La haute toiture du siège du MACUSA, en plein cœur de New York dans le Woolworth Building, décorée d'arabesques dorées et de sculptures élancées mettant en valeur les immenses fenêtres semblables à des vitraux, fit forte impression sur Harry Potter, qui venait ici pour la première fois. De même, les membres de son équipe – se tenant un peu en retrait derrière lui – laissaient échapper des « Oh ! » et des « Ah ! » admiratifs. Il n'était venu qu'avec six Aurors : Solen Crickerly pour sa sagacité et son aptitude à trouver des solutions originales en toutes circonstances, Clarence McMillan pour ses compétences de Médicomage (elle s'était réorientée dans ses études juste après la guerre contre Voldemort), le loyal Gregor Weiss sur lequel il pouvait toujours compter, Thomas Fischer qui, bien que parfois trop nerveux, était un as dans l'invocation de sorts de protection, Nataniel Murdoch, un grand gaillard maigre et peu loquace, repenti d'un passé criminel, et enfin Kevin Abbot, le plus jeune de l'équipe, dont l'insouciance parfois irréfléchie était contrebalancée par son optimisme et sa bonne humeur à toute épreuve.
Ron était venu aussi, mais pas Ginny, demeurée en Grande-Bretagne avec les enfants pour les vacances de Noël qui venaient tout juste de débuter. Hermione, quant à elle, ne faisait que passer pour régler les détails administratifs de leur enquête, et comptait repartir très vite, jugeant qu'elle serait plus utile à tout le monde derrière un bureau plutôt que sur le terrain – où elle considérait avoir échoué à deux reprises. De plus, cette position en retrait lui permettrait d'étudier davantage tout l'aspect magique théorique du sortilège de Lebedev, aidée de Verhoven, afin de tenter de trouver d'autres solutions que celle, si peu efficace pour le moment, qui consistait à capturer le Russe vivant et à l'obliger par Merlin-sait-quel moyen à effectuer le rituel inverse d'échange des corps. Cela constituait également une protection de plus pour George, dont la vie était peut-être toujours menacée par un éventuel retour clandestin de Nikita en Angleterre.
Pour le moment, c'était la directrice du département de la Justice magique anglaise qui guidait la petite troupe d'Aurors à travers le vaste hall, qu'elle avait déjà visité une fois par le passé contrairement à ses deux meilleurs amis. Ron et Harry, marchant à ses côtés, pivotaient le crâne à s'en tordre la nuque dans le seul but d'embrasser du regard tous ces éléments si exotiques et inédits pour eux : le Ministère Magique anglais, situé dans les souterrains, était fade, sombre et oppressant en comparaison de cet immense gratte-ciel américain.
« Bonjour, madame Granger-Weasley, retentit soudain une voix devant eux, sur l'escalier principal. Que nous vaut l'honneur de votre visite, ainsi que de celle de ces messieurs qui vous accompagnent ? »
Ils levèrent tous la tête vers un homme de taille moyenne d'une cinquantaine d'années, presque chauve, bedonnant, vêtu d'une robe de sorcier sombre outrancièrement chère et ornée de motifs dorés et argentés. Ses mains potelées à la peau fine et nacrée étaient décorées de quelques bagues, dont la plus voyante ressemblait à une chevalière de famille de Sang-Pur – un écusson à l'effigie de ce qui semblait être une hyène ou un coyote ; son visage large aux traits étonnamment fins et distingués s'ornait d'un subtil sourire.
Hermione se tourna à demi pour dire aux huit Aurors derrière elle :
« Je vous présente Arcturus Graves, directeur du Service des affaires majeures et vice-président du Congrès… Monsieur Graves, voici Harry Potter, directeur du Bureau des Aurors britanniques, et son équipe – ainsi que Ronald Granger-Weasley, mon époux. »
Les sourcils soigneusement épilés du politicien se haussèrent de surprise au nom de Harry Potter, mais son sourire étrange et un peu trop bienveillant pour être tout à fait sincère demeura en place. Tout en esquissant quelques formules de politesse pour leur souhaiter la bienvenue, il s'avança vers le directeur du Bureau des Aurors britanniques et lui tendit sa main blanche et grasse, que Harry n'eut d'autre choix que de serrer :
« C'est un extrême honneur pour moi de vous rencontrer enfin, monsieur Potter, minauda-t-il de sa voix douce et charmante. Les récits de vos exploits ont traversé les frontières et sont encore de nos jours narrés aux enfants sorciers aux quatre coins du monde. Vous trouverez alors sans doute naturel que je m'interroge : qu'est-ce qu'un grand homme comme vous fait-il ici, à la poursuite d'un « simple criminel » – selon les dires de madame Granger-Weasley ? »
Son regard sombre et perçant se posa sur Hermione alors qu'il prononçait sa phrase. Cette dernière tenta de le soutenir, mais finit par tourner les yeux vers le côté, mal à l'aise.
« Nous ne vous avons pas encore communiqué tout ce que nous savions à son sujet, pour ne pas vous effrayer, expliqua-t-elle.
« Oh, je sais, sourit Graves – dévoilant une rangée de petites dents blanches parfaitement ordonnées. C'est bien pour cela que je me suis informé par moi-même – auprès de votre homologue français, ne vous en déplaise…
« Qu… quoi ? bafouilla la directrice du département de la Justice, sincèrement désarçonnée. Hadrien Lin ? Comment… ?
« Comment étais-je au courant de ce qui s'est passé en France ? Voyons, madame Granger-Weasley... vous êtes d'origine Non-Maj', vous avez certainement déjà vu des films d'espionnage. Vous savez sans doute mieux que moi à quel point le gouvernement américain adore glaner toutes sortes d'informations aux quatre coins du monde ! »
Son sourire s'élargit encore davantage face au désarroi évident de la sorcière britannique.
« Monsieur Lin m'a été d'un grand secours, continua-t-il d'un ton mièvre. Il m'a fourni de précieuses données – par exemple, une description détaillée de vos deux fugitifs ainsi que l'identité de l'un d'entre eux – grâce auxquels j'ai déjà pu orchestrer une enquête préliminaire. J'ai envoyé quelques-uns de mes hommes au Brésil pour en apprendre davantage au sujet de cette… Animagus ocelot.
« Ocelot ? s'étonna Ron. C'est quoi, ça ?
« Une espèce de félin de petite taille, monsieur Granger-Weasley. D'après la description fournie, il semblerait bien que ce soit l'animal correspondant à la forme prise par cette… sympathique demoiselle, dirons-nous. Vous n'en êtes pas arrivés à ce stade, je suppose ?
« Non, pas vraiment, répliqua froidement Harry, piqué au vif par le ton ironique de leur interlocuteur. Nous n'avons pas pour habitude d'aller fouiller des manuels de zoologie quand on enquête sur des meurtriers…
« Harry, chuchota Hermione, nerveuse.
« Ce genre d'information n'est qu'un détail inutile, continua le Survivant en ignorant la supplication de son amie. Ce n'est pas ce qui va nous aider à choper ces types…
« … sauf évidemment si vous aviez pris la peine de jeter un coup d'œil aux registres d'Animagi déclarés du Brésil », l'interrompit calmement Graves.
Au Brésil, contrairement à la Grande-Bretagne, presque un sorcier sur cinq devenait un Animagus. Autrement dit, les listes des registres étaient très longues et souvent imprécises et les formes prises par les sorciers y étaient classées par espèces.
« On l'a fait, elle n'y est pas, intervint Clarence McMillan.
