Le bureau d'investigations grouillait d'agitation. Des Aurors couraient dans tous les sens, armés de photographies ou de documents divers, s'approchant de temps à autre du tableau central pour y épingler ou griffonner quelque chose. Les chaises et les tables avaient été repoussées contre le mur pour la plupart pour laisser la voie libre à ce remue-ménage incessant. Il y avait aussi beaucoup de bruit : deux ou trois machines à écrire sur lesquelles s'activaient des doigts frénétiques, les claquements secs de talons pressés sur les dalles noires lustrées du sol, les conversations à mi-voix, souvent composées de quelques mots échangés à la hâte entre deux enquêteurs qui se croisaient... Il y avait aussi le griffonnement discret de plumes sur un parchemin, les grattements nerveux d'ongles contre la table ou contre les dents de leurs propriétaires, la déglutition ou la mastication causée par deux ou trois agents qui profitaient de quelques instants de pause pour s'alimenter dans un coin ou encore le crépitement presque imperceptible de la magie à l'extrémité des baguettes de ceux qui s'en servaient.

Au milieu de ce chaos général, Ginny était assise – ou plutôt mollement avachie – sur une chaise, à côté de l'une des fausses fenêtres. Ses yeux étaient fixés sur ses chaussures et ses mains serraient presque maladivement sa baguette, qui émettait de temps à autre une étincelle causée par les violentes émotions qui traversaient la cervelle de sa propriétaire. Une larme rageuse coulait le long de sa joue sans qu'elle ne prenne la peine de l'essuyer.

« Ginny ? » s'étonna Hermione, qui avait remarqué sa belle-sœur dans ce triste état.

La directrice du département de la Justice, de passage dans la pièce pour jeter un coup d'œil sur l'avancement de l'affaire, s'approcha d'un pas un peu circonspect de la rouquine, qui lui adressa à peine un regard, ruminant toujours de sombres pensées.

« Tout est... de ma faute..., murmura-t-elle, gorge serrée, lorsque Hermione fut suffisamment proche pour l'entendre.

« Qu'est-ce que tu racontes ? » fronça Hermione les sourcils.

Ginny prit une grande inspiration pour ravaler un sanglot coincé en travers de sa poitrine.

« Tout... est de ma faute, répéta-t-elle un peu plus fort. C'est moi qui ai eu l'idée d'amener George à ce... monstre, c'est moi qui n'ai pas su l'arrêter à temps dans l'hôpital et dans le ministère français... c'est moi qui n'ai pas reconnu mon propre frère pendant quatre mois, alors que je lui rendais visite presque chaque semaine... »

Elle ne put contenir davantage ses larmes, qui dévalèrent doucement le long de ses joues et de son nez, coulant par-dessus sa bouche tremblante puis gouttant une par une sur sa chemise noire.

Hermione s'assit à côté d'elle après avoir conjuré une chaise d'un geste machinal, et la prit tout naturellement dans ses bras pour la bercer et la consoler.

« Ne dis pas de bêtises s'il te plait, tu finiras par devenir comme Ron si tu continues, lui chuchota-t-elle à l'oreille. Lui aussi s'en veut... de même que Molly et Arthur... mais vous n'y êtes pour rien, aucun d'entre vous. Regarde-moi bien ! »

Ginny plongea ses yeux noisette dans ceux noirs de son amie. Cela parvint à l'apaiser un peu et à calmer ses tremblements et ses sanglots.

Hermione reprit :

« George, tout comme Lebedev, est un vrai génie, malin, roublard, débrouillard dans toute situation ! Il a la capacité de berner n'importe qui, et c'est ce qui fait sa plus grande force ! S'il a réussi à tous nous tromper – et je dis bien tous, personne ne s'était aperçu de rien ! – c'est bien la preuve qu'il a la force de s'en sortir. Et nous étions à deux doigts de capturer Lebedev – c'est frustrant, je sais, mais la prochaine fois, je te promets que nous l'aurons !

« Mais comment ? gémit Ginny. On n'a aucune idée de l'endroit où il se trouve !

« Nous trouverons une solution, je te le promets ! » l'assura Hermione d'un air si confiant que la rouquine esquissa un sourire, reprenant subitement espoir.

OooO

« Bien, rassemblez-vous tous autour de moi et prenez des chaises, ce que j'ai à vous annoncer est très important ! » gronda soudain une voix amplifiée par Sonorus.

Tous pivotèrent vers la silhouette menue de Harry Potter, debout au milieu de la pièce, et se turent instantanément. Le directeur du Bureau des Aurors, personnellement impliqué dans cette sordide affaire, avait un visage mortellement sérieux. De toutes évidences, il voulait faire le point pour constater les progressions dans l'enquête.

Lorsque tous eurent pris place autour de leur chef, il adressa un signe de tête à quelqu'un sur le palier de la porte pour le faire entrer. Il y eut un discret froufrou d'une longue robe sorcière effleurant le sol, puis les Aurors virent le nouveau-venu.

C'était une femme, d'une quarantaine d'années peut-être, vêtue d'une ample robe sorcière grise brodée d'étranges symboles semblables à des runes anciennes, le menton haut et le regard froid. Ses cheveux gris métallique cascadaient librement jusqu'à ses reins, encadrant un visage carré, anguleux quoique plutôt large, prolongé d'un nez busqué et percé de deux prunelles d'un noir d'encre. Elle sembla à peine prêter attention à la vingtaine de personnes qui la dévisageaient avec étonnement et alla simplement se placer à côté de Harry – qu'elle dépassait d'une bonne tête – conservant son masque impassible et sévère.

« Bien. Messieurs, mesdames, je vous présente Aslinn Verhoven, qui travaillera désormais en tant que consultante dans cette affaire. Madame Verhoven, veuillez prendre place, je vous prie. »

Il désigna d'un geste une chaise vide juste en face de lui ; la nouvelle-venue ne lui adressa pas même un regard et alla s'asseoir dans le siège qui lui était destiné. Les Aurors autour d'elle l'examinaient avec une curiosité dévorante, mais elle n'en tint nullement compte. Néanmoins, trois ou quatre personnes dans la salle avaient d'emblée reconnu son nom, plutôt réputé dans le monde magique, et en informaient désormais discrètement leur voisinage.

D'un nouveau Sonorus, Harry fit taire les chuchotements. Il balaya lentement la salle du regard, s'attardant un peu sur chaque visage, songeant un bref instant qu'il serait sans doute capable de confier sa vie à chacun d'entre eux tant il les tenait en haute estime ; puis, il se lança dans son exposé.

« Comme vous le savez, Nikita Lebedev a fui en Russie après être passé par la France – on présume qu'après s'être échappé du ministère français, il a pu emprunter une cheminée qui l'a mené à une autre ville, dans laquelle il a dérobé un Portoloin pour Prague à un certain monsieur Bastier, commerçant ambulant qui nous a signalé le vol quelques heures plus tard. De là, il est parvenu à rejoindre la Russie, nous ignorons encore comment. Par la suite, certains d'entre vous qui sont restés en Angleterre n'ont peut-être pas encore eu vent des événements qui se sont produits durant notre enquête en Europe de l'Est : un contact de monsieur Krum, qui a bien voulu apporter son aide, travaille au Gouvernement Magique local, dans la comptabilité. Il nous a fourni le dossier concernant les possessions foncières de la famille Lebedev, et nous avons pu découvrir que notre cible avait en tout cinq maisons familiales différentes, dispersées un peu partout en Russie. Nous l'avons effectivement débusqué dans l'une d'entre elles, située au nord de l'Oural, mais la cible est parvenue à s'échapper de justesse. Je tiens à signaler que la responsabilité de cette énième fuite repose partiellement sur notre précipitation, car nous n'avons pas pris le temps d'installer une barrière anti-transplanage autour de la cabane en question... »

L'erreur dans la procédure était assez compréhensible, Harry en avait conscience : la préparation d'un sort aussi complexe pouvait prendre jusqu'à deux jours et requérait l'intervention de briseurs de sorts ou d'autres spécialistes en matière de runes. Il était généralement très rare que les Aurors aient à s'en servir.

« Voilà, vous êtes à présent tous correctement informés des derniers événements. »

Il se tourna ensuite vers la dénommée Aslinn Verhoven, qui le fixait d'un regard morne et détaché, presque sans ciller. Il frissonna lorsqu'il croisa ses yeux, qui le firent repenser à un certain professeur de potions désagréable qu'il s'était coltiné durant ses études...

« Madame Verhoven, ici présente, est actuellement la plus grande maître Legilimens de Grande-Bretagne, et fait partie des meilleurs spécialistes en la matière au niveau mondial. Certains d'entre vous ont peut-être déjà entendu parler d'elle. Après les événements magiques fortement déroutants de cette dernière semaine, nous avons décidé de la contacter pour lui demander de nous venir en aide, et elle nous a fait l'immense honneur d'accepter de travailler à nos côtés ! »

Malgré lui, le chef des Aurors esquissa une grimace sarcastique en prononçant cette dernière phrase : Aslinn Verhoven était probablement la femme la plus maniaque et bornée qu'il ait jamais connue, ils avaient mis des jours à la convaincre pour qu'elle les accompagne ! Elle refusait de quitter ses précieuses recherches, ils avaient dû lui promettre le libre accès à certains secrets confidentiels du département des Mystères pour qu'elle daigne enfin les rejoindre...

Heureusement, lorsqu'ils lui avaient montré certains manuscrits inédits laissés çà et là par Lebedev, ses yeux s'étaient illuminés de convoitise et de voracité et son enthousiasme à l'idée de travailler avec eux avait subitement grimpé en flèche ! Cette sorcière était totalement obsédée par sa discipline, c'en était presque inquiétant...

« Merci, monsieur Potter, prit-elle soudain la parole de manière inattendue pour l'orateur, qui la regarda se lever et prendre place un peu devant lui, l'obligeant à reculer d'un pas. Bien, messieurs. Je ne vais pas y aller par quatre chemins : tout ce que vous avez fait jusque-là, c'est nul. Pourri. À jeter aux ordures.

« P...pardon ? s'étonna un Auror au premier rang.

« Vous m'avez parfaitement comprise. Tout votre travail sur cette affaire déborde d'amateurisme, de manque de savoir-faire. On ne peut pas vraiment vous en vouloir : vous avez agi comme pour n'importe quel autre criminel, avec des méthodes qui sont habituellement efficaces. Vous ne pouviez pas vous attendre à ça. Enfin... si, si vous m'aviez laissée examiner les notes de mon confrère avant – moi, ou n'importe quel autre spécialiste en la matière.

« Euh... on les a apportées au département des Mystères, argua Josh Ridley, un Auror blond au deuxième rang.

« Les types du département des Mystères ne forment qu'une bande d'incompétents, vous devriez le savoir, le coupa sèchement la Legilimens. Ils sont tout juste bons à enfermer les secrets et les mystères et à les terrer entre quatre murs, sans jamais prendre la peine de les comprendre ou de les utiliser. C'est bien pour ça que j'ai refusé net quand on m'a proposé un poste, il y a quelques années... mais bref, je m'égare. Je disais donc que pour choper votre Lebedev, il va falloir employer une tactique un peu plus subtile que vos habituelles interventions bourrines qui ont pour seul effet de casser tous les meubles sur leur passage...

« C'est moi ou ça sent le vécu ? » murmura Kevin Abbot à son voisin, les faisant s'esclaffer tous les deux.

Leurs rires discrets s'interrompirent brusquement lorsque Aslinn braqua son regard glacial sur eux, comme si elle les avait parfaitement entendus. Ils déglutirent, soudain mal à l'aise.

