrement ligoté.
« Ouah ! souffla Solen. Elle est encore plus balèze que je l'avais cru ! »
Solen avait participé à la poursuite d'Eztli, environ trois quarts d'heure plus tôt, et l'avait vue se changer en Animagus.
« Le voilà, votre "criminel" ! lança moqueusement la Brésilienne. Vous êtes vraiment qu'une bande d'incompétents, vous le savez ça ?
« Madame, votre immense contribution au cours de cette affaire sera retenue par le juge, soyez-en certaine ! la félicita Hermione. Vous serez sans doute de retour chez vous d'ici quelques jours !»
Peu importait qu'elle ait tenté d'agresser George puis lacéré Harry : elle avait certainement été sous l'influence de Lebedev – Hermione ne doutait certes pas que la sorcière en face d'elle fût elle-même une criminelle, néanmoins l'arrestation du Russe était prioritaire sur tout le reste.
« Nous allons vous ouvrir la porte, intervint Gautier, quelques gouttes de sueur perlant sur son front.
« Pas la peine, je sais comment faire, rit Eztli en sortant une deuxième baguette de sa poche. C'est celle de Véronique, expliqua-t-elle. La porte reconnaît la baguette d'un Gardien.
« Comment êtes-vous au courant ?! » s'exclama un Auror français adossé à une autre porte.
Eztli haussa énigmatiquement les épaules.
« Vous saviez cela depuis le début ? s'enquit Hermione, tout aussi surprise. Pourquoi n'être pas partie ?
« Je lui faisais confiance, cracha la femme avec mépris en assénant une taloche à la nuque de son "fiancé", qui se contenta de se mordre la lèvre inférieure. Il avait dit qu'il avait un plan. Balivernes, ce n'est qu'un pauvre déchet...»
Son ricanement était un peu trop forcé pour avoir l'air vraiment sincère, mais cela était sans doute dû à sa rage envers celui qu'elle prétendait avoir cru aimer. Tout en s'esclaffant méchamment, elle força son nouveau prisonnier à se lever et à marcher droit devant lui, le guidant juste pour qu'il ne se prenne pas les murs transparents des pièces renfermant les Portails. Ils allaient vers la porte principale, là où se tenait l'équipe formée par Percy, Hermione et les trois autres. La Brésilienne semblait avoir totalement oublié les otages, laissés à l'abandon du côté opposé, toujours mortellement effrayés.
Lorsqu'elle arriva au niveau de la porte, elle obligea Nikita à s'arrêter avant de poser la baguette contre le cristal froid. Aussitôt, un cercle runique bleu apparut et un "clic !" mécanique indiqua que la porte s'était déverrouillée.
« Faites passer Lebedev devant vous, conseilla Hermione tandis qu'Eztli ouvrait prudemment la porte. Il ne faut plus qu'il s'échappe. »
La brune acquiesça silencieusement et s'exécuta. Lebedev, fermement ligoté, fut accueilli par deux solides paires de mains qui l'empoignèrent fermement par les épaules. Détail étrange : Hermione remarqua qu'il avait les yeux mi-clos et se comportait comme s'il n'avait pas conscience de ce qui était en train de lui arriver.
Ce ne fut qu'une fraction de seconde trop tard qu'elle comprit...
« À COUVERT ! » hurla Solen Crickerly, la plus réactive du petit groupe.
Les liens de Nikita se défirent tout naturellement et il se retrouva avec deux baguettes, une dans chaque main, sorties probablement de ses manches. Au même moment, Eztli – à un pas derrière lui – également armée de deux baguettes, avait provoqué une violente explosion de sa main droite tout en invoquant un bouclier protecteur de sa gauche autour d'elle et du Russe.
