Le bureau des technologies non-maj', situé au bout du couloir du quatorzième étage consacré au Service des informations du MACUSA, était le seul occupé à cette heure tardive de la nuit. À l'intérieur, trois uniques occupants : Kevin Abbot, jeune Auror britannique, métis et de petite taille, qui ronflait tranquillement sur une chaise ; de l'autre côté de la pièce étroite, assis devant leurs ordinateurs respectifs, les époux Blake – dont les appareils disposaient d'un sort anti-ondes magiques pour qu'ils puissent fonctionner correctement dans ce bâtiment sorcier. Ils étaient dans cette position depuis des heures, pianotant inlassablement sur leurs claviers, examinant les écrans lumineux affichés à quelques centimètres de leurs visages pâles aux yeux cernés, totalement focalisés sur leur tâche.

Jonathan, bien que sorcier, provenait d'une famille Non-Maj' – ce qui expliquait sa connaissance parfaite de ce monde : depuis tout petit, il était un vrai féru de technologie et d'informatique, ayant toujours rêvé devenir ingénieur ou hacker – éventuellement les deux. Lorsqu'à ses onze ans, il avait appris être doté de capacités spéciales, il s'était évidemment lancé avec enthousiasme dans cette nouvelle passion ; cependant, au bout d'un an ou deux, il avait compris que, bien que sorcier, sa puissance magique n'était que très médiocre et ses chances de faire carrière dans ce véritable univers parallèle étaient très minces. Alors, il s'était remis à son bricolage, à ses jeux numériques : tout en poursuivant ses études à Ilvermorny, il gagnait en compétences non-maj' et, à l'issue de sa septième année, partit faire les études dont il avait tant rêvé étant gamin – avec l'aide de quelques sorts simples, il avait pu se fabriquer de faux diplômes pour être accepté à l'université. Dès lors, il avait principalement vécu dans le monde des Non-Maj', délaissant ses faibles quoique précieux pouvoirs, fondant sa famille avec une femme dépourvue de la moindre trace de magie mais grande experte en codage et en informatique – jusqu'à être un beau jour contacté par Arcturus Graves (ou du moins, l'un de ses innombrables intermédiaires).

Arcturus représentait à lui seul – des dires de nombreux hommes politiques haut-placés – la quasi-totalité du gouvernement magique américain. Bien que personne ne pouvait contester son intelligence et son talent à incarner une parfaite « éminence grise », tirant les ficelles dans l'ombre, peu de sorciers étaient au fait de sa véritable puissance magique – certains de ses détracteurs allèrent jusqu'à affirmer qu'il était en réalité un Cracmol, malgré les nombreuses occasions ayant prouvé le contraire. D'autres, à l'inverse, estimaient qu'il était sans doute presque aussi puissant que le grand Albus Dumbledore, un homme auquel Graves avait toujours voué un immense respect et même de l'admiration – bien qu'ils ne se soient rencontrés qu'une seule fois au cours d'un congrès sorcier international, alors que l'Américain n'était âgé que de vingt-cinq ans.

Quoi qu'il en fût, Arcturus Graves savait trouver des solutions originales là où ses confrères se contentaient de se lamenter en broyant du noir : face à plusieurs attaques de mages noirs terroristes – parmi lesquels des rescapés Mangemorts de la guerre en Angleterre – au début des années 2000, son idée avait été de recruter une équipe d'Aurors parmi des Non-Maj' familiers du monde sorcier afin de mener l'enquête. Suffisamment de familles magiques aux États-Unis étaient affiliées de près ou de loin à des gens « ordinaires », la tâche n'avait pas été trop difficile. Avec les formidables outils de communication inventés par les Non-Maj', ils avaient facilement pu remonter la piste des terroristes, jusque-là introuvables par la magie, et les arrêter.

Son idée avait tellement bien marché et suscité un tel enthousiasme au sein du MACUSA que finalement, une petite équipe régulière d'« informateurs informaticiens » fut montée, dans laquelle les époux Blake finirent par atterrir quelques années plus tard. Cela faisait presque six ans qu'ils effectuaient ce travail : bien qu'un peu répétitif par moments, ils trouvaient tous les deux cela très excitant d'apporter leur contribution à la « police magique » et n'auraient abandonné leur poste si particulier pour rien au monde !