« Oh, bien sûr… si vous avez cherché dans les pages concernant les chats et les léopards, lui répondit l'Américain. Ces pages sont généralement extrêmement fournies – beaucoup de sorciers ont pour forme animale un chat – mais avez-vous songé à regarder la page des ocelots ?
« Euh… non…
« Si vous aviez « fouillé des manuels de zoologie » comme vous dites, vous auriez sans doute identifié l'animal dont cette sorcière prend l'apparence comme étant un félidé du genre Leopardus, dont il n'existe que neuf espèces distinctes. L'ocelot est l'une d'entre elles, originaire d'Amérique Centrale. Au Brésil, il n'y a que deux noms sur la liste d'Animagi ocelots. »
Tous avaient retenu leur souffle à cette dernière phrase : ils avaient passé tant de temps à se creuser les méninges, à fouiller toutes sortes d'archives et même à interroger les quelques Brésiliens avec lesquels ils étaient entrés en contact depuis le début de leur enquête, dans le seul but d'apprendre l'identité de cette femme qui accompagnait Lebedev… et cet homme, cet Arcturus Graves qui avait l'air de passer le plus clair de son temps campé derrière un bureau luxueux sur des coussins brodés de soie, ce riche politicien qui n'avait sans doute pas eu à lancer un seul sort de sa vie, s'apprêtait à leur livrer ce nom tant convoité d'une manière aussi nonchalante, aussi désintéressée, comme un maître jetant un peu de viande fraiche en pâture à ses chiens ? Sans compter qu'Hermione n'avait annoncé leur venue que deux jours auparavant, en donnant des motifs très vagues qui plus est… cela signifiait qu'en l'espace de moins de deux jours, ce haut-fonctionnaire à l'attitude si indolente et oisive était parvenu à plus de résultat que toute une équipe d'une vingtaine d'Aurors expérimentés en près d'un mois ?
Hermione soupira faiblement tout en pinçant ses lèvres, contrariée de se montrer si stupide face à un tel homme : après tout, le MACUSA avait des yeux et des oreilles partout sur le globe, à l'image de la CIA des Moldus. Arcturus Graves, en sa double qualité de directeur du Service des affaires majeures et de vice-président du Congrès, était sans doute le sorcier le mieux informé des États-Unis d'Amérique – voire du monde entier. Leur petite cellule d'enquêteurs britanniques n'aurait jamais pu rivaliser avec un tel maître des espions…
« Votre fugitive se nomme Eztli Alma de Fonalossa. Âgée de trente-six ans, elle est connue des services anti-braconnages du Brésil, où elle a brièvement travaillé avant de disparaître dans la nature – littéralement pour le coup, les villages sorciers d'Amérique du Sud sont tous dans la jungle. On suppose qu'elle a rejoint un gang de braconniers peu après – ces gens-là gagnent nettement mieux leur vie que ceux qui les poursuivent, hélas. Elle a sans doute été corrompue bien avant de quitter les forces de l'ordre en acceptant de couvrir ceux qu'elle était censée arrêter, mais ce genre de situation est si fréquent là-bas que l'enquête lancée à son encontre après son départ – qui s'est déroulé dans des conditions plus que suspectes – a été abandonnée. Voilà, à présent, vous savez tout ce que je sais à son sujet. »
Les Aurors britanniques le dévisageaient à présent avec des yeux ronds ; Harry songea, à la lumière de ces nouvelles informations, que le comportement et les capacités des fugitifs donnaient soudain sens : tous ces sorts sournois d'attaque ou de camouflage presque inconnus des membres de son service, cette agilité à se déplacer ou à esquiver à la manière d'une bête traquée, ces réflexes de fuite presque surhumains dont avait témoigné la compagne de Lebedev, tout ceci était dû à son passé de braconnière ! Jusque-là, il s'était imaginé cette Eztli comme étant une sorcière facilement influençable et attirée par la magie noire, qui s'était laissée manipuler par son conjoint qui lui avait enseigné des techniques issues d'arts occultes… mais cela entrait en contradiction avec ce qu'ils avaient pu observer de la dynamique des deux amants : Lebedev semblait nettement moins puissant et débrouillard que sa complice, qui avait par moments presque eu l'air de le guider et de prendre des décisions pour eux deux.
« Enfin, reprit soudain Graves d'un ton léger, ne restons pas là : venez, suivez-moi dans mon bureau. Je suis impatient d'en apprendre davantage au sujet de cette traque internationale autour de laquelle vous semblez faire tant de mystères ! »
Le bureau du directeur du Service des affaires majeures était à l'image de son occupant : large, fastueux, surchargé d'ornements et d'objets de valeur qui servaient sans doute à impressionner les visiteurs ; Graves se dirigea derrière l'immense table de travail taillée en chêne et partiellement recouverte de filigranes d'or qui se dressait au centre de la pièce, escortée de quatre magnifiques fauteuils aux coussins de velours bleu nuit datant sans doute du dix-huitième siècle.
Constatant immédiatement qu'il n'y avait largement pas assez de sièges pour tout le monde, le vice-président du Congrès frappa trois fois dans ses mains : aussitôt, le mur du fond scintilla comme la surface d'un liquide et fut très vite fendu par des chaises qui le traversèrent une par une, se déplaçant sur leurs quatre pieds à la manière d'animaux. Lorsqu'il considéra qu'il y avait assez de chaises, Graves frappa une nouvelle fois dans ses mains et le mur redevint normal.
« Bien, asseyez-vous je vous prie », dit-il de sa voix calme, ignorant les bouches grandes ouvertes de ses invités, n'ayant jamais vu ce genre d'enchantement, ainsi que le petit hoquètement stupéfait émis par Kevin Abbot.
Les Aurors, Hermione et Ron prirent poliment place sur les chaises ou les fauteuils, tandis que leur hôte s'installait confortablement de l'autre côté du luxueux bureau.
« Expliquez-moi, madame Granger-Weasley : pour quelle raison les meilleurs Aurors de Grande-Bretagne se sont-ils lancés à la poursuite d'un maître Legilimens réputé pour des travaux en recherche fondamentale et de son amie braconnière ? »
Poussant un long soupir, Hermione se lança dans une longue tirade, sous le regard inquisiteur du politicien. Ils ne pouvaient plus cacher la vérité : s'ils souhaitaient la pleine collaboration des Américains, ils devaient tout leur dire.
OooO
Après plusieurs heures passées successivement en compagnie du directeur du Service des affaires majeures, d'une membre du Congrès International des Mages et Sorciers et du Commissaire Principal des Aurors des États-Unis, Harry et son équipe reçurent enfin l'autorisation officielle pour poursuivre Nikita Lebedev et Eztli Alma de Fonalossa sur le terrain américain. Un bureau dans le bâtiment du MACUSA leur fut temporairement alloué pour leur servir de quartier général.
Tandis que les Aurors britanniques installaient leurs affaires dans la pièce plutôt spacieuse et bien éclairée, située au dixième étage du Woolworth Building, Hermione, demeurée jusque-là en compagnie de Graves et de quelques autres hauts-fonctionnaires américains pour régler les détails administratifs de leur arrivée, fit signe à Harry et à Ron de la suivre un peu à l'écart, désirant leur révéler quelque chose d'important. Ils obtempérèrent prestement, curieux de savoir ce qu'elle avait à dire, et furent très vite tous les trois placés en cercle dans le couloir, jetant des regards alentours pour vérifier qu'on ne les surveillait pas.