Les cinq fonctionnaires entrainés à gérer ce genre de situation furent momentanément aveuglés et assourdis, n'ayant pas eu le temps de lancer un Protego pleinement efficace. Gautier fut même brièvement assommé. Les autres Aurors postés devant les autres portes – il y en avait une bonne vingtaine – poussèrent des cris indignés et furieux, frustrés par leur incapacité à venir en aide à leurs collègues démunis. Certains tournèrent les talons et partirent à pas de course en sens inverse, espérant atteindre le bon couloir à temps, tandis que les autres choisirent de subir l'attente insupportable causée par la lenteur de la mise en place des runes correctes pour ouvrir les portes.
Entretemps, Nikita et Eztli avaient repoussé Percy, qui leur barrait la route, et s'étaient lancés en courant dans le couloir. Leur "cachette à la vue de tous" avait été percée à jour, ils ne perdaient plus rien à se faire remarquer à travers tout le Ministère en fuyant comme des damnés et en combattant leurs nombreux poursuivants.
Hermione se releva en toussant abondamment. Elle ne s'était pas attendue à ça... comment avait-elle pu se tromper à ce point sur les réelles intentions de son interlocutrice ? Toute cette situation désastreuse, c'était de sa faute... le seul point positif était que les deux ex-otages étaient sains et saufs, bien que privés de leurs baguettes.
Mais ce n'était pas le moment de s'apitoyer sur son sort : bien qu'encore assourdie par l'explosion à un mètre d'elle, la directrice du département de la Justice magique se remit péniblement sur ses jambes et se lança en clopinant sur les trousses des criminels, suivie de près par Solen.
OooO
Ils n'avaient plus besoin de se parler. Chacun d'entre eux était parfaitement conscient de ce que ressentait l'autre, comme s'ils appartenaient à un même organisme. C'était... une sensation totalement nouvelle ! Pour Eztli, du moins. Ils partageaient également leurs pensées, toutes leurs pensées, même les plus intimes. C'était ce qui avait fait hésiter Nikita l'espace d'un instant. Mais à présent, il ne regrettait plus. Elle non plus.
Ils s'aimaient. C'était leur cadeau mutuel de fiançailles.
Elle rit intérieurement à cette idée, et il se joignit à elle, en pensée. Ils n'étaient pas âmes sœurs avant de se connaître : ils avaient forgé ce lien féérique ensemble, main dans la main.
Ce fut main dans la main qu'ils parcoururent silencieusement le long couloir sinueux qui les mena jusqu'à une nouvelle salle, une vaste pièce lumineuse remplie de bureaux derrière lesquels s'entassaient des dizaines de fonctionnaires ennuyés. À leur arrivée, tous les regards se tournèrent vers eux, la plupart avec frayeur : leur fuite avait dû être annoncée partout, ils étaient facilement reconnaissables. Non, ce n'était pas une bonne idée d'user encore d'illusions sur eux : leurs poursuivants allaient certainement lancer des sorts anti-illusions dans tous les sens, cela ne ferait qu'épuiser leur magie inutilement. Non, ce qu'il fallait, c'était sortir d'ici, de cet endroit d'où ne semblait mener nulle échappatoire puisqu'il y était impossible de transplaner et qu'aucune cheminée n'était visible nulle part.
Une femme avait commencé à crier. Eztli l'assomma d'un Stupéfix tandis que Nikita lançait un Protego autour d'eux et gardait un œil sur la trentaine de personnes présentes pour que sa compagne puisse réagir à temps en cas de prise d'initiative de la part de l'une d'entre elles. Heureusement, tous étaient trop paniqués pour songer à riposter : la plupart s'était mis à crier pour appeler des Aurors à l'aide, d'autres cherchaient à s'enfuir ; ce fut précisément l'une de ces personnes que Nikita décida de suivre, avec l'approbation muette de sa complice.
Déjà, Eztli ressentait les odeurs et les bruits de pas de leurs poursuivants. Ils étaient nombreux, trop pour un combat ouvert. Les fonctionnaires terrorisés qu'ils avaient croisés leur indiquaient le chemin avec véhémence, ils étaient à deux contre des centaines de sorciers ! Mais eux deux étaient spéciaux, eux deux étaient liés : eux deux s'aimaient, eux deux allaient vaincre.
