« De la magie noire ! C'était de la magie noire ! Et vous n'avez pas jugé bon de nous prévenir que ces fugitifs étaient des mages noirs ?! »
Hadrien Lin, directeur du Bureau de la Justice Magique, marchait de long en large dans son bureau, devant son homologue britannique Hermione Granger-Weasley, Baptiste Turain – directeur du Bureau de la Coopération Magique Internationale – Perceval Weasley, directeur du département des Transports Magiques anglais, et trois Aurors français venus témoigner des événements auxquels ils venaient d'assister. Une dizaine de personnes, dont Ginny Potter, avaient dû être hospitalisées ; heureusement, personne n'avait été grièvement blessé, la plupart seulement assommés ou projetés un peu violemment contre des murs au cours de la poursuite des fugitifs.
Le responsable français de l'ordre dans le monde de la magie était hors de lui lorsqu'on lui avait rapporté ce qui s'était passé : lorsque, environ une heure et demi plus tôt, les Anglais étaient venus sur le territoire à la poursuite de deux sorciers en lui demandant sa pleine coopération, ils ne l'avaient nullement prévenu d'un niveau de danger potentiellement élevé – de ce qu'ils lui avaient dit, il avait cru comprendre qu'il s'agissait de deux simples sorciers doués pour le camouflage, l'un d'eux étant un maître illusionniste particulièrement réputé. De son bureau, il avait également mené sa petite enquête, et découvert que ce Lebedev – le seul dont ils avaient l'identité exacte – était également un Legilimens de très haut niveau et co-concepteur de plusieurs sorts de magie spirituelle avancée avec d'autres experts en la matière ; cependant, depuis quelques années, sa trace s'était perdue : habitué à voir ce cas de figure chez des spécialistes de réputation internationale, Lin en avait déduit qu'il avait dû être contacté par un ministère sorcier, probablement le Gouvernement Magique russe, et avait ensuite travaillé pour eux sous contrat confidentiel (dans sa situation, il était assez probable qu'il ait coopéré avec le Service d'Espionnage ou de Surveillance Magique).
Quant à l'autre... impossible à dire. Il ne possédait pas assez de documentation au sujet du Brésil – il avait déjà bien assez à faire avec l'Europe ! – pour espérer découvrir son nom. De la description qu'on lui avait donnée, il pouvait simplement supposer qu'il s'agissait sans doute d'une tueuse à gages ou d'une cambrioleuse – dans tous les cas, d'une criminelle de petite envergure. Ce n'était pas bien important.
Ce qu'il fallait se demander, en revanche, c'était : comment s'étaient-ils retrouvés dans pareille situation ? Et à qui la faute ?
« Bien, je récapitule, reprit-il la parole sans cesser de faire les cent pas devant les regards médusés de ses invités. D'après le témoignage des Gardiens, ils sont arrivés par le Portail donnant sur l'Ambassade anglaise – déjà, comment ont-ils pu y avoir accès ?! Non, ne répondez pas, monsieur Weasley. C'était de votre responsabilité de gérer aussi la surveillance de cet endroit. Continuons. Ils sont donc arrivés sur notre territoire. Ensuite, d'après les témoignages de nos deux Gardiens – encore heureux qu'ils soient sains et saufs ! – ils auraient discuté avec eux un moment, cherchant à savoir comment passer par un autre Portail ou sortir de la pièce. Bien sûr, ces derniers, tenus sous serment sur l'honneur, ne leur ont rien dévoilé. Ensuite, leurs souvenirs sont flous, mais d'après ce qu'on a retrouvé dans la Salle des Portails, il semblerait que la femme les ait intoxiqués avec du Sable de Sommeil du Pérou...
« Il leur aurait été impossible de vaincre deux Gardiens au cours d'un combat loyal, intervint Baptiste Turain pour appuyer ses propos.
« Exact, ils sont spécialement formés pour être plus résistants que la moyenne aux sorts offensifs, renchérit Hadrien Lin. En tous cas, lorsqu'ils se sont réveillés, ils lévitaient près du plafond, ligotés et bâillonnés.
« La suite, vous la savez déjà », compléta Turain en posant un regard insistant sur Hermione et Percy.
La directrice du département de la Justice Magique pinça les lèvres et esquissa une moue impatiente : peu après qu'on l'eut soignée, Lin l'avait plus ou moins aimablement conviée dans son bureau pour parler de ce qui s'était passé, et elle passait actuellement l'un des quarts d'heure les plus frustrants et exaspérants de sa vie. Inutile de préciser que les Aurors français avaient perdu la trace des fugitifs lorsque ceux-ci s'étaient enfuis par le trou qu'ils avaient percé avec Merlin-sait-quelle ressource ! Mais son homologue Français ne voulait rien entendre, souhaitant éclaircir la situation point par point plutôt que de ratisser la ville à la recherche de Lebedev et de sa complice.
De toutes manières, à présent, il était sans doute trop tard : les criminels avaient dû transplaner aussitôt qu'ils l'avaient pu, et pouvaient se trouver à des centaines de kilomètres de là !
« Nous comprenons votre colère, monsieur Lin, parla-t-elle d'un ton pacifique tout en triturant une mèche de ses cheveux crépus. Mais nous vous assurons que nous n'étions pas au fait des capacités que maître Lebedev semble avoir déployées aujourd'hui...
« Pas au fait ?! explosa Lin. Bon sang, mais vous le recherchiez pour quoi, au juste ?! Je pensais qu'il vous avait volé des informations confidentielles, ça aurait collé avec son profil... mais au vu de ce qui s'est passé, je commence à en douter très sérieusement !
« Lebedev a fait une tentative de meurtre, monsieur, expliqua Percy d'une voix froide. Nous vous l'avions dit en arrivant, j'avais envoyé un messager vous en informer...
« J'y crois pas une seconde ! s'écria le directeur du Bureau de la Justice Magique. Si cet homme avait voulu tuer quelqu'un... il l'aurait fait et se serait retrouvé à des kilomètres de là avant que vous n'ayez eu le temps de lever le petit doigt ! Il n'y a qu'à voir les dégâts qu'il a provoqués, alors qu'ils n'étaient que deux et vous trente-neuf !»
Il se mit debout derrière son bureau, se pencha et pointa un doigt accusateur sur Hermione, les yeux flambants de colère :
« M'est avis qu'il a commis un grave acte de terrorisme et que vous nous l'avez caché – soit pour qu'on ne panique pas, soit pour masquer votre ingérence et votre incompétence dans toute cette affaire !
« Mon collègue veut dire, le coupa précipitamment monsieur Turain pour éviter de provoquer un incident diplomatique, que vous auriez dû vous montrer plus transparents sur les véritables raisons de votre venue, pour que nous prenions des mesures adaptées : nous avions cru avoir affaire à un simple délinquant, voire éventuellement un meurtrier, alors qu'il semblerait plutôt qu'il s'agit d'un mage noir de grande ampleur... sans parler de son acolyte... »
Mais Hermione secouait résolument la tête, campée sur ses positions :
« Messieurs, croyez-moi, si nous avions su de quoi cet individu était capable, nous l'aurions arrêté préventivement il y a des mois de cela et cette discussion n'aurait jamais existé. Il faut que vous sachiez que Lebedev est un maître dans l'art de la manipulation : il a trompé absolument tout le monde en se faisant passer pendant des années pour un chercheur pacifique et bienveillant...