« Harry, commença Hermione, je viens de discuter une deuxième fois avec Arcturus Graves et… je crois que notre enquête risque de prendre une tout autre tournure maintenant que nous sommes ici…
« Quoi ? Qu'est-ce qu'il t'a dit ? Explique-toi !
« Attends, attends, moins fort… Bon, voilà : Graves a l'air d'en savoir bien plus qu'il ne le laisse paraître – même si je pense qu'il n'est sincèrement pas au courant de la localisation des fugitifs. En tous cas, j'ai peur de ce qu'il prévoit de manigancer : il m'a posé énormément de questions au sujet de Lebedev, il a presque l'air… obsédé par lui.
« Qu'est-ce qu'il t'a demandé ? s'enquit Ron.
« De décrire ce qu'on a trouvé dans sa valise, ses travaux de recherche, ses compétences en matière de Legilimancie et de magie noire… on aurait presque dit un entretien d'embauche ! »
Harry se plongea dans ses pensées.
« C'est peut-être effectivement le cas…
« Quoi ?!
« Hmm… je veux dire, ce Graves a l'air pas net, c'est presque un cliché d'homme politique véreux… Ça ne m'étonnerait qu'à moitié s'il cherchait en réalité à le prendre sous son aile pour exploiter ses dons. »
Ron en fut bouche bée, tandis qu'Hermione baissait les yeux tout en triturant une mèche de ses cheveux crépus.
« Harry a sans doute raison, dit-elle au bout de quelques secondes. Le MACUSA a toujours eu pour objectif d'être à la pointe de la modernité, il est de notoriété commune qu'ils recrutent des chercheurs dans le monde entier… en plus, d'après le dossier de Lebedev, il semblerait qu'il ait travaillé pour le compte du Gouvernement Magique Russe pendant un temps – motif de plus pour que Graves cherche à se le mettre dans la poche.
« Attends, attends une minute, bafouilla Ron. Tu veux dire que… que les Américains voudraient engager un mage noir ?! Et potentiellement un agent russe, qui plus est ?!
« Si jamais il a effectivement travaillé pour les Russes par le passé, ce n'est plus le cas aujourd'hui, j'en ai la certitude, rétorqua Hermione. Notre enquête en Russie aurait été fortement entravée, sinon…
« Bon, d'accord, c'est vrai… mais ça reste un putain de mage noir ! persista Ron. Ils doivent bien savoir que la magie noire, c'est dangereux !
« Les profits sont sans doute supérieurs aux risques, supputa sa femme. Mais tu as raison : si cette théorie est vraie, ils ne se rendent pas compte du danger de ce qu'ils comptent faire… »
Cependant, malgré leur désaccord avec ce que semblait planifier le presque-omniscient Graves, ils décidèrent de ne pas agir… pour le moment.
Deux jours passèrent, au cours desquels la petite cellule d'enquête eut le temps de se réorganiser et de placer deux Miroirs à Double-Sens entre le Nouveau Monde et l'Angleterre. De cette manière, ils pouvaient facilement communiquer avec le reste de l'équipe restée en Grande-Bretagne, ainsi qu'avec George et Aslinn, qui continuaient leurs « séances » à l'hôpital pour que Nikita ne se doute de rien.
Cependant, malgré leurs récents progrès au cours de la traque, les choses semblaient à présent stagner : nul ne pouvait déduire la localisation de la cible avec davantage de précision que ce qu'ils avaient déjà, et l'ouest de l'Amérique était tout de même un territoire beaucoup trop vaste pour être simplement fouillé et ratissé méthodiquement – d'autant plus qu'ils n'étaient que huit désormais, Hermione étant repartie en Europe.
Ce fut avec résignation et une pointe d'amertume que Harry finit par décider d'aller demander de l'aide au service des Aurors américains. Lorsqu'il toqua à la porte du bureau d'Arcturus Graves, celle-ci s'ouvrit d'elle-même pour dévoiler son occupant assis derrière son bureau et son gros visage joufflu illuminé d'un large sourire narquois et puant l'hypocrisie à des lieues à la ronde : cela ne faisait aucun doute qu'il savait déjà exactement ce que le Britannique était venu lui dire.
« Nous sommes dans une impasse, commença Harry d'un ton abrupt.
« Vous m'en direz tant…
« On n'y arrivera pas seuls, vous vous en êtes certainement rendu compte. Mes hommes ne connaissent pas le terrain et… et le territoire est bien trop vaste ! Nous n'avons aucun contact ici, aucun informateur, aucun espion…
« … contrairement à moi.
« Oui. C'est exact. »
Harry braqua son regard émeraude droit dans celui, opaque et peu expressif, de Graves. Ce dernier le soutint quelques instants sans sourciller, avant de soupirer longuement et de se détourner mollement en bâillant.
« Vous auriez pu demander mon aide dès le début monsieur Potter, vous savez… Vous me connaissez à présent, je n'ai pas voulu intervenir dans votre petite affaire sans votre consentement, mais j'ai déjà jeté un coup d'œil à droite, à gauche, dans l'espoir de recueillir quelques rumeurs.
« Et alors ? Ça a donné quelque chose ?
« Rien, pour le moment. Il semblerait bien que Lebedev et Fonalossa se soient faits extrêmement discrets – ils s'attendent à être recherchés, après tout. »
Harry se rembrunit quelque peu. Comme pour le rassurer, Graves leva une main et sa lèvre inférieure fut agitée d'un rictus indéchiffrable.
« Heureusement, il y a quelques années de cela j'ai contribué à pourvoir notre Service des informations d'une unité spéciale, axée sur les technologies non-maj'. Comme vous le savez sans doute, les Non-Maj' – ou les Moldus, comme vous les appelez – ont inventé un vaste moyen de communication et d'échanges sur tout le globe, l'Internet. Je ne sais pas moi-même exactement comment cela fonctionne, mais… nous avons des Aurors experts en ce domaine, et c'est un moyen extrêmement efficace, surtout quand on traque quelqu'un.
« Qu… comment ça ? s'étonna Harry. Vous ne recherchez pas des Moldus, non ? Comment ça peut vous aider ?
« Les Non-Maj' postent tout et n'importe quoi sur cette… « toile » virtuelle. Lorsque quelqu'un s'aperçoit d'un événement bizarre ou d'un comportement sortant de l'ordinaire, il peut arriver qu'il le publie. C'est souvent comme cela qu'on retrouve des sorciers renégats : le moindre sort conjuré de manière imprudente peut attirer l'attention d'un passant, qui n'hésitera alors pas à en parler à ses amis en ligne ou à prendre une photographie. »
Il se pencha un peu sur son siège et sourit d'un air carnassier tandis que ses yeux s'illuminaient d'émerveillement et de convoitise :
« Les Non-Maj' ont inventé un merveilleux outil de surveillance de la population ! Entre nous, je suis pratiquement certain que leurs gouvernements utilisent l'Internet pour les garder sous contrôle… »
Face à l'expression sceptique et peu convaincue de son interlocuteur, il reprit sa posture stoïque et vaguement ennuyée et s'affala contre le dos de son siège – qui émit un grincement douloureux.
« Enfin, peu importe. Quoi qu'il en soit, avec un peu de chance, nous réussirons à retrouver votre Lebedev grâce à nos experts informaticiens…
« M…merci infiniment pour votre proposition, monsieur Graves », bredouilla Harry, un peu désarçonné par cet étrange aveux – un service d'informaticiens au sein d'un gouvernement magique, on aurait tout vu ! Quoi qu'il en fût, il serra encore la main du politicien et repartit informer son équipe de cette aide originale et inattendue.
OooO
« Bonjour, moi c'est Jonathan Blake ! Mais vous pouvez m'appeler John.