Ils se déplaçaient à une vitesse folle, qu'ils n'auraient jamais atteinte individuellement : étant dotés du double de leurs sens habituels, ils évitaient bien plus aisément les obstacles et se mouvaient avec agilité entre les différentes salles traversées, neutralisant parfois certains occupants aux pulsions héroïques.
Les salles et coupoles de verre étaient radicalement différentes les unes des autres : certaines s'apparentaient à des bureaux ordinaires tandis que d'autres, à l'instar de la salle des Portails, étaient très particulières ou dotées d'éléments inhabituels. Ils croisèrent des Mandragots, qu'ils eurent la sagesse de ne pas provoquer – grâce aux connaissances d'Eztli à ce sujet – puis passèrent devant un genre d'aquarium géant dont l'utilité ne leur apparut pas d'emblée limpide, virent une coupole miniature qui imposait un sortilège de Réduction à tous ceux qui voulaient y pénétrer et manquèrent de se heurter à une statue de chevalier invisible, détectée à temps par Nikita. Dans ces pièces étranges, les employés étaient rares et ne posaient donc aucun problème ; l'ennui, c'était qu'ils étaient complètement perdus, sans le moindre espoir de trouver un jour la sortie... et les bruits de pas et les cris de leurs poursuivants se rapprochaient sans cesse.
Par un sort de détection, ils déterminèrent leur nombre à neuf. Les trente autres Aurors lancés à leurs trousses avaient emprunté des chemins différents, à chaque fois qu'ils n'étaient pas certains de savoir où exactement ils étaient partis. Ils se trouvaient dans une grande pièce sombre en demi-cercle, un peu semblable à une arène, si ce n'est que ce qui tenait lieu de gradins flottaient gracieusement dans l'air au-dessus d'un grand cercle noir gravé de runes. L'utilité de cette salle leur était totalement inconnue, même à Lebedev qui pourtant s'y connaissait en magie occulte.
Ils n'avaient croisé aucun fonctionnaire ni gardien en entrant par la porte grande ouverte. Cela pouvait signifier deux choses : soit l'endroit était dénué du moindre intérêt, soit le véritable gardien, peut-être une Créature ou une entité immatérielle, était effectivement présent et les observait dans l'ombre depuis qu'ils étaient entrés. Quoi qu'il en fût, ils se réfugièrent très vite sur l'un des gradins qui lévitait et épièrent la porte, cachée par la pénombre et les mouvements incessants des autres gradins, guettant l'arrivée des Aurors.
OooO
Ginny fut la première à entrer, ruisselante de sueur. Depuis qu'elle s'était fait assommer par Lebedev environ une heure plus tôt, elle n'avait pas eu le temps de prendre soin d'elle et de sa santé, et en payait à présent les dures conséquences : sa nuque blessée pulsait douloureusement et sa tête tournait. Cela ne suffit cependant pas à la décourager : rageusement, elle s'élança dans la pièce sombre, baignée d'une étrange lumière bleue tamisée, et contempla un moment son environnement en attendant l'arrivée des autres.
Deux Aurors français, puis Hermione parvinrent enfin à son niveau, tous essoufflés. Il était impossible d'utiliser des moyens de transport tels que des balais dans les couloirs du ministère, d'une part parce que c'était interdit, d'autre part parce que ça aurait représenté un danger potentiel pour les autres employés. Ainsi, ils étaient forcés de courir, comme des Moldus.
Solen Crickerly, Greg Weiss et Daniela Cupborn, trois Aurors que commandait habituellement Harry, pénétrèrent dans la pièce à leur tour avec circonspection. Les autres s'étaient lancés dans d'autres directions, ignorant le chemin qu'avaient pris les criminels ; Ginny pressentait pourtant qu'ils étaient ici, dans cette pièce.
D'un geste ample, Hermione lança un puissant Hominum Revelio. L'effet fut immédiat : un des meubles qui flottaient au-dessus d'eux s'illumina d'une vive lumière dorée, indiquant sans appel la position exacte des fugitifs.