« Peu importe que vous vous soyez laissés berner par un imposteur ! explosa monsieur Lin. Le problème, c'est que vous n'ayez pas jugé bon de nous informer de ses aptitudes et de son niveau de puissance, et qu'il ait ainsi blessé des Aurors et des fonctionnaires non préparés à gérer ce genre de situation !»
Hermione secoua faiblement la tête et se passa une main sur le visage : il avait raison, elle avait agi stupidement... Comment avaient-ils tous pu autant mésestimer le niveau de Nikita en matière de magie noire ?! Et dire qu'elle avait failli le laisser enseigner ça à des enfants... à ses enfants !
OooO
« Mione, ça va ? questionna Ron aussitôt qu'il la retrouva, derrière la porte du bureau d'Hadrien Lin.
« Oui, acquiesça-t-elle sans aucune énergie.
« Raconte, qu'est-ce qu'ils ont dit ? Ils vont nous aider à le retrouver ?»
Son épouse poussa un long soupir éreinté avant de secouer la tête. Elle avait encore mal partout, le sort que lui avait envoyé le Russe avait laissé tous ses muscles en compote...
« Ils ne veulent plus être mêlés à cette affaire, exposa-t-elle d'une voix lasse. Ils disent qu'ils s'estiment heureux de n'avoir subi aucune perte humaine... et je pense qu'ils ont raison, bien que leur décision soit lâche : Lebedev et cette cinglée qui l'accompagne, à eux deux ils ont sûrement un niveau de puissance équivalent à celui d'un Mangemort haut placé – peut-être aussi élevé que celui de Lestrange ou de Dolohov... »
Elle eut un frisson désagréable à cette pensée.
« Quelle bande de couards », marmonna Ron, les dents serrées.
Son regard était éclairé d'une lueur de rage meurtrière mal contenue, qui n'attendait qu'à ce qu'il se retrouve face à Nikita pour s'exprimer.
« Comment va Ginny ? questionna Hermione en se massant les tempes pour rester éveillée. Et Harry ? Tu as pu contacter l'Angleterre ?
« Ils vont tous bien, la rassura son époux. Ginny n'a heureusement pas été blessée, grâce à Weiss... quant à Harry, il est sorti d'affaire, ses blessures étaient de simples griffures non-magiques, il a rapidement été soigné. D'ailleurs, il arrive très vite, dès qu'il sera passé voir George...
« George ? s'étonna Hermione. Je pensais qu'il était simplement sonné... »
Ron secoua la tête.
« C'était bien ce qui semblait, mais il y a environ vingt minutes de cela, il a eu une crise ou je-ne-sais-quoi... en tous cas, il est tombé dans un profond coma, les Guérisseurs ignorent ce qui lui est arrivé...
« C'est bizarre...
« Ouais... Maman a dû être ramenée de force à la maison, elle s'agrippait à son chevet et refusait de le quitter... »
Hermione imagina l'espace d'un instant la scène à fendre le cœur de Molly Weasley sanglotant désespérément près de son fils allongé...
Soudain, quelqu'un apparut à l'angle du couloir : les deux époux reconnurent immédiatement leur meilleur ami, l'air plus pâle et préoccupé que de coutume mais entièrement guéri.
« Où est Ginny ?! demanda Harry d'emblée.
« On l'examine, mais elle va bien, le rassura Ron.
« Je dois la voir !
« Je t'emmène... »
Ils allèrent tous les trois à pas de course rejoindre l'hôpital.
OooO
« Alors, récapitulons : qu'est-ce qu'on sait exactement sur eux ? »
Harry marchait lentement devant vingt-trois Aurors expérimentés, soigneusement choisis pour participer à la cellule d'enquête chargée de l'affaire Lebedev. Ils étaient dans une belle pièce bien aérée du Ministère, avec de fausses fenêtres donnant sur un faux paysage vallonné d'Écosse, cinq longues tables dotées de trois ou quatre sièges chacune et d'un très grand tableau où se trouvaient épinglées les informations récoltées jusque-là. Ses subordonnés le regardaient avec respect et attention, assis pour certains sur les tables ou simplement adossés contre le mur. C'étaient tous de bons éléments, certains d'entre eux s'étaient déjà confrontés aux fugitifs la veille – à l'instar de Solen Crickerly, de Gregor Weiss, de Clarence McMillan ou encore de Kevin Abbot.
Ron et Ginny, ayant tous deux suivi une formation d'Aurors avant d'abandonner cette dangereuse carrière pour se vouer à des métiers qui leur plaisaient davantage, étaient également présents. Ginny n'était demeurée que quelques heures à l'hôpital, n'ayant subi aucune lésion sévère : Harry savait cependant qu'elle se sentait mal à cause de la situation qui avait échappé à son contrôle, en France. Elle n'avait pas fait attention à elle et il le lui avait par la suite reproché ; cependant, il ne lui en voulait pas réellement, heureux qu'elle s'en soit sortie saine et sauve presque par miracle !
Hermione était là, elle-aussi, au fond de la salle, installée derrière un bureau ployant sous une masse impressionnante de documents administratifs qu'elle devait urgemment régler avant ce soir. Malgré sa surcharge de travail, elle avait tenu à participer personnellement à l'enquête : après tout, la vie de son beau-frère et ami était en jeu !
« Euh... on sait... qu'il est russe ? » répondit Jeremy Yorlee d'une voix hésitante.
Harry poussa un léger soupir exaspéré.
« Je veux dire, continua précipitamment le jeune Auror, il a peut-être transplané en Russie, chez lui !
« C'est une distance énorme, raisonna Solen Crickerly. Le risque de se faire désartibuler... »
Elle laissa sa phrase en suspens, laissant à tous le soin d'imaginer la désartibulation d'un homme transplanant de France vers la Russie. Certains eurent une petite grimace de dégoût : effectivement, la distance étant proportionnelle au risque d'être disloqué...
« Il ne faut pas oublier qu'il n'était pas seul », intervint soudain Hermione, et tous les regards convergèrent vers elle, au fond de la salle, masquée par une liasse immense de parchemins.
La directrice du département de la Justice Magique balaya ses auditeurs du regard et se redressa un peu pour qu'ils puissent mieux la voir.
« Je l'ai vu durant notre combat, reprit-elle. Lui et cette... femme, ils étaient plus que synchronisés... ils étaient liés par un lien télépathique, c'est évident ! Et puis, je me suis souvenue d'un document trouvé dans les affaires de Lebedev, au moment où on voulait savoir s'il avait réellement inventé un sortilège d'échange d'âmes... »
De sa baguette, elle fit virevolter un parchemin couvert d'une fine écriture serrée jusqu'au grand tableau, où il s'épingla magiquement. Harry s'approcha pour l'examiner de plus près et fronça les sourcils, constatant que c'était illisible.