« Et moi Scarlett.
« Oui, voici Scarlett, ma femme !
« Nous sommes très heureux de pouvoir vous être utiles – faut dire que c'est rare que des magiciens étrangers viennent nous demander nos services… enfin, si on m'avait dit il y a quelques années que les sorciers existent et que je travaillerai pour eux en tant qu'informaticienne, je n'y aurais sans doute jamais cru ! »
Les époux Blake, employés du MACUSA dans le secteur des technologies non-maj', serrèrent affectueusement la main aux Aurors britanniques venus les voir peu après la conversation qu'avait eue Harry avec Graves. Un peu surpris par la dernière phrase de Scarlett, Ron lui demanda :
« Vous… vous êtes une Moldue ?
« Une Non-Maj', vous voulez dire ? rit-elle. Oui, en effet ! Mais John est un sorcier – il m'a parlé du monde magique le jour de notre mariage ! Autant vous dire que ça a été une sacrée surprise ! »
L'informaticienne était assez petite et ses grands yeux noisette étaient un peu rétrécis par d'épaisses lunettes de myope ; les traits de son visage laissaient à présumer qu'un de ses parents avait dû être d'origine asiatique ; sinon, elle portait des vêtements moldus – un pull en laine vert par-dessus un t-shirt Marvel et un jean troué – et triturait nerveusement ses mains, probablement peu à l'aise en société. Pour ceux dans le groupe qui connaissaient un tant soit peu le monde moldu, son apparence collait parfaitement avec le cliché de la geek intelligente et un peu asociale.
Son mari, quant à lui, était également habillé comme un Moldu, mais portait sa baguette magique à sa ceinture, dans un élégant fourreau de cuir tanné. Son visage maladroitement rasé se décorait d'un sourire franc et un peu naïf : il transpirait l'amabilité et la bonne volonté.
Ces deux sympathiques personnages firent très bonne impression sur Harry, qui s'empressa de leur détailler la situation. Bientôt, les deux pianotaient à toute allure sur leurs ordinateurs, à la recherche du moindre indice qui leur révélerait l'emplacement de Nikita Lebedev.
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Pendant ce temps, de l'autre côté de l'Atlantique…
Aslinn Verhoven se tenait assise dans son bureau, songeuse, au-dessus de ses notes. Elle venait de passer des jours à étudier intensément les études menées par son collègue en fuite et pressentait en son for intérieur qu'elle avait manqué… quelque chose.
C'était une sensation insupportable. Rageusement, elle se replongea dans sa lecture : Lebedev semblait avoir compris quelque chose qui reliait l'esprit à l'âme, l'immatériel au matériel, la matière grise à la magie – mais rien dans ses notes n'explicitait cette découverte ! Lorsqu'on inventait une nouvelle formule magique, on devait se plonger au plus profond de ce qui fait l'essence du langage, effleurer l'onde chaotique de la magie, tâter l'extrême limite entre ce qui tient de l'humain et ce qui ne dépend que des forces vitales et naturelles. Il fallait trouver les bons mots, les mots exacts, ceux qui ne pouvaient être modifiés ne serait-ce que d'une syllabe, ne serait-ce que d'une lettre, les mots qui, assemblés dans un ordre immuable, exprimaient toute l'authenticité d'un sentiment, d'une émotion, d'une pensée. Ce n'était qu'avec ces mots précis qu'un sorcier réussissait à canaliser et à modeler les courants magiques qui le traversaient : si personne ne les trouvait, ne les prononçait avec exactitude, en adoptant la posture qui allait avec, si personne ne parvenait à comprendre et à embrasser de toute son âme et de tout son intellect la substance qui constituait un sort, alors celui-ci n'existait tout simplement pas dans le monde des hommes.
Si Lebedev était parvenu à écrire ces mots, à créer ces incantations, cela signifiait qu'il avait fait tout ce chemin, qu'il avait compris quelque chose de transcendant, de pratiquement inatteignable pour la pensée humaine.
Le seul moyen pour elle de le battre, c'était d'arriver à ce même état d'esprit – de chasser l'obscurité des rouages de son cerveau et de s'ouvrir entièrement à la Connaissance, d'abandonner temporairement ses principes humains pour ne former plus qu'un avec l'Universel. En ces terres reculées, la raison atteignait ses limites : dès lors, l'homme ne pouvait plus se fier qu'à son intuition, empruntant ainsi le chemin le plus obscur et le moins fiable pour sa conscience.
Prenant une profonde inspiration, Aslinn ferma les yeux et se mit à méditer. Comment s'y prenait Lebedev ? Trouvait-il les solutions au petit bonheur la chance – comme semblait l'indiquer son comportement confus – au gré des songes et des rêveries, ou devait-il se livrer à de semblables exercices, rechercher des endroits silencieux pour se concentrer, perdre la notion du temps qui passe ? D'où tirait-il son inspiration : du chant des oiseaux, du bruissement du vent, de la mélodie du chaos, ou de son for intérieur, des cliquetis presque inaudibles de son âme, du plus profond des méandres insondés de son inconscient ? Comment réfléchissait-il ? Que ressentait-il ?
Elle se remémora les lettres tracées sans le moindre soin sur les bouts de parchemins qu'on lui avait apportés du Département des mystères, où ils avaient été vainement examinés : les mots se formèrent, d'abord dans cette chatoyante langue ancienne slave, puis, peu à peu, en latin. Le sens était le même, seul le langage différait.
« Lux tenebrae, renuntio corpore, lux animae, spiritus meus liber est, lux vitae…dimitto carne meae. »
Les mots qu'elle susurrait du bout des lèvres s'imprimaient dans une calligraphie lumineuse sur la rétine de ses yeux fermés. C'était le début de la formule du rituel de transfert d'âme, transposée en latin. Au fur et à mesure qu'elle parlait, elle sentait la vie quitter peu à peu les membres de son corps, les fourmillements au bout de ses doigts et de ses orteils s'accentuer, les battements du sang à ses oreilles ralentir… quelque chose remontait le long de sa gorge, une petite sphère lumineuse argentée, tremblant faiblement comme si on tirait sur des cordes invisibles à laquelle elle était attachée…
D'un coup, elle ouvrit les yeux en grand et s'affala sur son bureau en respirant laborieusement. Elle avait interrompu la morbide litanie ; sans cela, nul doute qu'elle se serait jetée droit dans les bras de la Mort.
Mais elle avait réussi : à présent, elle comprenait tout.
OooO
« Leur lien. Il existe toujours. »
Aslinn Verhoven venait de débarquer en trombe dans le hall devant la chambre d'hôpital de George, qui servait de mini-bureau de recherche à quelques Aurors de l'équipe de Potter. Les deux enquêteurs présents la fixèrent avec des yeux ronds et vides de toute trace de compréhension.
« Pardon ? s'étonna le premier.
« Vous pourriez dire « bonjour » au moins…
« Je n'ai pas de temps à perdre avec vous deux. Ouvrez la porte de la chambre. Je dois parler à Weasley immédiatement.
« Il est trois heures du matin, madame… »
Verhoven adressa un regard si froid et plein de mépris à celui qui venait d'intervenir qu'il se tassa un peu sur lui-même en espérant disparaître sous terre.
Le deuxième, pas plus brave que son collègue, tritura nerveusement sa baguette tout en grimaçant, mal à l'aise.