« Non ! Attendez ! » cria l'un des Français en pointant dans une autre direction.
Avec un grand soupir de lassitude, Hermione invoqua un sort anti-illusions : deux autres gradins s'étaient illuminés, comme si les criminels étaient à trois endroits à la fois...
L'une des lueurs – assurément illusoire – disparut aussitôt, mais deux subsistèrent : Lebedev et sa complice s'étaient séparés. Ils n'osaient pas attaquer, ce qui était compréhensible au vu des puissants sorts de protection qu'avaient déployé Weiss et Solen autour de leurs têtes. Hermione fit donc signe à son équipe de mener l'assaut.
Ginny fut la première à lancer rageusement un sortilège destructeur sur l'un des gradins lumineux. Son effet fut instantanément annulé par un autre sort, envoyé de l'autre bout de la pièce ; deux Aurors attaquèrent ce deuxième endroit, mais leurs efforts s'avérèrent vains car au dernier moment, alors que le gradin volant se disloquait, une silhouette sombre sauta agilement sur un autre bloc de pierre, couverte par un bouclier invoqué par son acolyte une cinquantaine de mètres plus loin.
Leur coordination était remarquable, presque surhumaine : Hermione comprit qu'ils allaient leur donner du fil à retordre. Elle pianota fiévreusement sur sa montre à gousset pour informer les autres équipes de leur position, sachant cependant pertinemment que tous n'arriveraient pas à les rejoindre à temps si jamais les deux fugitifs gagnaient ce combat.
« MONTREZ VOUS ! Bande de lâches ! » hurla soudain Ginny tout en balançant un jet de lumière rouge vif sur les gradins au-dessus d'elle.
Un sort bleu sournoisement lancé dans son dos lui répondit avant que quiconque n'ait pu tenter de la protéger. Quatre jets répliquèrent au combattant déloyal, mais le mal était déjà fait : Ginny gisait assommée au sol. Solen voulut la réveiller d'un Enervatum, mais comme s'ils avaient deviné leurs intentions, au même moment, une pluie de sorts déchainés la força à courir se mettre à l'abri, à une vingtaine de mètres de la rouquine.
Hermione, entre les deux sorciers français, était également trop loin pour intervenir et se contenta de faire grincer ses dents. Leurs opposants étaient en infériorité numérique, mais ils avaient l'avantage du terrain, qu'ils dominaient grâce à la hauteur qu'ils avaient prise : leur but était de les neutraliser un par un, en s'attaquant à eux des deux côtés.
Furieusement, refusant de se laisser abattre, la directrice du département de la Justice lança plusieurs sorts avec sa précision chirurgicale habituelle : plusieurs sorts d'attaque classiques, comme Stupéfix ou Bombarda, suivis de quatre sorts de Confusion. Malgré l'entrainement d'Auror qu'elle avait suivi, elle était assez peu à l'aise avec les sortilèges offensifs : son but était de distraire ses opposants en espérant qu'un des sorts de Confusion, moins visibles et spectaculaires que les autres, les atteigne pour briser leur redoutable coordination.
Un bouclier verdâtre stoppa ses tentatives et se brisa sous le choc. Avant qu'elle n'ait pu récupérer suffisamment pour relancer l'attaque, un sort de Confusion, identique au sien, fusa d'un gradin juste au-dessus d'elle et atteignit de plein fouet l'un des Français, qui trébucha et s'étala à plat ventre.
Son collègue voulut lui venir en aide mais au même moment, une épaisse fumée noire l'enveloppa. Elle essaya de la chasser avec des sorts de lumière ou de vent, mais l'effet ne fut que minime : la fumée magique était constituée d'une multitude de minuscules particules insidieuses, un peu comme de la poussière ou du sable. La sorcière ne connaissait pas ce sort et mit longtemps avant de trouver quelque chose pour le contrer. Elle perdit quelques précieuses secondes, au cours desquelles elle entendit au moins deux corps chuter, quelque part ailleurs dans la salle.