« Trois Langues-de-Plomb ont mis plusieurs jours à le déchiffrer, expliquait Hermione, mais d'après ce qu'ils ont compris, Lebedev y décrit un procédé expérimental consistant à créer un pont invisible entre deux âmes... semblable magie existe déjà, mais avec en général d'énormes contreparties comme la perte de conscience totale ou partielle, voire même des risques de devenir fou... Lebedev a visiblement essayé de s'affranchir de ces contraintes en ne se tenant qu'à l'essentiel pour créer un lien fonctionnel et mutuellement bénéfique. »
Plusieurs Aurors avaient froncé les sourcils, peu habitués à de longs discours théoriques ; Harry détacha son regard du parchemin incompréhensible et riva ses yeux dans ceux, noisette, de son amie.
« Si je comprends bien, dit-il, Lebedev et sa complice sont magiquement liés ?
« Oui... enfin, on pourrait même dire : spirituellement liés. Si son sort a effectivement fonctionné, ils sont comme des siamois de cerveau, chacun capable de ressentir tout ce que ressent l'autre durant quelques heures, voire quelques jours... mais malheureusement, on n'a pas accès à beaucoup d'informations sur ce parchemin, Lebedev a dû garder le reste pour lui-même... »
Harry hocha la tête, songeur : lui qui avait vécu dix-sept ans lié malgré lui à un puissant mage noir – dont il était en réalité l'Horcruxe – avait du mal à envisager que quelqu'un ose s'infliger cela volontairement. Pour Lebedev... soit, c'était un mage noir après tout. Mais cette femme ? Qu'avait-elle à y gagner ? Pourquoi se soumettait-elle à ce supplice ?
« Mais... euh... donc ? s'enquit timidement Solen en regardant confusément Hermione. Quel rapport avec le transplanage, madame la directrice ?
« Lebedev a deux cerveaux à sa disposition, exposa Hermione. Autrement dit, à deux, ils peuvent se concentrer deux fois mieux sur leur destination... ça leur a certainement permis de transplaner très loin, peut-être même en Russie ! Sinon, on les aurait retrouvés... »
Elle n'osait même pas envisager l'éventualité dans laquelle ils auraient laissé s'échapper les criminels juste sous leur nez, par manque de vigilance. Des équipes d'Aurors avaient passé la nuit à ratisser Paris et les alentours dans tous les sens possibles et imaginables, sans le moindre succès : Lebedev et sa complice devaient avoir transplané, il n'y avait pas d'autre explication possible !
« La Russie est donc une option envisageable, résuma Harry en hochant la tête, satisfait d'avoir une piste, bien qu'hypothétique. Pourquoi pas le Brésil ?
« Il y a tout de même un océan qui nous sépare du Brésil, répliqua Hermione. C'est quatre fois plus loin... même à deux, le risque de désartibulation demeure trop élevé. »
Le chef des Aurors hocha une deuxième fois la tête, satisfait par cette explication mathématique.
« Ils sont donc probablement quelque part en Russie... mais il n'y a pas d'autres pays dans lesquels ils auraient été, l'un ou l'autre ? Le choix du pays natal de Lebedev aurait pu leur paraitre trop évident... »
Les Aurors se regardèrent et certains fouillèrent dans leurs notes, sur lesquelles ils avaient inscrit les fruits de leurs recherches : Lebedev avait voyagé un peu partout en Europe, de Moscou à Lisbonne en passant par l'Allemagne et l'Italie, souvent pour rencontrer des Legilimens locaux désireux de collaborer avec lui. Ils n'avaient même pas eu à aller fouiller loin pour trouver ces informations : souvent, il suffisait de lire la presse spécialisée, qui indiquait la provenance des dernières innovations en matière de magie et de recherche fondamentale.
« La Russie est vaste, argua Gregor Weiss d'une voix calme. Il ne retournera probablement pas directement chez lui...
« Sans oublier le fait que le gouvernement russe ne sera peut-être pas enclin à nous venir en aide, maugréa Ron, toujours en colère à cause des Français qui les avaient abandonnés.
« Possible... sans compter le fait que Lebedev a probablement travaillé pour eux au moins quelques années, bien qu'on n'ait aucune preuve concrète, fit Hermione, qui avait entendu la théorie de son homologue français à ce sujet – à défaut de leur avoir accordé des renforts, il avait au moins eu la politesse de lui partager les résultats de son enquête ainsi que l'autorisation d'accéder aux archives de son Ministère pour qu'elle puisse consulter les informations qui concernaient spécifiquement Lebedev (croiser les sources était toujours préférable).
« Ça reste notre seule piste, trancha Ginny en s'avançant pour se mettre debout face à son mari, le défiant presque du regard. Il faut qu'on aille en Russie. Pour George. »
Elle s'était tournée vers l'assemblée, déterminée et prête à en découdre. La veille, elle s'était laissée emporter par ses émotions ; cela ne se reproduirait plus. La prochaine fois que Lebedev croiserait sa route, il allait souffrir.
OooO
La décision finit par être prise, presque indépendamment de la volonté de Harry, malgré son statut de chef des opérations : tous considéraient que la Russie demeurait leur seule piste valide, et qu'il serait idiot de ne pas au moins tenter d'y aller. De toutes manières c'était soit ça, soit rester là à se tourner les pouces en espérant qu'un miracle fasse revenir le criminel sur les lieux du crime.
Une dizaine d'enquêteurs demeurèrent dans les bureaux pour continuer à fouiller dans les archives, à la recherche de la moindre piste intéressante ; les autres, Harry, Ginny, Hermione et Ron compris, allaient partir à Moscou dans un premier temps, d'où ils essayeraient de ratisser la plus grande surface possible en espérant tomber sur les fugitifs.
Après une longue réunion tenue avec Kingsley Shacklebolt – l'actuel Ministre de la Magie – la décision fut prise de ne pas avertir les autorités magiques russes dans un premier temps, dans l'éventualité où elles chercheraient à couvrir Lebedev, qui demeurait avant tout un chercheur aux dons précieux à leurs yeux. Les relations entre la Russie et les autres pays européens avaient toujours été floues, parfois discordantes ; bien qu'actuellement il n'y eût aucun conflit entre Grande-Bretagne et l'Est, leur entente cordiale était loin de ressembler à une amitié fraternelle et chacune de ces nations demeurait imprévisible aux yeux de l'autre. En clair, il valait mieux ne pas tenter le diable.