La femme se détourna enfin et reprit de son ton autoritaire que personne n'osait contredire :

« Je vais devoir examiner attentivement le sortilège d'échange de corps inventé par Lebedev avant de pouvoir vous en dire davantage. De toute évidence, c'est de la puissante magie noire, discipline en laquelle je manque malheureusement d'expertise – mais je pense être capable de comprendre les effets qu'elle produit sur l'esprit. Quelque chose me dit qu'il s'agit là de la clé qui nous permettra d'arrêter votre fugitif ! En attendant, rassemblez tout ce que vous avez ramassé chez Lebedev et classez-le – au besoin, faites venir un larbin du département des Mystères, ces Russes sont définitivement trop bordéliques pour moi, ce type a une écriture illisible… Essayez aussi de vous informer un minimum sur sa complice, c'est quand même pas croyable que personne ne sache qui elle est ! C'est une Animagus après tout, vérifiez donc les registres si ce n'est déjà fait ! Bon, c'est tout pour moi. Bon courage. »

Et, sur ces troublantes paroles, elle s'en alla vivement de la pièce, faisant virevolter les pans de sa longue robe grise sur son sillage. Tous étaient demeurés scotchés sur place, encore sous le choc.

Harry comprit que son statut de directeur du Bureau des Aurors ne lui serait d'aucune utilité face à l'autorité et au leadership naturel qui se dégageaient de cette femme.

OooO

George ouvrit les yeux. La première personne sur laquelle se porta son regard fut une silhouette féminine enrobée, dotée d'une chevelure rousse grisonnante, qui semblait sangloter au vu des mains portées à son visage. Molly Weasley, sa mère.

Doucement pour ne pas l'effrayer, il essaya de parler :

« Ma...maman ? » articula-t-il avec difficulté, la bouche sèche.

La sorcière sursauta légèrement et se pencha vers lui, les yeux étincelants et embués de larmes. Sa bouche tremblait d'émotion.

« George... », souffla-t-elle enfin, laissant ses larmes couler librement le long de ses joues, avant de se jeter sur le corps du malade pour le serrer dans ses bras.

La chaleur maternelle fit pleurer le fils. Il n'avait pas pensé revivre cette sensation un jour, depuis... depuis quatre mois. Tout l'amour qu'il pensait avoir définitivement perdu irradia délicieusement son corps, comme un baume apaisant et réparateur.

Il sut à ce moment qu'il ne serait plus jamais seul, et cette pensée agita son corps frêle d'un violent sanglot de bonheur.

« George..., répéta Molly Weasley en l'étreignant un peu plus fort. Tu... tu... tu es en vie, mon fils... »

Et les sanglots de la mère se mêlèrent à ceux du malade.

L'étreinte dura longtemps, au moins une dizaine de minutes. Molly berçait et cajolait George dans ses bras, comme lorsqu'il était encore un enfant. George, quant à lui, s'enivrait chaque seconde de ce bonheur qu'il pensait avoir perdu à jamais. Ils étaient réunis, mère et fils, après une éternité de solitude.

Si un expert en dépressions avait été là à cet instant, il aurait jugé que George était guéri.

Enfin, ils durent se séparer. Doucement, comme pour ne pas l'abîmer davantage, Molly aida George à s'allonger, puis le recouvrit délicatement de la couverture blanche d'hôpital. À ce moment-là, George put enfin examiner la pièce dans laquelle il se trouvait : c'était une chambre de Ste-Mangouste, plus spacieuse que la précédente – plus chaleureuse aussi, notamment grâce aux nombreuses décorations certainement apportées par sa famille et ses amis. Il sentit des larmes de gratitude monter une deuxième fois : tant de personnes l'aimaient, comment avait-il pu ne serait-ce que songer à les abandonner ? Et puis sa mère, sa tendre mère... comment avait-il pu lui faire un coup pareil ?

Un bref regard par la fenêtre lui indiqua qu'ils devaient être au beau milieu de la nuit.

« Maman, murmura-t-il, combien de temps... ? Quel jour est-on ? »

Il sentait une vague d'angoisse monter dans sa poitrine tandis que des souvenirs ressurgissaient chaotiquement dans sa mémoire. Il se souvenait avoir été soumis à l'emprise d'un esprit... non, de deux esprits distincts... il avait lutté, il avait mobilisé toutes les connaissances qu'il avait acquises dans les livres de Nikita, mais... mais ils étaient bien plus forts, et il avait sombré dans l'inconscience.

Avec appréhension, il observa le visage ridé de sa mère se décomposer un peu, sentant instinctivement que la question posée faisait rejaillir en elle des souvenirs désagréables. Néanmoins, il devait être sûr... être informé de ce que Nikita lui avait fait, encore.

Molly passa nerveusement sa langue sur ses lèvres et réajusta une mèche de ses cheveux, avant de reprendre faussement contenance d'un sourire rassurant au visage.

« Tu... tu t'es endormi, mon George... les docteurs ont dit que ce n'était rien de grave, que tu étais simplement très épuisé. Et Arthur pense qu'ils avaient raison : ton aiguille sur l'horloge ne s'est jamais approchée du douze... »

Sur la vieille pendule de la famille Weasley, le chiffre douze correspondait à l'étiquette : « En danger de mort ». Voir l'aiguille d'un membre de la famille pointer dans cette direction était l'une des pires choses qui pût arriver aux parents si attentionnés des six enfants roux.

« Mais te voilà réveillé, maintenant ! se réjouit-elle tout en caressant affectueusement son bras.

« Mais... combien de temps ai-je dormi ? » insista George, inquiet.

Sa mère se pinça les lèvres mais finit par se résoudre à lui répondre :

« Huit jours. Mais ne t'en fais pas, Harry et les autres sont sur la piste de ce... cette ordure qui t'a fait ça, ils l'attraperont bientôt et tout ira bien ! »

Elle approcha maternellement son front de son visage et lui sourit d'un air bienveillant.

George demeura interloqué quelques secondes à l'annonce des « huit jours » de coma dans lequel il avait été plongé. Il ne s'était pas attendu à ça ! Bon sang, qu'est-ce que cette sale enflure de Nikita avait bien pu lui faire pour le mettre dans un tel état ?! Et dans quel but ?

Son souvenir de sa dernière entrevue physique avec le Russe rejaillit à cet instant à la surface de sa conscience et il frissonna. Nikita avait essayé de le tuer. À mains nues. Et puis, ce regard qu'il avait... son ancien ami avait totalement perdu la raison, George le comprit d'emblée. Il était définitivement passé du côté de la folie, dans les méandres de ténèbres assoiffées de sang qu'il n'osait pas imaginer. Ce n'était plus le Nikita Lebedev qu'il avait connu...

« Maman, dit-il d'une voix blanche, je suis si heureux d'être là... et que tu sois là aussi, avec moi... »

Ses lèvres gercées, craquelées, se fendirent d'un beau sourire.

OooO

Aslinn Verhoven marcha de son pas tranquille et imperturbable, légèrement dandinant, vers la grande pièce du troisième étage de l'hôpital Ste-Mangouste où on l'avait conviée. Elle passa devant deux Aurors qui vérifièrent son identité et sa baguette magique à l'aide de quelques sorts avant de la laisser passer : les troupes de Potter ne commettraient plus deux fois la même erreur, ça faisait plaisir à voir ! Ces bourrins sans cervelle étaient au moins capables de remise en question, ça lui redonnait espoir...

La maître Legilimens s'arrêta devant une porte blanche entrouverte de laquelle s'élevaient quelques voix reconnaissables ; ne prenant pas la peine de frapper par vaine mesure de politesse, Aslinn entra en faisant claquer ses talons sur le seuil pour se faire remarquer des occupants de la pièce.

Elle obtint l'effet escompté : tous se turent et braquèrent leurs regards sur elle, certains surpris, d'autres agacés. Il y avait en tout sept personnes dans la pièce en dehors d'elle : Harry Potter, son épouse Ginevra, Hermione Granger-Weasley et son mari, Solen Crickerly, Clarence McMillan, Gregor Weiss et un homme allongé dont elle reconnut immédiatement la physionomie comme appartenant à Nikita Lebedev.

Bien sûr, elle avait étudié de fond en comble le sortilège d'échange de corps, mais elle ne pouvait s'empêcher d'être impressionnée en ayant les effets directs devant les yeux ! Elle n'avait croisé Lebedev qu'une seule fois auparavant, au cours d'un colloque international, et n'avait à l'époque pas accordé un grand intérêt au sorcier russe qui lui était surtout apparu comme un insupportable excentrique qui se prenait pour plus malin qu'il ne l'était vraiment ; mais à présent, elle le respectait pour le travail qu'il avait accompli, aussi agaçant qu'il pût être.

« Ah, voici donc le fameux George Weasley ! s'exclama-t-elle en se dirigeant vers le lit du malade qui la fixait d'un air à la fois défiant et farouche. Enchantée de vous connaître ! Je suis Verhoven, je suis là pour vous aider dans votre galère ! »

Et elle tendit tout naturellement la main à George qui, surpris, la serra mollement. Elle se détourna presque aussitôt et essuya sa main d'un geste inconscient sur sa robe. Pendant ce temps, les Aurors l'observaient d'un air médusé.

« Bonjour, maître Verhoven, la salua Granger-Weasley en s'avançant d'un pas protocolaire vers elle. Nous ne vous attendions pas de sitôt...

« Avant l'heure, c'est l'heure, après l'heure, c'est plus l'heure, énonça Aslinn en effectuant un geste impatient de la main comme pour chasser une mouche irritante. Venons-en au fait, messieurs : j'ai jeté un coup d'œil aux gribouillis de mon collègue et bien que je sois loin d'être une experte en magie noire, j'ai quand même pu remarquer deux, trois détails qui lui ont probablement échappé s'il a l'esprit aussi bordélique que ses notes. »

En deux phrases, elle avait captivé l'audience, pourtant originellement peu disposée à l'écouter sereinement après son arrivée fracassante et son absence apparente de sens des conventions sociales : tous étaient pendus à ses lèvres, oubliant totalement son tempérament désagréable.

La Legilimens sortit d'un repli de ses robes grises interminables une liasse de parchemins, qu'elle fit léviter en cercle autour d'eux pour qu'ils puissent bien les voir. Les Aurors reconnurent certains comme étant les notes de Lebedev ; quant aux autres, il s'agissait de la grande écriture arrondie, régulière et parfaitement lisible, agrémentée de schémas clairs et tracés avec soin, de Verhoven. On percevait très nettement la différence de personnalité entre les deux auteurs, bien qu'ils partageassent le même métier.

Pointant successivement sa baguette sur l'un ou l'autre document, Aslinn se lança dans un exposé précis et étonnamment compréhensible :

« L'échange de corps repose sur le principe de dissociation de l'âme immatérielle de l'organisme physique. Toute la théorie préliminaire de Lebedev consistait en l'idée que l'âme, quoiqu'au moins en partie formée à partir du corps, est capable de s'en dissocier, de s'en séparer complètement, et de conserver ses propriétés, son identité, dans un réceptacle distinct de son corps d'origine : c'est un procédé encore plus radical que la formation d'Horcruxes, car il ne s'agit pas ici seulement de « sauvegarder » des parcelles de soi dans des objets, mais carrément d'expulser l'intégralité de son âme hors de son corps. »

Harry, Ron, Ginny et Hermione opinèrent du chef : cet exemple était parlant pour eux.

« Le procédé d'échange tel qu'il le décrit, continua Aslinn, ne nécessite aucun sacrifice – comme cela est souvent le cas en magie noire – car l'équilibre revient à la normale après l'opération : une âme dans chaque corps, peu importe qu'ils soient intervertis. La formule prononcée au cours du rituel, si on analyse purement son sens, traduit à la fois le renoncement le plus total – la partie qui permet de dissocier l'âme du corps – et la volonté d'ancrage – celle qui permet d'arrimer l'âme à un nouveau corps. Bien sûr, il y a davantage de subtilités, assez difficiles à saisir pour des sorciers non-initiés à la Legilimancie et à la magie noire, mais voilà le principal. »

Elle s'avança vers un autre parchemin – un schéma à elle cette fois-ci – pour leur laisser le temps de digérer les informations.