Bien sûr, l'utilisation de la technologie non-maj' par les sorciers posait de nombreux risques, parmi lesquels celui de révéler involontairement l'existence du monde magique en se faisant hacker par exemple ou en postant des photos publiquement. C'était la raison pour laquelle cette utilisation était fortement régulée et généralement interdite pour tout sorcier, même originaire d'une famille de Non-Maj', à partir de ses onze ans. Une décision prise par la Confédération Internationale de la Magie en 2010 : les sorciers avaient l'autorisation de naviguer sur le Net, mais ne pouvaient en aucun cas s'inscrire sur des réseaux sociaux ou échanger des messages, même privés. Des moyens alternatifs de communication, déconnectés du monde non-magique, étaient heureusement mis en place, à l'instar des montres à gousset enchantées utilisées par les Aurors britanniques. Jonathan Blake, en sa qualité d'informaticien du MACUSA, faisait partie des rares exceptions.

Il était pratiquement minuit. Depuis des heures, Jonathan survolait des pages et des pages de messages et de photos sur différents réseaux sociaux et fils d'actualité, à la recherche du moindre élément étrange ou sortant de l'ordinaire. Avec son épouse, ils avaient programmé un logiciel capable d'analyser les vidéos et les images pour détecter des anomalies inexplicables par la science – lévitation, disparition miraculeuse, métamorphose… Cependant, leur programme ne pouvait pas comprendre le sens des textes, ni traiter certaines informations plus subtiles – un comportement bizarre ou des habits extravagants ou inhabituels par rapport aux normes locales par exemple. Il fallait donc toujours que des humains vérifient derrière les photos et vidéos qu'il avait déjà analysées.

Ce fut Scarlett, l'épouse de Jonathan, qui eut la chance de trouver une piste.

« Tiens, regarde ça chéri… » murmura-t-elle en pointant son écran.

C'était une page d'annonce pour prise de rendez-vous en ligne avec un psychothérapeute. Le profil qui s'affichait, dépourvu de photo, indiquait : « Dr Sophian Muller ». Sa note, attribuée par une soixantaine d'utilisateurs du site, était de cinq étoiles sur cinq.

« Regarde… C'est pas louche, selon toi ? » chuchota Scarlett en faisant défiler la page de la section commentaires.

Son mari se pencha un peu pour mieux voir. Il y avait de nombreux commentaires brefs mais très positifs : « Excellent thérapeute », « Il m'a été d'une aide inestimable », « Très bon psy pour tarifs dérisoires, vous devriez essayer »… Ce furent les longs commentaires qui attirèrent son attention :

« J'étais atteint d'un trouble grave de dissociation de la personnalité. Rien n'avait su apaiser mes souffrances, j'étais sous médicaments… J'ai entendu parler du Dr Muller par une voisine, qui l'avait trouvé formidable. Un peu en désespoir de cause, je suis allé le voir. Au cours de ma première séance, le Dr Muller m'a fait allonger, respirer profondément puis m'a complètement hypnotisé – j'ignore comment encore maintenant, c'était magique ! J'ai eu l'impression de flotter paisiblement, puis j'ai rencontré mon deuxième « moi » – ma deuxième personnalité. Contrairement à d'habitude, elle était calme, stable : nous avons longtemps discuté. Des souvenirs profondément enfouis ont rejailli – je ne vais pas en dire davantage, mais c'étaient précisément ces souvenirs qui ont causé mon trouble, je le compris immédiatement. Lorsque je me suis enfin réveillé de ma « transe », j'étais apaisé. Ma deuxième personnalité n'est plus jamais revenue. »

Ce commentaire datait d'à peine quelques jours ; en descendant davantage, il en vit un autre, du même style :

« Je n'ai pas l'habitude de commenter sur Internet, mais je me suis forcé à le faire après ce qui m'est arrivé dans le bureau du Dr Muller. Depuis quelques années, j'ai sombré dans une terrible dépression dont rien ni personne ne semblait pouvoir me sortir. J'ai été interné à plusieurs reprises, subi de nombreux traitements par anti-dépresseurs – sans succès. Je replongeais systématiquement. Quelqu'un parmi mes rares proches m'a alors parlé d'un psy prétendument miraculeux, qu'un ami d'un ami aurait visité. J'ai décidé d'utiliser les restes de mon énergie dans l'espoir que ce « docteur miraculeux » saurait au moins m'apporter quelques réponses. Quel heureux choix ! J'ai passé à peine trois séances chez lui, à chaque fois je me sentais aller infiniment mieux sans avoir pris aucun médicament ni aucune substance ! J'ignore comment il fait exactement – sans doute quelque chose en rapport avec l'hypnose ou la reprogrammation du subconscient par certains mots soigneusement choisis – en tous cas, ça a vraiment marché sur moi ! C'est le seul médecin qui ait pu faire quoi que ce soit pour moi sans me droguer aux anti-dépresseurs et autres saloperies… comme quoi, il y a encore des psys sur Terre qui ne sont pas à la botte de Big Pharma ! »

Jonathan haussa les sourcils à cette dernière phrase tout en esquissant un sourire :