« Bon, bon, très bien… il faut juste qu'on contrôle votre identité, puis vous pourrez passer… »
Avec un air suprêmement ennuyé, Aslinn se soumit au contrôle d'identité – elle présenta sa baguette à l'un d'entre eux pendant que le deuxième invoquait un sortilège de détection de Polynectar et d'Illusions sur son corps – puis, une fois que les deux eurent achevé la procédure habituelle et ouvert la porte devant elle, pénétra dans la pièce à longues enjambées.
La spacieuse chambre d'hôpital de George avait été réaménagée, sous ordre express du département de la Justice magique : trois longs bureaux en bois étaient disposés le long des murs – épargnant seulement celui contre lequel s'étendait le lit du malade –, entourés d'une bonne dizaine de chaises et d'instruments divers dont Aslinn ignorait la fonction pour la plupart ; un grand tableau d'ardoise sur lequel on écrivait l'ordre du jour était magiquement accroché au plafond, de nombreuses piles de parchemins dispersées un peu partout témoignaient de l'acharnement des Aurors à leur fastidieuse tâche de documentation ; seul un petit coin demeurait consacré aux étagères où s'alignaient sinistrement les fioles de potions de soins que George devait ingurgiter tous les jours pour espérer survivre.
Un infirmier et trois Aurors étaient actuellement présents dans la pièce, en plus du malade. Tous tournèrent le regard en direction d'Aslinn au moment où elle passa la porte ; les ignorant superbement, elle se dirigea vers le lit et se planta devant George, ses yeux noirs ayant l'air de vouloir le transpercer de part en part tant ils luisaient d'intensité.
Le jeune homme malingre l'observa d'un air impassible et intrigué de ses yeux bleu délavé. Si elle n'avait pas su qu'il n'était qu'un commerçant du Chemin de Traverse à peine quelques mois plus tôt, elle aurait été persuadée qu'il examinait sournoisement ses défenses d'Occlumancie pour s'infiltrer silencieusement dans son esprit…
« Le lien, cracha-t-elle d'un ton bourru. Il est toujours en place, on va pouvoir l'exploiter – si Granger-Weasley l'autorise… »
L'expression interrogative de George la poussa à s'expliquer davantage :
« Lebedev et Fonalossa se sont mutuellement soumis au Lien d'Esprit quand ils étaient en France. Le lien est resté en place – en partie. Lebedev ne s'en est probablement pas rendu compte, mais son esprit comporte toujours la clé permettant de contacter Eztli à n'importe quelle distance. Nous pouvons potentiellement communiquer avec la complice. »
Tout le monde demeura coi face à l'impact de ces révélations. Finalement, au bout de quelques instants, un large sourire s'étala sur le visage de George :
« J'ai une idée… »
OooO
« Tiens, bonjour cher ami ! Tu viens me voir plus tôt que d'habitude… »
Le visage, peu à peu rendu insupportable aux yeux de George, de Nikita Lebedev se matérialisa devant lui dans un décor totalement abstrait, orné de figures fractales aux couleurs pastelles qui tournoyaient lentement sur elles-mêmes dans un mouvement hypnotique. Au vu de l'heure en Angleterre, il devait être minuit là où se trouvait le Legilimens – autrement dit un horaire auquel il était soit fatigué, soit déjà endormi.
Cette fois-ci contrairement aux fois précédentes, George ne laissa pas le Russe bavasser à propos de ses divagations sans intérêt : intérieurement, il fit signe à Verhoven qu'il était prêt.
« Aujourd'hui, tu vas avoir droit à une surprise mon cher Nikita ! » ricana-t-il sadiquement.
Avant que son ennemi n'ait eu le temps de se mettre sur ses gardes, le rouquin, écartant ses bras, se dissocia de l'esprit d'Aslinn – qui jaillit de son corps sous la forme d'une mante religieuse formée de lumière argentée. L'insecte, bousculant Nikita de plein fouet, se positionna derrière lui à toute vitesse où la véritable apparence de Verhoven se matérialisa enfin, enveloppée dans une large cape grise sinistrement carbonisée aux extrémités, qui dissimulait l'intégralité de son corps.
« Surprise ! » fanfaronna la Legilimens en affichant son plus beau sourire, sa baguette pointée sur sa tempe.
Le Russe eut tout juste le temps de l'apercevoir du coin de l'œil – qui s'illumina de terreur et de haine, bien qu'également d'une subtile pointe d'admiration de voir enfin cette femme qui avait su le berner si habilement – avant que son sort ne frappe sa tête et qu'il ne s'effondre de tout son long, inconscient.
George s'approcha, circonspect, et tâta le « corps » étendu de la pointe du pied.
« Où est-ce qu'il est exactement ? demanda-t-il. On est dans son rêve, il ne peut pas… être vraiment assommé… Vous l'avez envoyé dans un autre rêve ? Comment être sûrs qu'il ne pourra pas revenir ici ?
« Même un rêveur lucide ne peut rien s'il est entravé par la volonté d'un sorcier éveillé. Il est perdu dans un enchevêtrement de rêves imbriqués, dans un stade de conscience bien inférieur à celui qu'il avait ici. Le temps qu'il se rende compte qu'il est dans un rêve, qu'il en sorte puis s'aperçoive qu'il est dans un autre rêve, et ainsi de suite, nous aurons fini ce que nous avons à faire. »
Weasley acquiesça, un peu rassuré. Comme pour appuyer les propos de la Legilimens, l'environnement autour d'eux commença à changer doucement – signe que son contrôle était passé à un esprit autre que celui du Russe – laissant place à des motifs plus sombres que les ornements abstraits issus du songe originel de Nikita : de grandes formes allongées, vaguement semblables à des arbres, puis un peu plus loin, sur le sol – noir, boueux, comme de la terre battue – des silhouettes arrondies ou anguleuses visiblement taillées en pierre claire, sur lesquelles George finit par discerner avec horreur des gravures formant des inscriptions de noms et de dates.
« Un… un cimetière ? Pourquoi un choix aussi… morbide ? »
Verhoven haussa les épaules et montra légèrement les dents en esquissant un rictus farouche, sur la défensive.
« On ne choisit pas ses rêves », murmura-t-elle, énigmatique.
«…ou plutôt, ses cauchemars… » songea George, parcouru d'un frisson désagréable. Pourtant, il décida de ne pas la questionner davantage.
Entretemps, la Legilimens s'était penchée sur le corps inanimé de son « collègue », réfléchissant à la manière dont ils devaient à présent procéder. Le problème lorsqu'on se trouvait dans un rêve, c'était que les règles changeaient sans cesse ; bien sûr, c'était elle qui faisait les règles à présent, mais la nécessité d'être au moins en partie en phase avec la symbolique onirique de Nikita ne disparaissait pas pour autant.
L'esprit humain était un genre de millefeuille géant, chaque feuille correspondant à un plan de conscience distinct. Sur chacun de ces plans, des raisonnements s'effectuaient, des idées émergeaient ; chacun de ces plans fonctionnait en léger décalage avec les autres et seul l'un d'entre eux constituait la conscience. Les autres étaient de l'ordre de l'inconscient. Parfois, des idées issues de ces vastes espaces inexplorés passaient au plan conscient – par quel procédé, ce n'était pas encore tout à fait clair pour Aslinn. Cette multitude de lignes de raisonnements distinctes et passant parfaitement inaperçues la plupart du temps formait ce qu'on appelait communément l'intuition – un mécanisme de création d'idées de manière inconsciente, involontaire.