Lorsqu'elle parvint enfin à chasser la fumée, elle s'aperçut que les deux Français étaient solidement ligotés et suspendus par les pieds à l'un des gradins. De Ginny, il n'y avait nulle trace ; les trois Aurors britanniques, quant à eux, étaient plongés dans un féroce combat à l'autre bout de la pièce.
Hermione savait que tenter de lutter au sol était parfaitement inutile : ils n'arrivaient pas à voir leurs ennemis, alors que ceux-ci pouvaient facilement cerner tous leurs déplacements. S'accroupissant et pointant sa baguette au sol, elle murmura un sortilège de Propulsion : aussitôt, son corps fit un bond immense et elle réceptionna un gradin volant dans les airs.
Vu de haut, tout semblait différent : ses subordonnés, en-dessous d'elle, étaient semblables à des fourmis démunies ; devant elle, à quelques dizaines de sièges de distance, deux silhouettes accolées et chacune armée de deux baguettes lançaient furieusement sort après sort, écrasant un peu plus à chaque seconde leurs opposants. Malgré elle, Hermione fut brièvement impressionnée par leurs prouesses : rares étaient les sorciers capables de tenir tête à des Aurors entrainés et expérimentés ! À cette distance, impossible de déterminer qui était qui ; pourtant, elle remarqua qu'un des deux semblait plus enclin à invoquer des sorts offensifs, tandis que l'autre préférait défendre ou déjouer les attaques de leurs adversaires. Ils se mouvaient dans une parfaite synchronie, comme s'ils avaient combattu côte à côte durant toute leur vie.
La sorcière ne s'éternisa pas davantage : balayant l'air autour d'elle d'un grand geste ample, elle fit apparaitre un puissant bouclier, bien plus efficace que celui de tout à l'heure, et envoya son premier sort : une nuée d'oiseaux. Ce n'était pas une technique conventionnelle, mais ça allait certainement déstabiliser ses adversaires, lui laissant le temps de les neutraliser sans se faire blesser.
Elle obtint l'effet voulu – du moins en partie : les deux silhouettes se détournèrent vivement de leur combat pour lutter contre les centaines d'oiseaux qui les avaient assaillis. Étrangement, aucun d'entre eux ne prononça la moindre parole, n'émit le moindre cri : ils agissaient toujours de concert, comme un seul homme, mais sans communiquer ! Il y avait quelque chose de louche là-dedans, Hermione le comprit tout de suite.
Elle enchaîna avec plusieurs sorts divers, des attaques visant à les immobiliser – il fallait à tout prix éviter d'endommager le corps de George. À présent, habituée à la pénombre de la pièce, elle arrivait à les distinguer : la Brésilienne inconnue était l'adversaire la plus coriace, combattant à deux mains, tandis que Nikita, un peu en retrait, la soutenait efficacement et déviait toutes les attaques de sorte à ce qu'elle n'ait pas besoin de se défendre. Hermione, pourtant seule face à eux deux – si l'on omettait les trois Aurors en bas, relativement impuissants – parvenait à leur tenir tête : ce n'était pas pour rien qu'on la considérait comme l'une des sorcières les plus compétentes de son époque ! Mais déjà, son sort de protection commençait à se fissurer, absorbant avec difficulté le déferlement de magie qu'expulsaient ses opposants : si personne ne lui venait en aide, elle serait contrainte de se mettre à l'abri, le temps de créer un nouveau bouclier...
C'est à ce moment qu'un cri de rage retentit au-dessus d'eux et qu'une tignasse rousse sembla fondre du ciel : Ginny, attendant patiemment le bon moment, leur avait sauté dessus juste au moment où le gradin où elle s'était cachée pour soigner ses plaies s'était retrouvé au-dessus du leur.