« Bref. Ainsi, j'ai pu remarquer qu'au cours de cet échange – prétendument parfait – les âmes respectives des deux participants voguent pendant un instant infinitésimal à travers le courant magique qui sert au transfert. Or, à ce sujet, Lebedev s'est sans doute montré trop optimiste, considérant les pertes ou les possibles échanges comme négligeables. J'ai refait ses calculs – vous pouvez les voir ici – et me suis rendue compte qu'il avait totalement oublié de prendre en compte le facteur Kelliwic'h – un principe assez complexe de diffusion de magie et d'interaction des ondes magiques dans l'air, généralement plutôt utilisé lorsqu'il est question de magie blanche, ce qui peut expliquer l'erreur de Lebedev – ce qui modifie drastiquement les résultats : la traversée des âmes dans l'espace séparant les corps ne se fait pas sans altérations, une partie est convertie en magie élémentaire qui se disperse, une autre se lie à la magie environnante – mais, plus important encore, les deux âmes subissent un mélange. »

On pouvait entendre une mouche chier dans le silence qui s'instaura à l'issue de ces mots : Weiss, Crickerly et McMillan se tenaient la bouche grande ouverte, tandis qu'Hermione levait lentement sa main vers sa bouche, horrifiée, et que Ginny, Harry et Ron ouvraient ronds les yeux. Seul George demeura impassible – si ce n'est un frisson spasmodique qui parcourut son échine et secoua son corps frêle.

« Bien évidemment, reprit Aslinn un peu précipitamment, le coefficient d'hybridation est proportionnel à la durée de traversée – autrement dit, à la distance qui sépare les deux participants du rituel. Dans le cas de Lebedev et de Weasley, il est inférieur à un millième...

« Qu'est-ce que ça veut dire ? explosa Ron qui n'y tenait plus. Un millième...? Un millième de quoi, bon sang ?!

« Qu'est-ce que ça implique pour George, tout ça ? renchérit Ginny. Il n'est plus... lui-même ? »

Aslinn leva les bras et secoua la tête, avant de tapoter un autre parchemin du bout de sa baguette.

« Pas de panique, les âmes ne sont pas demeurées suffisamment longtemps en contact pour que des changements drastiques puissent être constatés : votre frère est toujours votre frère ! Un millième d'âme, pour vous donner un titre de comparaison... hum, oui, il est vrai que les références nous manquent quelque peu ici, en Grande-Bretagne, où la magie noire est interdite... en tous cas, sachez que c'est réellement très peu... enfin, je suppose. En tous cas, Lebedev n'a rien constaté durant ses expériences sur les chauves-souris blanches, donc j'imagine que les effets sont extrêmement minimes...

« Attendez... ça veut dire qu'un millième de l'âme de Lebedev est accroché celle de George ? résuma Harry. Comment on fait pour l'en débarrasser ? »

Il avait déjà l'air prêt à ressortir l'épée de Gryffondor pour aller pourfendre le malheureux morceau d'âme intru.

« Il n'est pas exactement « accroché » : il est mélangé à l'âme de George – les deux parties sont désormais parfaitement indissociables. Et il en va de même pour un petit bout de l'âme de Weasley, dont a hérité Lebedev. Il est hautement improbable que quiconque réussisse à les séparer de nouveau un jour... »

Harry se mordit les lèvres, tandis que son épouse semblait sur le point de fondre en larmes. Les autres étaient complètement choqués, incapables de réagir ; Ron semblait au bord du désespoir ; seul George, comme tout à l'heure, était demeuré impassible et observait simplement la Legilimens d'un regard froid, presque calculateur. Ce fut lui qui brisa le silence, à l'immense surprise de tous :

« Je suis donc devenu Nikita en partie... je comprends mieux.

« Quoi donc ? questionna Aslinn avec le plus vif intérêt.

« Le lien que je partage avec lui. C'est certainement ça, non ? Les petits morceaux d'âmes communiquent avec les parcelles dont ils ont été amputés. Et puis... la magie. Ma magie a changé – elle ne s'est pas seulement affaiblie à cause de la maladie, j'ai également l'impression d'avoir acquis certaines capacités que je n'avais pas avant. J'ai réussi à battre Lebedev sur son propre terrain à plusieurs reprises... »

Il n'avait jamais vraiment parlé du lien particulier qu'il partageait avec son bourreau : c'était la première fois qu'il l'évoquait directement en face des membres de sa famille.

Les Aurors dans la pièce semblaient encore plus décontenancés et démunis face à ces nouvelles révélations ; seule Aslinn s'était plongée dans de rapides réflexions, tapotant négligemment son menton du bout de sa baguette.

« La nature de la magie ne dépend pas entièrement de l'âme – le corps d'un sorcier y est également pour beaucoup, expliqua-t-elle au bout de quelques secondes. Ce changement-là découle peut-être de la constitution de votre nouveau corps : le cerveau qui y est contenu est celui d'un maître Legilimens, ce qui explique que vous ayez soudain acquis des facilités dans ce domaine. En revanche, ce lien – ça, effectivement, c'est un effet direct de l'hybridation de vos âmes.

« Un lien ?! s'horrifia enfin Hermione. George ! Pourquoi tu n'as... rien dit ?!

« Un lien télépathique... », murmura Harry d'une voix blanche tandis que des souvenirs douloureux de sa cinquième année à Poudlard resurgissaient à la surface de sa mémoire.

Ginny lança un regard terrorisé à son mari, puis à son grand frère alité : la situation était encore plus affreuse qu'elle ne l'avait pensé jusque-là... Si George se faisait manipuler par Lebedev, alors tous leurs efforts pour planifier une action risquaient de n'avoir servi à rien !

Comme s'il avait deviné leurs inquiétudes, George se redressa un peu sur son siège et embrassa la pièce du regard.

« Si je puis vous rassurer, Nikita n'a aucune emprise sur moi. En réalité... c'est moi qui ai découvert l'existence de ce lien. Les défenses d'Occlumancie de Lebedev s'abaissent lorsqu'il s'endort ou est inconscient, j'en ai profité pour venir hanter ses rêves... »

Harry le dévisagea, bouche grande-ouverte : pour le coup, il ne s'attendait pas le moins du monde à ce que George ait le même rôle dans sa relation magique avec Nikita que Voldemort avec lui ! Ce n'était pas le Russe qui attaquait son beau-frère : au contraire, c'était le deuxième jumeau qui venait harasser le mage noir dans son sommeil !

Ginny s'était accroupie au chevet de son grand frère et lui avait agrippé le bras, presque larmoyante ; Ron, à deux pas derrière elle, avait le visage fermé, fulminant intérieurement ; Hermione, quant à elle, tentait désespérément de réfléchir mais était trop paniquée pour se concentrer. Les trois autres Aurors, quant à eux, semblaient ne pas trop savoir où se mettre, s'échangeant des regards contrits.

« Excellent ! C'est absolument excellent ! s'exclama joyeusement Aslinn, allant à contre-sens des émotions qui agitaient ses semblables dans la pièce.

« Quoi donc ? s'offusqua nerveusement Hermione. George vient de nous dire que Lebedev peut l'espionner ou le manipuler grâce à leur lien, c'est la pire nouvelle qu'on ait eue depuis l'opération en Russie !

« Mais non, vous n'y êtes pas du tout ! » firent Aslinn et George en cœur.

Ils se regardèrent, étonnés ; George hocha la tête d'un air entendu, puis laissa la Legilimens poursuivre à sa place.

« Si Weasley a découvert ce lien avant Lebedev et a su l'exploiter malgré son manque de connaissances et d'expérience en la matière, c'est qu'il a clairement pris l'avantage. Il n'y a pas de craintes à avoir pour lui : Lebedev est sans doute trop effrayé à l'idée de se confronter à plus fort que soi pour oser tenter quoi que ce soit qui puisse nuire à George. De plus, l'existence d'un tel lien est bien notre seule chance de retrouver Lebedev, il peut se trouver n'importe où sur le globe. Je compte bien l'étudier pour essayer de le localiser ! »

Son optimisme à toutes épreuves redonna de l'espoir aux Aurors. Hermione réfléchit quelques instants et finit par opiner du chef : cette Verhoven avait certainement raison, ne pas exploiter ce lien dans leur quête serait stupide ! Elle avait seulement peur des risques que cela pourrait avoir sur l'esprit de son beau-frère...

« Nous en reparlerons, promit-elle en s'avançant vers la Legilimens. En attendant, nous vous remercions infiniment pour les informations et les conseils que vous nous avez apportés. Vous nous êtes d'une aide très précieuse, maître Verhoven ! »

Aslinn inclina légèrement la tête sur le côté, acceptant platement les compliments, puis força les parchemins à revenir à elle d'un geste de la baguette avant de s'incliner légèrement en guise de salut et de repartir par la porte d'où elle était venue, après avoir échangé un long regard avec George.

Cette affaire commençait à devenir passionnante !

OooO

« Très bien : tout est prêt ? » interrogea Harry le Médicomage chargé de vérifier l'état de santé de George.

Le Guérisseur hocha la tête.

« Il est stable. Comme avant. C'est toujours aussi incompréhensible, étant donné sa maladie... enfin, bonne chance monsieur Potter.

« Merci. »

Le Médicomage sortit de la pièce, dans laquelle ne subsistaient plus que quatre personnes en dehors de George : Harry, Ron, Hermione et Solen Crickerly – le bras-droit presque officiel de Harry. Ginny était rentrée : elle avait préféré laisser Hermione venir à sa place, considérant que l'incroyable compétence dans tous les domaines magiques de sa belle-sœur serait plus utile que ses propres talents de duelliste. Elle était de plus très secouée et avait réellement besoin d'aller se reposer – chose qu'elle n'avait pas faite depuis des lustres.

Dehors, la nuit était tombée depuis environ une heure. La dernière personne qui devait faire partie de leur équipe ce soir avait pris un sérieux retard – ce qui ne lui ressemblait pas. Nerveusement, Harry tapota sa montre à gousset, qui servait normalement à communiquer entre Aurors mais qui donnait également l'heure sur l'un de ses cadrans. À ce rythme, ils seraient debout toute la nuit...

Enfin, des pas impérieux finirent par résonner dans le couloir menant à la chambre d'hôpital agrandie et aménagée pour les opérations ; quelques instants plus tard, Aslinn Verhoven dans toute sa splendeur pénétra dans la pièce, provoquant un mini-tourbillon à cause de son long et imposant manteau blanc à fourrure qu'elle retira sèchement pour l'accrocher sur un porte-manteaux. Dessous, comme à son habitude, elle était habillée d'amples vêtements gris ; cependant, elle portait ce jour en prime un sac volumineux qu'elle déposa précautionneusement sur un fauteuil à l'entrée sans l'ouvrir, avant de s'avancer vers l'équipe d'Aurors.

« Vous en avez mis du temps », grommela Solen, un peu en retrait, d'un air mauvais.

Aslinn l'ignora superbement.

« Bien, parfait, je vois que vous avez déjà tout installé... oui, les potions de soins au cas où quelque chose tournait mal, parfait... Mais attendez encore un peu, j'ai apporté quelque chose qui va vous plaire ! »

Elle pointa sa baguette vers son sac à l'autre bout de la pièce, qui s'ouvrit d'un coup, avant de marmonner un Accio : aussitôt, un objet blanc de forme rectangulaire voltigea jusqu'à elle. Elle conjura un puissant Amplificatum et Harry et Hermione purent constater à leur plus grand étonnement qu'il s'agissait en réalité d'un écran, semblable à ceux utilisés dans les cinémas moldus, bien qu'il ait une forme un peu étrange.

Aslinn murmura d'autres sortilèges pendant quelques secondes, avant d'enfin se tourner vers eux, l'écran désormais accroché à l'un des murs de la pièce, face au lit de George.

« Je vais projeter les images de notre entrevue avec Lebedev sur cet écran. C'est une méthode encore... assez expérimentale, j'y travaillais avant que vous ne veniez me recruter pour cette affaire... mais ça devrait pouvoir marcher. Il faut seulement que je fasse quelques réglages... voilà... et c'est bon ! »

À présent, l'écran luisait faiblement, coloré d'une teinte argentée ondoyante. De temps à autre, une forme fugitive le parcourait, mais sans que quiconque ne pût en distinguer les détails.