Lors d'un rêve, toutes les « feuilles » de ce millefeuille s'exprimaient de manière beaucoup plus libre et chaotique que d'ordinaire : plus rien ne venait les filtrer, les contraindre à demeurer dans l'ombre. La ligne principale de pensées – la « conscience » – s'effaçait au profit des autres alternatives de raisonnements, sans les dominer et les refouler comme elle le faisait d'ordinaire. La plupart des gens perdaient leurs repères dans cette configuration et se laissaient pleinement porter par le flot de ces idées qu'ils n'avaient pas l'habitude d'explorer dans leur état éveillé ; les rêveurs lucides – situation qui concernait la plupart des Legilimens, habitués à voguer dans leur inconscient ou dans celui des autres – possédaient naturellement un état de conscience plus solide que la moyenne et se sentaient suffisamment à l'aise vis-à-vis de leur monde inconscient pour ne pas se laisser déstabiliser.
Si sa théorie était juste – et elle l'était à ses yeux, cela ne faisait pas l'ombre d'un doute – alors Lebedev et Fonalossa partageaient au moins une de ces feuilles du « millefeuille » en commun : en la trouvant, ils parviendraient à pénétrer directement dans l'inconscient de la braconnière.
Si Nikita Lebedev aimait sincèrement sa complice, alors le dernier fil de leur Lien allait être facile à détecter parmi les milliers de « feuilles »…
Avec un demi-sourire un peu mélancolique malgré elle, Aslinn retourna le « corps » de Lebedev sur le dos et, sans hésitation, enfonça violemment sa main dans sa poitrine, là où battait son cœur.
Aussitôt, tout bascula autour d'eux et le cimetière disparut dans un tourbillon de lumière ; ils traversèrent des espaces d'une incroyable et indescriptible diversité en une fraction de seconde : des motifs arborescents et doux, d'un vert paisible, des étincelles de lumière, la chaleur d'un corps appuyé contre le sien, le son cristallin d'un rire de femme, la vision fugace de deux serpents aquatiques qui s'enlacent sous un coucher de soleil, une musique orchestrale passionnée et émouvante, la sensation de tenir la main de quelqu'un, la pupille dilatée d'un œil immense au fond duquel se discernait une lueur de tendresse, la tiédeur d'un souffle contre son torse ; puis, tout aussi brefs, quelques souvenirs concrets : une chevelure blond sale, un regard vert sombre plein de curiosité et d'intelligence, la main délicate aux ongles vernis de rouge carmin d'une jeune femme, une nuque surplombée de quelques cheveux châtains dépassant d'un chignon mal serré, une taille élancée et svelte mise en valeur par une robe sorcière bleu nuit et enfin, le visage souriant aux lèvres sucrées et aux yeux débordant de vie d'Eztli – beaucoup plus intense que les autres échantillons de la mémoire de Nikita.
Ils se trouvaient dans un domaine très intime ; ils étaient tous deux conscients de violer l'esprit du Russe – qui, bien qu'étant un criminel, demeurait un homme. Sans oser s'attarder davantage ici, ayant trouvé ce qu'elle recherchait, Aslinn tendit la main vers le visage de la braconnière – elle put sentir son souffle sur sa main – et ferma le poing comme pour se saisir d'un objet invisible. Aussitôt, un fil rouge se matérialisa dans sa paume et les images, sons, odeurs et sensations qui les avaient happés d'un coup pendant un si bref instant se volatilisèrent.
La Legilimens se tourna vers George et lui fit signe d'approcher.
« Attrape ce fil, ordonna-t-elle. Il nous conduira à Fonalossa. »
Le rouquin, encore déstabilisé par ce qu'il venait de percevoir avec tant d'intensité une seconde plus tôt, obéit sans réfléchir.
Il eut la sensation de devoir tirer très fort sur la fine cordelette de soie rouge ; une forme féline translucide fit mine de l'attaquer à un moment donné, mais sa silhouette fut très vite dispersée comme de la fumée par de puissants battements d'ailes de pie. Derrière lui marchait Aslinn, le soutenant, le conseillant sur ce qu'il devait faire. Au prix d'un long effort, il parvint enfin à arriver au bout de la corde. Il comprit du même coup qu'ils avaient laissé Lebedev loin derrière eux, hors d'atteinte.
Ils se trouvaient dans une jungle épaisse, sous la canopée de hauts arbres altiers et majestueux. Ils n'eurent cependant pas le temps d'admirer le paysage car au même moment, une harpie fondit sur eux du ciel.
George se protégea simplement en mettant son bras devant son visage, conscient du fait que quoi qu'elle puisse faire, Eztli ne parviendrait pas à lui faire du mal : il lui était bien supérieur dans cet univers onirique, même s'il ne s'agissait pas du sien. Effectivement, la harpie ne fit que l'effleurer malgré ses serres impressionnantes.
Soudain, le paysage se métamorphosa : à présent, ils se trouvaient sur un sentier étroit au sommet d'une montagne de roche rouge ; la végétation était rare, le ciel sans nuage ; mis à part cela, les détails étaient grossiers et les contours des objets flous, brumeux : lorsqu'on venait de quitter l'esprit d'un rêveur lucide pour celui d'un rêveur ordinaire, la différence était flagrante.
Une femme se tenait non loin d'eux, un peu en surplomb ; malgré ses traits imprécis et changeants, George reconnut Eztli Alma De Fonalossa – la femme qui avait failli l'exécuter froidement d'un Avada Kedavra en pleine poitrine alors qu'il était alité et aussi impuissant qu'un nourrisson. Bien que sachant pertinemment qu'il ne risquait rien dans ce songe, il frissonna : une tournure d'esprit aussi cruelle, aussi insensible, si peu portée à la compassion – c'était autrement plus effrayant qu'un maître Legilimens manipulateur mais malgré tout profondément humain dans ses émotions. Eztli, la braconnière – la meurtrière de bébés Créatures sans défense – n'était pas un adversaire à prendre à la légère, malgré son manque d'expérience dans les arts de l'esprit.
Elle était vêtue d'une tunique souple, noire et marron, retenue au niveau de la taille par une ceinture en cuir animal – en s'approchant d'elle, George vit qu'il s'agissait sans doute du vestige d'une de ses proies : l'objet, composé d'écailles de couleur bleutée, émettait une faible lueur magique. Ses longs cheveux bruns retombaient librement sur ses épaules et son dos. Chacune de ses mains était crispée sur une courte baguette qui crépitait légèrement.
De ses grands yeux noirs au regard un peu fuyant, elle les dévisageait tour à tour, Verhoven et lui ; son petit visage de fouine se crispait d'une expression à mi-chemin entre la curiosité et le dégoût.
« On est venus discuter », commença le rouquin en levant les mains pour tenter de l'apaiser.
Elle se tendit un peu davantage, prête à lui lancer un sort sournois ou à fuir. Voyant cela, Aslinn, jusque-là en retrait, s'avança à son tour :
« Allons Eztli, vous n'êtes pas en position de force, vous le savez très bien… »
La braconnière lui adressa un regard mauvais et braqua ses baguettes sur eux, les yeux plissés en deux minces fentes.
« Qu'est-ce qui se passe ? Je viens de comprendre que je suis dans un rêve… alors pourquoi je ne me réveille pas ? Qu'est-ce que c'est, un cauchemar ? Une paralysie du sommeil ? »
Malgré la peur qu'elle devait très certainement ressentir, sa voix ne tremblait nullement mais demeurait calme et posée. La chasseuse était dotée d'un sang-froid assez remarquable.
Aslinn ricana méchamment.