La situation était plus équilibrée, désormais : les deux fugitifs parvenaient toujours à parer leurs assauts, cependant Eztli s'épuisait de plus en plus rapidement. Elle n'était pas vraiment une combattante au front, davantage habituée à frapper ses adversaires – ou les Créatures, ses proies de prédilection – par derrière, au moment où ils s'y attendaient le moins. C'était bien pour cette raison qu'elle connaissait autant de sorts d'écrans de fumée ou d'explosions, qui distrayaient efficacement ses victimes au moment où elle s'apprêtait à leur tomber dessus.
Elle avait cependant plus d'un tour dans son sac : par exemple, elle possédait sa baguette en plusieurs exemplaires et, en tant qu'ambidextre, était capable de combattre à deux mains et de dissocier ses mouvements de chaque côté. Durant leurs quatre mois de vie en commun, elle avait enseigné à Nikita certaines de ses techniques, lui permettant d'être capable aussi d'utiliser sa main droite au cours d'un combat. En échange, il lui avait appris quelques bases d'Occlumancie, un art qui lui était totalement inconnu jusqu'alors. Côte à côte, ils étaient pratiquement invulnérables, aussi bien physiquement que mentalement : mais la fatigue commençait néanmoins à les gagner, malgré leur lien qui permettait de partager leur énergie magique...
Ginny était une sorcière incroyablement douée au combat : elle se mouvait comme une véritable furie, les yeux luisants de rage, ne prenant même pas la peine de protéger ses arrières – une tâche qu'Hermione dut assurer tant bien que mal. Ses coups se portaient principalement sur Lebedev, l'homme qui avait si impitoyablement trahi sa confiance ainsi que celle de sa famille : il allait payer pour ce qu'il avait fait ! S'il le fallait, elle allait expurger son âme de ce corps pour pouvoir le rendre à son grand frère ! Il n'allait pas s'en sortir vivant !
Un nouveau bruit sourd derrière eux leur indiqua qu'une autre personne venait d'atterrir sur le gradin volant. Du coin de l'œil, Nikita reconnut la chevelure blonde mouchetée de mèches brunes de Solen Crickerly. Ses collègues étaient moins dégourdis qu'elle et tentaient sans doute de libérer les deux Français ligotés... il ne fallait pas qu'ils se retrouvent cernés.
Il invoqua les liens du sort Impedimenta autour du corps svelte de la jeune Auror, qui ne s'y attendait pas, perdit l'équilibre et tomba du haut du gradin. Ses collègues avaient intérêt à la secourir, sinon la chute allait faire sacrément mal...
Eztli l'informa au même moment d'un sort envoyé par Ginny Potter, que le Russe eut tout juste le temps de conjurer de sa main droite. Sa deuxième baguette, différente de sa première, était nettement moins efficace puisque peu adaptée à lui ; avec l'appui d'Eztli, cependant, elle parvenait à produire une magie tout à fait correcte – du moins suffisante pour qu'il puisse se défendre.
À ce rythme-là, cependant, tous les Aurors de France auraient le temps de débarquer pour venir les arrêter. Il fallait qu'ils changent de stratégie... Sa compagne acquiesça intérieurement. Ce qu'ils s'apprêtaient à faire était hautement répréhensible... mais ils n'avaient plus le choix !
Subitement, au milieu de deux attaques, Nikita pointa sa baguette droit sur Hermione et lança une formule dans un claquement sec de sa langue. C'était la première fois depuis le début du combat qu'il ouvrait la bouche, leurs ennemies allaient se rendre compte qu'il tentait quelque chose de nouveau... Il sentit Eztli à côté de lui détruire la dernière parcelle de bouclier autour de la sorcière anglaise, qui ne s'attendait pas à une attaque aussi directe de la part des deux amants, jusque-là trop absorbés par Ginny.