Le voyage fut prêt le soir même et s'opéra dans la plus grande des discrétions, pour éviter à tout prix que la presse anglaise ne divulgue le départ du fameux Harry Potter et de son équipe hors du pays. Leur passage à l'Ambassade se déroula sans accrocs, Percy Weasley ayant personnellement organisé leur voyage avec toute la minutie dont il était capable. Avant de partir, les familles respectives des Potter et des Granger-Weasley avaient rendu visite à George à l'hôpital, constatant avec tristesse qu'il semblait toujours plongé dans le coma. Les Guérisseurs avaient fini par déduire que cet état était dû à un brusque affaiblissement passager, sans doute causé par la série d'événements traumatisants s'étant déroulés au cours de cette journée fatidique ; selon eux, il avait simplement besoin de récupérer des forces, sa vie n'étant pas directement mise en danger. Cela ne suffit cependant pas pour calmer les pleurs incontrôlables de la mère du patient, présente chaque jour au chevet de son fils, secondée par son mari plus discret mais non moins affligé.
Contrairement à la procédure habituelle, ils n'avaient pas utilisé un Portail ou un Portoloin donnant sur l'Ambassade Magique britannique en Russie, afin d'éviter d'alerter les autorités locales, mais s'étaient transportés dans un quartier moldu de Moscou peu fréquenté. Là, une figure bien connue les attendait déjà...
« Viktor ! s'exclama Hermione, radieuse, en reconnaissant son « copain » de jadis – sous l'œil quelque peu exaspéré de Ron, peu enthousiasmé par ces retrouvailles. Merci, Dieu merci, tu es venu ! »
Le Bulgare, vêtu comme un Moldu pour passer inaperçu, esquissa un sourire en retrouvant ainsi son ancienne amie : ils étaient demeurés en contact, bien que ne correspondant que rarement, et il s'était senti ravi de pouvoir lui venir en aide en dépit de son emploi du temps chargé (il était toujours Attrapeur pour l'équipe nationale de Bulgarie, bien qu'il songeât de plus en plus à prendre sa retraite, ces derniers temps). Il était donc venu en Russie aussi vite qu'il l'avait pu – heureusement, il avait de nombreux contacts ici ! – et attendait avec curiosité qu'on lui explique la situation, Hermione étant demeurée très évasive dans sa courte lettre.
« Bonjourr, salua-t-il les Anglais avec son accent slave prononcé. Cela fait plaisirr !
« Bonjour, Krum, fit Ron d'une voix plus froide qu'il ne l'aurait voulu, ce qui lui valut un regard mauvais de la part de son épouse.
« Vous rrecherrchez quelqu'un ? tenta-t-il d'en savoir plus sur leur affaire, l'air de ne pas s'apercevoir de l'expression renfrognée du rouquin. J'ai de nombrreux amis ici, je pourrrrais peut-êtrre vous êtrre utile...
« Pas ici, objecta Harry en s'avançant prestement pour vérifier le terrain du coin de l'œil. Est-ce que tu connais un endroit plus... calme, plus à l'abri des oreilles indiscrètes ? »
Krum, comprenant que l'affaire était grave, hocha lentement la tête et leur fit signe de le suivre.
OooO
« Et donc... il a volé le corrps de votrre ami ?! C'est... parrdonnez-moi, c'est trrès difficile à crroirre... »
Krum, assis derrière un élégant bureau couvert d'objets divers – des livres, des médailles, des balais miniatures, tous en lien avec le Quidditch – regarda ses invités avant de secouer la tête et de passer sa main sur son visage.
Ils se trouvaient dans son appartement à Moscou – en tant que sportif de renommée internationale, il avait les moyens d'avoir des biens fonciers un peu partout dans le monde – la plupart installés dans des sièges que Hermione leur avait faits apparaître, face au Bulgare qui avait attentivement écouté leur histoire. Dehors, la nuit avait commencé à tomber : déjà, les lumières électriques des Moldus s'allumaient un peu partout, éclairant l'obscurité froide qui progressait tranquillement dans cette douce soirée de fin d'automne.
« Je veux dirre... je ne vous prrends pas pourr des menteurrs, loin de moi l'idée ! continua Viktor en soutenant tour à tour les regards de chaque personne présente et en s'attardant un peu plus longtemps sur Hermione, Harry et Ron, qu'il connaissait déjà. Mais ce Lebedev, si c'est bien du même qu'on parrle, alorrs je l'ai connu au lycée – à Durrmstrrang...
« C'est hautement probable, fit une des Aurors présentes, Lebedev n'a que deux ans de moins que vous. »
Krum hocha gravement la tête.
« Oui, c'est cerrtainement lui...
« C'était un de vos amis ? s'enquit Ginny en se penchant légèrement en avant.
« Non, non, pas vrraiment... nous n'étions pas frranchement prroches, tous les deux. Mais c'était un bon gars, ami avec prresque tout le monde, je l'ai même vu prrendrre la défense d'une Née-Moldue une fois ! »
Hermione, Ron et Harry se regardèrent, tandis que Ginny avait affiché un petit air à la fois apitoyé et un peu moqueur.
« Ouais, c'est bien son genre ça ! cracha-t-elle, dégoûtée. Il se fait passer pour un brave type, pour ensuite mieux vous poignarder dans le dos... »
De toute la famille, c'était sans doute elle qui s'était sentie la plus trahie : après tout, elle avait été la première à accorder sa confiance au Russe, lui avait même rendu visite pour rendre son quotidien moins morose ! En échange de quoi, il l'avait privée de son frère...
Krum haussa les épaules, vaguement confus.
« Possible, dit-il. Même si ça me parraît toujourrs bizarrrre : quand j'étais en cinquième ou en sixième année, je me souviens qu'il s'est fait tabasser parr un gars de ma Maison – Dyr – aprrès s'êtrre moqué de lui. Je m'en rrappelle assez bien, ça m'avait marrqué : le gars en question, Yuri, avait employé Dolorris surr des Nés-Moldus, mais perrsonne n'a jamais pu le prrouver alorrs on ne l'a pas rrenvoyé. Mais il parraît que Lebedev l'a humilié, et Yuri s'est vengé surr lui en employant de la magie noirre. Sauf que cette fois, un prrofesseurr avait vu la scène et Yuri a été rrenvoyé. »
Tous écoutaient le récit en retenant leur respiration, stupéfaits : malgré toutes les informations récoltées sur leur cible, jamais ils n'étaient tombés sur cette version des faits. Il était simplement fait mention dans les dossiers d'inscription jadis reçus par Dumbledore que Lebedev avait été gravement blessé suite à un accident de magie noire, ce pourquoi ses tantes avaient pris la décision de l'envoyer à Poudlard, un environnement plus sûr à leurs yeux. D'après son dossier médical – et des analyses faites sur son corps l'avaient par la suite confirmé – il avait perdu un rein et deux côtes suite à cette affaire – des plaies impossibles à guérir, puisque causées par la magie noire. Mais il n'était fait nulle mention d'un quelconque harceleur nommé « Yuri ».
« Mais c'est affreux ! hoqueta Clarence McMillan en mettant ses mains sur ses joues.
« Comment des choses pareilles peuvent arriver dans une école ? grogna Timothy Fischer, père de quatre enfants qu'il aimait plus que tout et qu'il cherchait à tout prix à protéger.