« Un cauchemar ? Oh non, ma chère… c'est bien pire que ça, je le crains ! »
Et elle sortit une main de dessous sa cape aux pans carbonisés pour la lever en l'air et claquer des doigts. Aussitôt, le paysage autour d'eux commença à vaciller de manière vertigineuse, le ciel à se craqueler et à se fendre, peu à peu rongé par des flammes noires et des créatures invisibles et malveillantes. Au bout de quelques dizaines de secondes atroces, la montagne rouge, le paysage désertique, tout cela disparut au profit d'une plaine ravagée, dévastée, couverte de cendres et de pics rocheux semblables à des griffes de rapaces, empestant l'odeur de pourriture et de cadavres en décomposition, surplombée d'un soleil noir dans un ciel rouge sang. Des ombres sur le sol se déplaçaient de manière beaucoup trop organique pour n'être dues qu'à des jeux de lumière. Il n'y avait nul son, hormis un bruissement incessant et régulier semblable à l'entrechoquement de millions de minuscules carapaces de chitine et de pattes d'insectes sur un sol dur, ainsi que d'une mastication lente et insupportable de millions de paires de mandibules affamées.
Rendue nauséeuse par ce changement d'air si brutal, Eztli recouvrit sa bouche de ses mains, lâchant ses baguettes au sol. Lorsqu'elle vit l'endroit dans lequel elle venait d'atterrir, elle eut un réflexe naturel de panique et de fuite – mais elle n'avait pas fait deux pas que les pics rocheux disposés un peu partout autour d'elle commencèrent à remuer comme des tentacules et à s'allonger dans sa direction. Voyant cela, elle comprit instinctivement qu'il serait dangereux pour elle de tenter quoi que ce soit : que ses visiteurs soient des ennemis ou un simple rêve, elle allait devoir les écouter.
George, entre-temps, avait adressé un regard médusé à son alliée :
« Et moi qui trouvais que Lebedev était un tordu… »
Aslinn se contenta de sourire à pleines dents, les pans déchirés et carbonisés de sa cape voltigeant légèrement au niveau de ses poignets et de ses pieds. Ses yeux noirs et d'ordinaire inexpressifs luisirent d'une flamme de rage et d'extrême tristesse, qui fit reculer le rouquin.
« Les rumeurs racontent que Lebedev a appris tout son art auprès d'un être ancien et légendaire ; tandis que moi, je me suis forgée toute seule au prix de nombreuses souffrances. Il ne sera jamais rien comparé à moi ! »
Elle se détourna de Weasley pour reporter son attention sur la braconnière prise au piège.
« Le Lien, dit-elle simplement. Il ne s'est pas entièrement effacé. Nous l'avons exploité pour vous contacter. »
Eztli fronça les sourcils.
« Vous… vous… comment ? Vous avez… oh non, vous avez fait du mal à Nikita ! »
Elle eut l'air bien plus paniquée par cette perspective que par celle d'être prise au piège dans un affreux cauchemar.
« Nous n'avons pas ce pouvoir… hélas, la rassura George.
« J'avais pensé que ça s'était enfin arrêté… tes intrusions, expliqua Eztli, sourcils toujours froncés. Que depuis notre escale en Angleterre, tu ne viendrais plus jamais le harceler… »
Weasley et Verhoven se regardèrent, surpris.
« Il ne vous a donc rien dit, murmura le rouquin.
« Quoi ?
« Cela fait plus d'un mois que nous lui « rendons visite » presque toutes les nuits, parla Aslinn. Dites donc… ce n'est pas un compagnon très fiable, je me trompe ? » ajouta-t-elle en ricanant sadiquement.
La chasseuse plissa les yeux, énervée.
« Que penser de sa fidélité, s'il n'est même pas capable de se confier à vous ? » la nargua encore la Legilimens.
Cette fois-ci, la braconnière bondit dans sa direction, dans l'intention très nette de la frapper en pleine figure. Mais à environ un mètre de sa cible, le sol devant elle fut agité d'un soubresaut et ce fut comme si des milliards de particules de cendre et de poussière s'étaient amoncelées pour former une créature immense, monstrueuse, juste devant Eztli. Lorsque le monstre ouvrit sa gueule, une masse grouillante d'insectes s'en déversa pour se répandre sur le sol et les pieds de la chasseuse, qui sauta en arrière et secoua ses vêtements pour les en déloger puis les écraser avant qu'ils n'aient eu le temps de remonter.
« Espèces de cinglés ! hurla-t-elle, furieuse, les cheveux à présent collés par la sueur, tandis qu'elle essayait d'éviter le monstre de poussière qui s'acharnait sur elle.
« C'est toi qui nous dis ça ?! s'exclama George. Meurtrière !
« Faites disparaître cette horreur ! cria la braconnière.
« Et c'est toi, la chasseuse de créatures, qui nous implores ainsi ? Penses-tu que les animaux que tu as impitoyablement assassinés ont ressenti autre chose en te voyant les prendre au piège pour revendre des parties de leur corps sur le marché noir ? Tu ne te rends pas compte de ton hypocrisie ? » l'invectiva venimeusement George, pris d'une bouffée de colère à son encontre.
La sorcière lui adressa un regard meurtrier, esquivant de justesse un coup porté par le monstre à son épaule, et se faufila jusqu'à l'endroit où elle avait précédemment lâché ses baguettes dans l'espoir de s'en emparer. Hélas, le rêve n'était pas le sien : les deux pauvres bouts de bois étaient depuis longtemps réduits en poussière par l'esprit impitoyable d'Aslinn Verhoven.
Cette dernière observait d'ailleurs toute la scène avec un intérêt et une délectation assez malsains. La créature – dotée d'environ cinq ou six membres épais, d'excroissances semblables à de gigantesques pustules sur le dos et d'une immense gueule béante d'où rampaient des légions d'insectes semblables à des cafards, sans cesse changeante dans son aspect général – pataugea lourdement en direction de la jeune femme ; celle-ci, ayant compris avec un train de retard qu'elle n'avait aucun pouvoir dans ce sinistre environnement, bondit une fois de plus pour se faufiler entre ses pattes poussiéreuses et tenta de se diriger vers l'origine du cauchemar – cette femme aux cheveux gris métallique et à la cape vampirique.
Sa tentative fut très vite avortée : les ombres sur le sol, jusque-là inoffensives, gagnèrent en consistance et se dressèrent autour d'elle en perspective, menaçantes. Parallèlement à cela, la distance entre elle et Verhoven sembla doubler en quelques secondes et l'espace autour d'elle commença à se distordre maladivement, rendant le paysage déjà très effrayant à l'origine complètement psychédélique.
Face à cela, elle s'avoua vaincue.
« Je me rends ! s'écria-t-elle en levant les bras. Je me rends… qu'est-ce que vous me voulez ? »
Presque instantanément, tout cet affreux environnement se dissipa comme un nuage de fumée ; ils se retrouvèrent dans un espace noir sans limites finement quadrillé de lignes blanches, neutre.
Aslinn s'avança lentement vers elle puis, la pointant du doigt, fit signe à George d'approcher également.
« Vous deux. Rejoignez-vous. Vous n'allez pas discuter à dix mètres de distance l'un de l'autre, si ? »
Un peu hésitant, le rouquin obéit. Bientôt, il se retrouva face à face avec Eztli, la dévisageant avec autant d'intensité qu'elle le fixait en retour. Il remarqua que les iris de ses yeux n'étaient pas tout à fait noires – non, elles arboraient comme un soupçon de brun-ambré, très subtil à percevoir. De plus, ils étaient soulignés par de magnifiques longs cils très sensuels et des sourcils fins et arqués, très soignés.