Fascinés, les quatre Aurors s'approchèrent. Solen leva même vaguement la main, comme pour tenter de toucher l'étrange surface. Harry Potter fut le premier à s'enquérir :

« Qu'est-ce que c'est ?

« Mon esprit, répliqua simplement Aslinn qui avait fermé les yeux. L'écran montre ce qu'i la surface de ma conscience – actuellement, je bloque toute pensée imagée, mais si vous voulez... »

Soudain, le gris uniforme se mua en une forme facilement reconnaissable qui fit pousser un cri d'effroi à Ron et à Solen : une grosse araignée noire et velue.

« Ah ha, je constate qu'il y a des arachnophobes dans la salle ! s'exclama joyeusement la Legilimens.

« Maître Verhoven, on n'a pas vraiment beaucoup de temps devant nous : comme vous le savez chaque minute compte, intervint Hermione assez sèchement, partageant peu l'enthousiasme de la consultante à l'idée d'effrayer Ron sans raisons valables.

« Hmm... oui, pardon, marmonna Aslinn, et l'écran redevint gris clair.

« Et maintenant ? Il se passe quoi ? s'enquit George en se redressant un peu sur son coussin. Vous allez simplement entrer dans mon esprit ?

« Exactement ! répondit la Legilimens en hochant vigoureusement la tête, yeux toujours clos. Je ne prendrai pas le contrôle ni ne fouillerai vos souvenirs ; ce sera à vous d'entrer en contact avec Lebedev. Vous l'avez déjà fait à plusieurs reprises, alors pas d'inquiétude à avoir... »

D'un nouvel Accio, la Legilimens attira à elle une chaise en bois et s'y installa confortablement, lissant les plis de ses robes qui s'étaient froissées lorsqu'elle s'était accroupie.

George sembla soudain nerveux et Harry le remarqua immédiatement. Il se mordillait les lèvres, comme s'il hésitait à leur révéler quelque chose ; leur avait-il caché des informations ? Le chef des Aurors n'eut cependant pas l'occasion de l'interroger, car à ce moment-là, Aslinn avait pointé sa baguette sur la tête de George et articulé à haute voix :

« Legilimens ! »

Les yeux de George se fermèrent aussitôt et il s'affaissa entre les coussins. La tête de Verhoven tomba sur sa poitrine, comme si elle s'était endormie – si elle ne s'était pas assise au préalable, elle serait certainement tombée par terre.

Intrigués et plutôt inquiets, les Aurors s'approchèrent de l'écran pour mieux voir : pour le moment, il avait basculé au noir total. Harry crut remarquer une forme lumineuse d'oiseau doté d'une longue queue passer en l'espace d'un battement de paupières, mais cela fut si fugace qu'il finit par se dire qu'il s'agissait sans doute d'une illusion.

Cette situation dura deux longues minutes, au cours desquelles la tension monta progressivement parmi les quatre sorciers conscients présents dans la pièce. Solen adressait des regards nerveux à son supérieur hiérarchique et à Hermione Granger-Weasley, dans l'expectative qu'ils fournissent une explication rationnelle sur ce qui était en train de se passer ; Hermione se mordillait les lèvres et triturait une mèche de ses cheveux frisés, se sentant coupable de ne pas s'être informée davantage au sujet de la Legilimancie – elle avait du mal à accorder sa pleine confiance à cette femme, bien qu'elle soit une spécialiste en la matière ; Ron, enfin, paraissait à deux doigts de sombrer dans une crise hystérique ou d'étrangler quelqu'un, le regard sombre et fixe, les poings serrés, un tic incontrôlable aux lèvres. D'eux tous, il était sans doute celui qui avait le plus perdu : après avoir passé des années à tenter vainement de soutenir le moral de son grand frère qui s'étiolait petit à petit, rongé par sa dépression, il l'avait enfin retrouvé mentalement guéri... mais dans un corps mourant. Son seul mince espoir de voir à nouveau George en bonne santé, c'était cette procédure quasiment expérimentale, menée par une femme envers laquelle il n'éprouvait pas la moindre sympathie (et ce n'était pas seulement dû à l'araignée avec laquelle elle l'avait effrayé : tout dans l'attitude d'Aslinn lui rappelait désagréablement le détestable professeur Rogue – son ton autoritaire, son sarcasme brut et son rictus froid et insensible). Rien de bien réjouissant, en somme...

Enfin, une lueur apparut à l'écran et tous se rapprochèrent et tendirent le cou, avides d'en savoir davantage. Le petit cercle blanchâtre grossit, doubla puis tripla de taille, et finit par illuminer l'intégralité du tissu rectangulaire. Au centre, des formes floues se dessinèrent : on finit par y distinguer une chambre d'enfant assez pauvrement meublée quoique richement décorée de nombreux dessins et objets colorés, et dotée de deux lits jumeaux aux couvertures jaune pour l'un, mauve pour l'autre.

La chambre de Fred et George lorsqu'ils étaient petits.

Le point de vue sur la pièce issue d'un lointain souvenir oscilla, comme si la personne qui l'observait tournait la tête. Une porte enveloppée de brume noire se dessina avant de disparaître dans la fumée. L'écran fut à nouveau plongé dans le noir.

« Des souvenirs d'enfance, expliqua soudain Aslinn, qui n'avait pourtant pas bougé d'un poil, toujours avachie sur son siège et les yeux clos. Mon sort était mal calibré, je suis allée trop loin. »

Son visage fut momentanément déformé par une grimace de concentration : les Aurors devinèrent qu'elle devait être en train d'essayer d'émerger quelque part à la limite consciente de l'esprit de George.

Il y eut plusieurs autres flash lumineux, en lesquels Harry, Hermione, Solen et Ron purent discerner successivement le jardin du Terrier, le Chemin de Traverse, la Grande Salle de Poudlard, Pré-au-Lard, la boutique de farces et attrapes avant la guerre, une robe de mariée, un appartement rendu miteux par un manque d'entretien évident et enfin le visage déformé par la folie de George Weasley en train d'appuyer un coussin sur le visage de la personne dont ils suivaient le point de vue subjectif à l'écran.

Bien qu'habitués à traquer des criminels, ce dernier souvenir les fit frissonner...

Enfin, les images fugaces et chaotiques disparurent au profit d'un grand espace noir et vide. Des filaments lumineux, aussi fins que des fils de soie, dessinèrent des contours complexes, quadrillant toute la zone disponible. Simultanément, des couleurs et des jeux de lumière apparurent pour donner consistance aux lignes vaporeuses : bientôt, les Aurors s'aperçurent avec surprise qu'à l'écran était représentée la pièce dans laquelle ils se tenaient !

Le point de vue duquel apparaissait la chambre d'hôpital spécialement aménagée pour mener à bien les opérations était celui de George : le plafond occupait la majeure partie de leur champ de vision. Harry, Ron, Hermione et Solen étaient absents de cette « projection » ; en revanche, dans le coin gauche de l'écran, on distinguait une chaise sur laquelle était prostrée une silhouette vêtue de longues robes sorcières grises.

Le point de vue bougea – comme si George se redressait sur son lit – et la projection de la chaise fut placée au centre de l'écran. La Aslinn qui s'y tenait assise était figée, le regard fixe, comme une statue. Rien n'indiquait qu'elle était faite de chair et de sang.

« Nous progressons, déclara soudain la vraie Aslinn, ce qui fit sursauter Harry, Solen et Ron et même pousser un petit cri à Hermione. À présent, nous sommes dans le centre de la perception du présent. George est conscient de ma présence dans son esprit.

« Il... il nous entend, là ? demanda prudemment Ron.

« Non. Ses sens sont bloqués. Il peut ainsi pleinement se concentrer sur ce qui se passe dans son esprit. »

Ils regardèrent successivement l'écran, puis George – allongé sous ses couvertures, comme profondément endormi.

« Je vais désynchroniser nos deux projections mentales, ajouta Aslinn, les sourcils froncés au-dessus de ses paupières crispées. Vous allez voir la suite au travers de mes yeux à présent, plus à travers ceux de George. »

Sur l'écran, l'image se brouilla subitement. Il y eut un flou lumineux, de la même couleur que la chambre d'hôpital qui venait de disparaître ; puis, soudain, l'espace se recomposa.

Le point de vue d'Aslinn superposait les contours flous de la chambre avec un genre de tissage quadrillé beaucoup plus abstrait – en habituée des voyages dans l'esprit, elle avait constamment conscience du fait qu'elle n'était pas dans le monde réel. À la place du corps de Nikita dans le lit brumeux auquel elle faisait face, il y avait celui de George – avec la différence notable que ses cheveux jadis trop longs et gras étaient coupés et propres, son visage avait été rasé et ses yeux, auparavant tristement éteints, luisaient de vie et de curiosité. C'était le George parfaitement guéri, tant attendu, qu'ils voyaient à l'écran.

Les lèvres du rouquin remuèrent, mais personne n'entendit ce qu'il venait de dire : le dispositif qu'Aslinn avait conçu ne permettait pas d'avoir le son. Une conversation mentale sembla s'engager entre la Legilimens et le malade : cela dura presque dix longues minutes.

Enfin, Ron n'y tint plus : il s'avança vers la chaise d'Aslinn et l'agrippa fermement par l'épaule pour la secouer. Hermione se précipita vers lui en lui intimant de la lâcher immédiatement, mais il était visiblement trop tard : Verhoven avait rouvert les yeux, les pupilles complètement dilatées.

« Vous êtes cinglé ?! cria-t-elle en se redressant de sa chaise.

« Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda Ron sur le même ton. Qu'est-ce que vous lui avez dit ?

« Elle m'a expliqué des choses, retentit la voix de George au plus grand étonnement de son jeune frère.

« Voilà le travail : vous avez brisé le sortilège ! se lamenta Aslinn en désignant l'écran redevenu noir.

« Heureusement, je sais ce qu'il faut faire, maintenant, la rassura George.

« Vous allez pouvoir retrouver Lebedev ? » demanda Harry en s'avançant vers le lit.

George acquiesça nerveusement. Aslinn et lui échangèrent un bref regard, qui n'échappa pas à Harry : qu'est-ce que ces deux-là avaient-ils bien pu se dire ? Leur cachaient-ils quelque chose ?

Non, il devait arrêter de se montrer aussi exagérément méfiant... George avait enfin une chance concrète de retrouver son corps, il ne fallait surtout pas la gâcher !

OooO

L'expérience fut réitérée à une bonne demi-douzaine de reprises, le temps que Verhoven forme correctement George et le laisse s'habituer à ses intrusions, avant qu'ils ne décident enfin d'essayer d'entrer en contact avec le mage noir à l'origine de toute cette situation.

Seuls Harry, Hermione et Abigaïl Larris, membre du département des Mystères, étaient présents cette fois-ci – Ron et Aslinn étant comme chien et chat, leur présence simultanée dans une même pièce causait souvent des froids haineux et désagréables ; les deux Aurors s'étaient calés dans un fauteuil face à l'écran, tandis que Laris demeurait debout près de la porte. En bricolant, Verhoven, aidée d'une petite équipe du département des Mystères, avait même su créer un dispositif semblable à un vieux sonophone qui transmettait les paroles (bien que souvent de manière saccadée ou perturbée par des bruits parasites).

La pièce avait été plongée dans le noir et insonorisée pour éviter toute interférence sensorielle indésirée. À la place de la simple chaise de bois, Aslinn utilisait désormais un fauteuil confortablement rembourré, positionné à côté du lit de George. Tout avait été aménagé pour limiter les risques au maximum. Abigaïl Laris, une Langue-de-Plomb formée aux arts de l'Occlumancie, était là pour intervenir en cas d'urgence.