« Voilà ce que ça donne, quand on enseigne la magie noire à des gosses, souffla ironiquement Harry en jetant un regard de biais à Hermione, qui approuva sombrement. Merlin, dire que ça aurait pu arriver à James ou à Al', ou même à Lily... »
Ses enfants, il en était persuadé, auraient agi aussi courageusement que lui à leur âge s'ils avaient été confrontés à semblable situation, à savoir : chercher à tout prix à trouver des preuves contre le gros méchant harceleur avant de probablement se retrouver empêtrés dans une sale posture, où seul un duel à un contre un pouvait résoudre l'affaire. Il en eut un frisson dans le dos.
« Soit... Lebedev a peut-être bien agi à l'époque, mais n'empêche qu'il a fini par devenir complètement cinglé – Ginny l'a vu essayer de tuer son frère à mains nues ! intervint Hermione en se tordant nerveusement les doigts. Il faut absolument qu'on l'arrête... »
Plusieurs Aurors derrière elle, ainsi que Ron, hochèrent résolument la tête. Nikita, ainsi que sa redoutable complice, devaient payer pour leurs crimes et restituer le corps volé de George Weasley...
Krum poussa un léger soupir avant de se lever pour marcher pensivement vers la fenêtre – à présent assombrie par l'obscurité de la nuit environnante.
« Trrès bien, décida-t-il enfin. Je vais demander à tous mes amis pourr qu'ils se lancent à sa rrecherrche – si jamais il est en Rrrussie alorrs soyez-en sûrrs, on va le trrouver ! »
OooO
La nuit s'écoula, paisiblement en apparence. En réalité, une bonne cinquantaine de sorciers – souvent des marginaux mal vus par le Gouvernement autoritaire de leur pays, voire des étrangers bulgares, polonais, biélorusses ou ukrainiens, accompagnés de l'équipe d'Aurors anglais – s'activaient dans l'ombre, à la recherche du moindre indice qui eût pu mener à la découverte du repaire de Lebedev et de son amie. La capitale fut très vite éliminée d'office : aucune trace ne laissait indiquer que le choix du fugitif ait pu se porter sur cette ville, trop évidente à envisager pour n'importe quel poursuivant britannique.
Saint-Pétersbourg, quant à elle, fut fouillée méticuleusement – aussi bien le quartier sorcier que la ville moldue. Nikita était originaire d'ici, sa famille – du moins sa dernière tante en vie – y résidait. Harry, accompagné d'Hermione, de Ron et de Krum, allèrent personnellement rendre visite à Adélaïde Lebedevova, vivant seule dans son vaste manoir céleste depuis quelques années.
L'endroit paraissait mort vu du boulevard principal : la grande maison en pierre d'aspect vaporeux, sculptée dans un style qui imitait l'architecture néo-classique européenne, était presque totalement enlacée par d'interminables lianes de lierre et de chèvrefeuille fleuri. Le jardin, laissé à l'abandon, regorgeait d'une flore incroyablement vivace et diversifiée qui étonna les nouveaux-venus – pourtant pas réputés pour être de grands amateurs de botanique. Des arbustes fruitiers s'élançaient joyeusement vers le ciel bleu, bordés de toutes parts de hautes tiges d'herbe, de roses, de mûriers... Quelques hauts arbres – un tilleul, trois bouleaux et un noyer – dominaient le tout de leurs cimes verdoyantes malgré l'automne déjà bien avancé (les saisons étant altérées dans ce quartier sorcier volant si particulier).
Les trois Britanniques sursautèrent brusquement lorsque de nulle part, une petite silhouette bossue aux membres noirs crochus surgit d'un buisson sans prévenir. C'était de toutes évidences une Créature, pas une humaine : ses longs cheveux rouges défaits virevoltaient irréelement autour de son visage fluet, terminé d'un long museau en pointe en guise de bouche et de nez, surmonté d'une paire d'oreilles semblables à celles d'un renard et de petites cornes blanches ; sa peau, recouverte d'une soyeuse fourrure rousse, avait la couleur du charbon. Ils remarquèrent également ses pieds – qui étaient en réalité des pattes d'oiseau, à peine masquées par sa longue robe gris perle soignée et brodée de jolis motifs floraux. Ses yeux ronds et jaunes, dépourvus de pupille, luisirent de suspicion ainsi que d'un brin de curiosité lorsqu'ils se posèrent sur les visiteurs impromptus.
« Kiii ! Que faites-vous ici ? » croassa-t-elle d'une voix stridente.
Ils s'étonnèrent de l'entendre parler anglais.
« C'est une Kikimora, expliqua Krum dans un souffle. Elles vivent souvent dans les maisons ou les jarrdins, surrtout lorrsqu'il y a un Domovoï à prroximité, et s'occupent de prrendrre soin de l'extérrieurr. Elles savent se fairre comprrendrre si besoin est... on l'entend tous dans notrre langue natale. »
Toujours étonnés, ils hochèrent la tête, satisfaits de cette explication.
« Nous sommes venus parrler à tes maîtrres, si tu le perrmets », dit Viktor d'une voix forte et intelligible.
La Kikimora eut l'air de réfléchir. Ils purent remarquer que ses cheveux avaient cessé de voltiger l'espace d'un instant, comme elle était trop absorbée par ses pensées.
« Kii ! siffla-t-elle au bout de quelques instants. Il faut voir : vous êtes des amis, ou des ennemis ?
« Des amis ! » dit précipitamment Krum, visiblement nerveux.
La Créature le lorgna d'un air suspicieux de ses petits yeux jaunes.
« Ki ! Je ne te crois pas, Sorcier ! Le jeune maître – plus si jeune – m'a bien dit qu'aucun ami ne passerait le voir !
« S'il vous plaît... euh... madame la Kikimora ! la supplia Hermione en se penchant vers elle après s'être avancée d'un pas. On a vraiment besoin de voir Lebedev – ou madame Lebedev s'il n'est pas là. C'est très important... »
Son air larmoyant parvint à adoucir quelque peu la Créature, qui renifla et leva un de ses longs doigts crochus semblables à des branches.
« Kiki... Très bien, j'irai en toucher un mot à mon mari. Mais je vous préviens : ce n'est pas moi qui décide de qui entre dans la Maison ! »
Et sur ce, elle plongea dans son buisson et sembla y disparaitre complètement, sous les yeux médusés des Anglais.
« Ce sont... des sortes d'Elfes de Maison ? » demanda Ron au bout d'un moment, ce qui fit blêmir Hermione d'indignation et d'effroi.
Viktor Krum secoua la tête.