« Bien, reprit Aslinn en esquissant un vague rictus. Eztli Alma De Fonalossa, nous sommes venus négocier. Mais cette fois-ci, ça ne se passera pas comme en France… »
Eztli grimaça d'un air amusé en resongeant à toute cette scène si inattendue et si excitante de la prise d'otages, au cours de laquelle elle et son « renard » étaient parvenus à berner tous ces Aurors si sérieux, si affairés. C'était un bon souvenir, un très bon même… jamais elle n'avait vécu quelque chose d'aussi improbable et intense en émotions avec un précédent partenaire !
« Vous n'êtes pas obligée de faire autant de mal autour de vous, parla George d'une voix calme, persuasive. Vous n'avez probablement pas mauvais fond, et vous avez toute votre vie devant vous ; à l'inverse, votre petit-ami est complètement fou à lier et ne jouit même pas d'un corps en bonne santé…
« Le tien fait très bien l'affaire ! le nargua la braconnière en repliant ses mains contre son torse.
« Mon corps ne lui appartient pas, et tu le sais très bien ! siffla Weasley, agacé. Comment peux-tu demeurer attachée à cet homme malgré tout ce qu'il a fait ? Tu n'es même pas vraiment tombée amoureuse de lui, t'as eu le béguin pour MON corps, MON physique !
« Le physique ne fait pas tout, très cher, susurra Eztli en battant sensuellement des paupières et en se penchant légèrement vers lui. En plus, je t'ai vu à l'hôpital, et je t'ai trouvé très mignon – bien qu'un peu pâlot, il faut le dire…
« Je suis mourant ! s'écria George, hors de lui. Tu ne comprends donc pas ? Tu vas avoir la mort d'un homme sur la conscience ! Sois sérieuse deux secondes, bon sang !
« Parce que si je te laisse lui reprendre ce que tu lui as volontairement donné, il ne va pas mourir peut-être ? » explosa la chasseuse, furieuse à son tour.
S'avançant d'un pas, elle pointa un doigt accusateur sur sa poitrine.
« Lui au moins, contrairement à vous tous, essaye de trouver une solution…
« C'est-à-dire ?
« Il… il fait des recherches, il fait des expériences… je ne peux pas vous en dire davantage, mais je suis sûre qu'il saura trouver un moyen pour que vous viviez tous les deux ! »
Elle avait l'air étonnamment sincère dans son affirmation. Pourtant, une lueur d'incertitude voilait le fond de son regard. George la remarqua et parla d'un ton plus doux, espérant l'amener à lui faire des confidences :
« Tu as peur de ce qu'il pourrait faire… pas vrai ? »
Eztli leva les yeux en soupirant de lassitude, puis croisa ses bras et se recula d'un pas, dans sa position de départ.
« Il m'inquiète. Depuis que nous nous sommes cachés pour que vous ne nous retrouviez pas, il s'acharne à la tâche… selon moi, vous devriez vous servir de ce lien que vous partagez non pas pour le terroriser dans son sommeil, mais plutôt pour lui apporter votre aide – vous par exemple, vous avez l'air vachement douée pour tous ces trucs de Legilimancie ! » pointa-t-elle Aslinn, placée un peu en retrait, du doigt.
La Legilimens haussa un sourcil, vaguement amusée par cette posture franche et un peu naïve.
« Nikita est un criminel et il doit expier ses crimes ! insista George une nouvelle fois. Même toi, avec toute la confiance que tu lui voues, tu t'inquiètes de ce qu'il fait : et s'il décidait soudainement d'organiser un massacre ou un rituel de sacrifice d'enfants ? Et si, dans un accès de démence, il s'en prenait à toi avec sa magie noire ? Ou au contraire, décidait de se mutiler en testant une de ses théories fumeuses sur la nature de la vie ou que sais-je ? Eztli… il représente un danger tout autant pour les autres que pour lui-même et ses proches… »
Ne plus s'en prendre à la morale de son amant, mais plutôt remettre en question sa santé mentale : voilà une stratégie qu'il espérait voir porter ses fruits. George n'était pas dupe : cette femme aimait sincèrement Lebedev – la nature de leur Lien en était la preuve concrète – et se fichait bien de ce qui pouvait arriver à un inconnu malade à l'autre bout du monde ; en revanche, elle ferait sans doute n'importe quoi pour protéger son « chéri », quitte à aller à l'encontre de sa volonté. Il mettait en place un procédé de manipulation assez malhonnête, mais que lui importait le moyen de parvenir à ses fins lorsque les enjeux étaient si cruciaux pour lui et sa famille – car, il le savait d'instinct, ses pauvres parents ne supporteraient sans doute pas la perte d'un autre fils et Ginny et Ron ne s'en remettraient jamais.
La chasseuse hésitait, cela se voyait dans son regard. Elle était encore loin de formuler ne serait-ce que l'idée de trahir son amant – le rouquin le voyait bien – néanmoins, ses appréhensions jusque-là refoulées et à présent nourries par les paroles de cet homme à l'apparence si familière malgré le fait qu'elle ne l'ait réellement rencontré qu'une seule fois, commençaient à la ronger de l'intérieur. Comme George s'y attendait, elle marmonna sarcastiquement :
« Hmm… Bien sûr, le livrer aux Aurors arrangera grandement son cas, je suppose…
« Les meilleurs Psychomages l'examineront, sois-en assurée…
« Évidemment. Pour qu'on sache à son procès s'il était conscient de ses actes au moment où il les a commis – mais de toutes façons, il ne survivra probablement pas jusqu'à sa mise en prison ou son internement à l'asile, puisqu'il mourra de maladie entretemps ! cracha-t-elle d'un ton mauvais. Vous savez, je ne suis pas idiote, j'ai déjà eu affaire à la justice – comme vous avez certainement pu vous en assurer grâce à vos saloperies d'espions au Brésil ! »
Elle ne se doutait probablement pas que ce n'étaient pas les Britanniques, mais les Américains, qui avaient mis la main les premiers sur son dossier. Elle surestimait grandement les services secrets des Aurors anglais…
Ce fut Aslinn qui décida finalement d'interrompre cette discussion peu fertile :
« Vous êtes une insupportable casse-cou, Fonalossa, et je suis bien tentée de vous faire revivre un charmant voyage dans un rêve de mon crû… Cependant, hélas, l'heure se gâte : la qualité de votre sommeil sera grandement réduite si nous nous attardons davantage, et vous oublierez certainement ce que nous vous avons dit à votre réveil, alors il est inutile que nous nous éternisions. Gardez seulement à l'esprit que l'offre que vous a faite madame Granger-Weasley à Paris demeurera valable jusqu'à ce qu'on ait mis Lebedev sous les barreaux : si jamais vous décidiez de coopérer, toute charge portée à votre encontre – y compris la tentative de meurtre – sera abandonnée et vous seriez libre de retourner au Brésil et de reprendre votre existence malhonnête. »
Elle lui adressa un regard perçant de ses prunelles opaques – regard qu'Eztli eut du mal à soutenir – puis lui tourna complètement le dos, comme si elle s'était totalement désintéressée de son cas.
George, quant à lui, examina longuement la braconnière, devinant sans trop de peine les pensées qui se bousculaient dans son esprit à l'expression qu'elle affichait sur son visage, avant de détourner les yeux presque à regret pour suivre sa mentore.
Lorsqu'ils furent définitivement partis, Eztli se réveilla en sursaut dans son lit qu'elle partageait avec Nikita, dans un état d'esprit terriblement confus, sans comprendre pourquoi des larmes dévalaient le long de ses joues.