La violence de cette magie noire interdite fit expulser tout l'air des poumons de la sorcière noire et ployer son corps gracile, la bouche grande ouverte de douleur et de stupéfaction. Puis, lentement, elle s'effondra au sol dans une envolée de sa longue robe bleu nuit ample de sorcière, inconsciente. Simultanément, Eztli pointa sa deuxième baguette sur Ginny et hurla tandis qu'une véritable vague de magie pure parcourait son corps pour se transformer en un puissant jet sombre qui percuta la rouquine de plein fouet. Une Auror non préparée ne pouvait rien faire face à cette puissante magie noire : c'était toute l'énergie vitale produite par le corps d'Hermione, convertie par Nikita en magie, puis transmise par le lien à Eztli, qui l'expulsa d'un seul coup sur leur deuxième assaillante.
Ginny fut projetée hors du gradin, définitivement assommée par le choc. Greg Weiss, jusque-là occupé à soigner Solen, eut tout juste le réflexe de lancer un "Arresto Momentum !" pour éviter qu'elle ne se brise la colonne vertébrale. Les criminels profitèrent de ce bref instant pour sauter souplement du haut de leur gradin et s'échapper par la porte de justesse.
OooO
De nouveaux bruits de pas précipités parvenaient aux oreilles des fugitifs. Nikita avait le pressentiment que Ron était en tête, désireux de venger sa sœur. Ils avaient parcouru à peine quelques couloirs obscurs avant de se retrouver à nouveau dans un cul-de-sac : cette fois-ci, les assaillants étaient au moins une vingtaine, et ils n'avaient aucun endroit où se cacher.
Ils ne pouvaient pas rester ici. Comment sortir ? Ils étaient dans un souterrain, après tout... Eztli pointa ses deux baguettes sur le plafond blanc et demanda en pensée à son amant de l'aider. Ça n'allait sans doute pas fonctionner, il y avait certainement une protection qui empêchait de faire ça... Pourtant, c'était leur seule échappatoire ! Il fallait au moins qu'ils essayent...
Au même moment, Nikita ressentit d'autres pensées étrangères, plus ténues que celles de la Brésilienne... plus haineuses, aussi. Il secoua la tête, soudain inquiet : il était épuisé, ses barrières d'Occulmancie s'étaient fortement effritées, notamment à cause de ce nouveau lien télépathique...l'autre pouvait en profiter...
Il sentait George se débattre désespérément quelque part loin, de l'autre côté de la Manche, et pester contre lui, contre sa trahison, contre ce qu'il venait d'infliger à tous ses proches.
Ne pourraient-ils pas exploiter cet imbécile ?
Il ouvrit ronds ses yeux et regarda Eztli comme s'il ne l'avait jamais vue auparavant. Elle haussa les épaules : ce n'était qu'une idée, sans doute stupide...
Hmm... elle avait peut-être raison ! Retrouvant toute son énergie et sa confiance en soi d'un coup, aidé par sa compagne, Nikita concentra toutes ses forces sur le lien qui lui apparaissait mentalement comme un fil rouge de soie : ensemble, ils attrapèrent ce fil et tirèrent dessus, prêts à dérober l'énergie vitale d'un mourant.
George, bien qu'apparaissant toujours confusément dans le subconscient de Nikita, était à présent terrorisé et tentait vainement de rompre le fil de soie : bien que fort, très fort, bien plus fort que quelques mois auparavant, il n'était pas prêt à affronter deux sorciers en bonne santé qui en voulaient à sa peau.
Ils demeurèrent imperturbables, impitoyables ; à présent, ils pouvaient presque entendre ses cris de protestation. Une ombre ailée fugace traversa leur champ de vision : l'esprit de George cherchait à se défendre. Mais ils étaient allés trop loin de toutes façons, il était trop tard pour faire machine arrière...
Ce fut une intense lumière argentée qui jaillit de leurs quatre baguettes dressées, détruisant tout sur son passage, créant une onde de choc immense qui se répercuta dans tout le souterrain et fit trembler le sol en surface. Lorsque Ron, complètement fou de rage et de désir de revanche, parvint à l'endroit où s'étaient tenues les deux infâmes crapules quelques secondes plus tôt, il ne vit qu'un trou d'environ un mètre de diamètre au plafond et qui, à en juger par la lumière intense qui filtrait à une centaine de mètres plus haut, débouchait sur la surface.