« Non, non, pas vrraiment... Bien sûrr, les Elfes sont trrès prrésents ici aussi, mais cerrtaines familles attachées aux coutumes et aux trraditions prréfèrrent les Domovoï et les Kikimori. Ces Crréaturres prroviennent de la forrêt, mais lorrsque les hommes ont commencé à constrruirre les maisons avec les arrbrres coupés et à fairre des feux, les Domovoï se sont rraprrochés pourr se rréchauffer et ont fini parr se lier aux maisons. Ce sont souvent les anciennes demeurres qui contiennent des Domovoï – bien que cerrtains nobles aillent en capturrer dans la naturre pourr en fairre leurrs serrviteurrs, mais ça se passe rrarrement bien carr les Domovoï sont connus pourr... comment on dit chez vous ?... « pourrrirr » la vie des mauvais maîtrres – ils peuvent aller jusqu'à manger les enfants. Quant aux Kikimori, moins sensibles frroid, elles prréfèrrent rrester dans les jarrdins et viennent surrtout dans les maisons où il y a déjà un Domovoï. »
Il s'interrompit pour reprendre son souffle. Hermione était pendue à ses lèvres, fascinée par ses explications. Harry, lui, n'était que vaguement intéressé, plutôt désireux d'en apprendre davantage au sujet de leur fugitif ; Ron, enfin, regardait le sol en se balançant d'avant en arrière sur ses jambes, un peu jaloux de l'intérêt que sa femme portait au Bulgare bien qu'il ne se le serait jamais admis.
« Pourquoi elle a dit qu'elle était mariée ? s'enquit la directrice du département de la Justice Magique.
« Une Kikimora est marriée à un Domovoï, lorrsqu'elle en trrrouve un, répondit Krum comme si ça allait de soi.
« C'est la même espèce ? s'étonna Harry. Pourquoi vous ne dites pas juste : les Kikimora-mâles et les Kikimora-femelles ? »
Krum secoua la tête et esquissa un sourire amusé.
« Les Domovoï et les Kikimori sont trrès différrents... vous le verrrez parr vous-mêmes ! »
Son regard s'était posé sur quelque chose derrière eux. Ils se retournèrent pour voir, surpris, la Kikimora de tout-à-l'heure accompagnée d'une autre Créature, un genre de lutin ou de gnome affreusement laid, bossu, recouvert de poils roux foncés luisants de reflets cuivrés et doté d'une barbe spectaculaire descendant jusqu'à ses genoux rachitiques. Tout comme son épouse, ses doigts étaient fins, noirs et griffus ; mais il n'avait ni long museau, ni cornes, ni pattes d'oiseau, et ses yeux étaient d'un noir charbon impénétrable.
« Bonjour, étrangers, les salua-t-il d'une voix rauque et un peu tremblante – sans doute de froid, bien que la température dehors fût très douce. Je suis le Domovoï. Que voulez-vous aux maîtres de cette maison ? »
Il les lorgna un par un d'un regard méfiant, tandis que la Kikimora exécutait une drôle de petite danse derrière lui en émettant des « Ki ! Ki ! » stridents. Malgré lui, Harry ne put réprimer un léger frisson à l'idée que ce petit être disgracieux puisse les attaquer s'ils ne lui plaisaient pas – en tant que Créature, il était sans doute partiellement immunisé à la magie des sorciers. D'un geste nerveux, il serra sa baguette dans sa poche, prêt à s'en servir à tout moment.
« Nous souhaitons seulement discuter, répondit Ron en esquissant une grimace devant l'aspect disgracieux de la Créature.
« Mensonges ! ricana le Domovoï – et son « épouse » se joignit à lui dans un caquètement hystérique. Je sais lorsque les invités ont des intentions mauvaises à l'encontre des maîtres. Vous voulez capturer maître Nikita. »
Les nouveaux-venus se regardèrent, lèvres pincées, ne sachant trop comment réagir à cette affirmation. Harry sentait déjà un sérieux mal de crâne lui vriller la tête, dû à la fois au manque de sommeil et aux négociations délicates avec l'affreux lutin roux qui s'annonçaient.
« C'est vrai, vous avez raison, finit par dire Hermione, consciente que nier ne servirait à rien face à la magie de la Créature. Mais nous ne voulons rien à Adélaïde, sa tante – alors, si vous le voulez bien, laissez-nous au moins discuter avec elle ! »
Sa stratégie était intelligente, ne put s'empêcher de songer Harry : si Nikita se trouvait dans la maison, son serviteur refuserait coûte que coûte de les laisser entrer – ils contacteraient alors tous les Aurors venus avec eux pour encercler le manoir. Si, au contraire, il était ailleurs, le Domovoï n'aurait aucune raison de les refuser, et ils pourraient alors entrer fouiller les affaires du fugitif et interroger la dernière personne de sa famille à l'avoir vu.
La Créature sembla hésiter quelques secondes, avant d'acquiescer prudemment et de grommeler tout en hérissant les poils qui recouvraient son échine d'un air menaçant.
« Très bien... vous pouvez entrer. »
Alors que les quatre sorciers s'apprêtaient à le suivre, il leva son long doigt crochu et l'agita devant le nez de Harry – en lequel il avait instinctivement reconnu leur leader.
« Mais si jamais vous faites du mal à Madame, même involontairement, vous aurez à en payer les conséquences... »
Sur cette menace, il tourna les talons et s'enquit de marcher d'un pas claudiquant vers la grande porte ouvragée en bois de chêne du manoir tout en reniflant avec emphase comme si sa brève excursion à l'extérieur lui avait fait attraper froid.
Ils pénétrèrent dans le vaste hall, occupé pour la plus grande part par le massif escalier en pierre, jadis sans doute décoré de somptueuses tapisseries colorées – désormais pâles et défraichies, comme si personne ne les avait entretenues depuis quelques décennies, et les animaux qu'elles représentaient – diverses créatures des bois et des montagnes – remuaient faiblement, ensommeillés et apathiques. Même le lustre – une grande boule de cristal remplie de lucioles – était recouvert de poussière et la moitié des insectes qu'il contenait, morts. Les hautes fenêtres étaient sales, crottées, recouvertes de toiles d'araignées ; les quelques meubles – une penderie, une grande armoire dotée d'un miroir et trois longues tables étroites en bois d'amourette sur lesquelles reposaient des chandeliers en argent noirci par les années – étaient recouverts d'une fine toile presque transparente, probablement enchantée, qui empêchait la poussière et le manque d'entretien d'endommager les objets de valeur. De toutes évidences, il n'y avait plus eu aucun invité depuis longtemps, ici...
Soudain, Ron poussa un hurlement et ses deux amis manquèrent d'avoir une attaque cardiaque lorsqu'ils virent l'objet de sa soudaine frayeur.
« Ni... non, c'est pas... », bafouilla Hermione en pointant sa baguette – de même que ses trois condisciples – sur cette vision impossible.
Nikita Lebedev se tenait devant eux en peignoir mauve, souriant, portant un plateau avec une grande théière et deux tasses en porcelaine dans sa main.
Harry fut le premier à tiquer en s'apercevant d'un détail incohérent...
« Attendez ! souffla-t-il. Regardez... c'est son corps... »
Ron et Hermione saisirent immédiatement, et Krum mit quelques secondes de plus à comprendre à son tour. Ils abaissèrent leurs baguettes, lorgnant le Russe toujours avec méfiance.