« Bien, parla la maître Legilimens une fois enfoncée dans les coussinets moelleux de son siège. Messieurs, ce que nous nous apprêtons à faire est probablement inédit dans toute l'histoire de la magie. Il est donc possible que George ou moi-même y laissions des plumes : après tout, nous allons tenter de violer l'esprit d'un maître sorcier en la matière… cependant, gardons espoir : il ne faut pas oublier que l'homme recherché a déjà témoigné d'une certaine faiblesse dans cette discipline au cours des derniers mois. Il nous suffira de nous montrer plus forts que lui l'espace de quelques instants, et le tour sera joué ! »

Il ne semblait être question dans son esprit à elle que de faiblesse et de force – nulle trace d'amitié, d'amour ou de morale. Presque de manière inconsciente, Harry s'en sentit mal à l'aise : il avait toujours combattu pour sauver les gens qu'il aimait, jamais pour prouver sa valeur, pour montrer l'étendue de son pouvoir ! Leur collaboratrice raisonnait d'une manière diamétralement opposée à la sienne sur ce point, ne prenant probablement même pas en compte le facteur humain de sa mission.

« Si on voit qu'il y a le moindre problème, Laris interviendra, assura Hermione en désignant la Langue-de-Plomb, qui acquiesça vivement. Tout va bien se passer, George », ajouta-t-elle en se tournant vers son beau-frère.

Ce dernier se contenta de hausser les épaules, yeux mi-clos, avant de faire signe à Verhoven qu'il se sentait prêt. Après quelques séances d'entrainement intensif à l'Occlumancie et à la Legilimancie avec cette véritable experte mondialement reconnue, il avait appris à déchiffrer son langage corporel tout aussi bien qu'elle parvenait à lire en lui : en ce moment même, malgré son regard froid et son air autoritaire, il savait pertinemment qu'elle se sentait nerveuse. D'un léger hochement de la tête, il voulut la rassurer :

« Je l'ai déjà fait, par le passé… j'ai déjà attrapé le taureau par les cornes, à plusieurs reprises ! On va réussir, ça ne fait aucun doute… »

Aslinn se contenta de lui adresser un regard sceptique : elle savait pour sa dernière « entrevue » psychique avec Lebedev, il la lui avait racontée… Certes, il était parvenu à entrer dans les rêves du Russe ; cependant, rien ne leur assurait la victoire pour autant : le maître Legilimens était imprévisible.

« Bien, souffla Harry, les lèvres pincées. Allez-y. »

Verhoven pointa une nouvelle fois sa baguette entre les yeux de George et murmura :

« Legilimens »

OooO

Quelque part, loin, un mage noir fugitif ressentit un violent mal de tête.

OooO

Les images virevoltantes, chaotiques, sur l'écran semblèrent enfin se muer en une masse plus opaque et se stabiliser.

C'était une plaine douce, aux reflets argentés, féérique. Un grand noyer noir poussait au loin, ses rameaux fins semblant se mêler aux rayons ténus de la lune ocre qui le surplombait. Quelques lambeaux de brume rosâtre s'accrochaient aux tiges des fleurs bleues et mauves que venaient butiner des phalènes aux ailes nacrées.

Une ombre fugace d'oiseau doté d'une longue queue et d'ailes arrondies traversa le champ de vision de la personne dont on suivait le point de vue à l'écran. Une pie. Harry l'avait déjà aperçue à plusieurs reprises au cours des séances qu'Aslinn faisait subir à George : la Legilimens avait alors expliqué qu'il s'agissait de la matérialisation de la protection spirituelle du jumeau. Autrement dit, la forme qu'aurait prise son Patronus s'il avait été en état d'en produire un.

Le paysage étrange semblait tourbillonner autour d'un point précis, qui se dévoila peu à peu aux observateurs inquiets : parmi les hautes tiges d'herbes fleuries poussait une grande plante, plus nette et plus épaisse que les autres, dotée d'une immense fleur bleue à son sommet, dont les pétales arboraient une forme assez invraisemblable. Aucun d'entre les sorciers britanniques n'avait jamais vu pareil végétal ; la grosse plante exotique oscilla un moment devant leurs regards ébahis, avant d'émettre une vague fumée noire et de commencer à se ratatiner sur elle-même.

« Que fais-tu ici ? » résonna alors une voix.

Le regard de George se releva de la plante : derrière elle se tenait une ombre vêtue de noir, bras croisés derrière le dos et jambes légèrement écartées. Un long manteau aussi sombre qu'une nuit de nouvelle lune ceignait sa silhouette menue et ses pans élimés battaient mollement ses cuisses au gré du vent imaginaire qui parcourait cette plaine.

Les traits de son visage gagnèrent peu à peu en netteté : un nez fin, un menton mince, des joues creuses, une peau blême, des cheveux poivre et sel… sans compter, sous ses sourcils imperceptiblement froncés, un regard pâle et froid.

Nikita Lebedev toisa l'intru de haut en bas, avant de réitérer sa demande :

« Je répète : que fais-tu ici ? »

George ne répondit rien mais s'avança d'un pas. Aslinn lui avait conseillé de ne montrer nulle trace de doutes ni de peur lorsqu'il se retrouverait face à son bourreau.

Nikita sembla être parcouru d'un frisson fugace mais tint bon. Lorsque George refit un pas, cependant, le paysage autour d'eux vacilla dangereusement ; intimidé, Weasley hésita à continuer.

« Parlons, plutôt ! lança le Russe, cachant sa nervosité. Nul besoin de nous menacer mutuellement !

« C'est ça ! Parce que je te menace, là, peut-être ? » ironisa George avant de refaire un pas en avant.

Une grimace déforma les traits de Nikita, en pleine lutte contre le réflexe de fuite qui agitait ses jambes. Au pas suivant, cependant, il ne put s'empêcher de reculer précipitamment.

« George, arrête, je… je tiens à négocier ! couina-t-il pathétiquement tandis que l'herbe, les fleurs, les phalènes et le noyer disparaissaient peu à peu, engloutis par une épaisse fumée noire.

« Négocier ? Tu en as déjà eu l'occasion, ordure, lors de ton dernier voyage en Angleterre ! À présent, il est trop tard !

« Non non non, attends, laisse-moi simplement te parler !

« Tu en as déjà assez dit, langue de serpent !

« Tu ne comprends pas, je… j'ai peut-être une solution à te proposer ! »

George s'arrêta, méfiant. Devait-il écouter ce que Nikita tenait à lui dire ? Était-ce un piège ?

Dans sa tête, la voix d'Aslinn retentit faiblement :

« Laisse-le parler. Ne t'inquiète pas, je contrôle la situation. »

Un peu rassuré, le rouquin hocha la tête et refocalisa son regard sur Lebedev, qui le dévisageait à présent d'un air perçant et inquisiteur. Il s'était sans doute aperçu que quelque chose clochait dans l'attitude de son ancien ami…

« Qu'est-ce que tu voulais me dire ? s'enquit George, toujours sur le qui-vive. Attention, pas d'entourloupes ! »

Nikita se frotta le nez et passa la langue sur les lèvres avant de débuter d'un ton mal assuré :

« Eh bien… eh bien… c'est encore très théorique, mais j'ai peut-être une piste qui me permettrait de sauvegarder mon corps pour que je puisse te rendre le tien… même si pour cela, j'aurais besoin qu'on me laisse entrer sur le territoire britannique sans risquer la prison… moi, ainsi que ma fiancée…

« Vous ne vous êtes pas encore mariés, alors ? minauda faussement George.

« Écoute George, c'est sérieux… je peux réellement arranger les choses…

« Tu mens ! s'écria le rouquin, furibond. Tu veux uniquement revenir pour attenter à ma vie une troisième fois ! Jamais deux sans trois, hein ? »

Les contours de leurs projections mentales s'étaient parés d'éclairs rouges léchés par des flammes. La colère de Weasley se répercutait jusque dans les moindres fibres du paysage onirique dans lequel ils évoluaient.

Nikita, à présent paniqué par cette inhabituelle démonstration de force, tenta de reculer et de faire volte-face pour filer à l'anglaise, mais trébucha et se retrouva projeté dans un vide flamboyant et crépitant, son manteau léché par les hautes flammes aussi rousses que les cheveux de George. Ce dernier ne l'avait cependant pas perdu de vue, et s'avançait d'un pas lent, tranquille, vers sa victime impuissante. À l'écran, les trois observateurs externes aperçurent une forme argentée fugace se dessiner devant le sorcier russe – comme l'ébauche d'un Patronus corporel : un gros animal de forme allongée et aérodynamique, qui semblait doté de nageoires et non de pattes ou d'ailes. Mais l'instant d'après, la silhouette s'était volatilisée.

Au moment où George aurait normalement dû atteindre son ancien ami, recroquevillé dans un cercle de flammes, l'image se morcela, laissant voir un Nikita à peine en meilleure posture que celui de l'illusion quelques mètres plus loin. George émit un ricanement impassible :

« Ha ! Tu en es réduit à tes vulgaires tours de passe-passe ! »

Nikita, haletant et les cheveux collés par la sueur, se redressa néanmoins de quelques centimètres.

« Je t'ai bien observé, George. Impossible que tu aies pu faire ça tout seul… quelqu'un t'a aidé, n'est-ce pas ? »

Et son regard perçant se plongea droit dans les yeux du rouquin, comme s'il cherchait à lire dans ses pensées.

George ne se laissa cependant pas déstabiliser ; au contraire, il bomba un peu le torse et laissa les flammes de colère habiller ses bras et ses jambes.

« En effet, déclama-t-il fièrement. Tu comprends maintenant ? Je suis bien meilleur que toi maintenant que j'ai reçu cet entrainement, il est vain de résister : rends-toi à Harry…

« Jamais ! siffla Nikita à l'image d'un animal blessé.

« Dans ce cas… »

Un souffle – non, un torrent ! – de flammes, de poussière, de magma informe se déversa en direction de Nikita Lebedev, qui poussa un cri avant de disparaitre, englouti par la fureur des éléments.

Le contact était rompu.

« Ce n'est pas du tout ce qu'on avait dit ! » s'indigna soudain une voix tonitruante dans le silence instauré après la disparition des éclairs.

George se retourna, apercevant du coin de l'œil la minuscule forme argentée d'une mante religieuse : c'était Aslinn Verhoven, debout derrière lui, comme lors de leurs entrainements.

« On avait dit qu'on le laisserait parler ! continua la Legilimens. Il faut qu'on en apprenne davantage sur lui, où il se trouve, ce qu'il fait… si tu l'attaques ou l'effraies trop, on n'y parviendra jamais !

« Pardon, Aslinn, marmonna George en baissant la tête. L'occasion de lui botter enfin le cul était trop tentante…

« Eh bien, tu vas devoir surmonter tes lubies personnelles ! tonna Verhoven, intransigeante. Ou la prochaine fois, je te Possède ! »

George afficha un air humble ; pourtant au fond, lui autant qu'Aslinn savaient pertinemment qu'il ne ressentait pas la moindre honte de ce qu'il venait de faire. Si c'était à recommencer, il le ferait avec joie !

OooO

« Alors… te revoilà. »

Le Russe semblait anormalement calme, cette fois-ci. Une journée s'était écoulée depuis la première tentative de prise de contact par l'équipe de Harry. Cette fois-ci, Ginny et Ron assistaient à l'entrevue mentale, ainsi que quelques autres Aurors chargés de cette affaire.

George balaya l'endroit dans lequel il se trouvait du regard : une vaste structure géométrique abstraite, parée de reflets noirs et métalliques. Il reporta son attention sur l'homme qui lui faisait face. C'était comme si leur altercation de la veille n'avait jamais existé.

« Comment te sens-tu ? s'enquit le rouquin d'un ton moqueur. Pas trop de… brûlures ? »

Nikita lui rendit un sourire éclatant.