C'était SON propre corps, pas celui volé à George Weasley. Et visiblement, ce corps était en meilleur état que ne l'était actuellement le vrai, hospitalisé à St-Mangouste – à en juger par ses joues plus arrondies, son teint frais et sa silhouette bien moins maladivement maigre, malgré le fait que ses cheveux fussent déjà anormalement grisonnants.
« Никита ? Что тут происходит ? » retentit soudain une voix féminine chevrotante à l'étage.
Nikita leva mécaniquement la tête mais demeura silencieux, souriant toujours exactement de la même manière qu'à l'arrivée des visiteurs. Ce fut le Domovoï qui répondit en deux, trois phrases courtes dont le trio d'Anglais ne saisit pas le sens – pas même Hermione, qui connaissait pourtant quelques mots en russe. La Créature se tourna ensuite vers eux et hocha sombrement la tête tout en pointant le faux-Nikita, qui avait entretemps tourné les talons et s'éloignait tranquillement vers l'escalier principal, son plateau toujours à la main, son énigmatique sourire figé toujours aux lèvres.
« Une Illusion, croassa le Domovoï d'un air las. Le jeune maître l'a créée pour que Madame se croit être à ses côtés. Ne la touchez surtout pas, ne lui envoyez aucun sort, ou elle se brisera...
« Comment être sûrs que vous ne mentez pas ? l'interrompit Ron, suspicieux. Ça pourrait très bien être ce salop, déguisé comme à son habitude pour nous berner ! Il nous a déjà fait le coup !
« Ron... je peux facilement m'en assurer », le raisonna Hermione d'une voix douce.
Et, pointant sa baguette sans but précis vers le plafond, elle murmura « Hominium Revelio », avant de secouer la tête.
« Il ne ment pas, dit-elle à ses amis. En dehors de nous quatre, il n'y a qu'une vieille dame à l'étage – madame Lebedev sans aucun doute. C'est bel et bien une Illusion. »
Fascinée, elle s'avança de quelques pas vers le faux-Nikita, qui tourna la tête vers elle, la regardant sans la voir. Lebedev avait sans doute créé cette réplique de lui-même deux ou trois ans avant sa demande de poste à Poudlard, à en juger par la santé apparente de l'homme que représentait cette illusion – à moins qu'il ne se fût volontairement rajeuni pour ne pas alarmer sa tante. Son expression était gaie, optimiste, certainement rassurante pour une proche parente âgée sur le point de mourir. Elle se demanda pourtant comment il faisait lorsque la vieille dame désirait interagir avec lui : répondait-il quelques phrases au hasard passées en boucle ? Ou était-il doté d'une forme de conscience un peu plus sophistiquée ?
Le Domovoï sembla deviner ses interrogations muettes car il s'avança vers la sorcière et pointa du doigt le front de l'Illusion : aussitôt, une volute de fumée jaunâtre magique sortit de sa main pour envelopper la tête du faux-Nikita, qui changea subitement d'expression.
« C'est comme ça qu'il fait pour parler », déclara-t-il – et tous virent que ses lèvres remuaient en même temps que celles du Domovoï.
L'étrange magie se dissipa aussitôt et l'Illusion reprit son masque souriant, presque euphorique. D'une démarche machinale, elle entreprit de grimper les escaliers sans se tourner davantage vers les invités.
« C'est... donc vous qui permettez à Lebedev de garder sa tante dans l'ignorance, ne put s'empêcher de murmurer Hermione en frémissant. Et... elle ne s'aperçoit de rien ? »
Le Domovoï secoua la tête, un rictus dépourvu de joie sur son visage barbu.
« Le jeune maître m'a convaincu que l'aider dans cette tromperie rendra la vie solitaire de Madame plus supportable », expliqua-t-il.
Malgré elle, Hermione ne put s'empêcher de penser à ses propres actes destinés à protéger ses parents Moldus, dix-sept ans auparavant : elle les avait oubliettés pour qu'ils quittent le pays, pour éviter que Voldemort et ses sbires ne s'en prennent à eux. Par la suite, elle leur avait rendu leurs souvenirs, et ils lui avaient largement pardonné, comprenant que leur fille adorée n'avait agi ainsi que par pure nécessité ; mais à chaque fois qu'elle y songeait, elle ne pouvait empêcher son cœur de se serrer, ressentant tout le poids de la culpabilité et de l'angoisse éprouvées à ce moment si tendu de sa vie.
« Vous n'avez pas l'air de l'approuver », remarqua Ron avec perspicacité.
En effet : une lueur de tristesse mêlée à de la colère voilait les petits yeux noirs de la Créature. Elle grommela, visiblement mal à l'aise à l'idée de critiquer son maître devant ses ennemis.
« Le jeune maître ne fait que fuir la réalité en mentant à Madame. Il est incapable d'assumer les conséquences des événements déplorables de sa vie. Il aurait dû rester ici avec elle, pour la consoler de la perte de... »
Il ne put continuer : le décès de Suzy Lebedevova, née Jane, l'avait fortement marqué. Bien qu'étant une Créature inhumaine, détachée de leurs émotions incompréhensibles, il avait toujours eu une grande affection envers la sorcière d'origine britannique – si insouciante, si généreuse, si innocente, toujours la main sur le cœur et prête à aider n'importe qui – au point qu'il avait souvent dû réparer ses erreurs causées par sa naïveté et la confiance excessive qu'elle accordait aux gens. Avec son départ, c'était l'âme de la maison qui était morte. Adélaïde n'avait pas vraiment survécu à cette horrible épreuve : sa raison l'avait lâchée peu à peu et elle n'avait plus eu la force de renouer contact avec les gens, hormis son neveu et fils adoptif – ironie du sort, ce dernier, incapable de gérer ses émotions vis-à-vis de cette tragique perte autrement qu'en les refoulant sous une dizaine de couches épaisses d'Occlumancie, s'était lâchement enfui, l'abandonnant à son sort.
Harry s'approcha du petit être difforme, comprenant instinctivement sa peine. Depuis la mort de Dobby, il avait acquis une grande sensibilité à la cause des Elfes de Maison, ayant même soutenu Hermione dans son combat pour l'amélioration de leurs conditions de vie ; bien que le Domovoï ne fût pas vraiment un Elfe, l'Auror constata immédiatement qu'il était en proie à des émotions étonnamment très humaines – une belle preuve de l'importance de traiter ces serviteurs magiques avec toute la douceur possible.
En attendant, cependant, il avait un objectif en tête et tenait fermement à l'atteindre.
« Écoutez, dit-il avec gentillesse, un de nos amis – mon beau-frère et le frère ainé de Ron, ici présent – se trouve dans une situation critique à cause de votre « jeune maître », qui a une fois de plus refusé d'assumer les conséquences de ses actes. Si on souhaite le retrouver, c'est uniquement pour sauver la vie de notre ami... de George... toute l'aide que vous pourriez nous apporter nous serait utile. »
Le Domovoï n'eut d'abord aucune réaction ; il semblait fixer le vide, mais Harry sentait qu'il était en train de les examiner méthodiquement de son étrange magie capable de détecter les dangers potentiels qui menaçaient les propriétaires de sa maison.
Presque à la déception des nouveaux arrivants, il finit par secouer la tête en poussant un léger soupir plaintif, sa longue barbe se trémoussant comiquement.
« Je ne veux pas trahir mon maître. Je sais qu'il a le pouvoir de faire du mal – beaucoup, beaucoup de mal, Kikimora m'a raconté ses expériences sur les plantes du jardin, mon maître est très irrespectueux envers les lois de la nature – mais je sais que son fond est loin d'être aussi noir que sa magie. Il n'est pas venu ici, pas depuis son départ il y a si longtemps... vous ne trouverez rien. Gardez ce que je viens de vous dire à l'esprit au cours de votre traque. »
Et, sur un genre de courbette guindée un peu risible, l'étrange Créature se détourna d'eux et se glissa d'un pas incroyablement vif vers les marches d'escaliers, puis dans un interstice entre les pierres qui le formaient avant de disparaître complètement.
Hermione fut la première à réagir : elle s'avança d'un pas, les mains en avant, comme pour tester s'il n'y avait pas de barrière magique qui fasse obstruction à son passage ; s'apercevant qu'il n'en était rien, elle fit signe à ses acolytes :
« Il... il ne peut pas nous aider directement, sans doute par loyauté, mais il nous laisse le champ libre. Venez, on va fouiller la maison pour voir s'il y a des indices. »
Elle était surprise de la loyauté du Domovoï à l'encontre de son maître – qui l'avait pourtant si vilement asservi, à l'image d'un Elfe de maison. Bien que la situation des Domovoï semble un peu plus humaine et équilibrée que celle des Elfes, c'était tout de même déroutant de voir cette Créature refuser de répondre à leurs questions à cause de sa prétendue allégeance aux sorciers qui l'hébergeaient. Au moins, il ne leur bloquait pas l'entrée...
Après que Harry eut envoyé son Patronus prévenir les autres Aurors dispersés un peu partout en ville, toute l'équipe se mit au travail, minutieusement : n'importe quel indice pouvait potentiellement sauver la vie de George Weasley.
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« On n'a pas encore vu la piaule de la vieille, marmonna Solen Crickerly tout en farfouillant dans un placard rempli de vieux manteaux en fourrure.
« Solen, langage, la reprit Harry qui l'avait entendue. Je pense que ce serait inutile, ça lui ferait uniquement peur.
« Quelqu'un devrait quand même jeter un coup d'œil, maintint Solen son avis. Au cas où, on sait jamais... »
Le chef des Aurors soupira longuement et finit par désigner Clarence McMillan – l'Auror à l'apparence la plus douce et chaleureuse – l'enjoignant de rester calme et souriante si jamais madame Lebedev s'apercevait de son intrusion.
Cela ne donna rien au final, comme il s'en était douté... Aucun objet de magie noire à signaler dans les pénates de la vieille dame, seulement l'Illusion créée par Lebedev pour la rassurer et lui tenir compagnie.
Bien qu'ils ne trouvassent aucun indice – le Domovoï n'avait pas menti, Nikita n'avait pas remis les pieds chez lui depuis au moins deux ans – ils repartirent tout de même avec une malle remplie de livres, de documents et de comptes-rendus d'expériences louches qui trainaient dans différentes caches de nombreuses pièces du manoir, laissés ici par leur propriétaire soit par simple négligence, soit par prudence maladroite. Le service du département des Mystères allait se faire une joie de décortiquer tout ça !
En attendant, ils étaient bredouilles.
« L'un de mes amis trravaille au Gouverrnement, il pourrra peut-êtrre vous aider... laissez-lui seulement un peu de temps », vint Krum l'aborder tandis que l'Auror s'asseyait, désespéré, sur les marches de l'escalier central du manoir.
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« Allez, dors encore un peu, mon renard », murmura une voix douce provenant de la pénombre.
Nikita se roula sur le dos pour plonger son regard dans celui d'Eztli. Leur lien s'était rompu deux jours auparavant – il n'avait duré que cinq ou six heures – et depuis, il était tombé dans un profond état de somnolence. Eztli avait veillé sur lui durant tout ce temps. Après avoir tout partagé, même leurs plus intimes pensées, ils se vouaient une confiance mutuelle absolue. Et même après avoir défait leur lien magique, ils savaient que leurs âmes demeuraient intimement entrelacées.
La maison – si on pouvait appeler cette cabane ainsi – était très modeste, délabrée même. Personne n'y avait mis les pieds depuis des décennies. Les planches de bois vermoulues qui composaient ses murs les protégeaient à peine des assauts violents du vent des montagnes. Heureusement, à deux, ils savaient se réchauffer !
Eztli sortit de la cabane pour faire sa ronde habituelle. Le mobilier à l'intérieur ne se composait que d'un lit inconfortable, d'un bidet rouillé, d'une table et de deux chaises. Elle préférait arpenter les alentours, vérifiant de temps à autre les barrières magiques qui les entouraient, s'asseyant parfois sur une falaise pour écouter le chant du vent et des aigles. Autour d'eux, à des kilomètres à la ronde, rien d'autre que les hautes cimes de sapins ou d'épicéas et les vastes étendues désertiques de la toundra de l'Oural. Les Moldus ne s'aventuraient presque jamais ici, les sorciers encore moins souvent – à cause de la présence de dragons aux sommets les plus élevés. Ils étaient hors d'atteinte de tout, ici ; ils n'avaient besoin de rien d'autre.
Nikita l'avait inquiétée au début, quelques heures après leur arrivée par transplanage. Il s'était écroulé dans le lit et avait dormi dix-sept heures d'affilée, sans interruption. Elle avait cru qu'il était peut-être malade, ne pouvant plus vérifier car leur lien télépathique avait commencé à s'effilocher lentement. Ses rêves paraissaient pourtant paisibles, bien moins agités qu'au cours du dernier mois.
Il ne s'était réveillé qu'à quatre reprises, seulement pour une heure ou deux. Lorsqu'elle l'avait questionné sur son état de santé, il l'avait assurée en souriant qu'il manquait simplement de sommeil et qu'il devait récupérer. Il ne mentait pas, elle le savait. Il allait bien. Tout allait bien.
Du moins, jusqu'à ce jour.
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« ILS SONT LÀ ! »
Le beuglement de Ginny Potter rameuta aussitôt la vingtaine d'Aurors, qui accoururent ou transplanèrent vers la rouquine déchainée. En quelques sorts, ils brisèrent toutes les barrières de protection qui dissimulaient la cabane.
Une forme fugitive de félin bondit et passa à travers la petite fenêtre miteuse, brisant la vitre au passage. Une dizaine de sortilèges convergèrent vers elle mais sans l'atteindre. Il y eut un bruit de meubles fracassés. Ginny était en plein élan lorsque le flash lumineux caractéristique des transplanages d'urgence l'éblouit momentanément.
Évidemment, lorsqu'elle eut défoncé la porte à grand coup de Bombarda une seconde plus tard, il n'y avait plus personne dans la pièce.