« Je sais que tu te crois puissant, à présent, siffla-t-il d'un ton suave. Mais c'est uniquement grâce à moi que tu possèdes à présent ce pouvoir : ce corps que tu méprises tant a permis à ton esprit d'accéder à des capacités que tu n'aurais jamais soupçonnées…

« Ah, vraiment ? Et que dirais-tu plutôt de ça, écoute un peu : tu as fait une erreur dans tes savants calculs et nos âmes ont été mélangées durant l'échange ! Ha, ça te la coupe, hein ? Moi, je suis devenu un Legilimens surpuissant tandis que toi, t'es devenu un légume ! »

Nikita plissa les yeux, surpris, mais ne sembla pas davantage perturbé : les formes qui les entouraient demeurèrent intactes.

« Une erreur, dis-tu ? murmura-t-il. Tiens donc… »

George affichait un air triomphant.

« Le facteur Kelliwic'h, lança-t-il. Si même un idiot comme moi a su trouver l'erreur… »

Lebedev fronça les sourcils.

« La diffusion de la magie dans l'air ? Ce paramètre était négligeable pourtant, je l'ai expliqué dans mes notes… non ?

« Tu t'es gouré, admets-le ! s'irrita Weasley. Nos âmes ont été altérées durant l'échange et sont désormais liées, c'est pour ça que j'ai pu venir te hanter ! »

Nikita ne dit plus rien, l'air perdu dans ses réflexions. George jubilait à présent : il avait cloué le bec à cet imposteur ! Aslinn était beaucoup plus compétente que lui, ça ne faisait aucun doute !

Pourtant, le Russe finit par reprendre la parole d'un ton calme et conciliant :

« Lorsqu'on parle de magie, la plupart des principes édifiés par les sorciers pour expliquer des phénomènes ponctuels sont incomplets et ne s'appliquent que sous certaines conditions. Il en va de même pour les lois d'Angrboda, dans lesquelles intervient le facteur Kelliwic'h : si on prend en compte le système global, leur champ d'action est fortement modifié…

« Tu essayes de m'embobiner avec ton charabia ! le coupa George.

« Si tu es revenu me hanter, ce n'est certainement pas pour me dire que j'ai fait une erreur dans mes calculs, répliqua Lebedev tranquillement. Mais si ça ne t'intéresse pas… »

Il fit mine de pivoter sur ses talons.

« Retiens-le ! souffla la voix d'Aslinn dans l'esprit de George, emplie d'une avidité mal contenue. Il a l'air de vouloir nous dire quelque chose…

« Je ne vais pas mordre à l'hameçon aussi facilement ! s'indigna mentalement le rouquin. C'est évident qu'il cherche à nous entourlouper ! »

Néanmoins, il héla son ancien ami avant que celui-ci ne s'éloigne :

« Minute, papillon ! Je sens que je vais le regretter, mais… qu'est-ce que tu espères accomplir au juste, avec ton baratin ? »

Nikita afficha un demi-sourire et se retourna à moitié, le regard perdu dans le lointain.

« La nature de la magie ! déclama-t-il en levant les bras au ciel. Ils se sont tous cassé les dents, là-dessus ! Certains étaient proches de la vérité, mais… hélas… Ha ha ha ha ! »

Il avait l'air un peu dément, vu de loin. Son corps était à présent secoué d'un rire incontrôlable : il se tenait le ventre d'une main, plié en deux. D'un mouvement brusque, il se retourna vers George et pointa vaguement son doigt sur lui tout en avançant de quelques pas.

« La magie… n'est pas comme les autres phénomènes physiques. Elle permet de rendre possible l'impossible, de défier l'inéluctable, de donner vie à de la matière inanimée… Les Moldus n'ont jamais su créer la vie en conditions de laboratoire, et pour cause : ils ne connaissent pas la magie ! Ce que nous appelons « âme » … c'est ça, la magie. Elle a fait naître la vie et est maintenue par elle : elle et la vie sont indissociables, interdépendantes… elles forment une seule et même entité. »

Il s'interrompit soudain, se rendant compte qu'il ne se tenait plus qu'à un mètre environ de George Weasley. Il détourna vivement le regard et chercha des yeux un autre appui visuel tout en reculant malhabilement.

« Nous – les sorciers – avons longtemps canalisé la magie par nos émotions brutes… Lorsqu'un puissant Shaman des temps jadis avait soif, il pouvait faire pleuvoir ; lorsqu'il désirait se venger d'un ennemi, il ralliait le ciel pour le foudroyer d'un éclair. Puis, peu à peu, le langage humain s'est sophistiqué, a acquis des nuances et des subtilités : du même coup, les émotions primitives se sont diversifiées tout en perdant de leur puissance originelle. Contrairement à ce que présument de nombreux Maghistoriens, les sortilèges formulés ont été inventés très tôt, dès l'aube de l'humanité. L'immense toile formée par le langage agit comme un être vivant : elle s'auto-régule, s'adapte, évolue, se reproduit… De même que la vie organique, le langage humain est intimement lié à une forme particulière de magie, une magie entièrement humaine… c'est cette magie que nous utilisons au quotidien… Il existe encore des formes de magie ancienne, mais rares sont ceux qui peuvent les utiliser. »

Il déglutit, frissonna fiévreusement et replongea son regard un peu fou dans celui, imperturbable, de George.

« La magie noire se montre souvent réfractaire aux subtilités du langage. On la manipule avec des sorts, des incantations, mais elle est brute, sauvage, elle attaque et ronge les fondements mêmes de la vie. Ce n'est ni de la magie ancienne, ni une magie entièrement canalisée par les mots : c'est un hybride monstrueux, pur, puissant, la relique de nos origines animales… un souvenir de l'époque où nous ne faisions qu'un avec la nature. Vestige empoisonné ou cadeau du ciel ? Je ne saurais dire… j'ai passé tant d'années, tant d'années à mener des expériences… tant d'années à étudier cette dangereuse discipline… ma seule réponse, c'est sans doute que la nature n'admet nulle moralité. Il n'y a rien qui soit interdit, il n'y a rien qui soit autorisé : toute action entreprise par l'homme se fait en bravant une infinité de règles sous le regard d'un juge parfaitement indifférent. Nous avançons en ignorant toutes les lois, mais c'est notre seule chance d'exister ! »

Le souffle court – il avait discouru presque sans respirer – Nikita s'interrompit, bras dramatiquement écartés, les yeux exorbités et un ruisseau de sueur le long d'une tempe. Tous ceux qui venaient d'assister à sa tirade étaient demeurés figés. Il n'y avait quasiment plus aucun doute pour Harry : cet homme perdait lentement la raison en s'égarant peu à peu dans un monde conceptuel et angoissant d'où nul ne pourrait le tirer lorsqu'il s'y serait complètement enfoncé.

« Tu divagues. »

La voix de George résonna comme le choc froid d'une enclume. Nikita tressaillit, affichant l'air hagard d'un enfant indiscipliné pris sur le fait : il baissa brusquement les yeux, puis, hésitant, les releva pour croiser à nouveau le regard de son ancien ami. Il semblait avoir repris conscience de la situation dans laquelle il se trouvait : un combat mental et psychologique, dans lequel le rapport de forces n'était pas équilibré. Il n'avait pas l'avantage ; à présent terrifié, il se recroquevilla sur lui-même.

George, profitant de sa position de puissance, s'avança de quelques pas, jusqu'à ce que l'ombre qu'il projetait recouvre entièrement le Russe de petite taille. Les motifs géométriques complexes qui les entouraient avaient pâli et s'étaient effacés, au profit d'autres lignes, donnant des formes plus acérées, plus agressives.

« Je t'avais dit : nous avons été hybridés, l'un avec l'autre. Tu as fait des erreurs. Il est tout à fait envisageable que l'intégralité de tes théories soient fausses. »

Comme une souris prise au piège, Lebedev lança des regards nerveux à droite, à gauche, et se tassa encore davantage sur lui-même, prêt à la fuite. Face au lourd silence vindicatif de George, il se décida néanmoins à bredouiller quelques mots, après avoir passé la langue sur ses lèvres desséchées :

« Tu… tu… je… tu es plus fort que moi, je le concède, mais…

« Mais quoi ? s'esclaffa le rouquin d'un rire sans joie. Cesse donc de t'entêter dans ton erreur, tu sais que tout ça ne mènera à rien de bon pour toi ! J'ai déjà gagné.

« Tu ne comprends pas, soupira Nikita. Je ne peux plus me comporter comme un égoïste, désormais… j'ai Eztli !... »

À la seconde où il prononça son nom, il prit conscience de son erreur et se mordit la lèvre inférieure en fermant les yeux. George haussa un sourcil, tandis que de l'autre côté de l'écran, des Aurors prenaient fiévreusement note et chuchotaient entre eux à toute vitesse : il fallait informer les équipes de recherche de cette information, le suspect leur livrait enfin l'identité de sa complice ! Avides, tous se penchèrent en avant, attendant impatiemment qu'il leur en dise davantage (à son insu).

George Weasley s'avança d'un pas vers le Legilimens et se pencha vers lui, l'air menaçant. Derrière lui, les motifs faisant partie du décor semblèrent suivre son mouvement, les pics acérés pointant vers Nikita comme pour le transpercer de part en part.

« Cher ami… peux-tu m'en dire davantage ? susurra George d'un ton doucereux. Tu sais à quel point nous nous inquiétons pour toi, nous aimerions tant avoir de tes nouvelles ! »

Nikita secoua la tête tout en détournant le regard, visiblement perturbé.

Le rouquin se rapprocha davantage, jusqu'à saisir son avant-bras pour le forcer à se redresser.

« Je peux me montrer plus… insistant, tu sais… »

Les lignes du décor commencèrent à former une cage dont les barreaux s'élevaient au niveau des pieds du Russe. Certains traits s'enroulèrent autour de ses chevilles pour l'emprisonner encore plus drastiquement.

Pourtant, un gloussement sortit des lèvres du fugitif.

« Tu n'obtiendras rien de cette façon, mon ami ! s'exclama-t-il d'un ton léger.

« Ah oui, tu crois ? » le nargua George sans perdre son assurance.

Les barreaux arrivaient à présent au niveau de la poitrine de Lebedev, et d'autres lignes descendaient d'en haut comme pour enserrer son crâne dans un étau inextricable. Au niveau de ses chevilles et de ses poignets, les fils lumineux se serrèrent davantage, bleuissant la peau.

« Tu montres enfin ton vrai visage, dit Nikita en transperçant le rouquin du regard. Je savais depuis longtemps quelle était ta vraie nature, celle que tu as toujours refoulée au plus profond de toi-même… mais à présent, elle se libère ! Vas-y, George, laisse le mal qui réside en toi s'exprimer : délecte-toi de ta cruauté, venge ton frère mort, inflige-moi ce que tu aurais voulu infliger à Dolohov ! »

Une violente secousse agita les lignes du décor, brisant certains barreaux au passage. Une partie des traits créés par l'inconscient de George oscillèrent avant de disparaitre, remplacés par des nuées de minuscules insectes aux ailes nacrées – l'œuvre de l'esprit de Nikita. Les petits animaux s'éparpillèrent très vite mais demeurèrent présents dans le néant qui entourait les deux hommes.

Nikita libéra aisément ses poignets meurtris et se redressa de toute sa hauteur. Le rapport des forces s'était équilibré, George commençait à ressentir une vague appréhension sous l'épaisse couche de colère qui venait de s'emparer de lui. Derrière l'écran, tous avaient les muscles tendus, prêts à sortir leur ami de son « rêve dirigé » à tout moment – mais également choqués par le comportement qu'il avait adopté ; Aslinn, quant à elle, se contentait d'observer sans intervenir, fortement intriguée par le déroulement futur des événements.

« Ferme-la, chuchota-t-il, brisé. Je ne suis pas un mage noir. C'est toi qui m'as rendu comme ça… »

Lebedev ne broncha pas.

« C'EST TOI QUI M'AS RENDU COMME ÇA ! rugit George. Ton procédé bidon… nos âmes… se sont mélangées à cause de ton sort à la noix ! Je ne suis plus moi-même, et je ne le serai plus jamais !

« Sauf que ton envie de me torturer ne provient pas de mon héritage, argua insidieusement Nikita.

« Bien sûr que si !

« En aucun cas. Crois-moi : si tant est que nos âmes se soient mélangées – comme l'affirment sans doute tes nouveaux amis Legilimens – alors la seule chose que cela t'ait apportée, c'est la guérison. »

Les milliers d'insectes dispersés choisirent ce moment précis pour se rassembler autour de Nikita, formant une masse informe et tourbillonnante autour de lui comme pour le protéger. Aslinn comprit que son « collègue » était en train de repousser lentement George de son esprit en érigeant petit à petit ses barrières d'Occlumancie – tout doucement pour que Weasley ne se doute de rien.

Cela ne signifiait qu'une chose : George était effectivement devenu plus puissant que Nikita, et le Russe ne pouvait plus faire appel qu'à des ruses subtiles pour se sortir de cette délicate situation. S'il activait ses barrières d'un coup – comme il l'avait sans doute fait jusque-là –, il ne parviendrait pas à se libérer car l'emprise de l'Anglais était désormais trop forte.

Elle décida d'en informer le rouquin.

« Fais attention : il essaye de fuir », dit-elle.

Mais George ne réagissait pas. En l'examinant, elle se rendit compte qu'il était comme en état de choc, plongé dans une intense réflexion.

« George ? appela-t-elle.

« Il… il n'a pas tort, murmura George à voix haute.

« Qu'est-ce que… ?

« Il n'a pas tort, répéta le rouquin, comme inconscient de ce qui était en train de se passer. Jusqu'à ce que je le revoie, j'étais coincé dans le passé, j'avais… j'avais toujours un frère jumeau sans l'avoir… un ami imaginaire qui hantait tous mes souvenirs… Mais maintenant, je sais que je ne suis pas mon frère. Je ne suis pas la moitié d'une entité à deux têtes, dont l'une a été coupée. Je suis moi. J'ai une famille. J'ai des amis qui tiennent à moi – juste à moi, pas à l'entité « Fred et George ». Et c'est lui, en me privant de ce trésor que j'avais, qui m'a fait réaliser tout ça. »

Il ne regardait pas en direction de Nikita pendant qu'il parlait. Ginny, Ron, Hermione et Harry comprirent qu'il s'adressait directement à eux, avec des mots et une sincérité qu'il n'avait jamais employés jusque-là.

Entretemps, le mage noir reprenait petit à petit le contrôle, délaissé par l'Anglais. Autour de lui, la nuée d'insectes modelait le néant, sculptant patiemment des surfaces opaques aux formes diverses. Peu à peu, Nikita s'entourait de murs et de barrières qui le coupaient de son ancien ami. Aslinn observait cela d'un œil inquiet de sa cachette : elle ne comprenait pas pourquoi George le laissait fuir aussi aisément, alors qu'il avait le pouvoir de le séquestrer encore quelques heures ici pour lui soutirer des informations. Mais Weasley ne semblait pas prêt à reprendre le contrôle de la situation : ses pensées étaient tournées ailleurs, vers le passé, et il souriait mélancoliquement, ne portant plus la moindre attention à son adversaire.

« George, reprit-elle d'un ton autoritaire. On n'est pas là pour ça. Tu vas faire perdre notre temps à tous si tu t'entêtes à ne pas agir…

« Comment pourrais-je agir maintenant ? s'irrita George à voix haute (ce qui fit froncer les sourcils à Nikita, qui assistait à toute la scène). Toute cette course-poursuite… ça a redonné un sens à ma vie ! Je n'ai pas envie de replonger, je n'ai plus envie de me morfondre en ressassant des événements révolus…

« Ce n'est pas la question…

« Bien sûr que c'est la question ! explosa Weasley – sa colère soudaine fit vaciller la conscience de la Legilimens dans sa tête. Si vous réussissiez à me sauver, ce ne serait pas pour que j'en finisse le lendemain ! Ai-je vraiment envie qu'on capture cette ordure ? Peut-être que non, peut-être qu'il vaut mieux demeurer ainsi, dans l'attente constante, sur le fil du rasoir… Je ne me suis jamais senti aussi vivant depuis presque vingt ans. »

Cela eut le mérite de clouer le bec à Verhoven. Nikita, malgré toutes les questions soulevées en lui par ce monologue soudain et partiellement incohérent de son point de vue, sut profiter de ces quelques instants de répit pour activer ses barrières d'Occlumancie et s'extirper définitivement de l'emprise de George. Dans un intense flash lumineux qui aveugla les spectateurs de toute cette scène, il se volatilisa. Lorsque George cligna des yeux, l'image rémanente d'un dauphin lui apparut.

OooO

« Je sais, maintenant »

George tourna la tête, exténué, pour tomber nez à nez avec celui qu'il guettait depuis plusieurs minutes.

« Tu sais quoi ? lança-t-il, de mauvaise humeur.

« Ce que tu manigances, reprit Nikita d'un ton calme. Je sais que tout ceci n'est qu'un piège. Vous, là ! Oui, vous, qui me regardez ! J'ignore qui vous êtes, mais sachez que j'ai percé votre combine à jour ! »

Au fond de lui, George sentit Aslinn soupirer longuement.

« Il a deviné, dit-elle. J'avais espéré qu'il mettrait plus de temps à se douter de quelque chose… mais tu as été terriblement imprudent, hier… même un idiot aurait compris ! »

Un jour s'était écoulé depuis la dernière entrevue. Hermione avait fortement hésité à réitérer l'expérience – au vu des événements de la fois précédente. Cependant, Harry et Ron avaient fini par la convaincre : c'était sans doute le seul moyen de mettre la main sur le criminel en fuite. En tous cas, tous s'étaient sentis très mal à l'aise en présence de George, pratiquement personne ne lui avait adressé la parole la veille car ne sachant quoi lui dire. Et c'est dans cette situation assez tendue qu'ils repartaient, Aslinn et lui, à l'assaut de l'esprit de Lebedev.

« Tu es cinglé, trancha sèchement Weasley. Il n'y a personne ici, à part nous deux… »

Mais Nikita ne faisait pas attention à lui, son doigt pointé quelque part derrière son épaule.

« Sors d'ici si t'es un homme ! s'écria-t-il furieusement. Je te préviens, on ne me la fait pas, à moi ! »

Rien ne se produisit. Hors de lui, le Russe s'avança, la main toujours tendue comme pour saisir un être invisible, manquant de bousculer George au passage.

« Allez, porte tes couilles ! s'énerva-t-il. Je te préviens : soit tu sors, soit je te bute ! »

Bien que la raison de sa colère soudaine fût assez obscure pour George et pour les Aurors qui assistaient à la scène, Verhoven la comprenait parfaitement : pour un maître Legilimens, il n'y avait pas plus odieux et insupportable que de se faire berner par un collègue qui violait son esprit sans s'annoncer. Il était d'usage tacite que, même lors d'une confrontation, les Legilimens manifestent leur intrusion d'une manière ou d'une autre. L'activité à laquelle elle s'adonnait actuellement était d'une grossièreté impardonnable.

Mais elle n'avait pas pour intention de dévoiler son jeu.

« George, bloque-le », ordonna-t-elle.

Elle n'eut pas à le répéter : comme elle le lui avait appris durant leurs nombreuses séances, George activa d'un coup ses barrières d'Occlumancie – un peu aidé par elle – et dans le néant environnant se matérialisa un épais champ de force circulaire dont le rouquin occupait le point central. Nikita fut propulsé à quelques « mètres » plus loin par la violence du choc. Avec sa puissance actuelle, il n'avait aucune chance de percer les protections de l'Anglais.

« Bon, tu vas te calmer, maintenant ? parla George en s'avançant de quelques pas vers son ennemi à terre. Ou je dois encore me servir de mes… nouvelles capacités ? »

De mauvaise humeur, Nikita cracha au sol avant de se relever laborieusement. Il avait rarement été autant humilié au cours de sa vie : se faire mettre à terre par un parfait débutant… et pire encore, être forcé à subir l'intrusion d'un autre maître Legilimens dans son esprit sans même pouvoir défendre ses droits ! En se comportant ainsi, cet enfoiré crachait complètement sur son serment de maître… et après, c'était lui qu'on venait traiter de criminel ! Peuh !

Cependant, il prit une profonde inspiration pour s'apaiser un peu, conscient qu'il ne gagnerait jamais s'il laissait les émotions prendre le dessus. Un sourire hypocrite naquit sur son visage et il afficha un air faussement humble.

« Oh, non, certainement pas ! susurra-t-il d'un ton mielleux en secouant les mains en signe de dénégation. On sait tous les deux que c'est toi, le plus fort, tu n'as plus à me le prouver ! Excuse mon court moment… d'égarement. »

Méfiant, George abaissa pourtant ses barrières. Nikita avait raison sur un point : il ne pouvait rien contre lui. La balance avait définitivement basculé en sa faveur : lui dominait la situation, le Russe la subissait.

D'un air suspicieusement fourbe, Lebedev fit les cent pas autour de George, à la manière d'un renard qui guette sa proie. Il examinait attentivement sa posture, son état émotionnel et psychologique, en quête d'une faille. En vain. Aslinn avait bien formé son disciple.

Il fallait qu'il change la donne.

« Dites-donc, messieurs les Aurors, clama-t-il en se redressant de toute sa hauteur – du coin de l'œil, il eut la satisfaction de lire une soudaine surprise dans le regard de George. À lequel de mes confrères avez-vous demandé de bafouer son honneur ? À Turner ? À Williamson ? À Verhoven ? Ou même à Mendelson, à Torez, à Monier, à Hassan, à Sithole ? Ou encore à Novak, à Tetchenov, à Kaminski ? Je me doute bien que vous êtes allés chercher l'un des meilleurs pour exécuter votre sale besogne ! Lequel d'entre eux a trahi son serment ? »

Aslinn elle-même fut surprise par cette démonstration de colère : elle ne s'était pas attendue à ce que son collègue prît tant les règles des Legilimens à cœur – lui qui, d'après ses notes et ses discours de la veille, semblait plutôt du genre à négliger les lois et à ignorer volontairement les limites éthiques. Pourtant, sa rage paraissait sincère ; cela allait arranger leurs affaires : si jamais il perdait le contrôle il serait plus facile pour eux de lui soutirer des informations.

« Le seul traître ici, c'est toi ! se moqua ouvertement George. Et tu commences sérieusement à disjoncter ! »

De l'autre côté de l'écran, Ron Weasley sentait la rage monter en lui : son frère avait parfaitement raison, le seul félon de cette histoire, c'était bien cette raclure de Lebedev ! Quel hypocrite pouvait-il bien être pour se plaindre et les accuser de la sorte ! S'il avait pu, le rouquin aurait sans doute étranglé de ses propres mains ce sale serpent vicieux…

Néanmoins, à côté de lui, Hermione semblait plus hésitante dans ses émotions : elle triturait nerveusement une mèche de ses cheveux crépus et avait l'air de vouloir glisser une remarque aux Aurors. Harry, lui, le perçut immédiatement et adressa un regard empli de curiosité à son amie : la jeune femme paraissait avoir eu une idée. En attendant, cependant, il fallait qu'ils écoutent attentivement le dialogue entre George et Nikita.

Ce dernier s'était un peu calmé, refroidi par la remarque acerbe de son ancien camarade de classe. D'une manière assez inquiétante, il affichait à présent un demi-sourire sournois.

« Très bien, disait-il justement. Dans ce cas, discutons, comme deux bons vieux amis ! »

Et il commença à déblatérer des banalités affligeantes d'une voix fluide et assurée :

« Comment se porte ta famille, George ? Ils doivent enrager de me voir en fuite, après que je leur ai échappé à trois reprises juste sous le nez ! Les gouvernements français et russe ont certainement dû les prendre pour des incompétents, ça ne va pas arranger les relations diplomatiques de la Grande-Bretagne toute cette affaire…

« Tu espères recevoir mon poing dans ta gueule, ou quoi ?

« Je m'en passerais volontiers ! Hmm… sache en tous cas qu'il ne fait pas très beau là où je suis, ça me déprime un peu ces derniers temps. Et chez toi, à Londres ? Vous avez du soleil ? »

George se contenta de faire craquer les articulations de ses doigts en guise de réponse.

« Ah, j'aime discuter météo avec un interlocuteur aussi investi ! Savais-tu, George, que la météo est un facteur bien plus important qu'on ne pourrait le croire qui impacte la psychologie humaine ? Si jamais vous m'attrapez – ou que je gagne ce conflit d'une manière ou d'une autre – l'une des causes en sera la météo qu'on a eue chacun sur nos continents respectifs ! Tu te rends compte ? Peut-être que ta vie dépend de l'ensoleillement qu'il fera demain ! »

Et il émit un rire sincère, à gorge déployée. George, qui ne trouvait pas ça drôle du tout, s'approcha en tendant la main pour saisir le cou de ce ridicule personnage, mais ce dernier esquiva au dernier moment et sautilla quelques pas plus loin, hors de portée, avant de continuer sur le même ton :

« J'apprécierais vraiment beaucoup qu'on se pose autour d'un verre pour discuter, rien que toi et moi ! Tiens, un peu comme ça… »

Instantanément, un décor détaillé apparut autour d'eux, déstabilisant George tout autant que les Aurors spectateurs (seule Aslinn se contenta de hausser mentalement un sourcil, peu impressionnée par cet exercice assez banal pour un Legilimens averti). C'était la terrasse d'un restaurant moldu assez minable, dans une rue à la circulation bondée. Nikita et George se tenaient à présent assis face à face, une tasse de thé devant le Russe, un cocktail verdâtre agrémenté d'un fruit d'aspect douteux près de l'Anglais.

« Voilà, n'est-ce pas meilleur ainsi ? lança le Legilimens.

« Qu'est-ce que tu cherches à accomplir ? siffla Weasley.

« Moi ? Oh, rien, rien du tout ! Je souhaitais simplement boire un petit verre avec toi, rien de plus ! Au fait, à ce sujet… nous devrions échanger. »

Il grimaça en jetant un coup d'œil au thé puis se mit à lorgner le cocktail d'un air avide. Bien que cela ait l'air anodin, George demeura méfiant.

« Oh, allez, rien qu'un petit échange ! implora Nikita. Ce n'est pas comme si nous devions échanger nos âmes, ce ne sont que des boissons ici !

« Bon… d'accord… Tiens, ton…truc, marmonna l'Anglais en acceptant le thé que Lebedev venait de pousser vers lui avec un sourire amical.

« Merci » souffla Nikita avant de plonger son nez dans son verre pour siroter le liquide douteux.

Quelques secondes s'écoulèrent dans un silence relatif, uniquement interrompu par le bruit de la circulation moldue et le bruit de succion peu ragoûtant qu'émettait volontairement Nikita pour emmerder le monde. Très vite, Weasley n'y tint plus : saisissant sa tasse de thé encore tiède, il en aspira le contenu d'une traite en prenant soin de faire gargouiller le liquide dans sa bouche et d'en recracher une partie de manière à ce qu'elle éclabousse son voisin de table. Lebedev sembla ravi de ce comportement puéril.

« Dis donc, dit George après avoir bruyamment éructé pour battre Nikita dans leur concours improvisé de « dégueulasseries ». Le goût de ce thé… c'est toi qui le « fabriques » ? Ou c'est moi qui l'imagine ?

« C'est toi qui l'imagines, répondit Nikita après s'être essuyé la bouche avec sa manche, laissant une trainée verdâtre sur le tissu gris clair. J'ai seulement donné une apparence visuelle à ce thé – le reste, c'est l'œuvre de ton cerveau. Il était bon ?

« Hmm… oui, pas mal, grimaça George. Pourquoi m'avoir amené ici ?

« Eh bien… ne sommes-nous pas amis ? Ou même… collègues ?

« Collègues ? s'étonna George.

« Qui que vous soyez, vous êtes un excellent acteur, cher confrère ! continua Nikita d'un ton désinvolte. Oserais-je vous demander comment vous avez fait pour me contacter ? Oh… je me doute que vous avez exploité ce… malheureux destiné à mourir… mais utiliser la Possession tout en gardant certaines fonctions cérébrales du Possédé éveillées… je dois admettre que ça suscite toute mon admiration ! »

George comprit avec un léger train de retard : cet idiot le prenait pour un autre Legilimens, qui aurait Possédé l'esprit de George afin de pouvoir le contacter ! En réalité, sa théorie n'était pas si éloignée de la vérité s'il songeait à Aslinn, qui lisait actuellement toutes ses pensées…

« Ne te laisse pas déstabiliser, conseilla cette dernière. Fais-le croire en sa théorie, induis-le en erreur…

« Pourquoi ? s'enquit mentalement George. Ça ne va rien nous apporter…

« Il se montrera peut-être plus insouciant s'il croit manipuler quelqu'un qu'il croit connaitre…

« Ou alors, il va se renfermer comme une huître et on ne tirera plus rien de lui, objecta le rouquin. S'il croit qu'il a affaire à un maître Legilimens bien plus puissant que lui, qui a réussi à le berner aussi longtemps, il risque de se méfier…

« Possible, marmonna la Legilimens. Fais comme tu l'entends… »

Entretemps, Lebedev continuait son monologue mélodramatique :

« Je me doutais bien que ce pauvre George n'aurait jamais eu la force de persévérer ainsi… ni de me vaincre en combat mental ! Après tout, c'est un débutant – gravement malade, qui plus est – alors que moi, je suis un professionnel – et sans vouloir me vanter, sans doute l'un des plus réputés dans le monde entier !

« Balivernes, maugréa Verhoven sans qu'il ne puisse l'entendre.

« Tu as l'air de prendre confiance, fit remarquer le rouquin.

« Bien sûr que j'ai confiance ! s'indigna l'autre. Je l'ai toujours soupçonné, tu sais ? Pas un seul instant je n'ai été induit en erreur par tes ridicules mises en scène…

« Comment il ment ! s'exclama Harry derrière l'écran. C'est pas croyable !

« Hmm… il croit en son mensonge, intervint Abigaïl Larris, la Langue-de-Plomb formée aux arts de l'Occlumancie chargée de contrôler la situation de George et de Verhoven et d'intervenir en cas de besoin. Regardez ses muscles faciaux… il est sincère.

« Quoi ? s'étonna Hermione. Mais… c'est un pur mensonge, il le sait ! Pas plus tard qu'hier, il a distrait George en parlant de son frère et de Dolohov, et ça avait marché… Il doit bien savoir que c'est à George qu'il parle !

« Ben oui, renchérit Harry, si ça n'avait pas été George, il n'aurait pas été impacté par ses paroles… »

Abigaïl Larris se plongea dans ses pensées, le visage grave, puis répondit d'une voix lente et posée :

« Hmm… cela ne peut vouloir dire que deux choses : soit il était effectivement persuadé depuis hier que George n'est pas George, et dans ce cas il a considéré que la réaction de son interlocuteur était simulée… soit ses souvenirs sont complètement brouillés et il les modifie au fur et à mesure. Comme quand on rêve. »

Désarçonnés, Harry, Ron et Hermione se regardèrent.

« Comment c'est possible ? souffla Ron.

« La réponse la plus simple est la plus évidente, parla Abigaïl de son timbre impassible, le visage aussi inexpressif que de coutume et ses yeux froids perdus dans le vague. Il…

« …dort en ce moment même, souffla Hermione, comprenant soudain. Larris, vous êtes une génie !...

« Quoi ? En quoi ça nous concerne ? s'étonna Ron.

« En tout, chéri, lança sa femme d'un air surexcité. Lebedev a parlé tout à l'heure de « continents respectifs » – ce qui sous-entend qu'il n'est pas en Europe. Il est actuellement cinq heures de l'après-midi. Si Lebedev dort la nuit, ce qui est une hypothèse fort plausible, alors le continent sur lequel il se trouve a un décalage horaire avec nous compris entre cinq et treize heures en comptant large – or il n'y a pas trente-six continents qui ont un tel décalage. On peut d'ores et déjà exclure l'Afrique, une grande partie de l'Asie – où c'est actuellement le matin, pas la nuit. L'intervalle ne comprend plus que l'Océanie et…

« L'Amérique, compléta Harry après avoir fait un rapide calcul mental. Il est sans doute là-bas : il a rencontré sa compagne au Brésil…

« On a déjà envoyé des Aurors au Brésil il y a des semaines, fit remarquer Solen Crickerly, qui les avait attentivement écoutés. Tous les aéroports et cheminées sont surveillés, ils n'auraient eu aucune chance de passer !

« L'agent Crickerly a raison, réfléchit Harry à toute vitesse. Ce qui limite les choix plausibles à… l'Amérique du Nord. Je les verrais mal tenter d'aller au Pérou, au Chili ou dans n'importe quel autre pays d'Amérique du Sud, ils doivent certainement considérer cette option comme étant trop risquée…

« Mais ce n'est qu'une intuition pour le moment, nous n'avons aucune preuve solide sur laquelle nous appuyer, fit remarquer Hermione.

« Nous avons besoin d'en apprendre davantage, concéda le chef des Aurors. Il faut multiplier les interventions de Verhoven et de George et enregistrer tout ce que dit ou montre Lebedev : le moindre indice est précieux ! »

OooO

Les jours passèrent. Les séances se poursuivirent. Nikita avait pris l'habitude d'en profiter pour parler, parler, parler sans s'arrêter… de tout et de rien, généralement. Souvent, il se lançait dans des explications grandiloquentes sur ses multiples théories au sujet de la nature de la magie ; d'autres fois, il se contentait de narguer venimeusement l'équipe d'Aurors, dont l'implication dans ces intrusions mentales ne faisait plus aucun doute pour lui. Parfois, quand il s'oubliait, il parlait de sa vie, de certains souvenirs nostalgiques, comme s'il discutait avec un vieil ami : ces fois-là, les Aurors étaient particulièrement aux aguets, pour ne rater aucun détail qui leur indiquerait la localisation exacte de leur cible. Au fur et à mesure que ces menus détails dévoilés de manière involontaire s'accumulaient, il devenait de plus en plus évident pour toute l'équipe que Lebedev et sa compagne s'étaient réfugiés en Amérique du Nord – plus précisément, aux États-Unis. Cette déduction avait demandé un travail particulièrement délicat, qu'aucun sorcier normal n'aurait sans doute réussi : cependant, l'intelligence d'Hermione couplée aux fines connaissances en psychologie d'Abigaïl Larris et d'Aslinn Verhoven, ainsi qu'à la persévérance sans limites de Ron, Harry, Ginny et de tous les autres qui prenaient fiévreusement des notes, avait fini par venir à bout de ce problème si ardu.

Il pouvait s'agir de subtilités telles qu'un accent particulier en prononçant certains mots, l'emploi de certaines expressions idiomatiques, des choix d'endroits ou de décors lorsque l'esprit de Lebedev projetait une image autour de lui et de George (par exemple, Solen avait remarqué un panneau sur lequel la distance était indiquée en miles), son comportement aux différentes heures qui pouvaient servir d'indication quant à la période de sa phase de sommeil actuelle… Des détails verbaux, également, tels que sa description de la météo lorsqu'il en parlait (que les Aurors s'empressaient de confronter à la météo dans différents pays d'Amérique), qui permettaient de confirmer l'hypothèse selon laquelle il se trouverait actuellement aux États-Unis.

Bientôt, l'équipe n'avait plus aucun doute : sans qu'il s'en aperçoive, Lebedev leur avait peu à peu fourni suffisamment d'informations pour qu'on puisse le trouver. Il était sans doute quelque part à l'ouest des Etats-Unis, près d'une grande ville, loin de la mer. Les Aurors ne purent se prononcer davantage à son sujet, mais c'était déjà un immense progrès.

Bientôt, ils allaient pouvoir contre-attaquer réellement… mais en attendant, patience.