« Hmm… bizarrement, je ne suis pas convaincu que celui-là n'ait pas l'habitude de poster sur Internet comme il l'affirme au début – en tous cas, il doit lire sacrément beaucoup d'articles louches qui trainent sur les réseaux…

« C'est ce que je me suis dit aussi, approuva sa femme. Mais attends, ce n'est pas fini ! »

Le commentaire suivant, rédigé avec une orthographe bancale, était sans doute le plus larmoyant des trois qu'ils aient lus jusque-là :

« Bonjour, je suis Lucy. Certains ici me connaissent peut-être via les nombreux forums psys ou de soutien que je fréquente et modère sur mon temps libre. Comme vous vous en rendez sans doute compte, je suis dyslexique et dysorthographique, seulement ce n'est pas tout : on m'a également diagnostiquée autiste à un très jeune âge, et je souffre aussi de TDAH et d'anxiété généralisée – sans doute liée à mon autisme. Comme vous pouvez le constater, je suis inadaptée à la société, au monde du travail : jusqu'à il y a quelques années de cela, ma mère devait s'occuper de moi car je ne pouvais pas faire un pas dehors parmi les gens sans faire une crise de panique. Mes mauvaises capacités en écriture m'ont empêchée d'exercer un travail à domicile, j'étais donc entièrement à la charge de ma pauvre mère. Seulement, elle est décédée il y a deux ans de cela ; depuis, je ne survis que grâce à des dons de charité offerts par les assos qui soutiennent les handicapés mentaux. Ce qui m'est arrivé chez le docteur Muller est tellement surréaliste que je ne doute pas que nombre d'entre vous auront du mal à le croire. À ma première séance, j'étais terrorisée – ayant très peur des visages inconnus, j'étais dans une situation très stressante comme vous vous en doutez. Je n'étais venue que parce que c'était le psychothérapeute le moins cher de la région et que j'avais besoin de trouver une solution durable pour ma survie plus que précaire. Comme toute séance ordinaire, j'ai parlé de moi, de mes angoisses… Étrangement, au bout d'un moment, j'ai senti mes muscles se relaxer et mon pouls ralentir, sans que je ne m'explique pourquoi : c'était comme si le Dr Muller exerçait une force apaisante à distance sur mon esprit. Lorsque je suis revenue la semaine suivante, l'expérience a été encore plus incroyable : il m'a proposé une séance d'hypnose thérapeutique – que j'ai acceptée, rassurée par l'aura qui se dégageait de lui. Il m'a fait m'asseoir dans un fauteuil confortable, puis… mes souvenirs sont assez embrouillés bien que je sois sûre que je n'ai pas quitté mon siège. Ce que j'ai vécu est complètement indescriptible en termes humains. Lorsque je me suis réveillée, j'étais complètement apaisée, comme si j'étais chez moi, dans un environnement que je connais bien, sans le stress habituel de l'inconnu ! Puis, lorsque je suis sortie dans la rue… rien ! Plus rien ne me faisait peur, ne me perturbait ! Ni les bruits, ni les odeurs, ni même les gens ! J'ai continué mes séances – j'en ai eu cinq au total – et, bien qu'évidemment toujours autiste et dyslexique, je suis à présent débarrassée de mon trouble de l'angoisse et suis apte à me recentrer sur moi-même pour me calmer et me concentrer – chose dont j'étais absolument incapable jusqu'alors ! Ainsi, je tiens à remercier le Dr Muller de tout mon cœur et à le recommander chaudement à tous ceux qui vivent une situation similaire à la mienne d'il y a quelques mois ! »

« Quel pavé ! commenta Jonathan. Elle a pas eu de chance à la naissance, la pauvre Lucy…

« C'est quand même pas croyable, fit Scarlett. Atteinte de tous ces troubles depuis l'enfance… et là, pouf ! Miraculeusement guérie !

« Je sais à quoi tu penses, sourit son mari. Et je suis persuadé que tu as raison… juste, dis-moi : comment t'es tombée sur cette pure merveille ? »

Et il désigna la page du site sur lequel ils se trouvaient.

« Une femme sur Facebook a posté les coordonnées de ce docteur Muller pour ses amis, répondit-elle. Apparemment, il l'a soignée d'un burn-out.

« Hmm… un très bon psy, dis-donc…

« D'aucuns diraient : un psy magique ! » compléta malicieusement sa femme.

Ils s'échangèrent un regard complice.

« Tout ça pue la Legilimancie à plein nez. Ce n'est peut-être pas lui… mais ça vaut le coup de vérifier ! »

OooO

Au Nord-Ouest des États-Unis d'Amérique, à une dizaine de kilomètres de la frontière canadienne, à la lisière de la petite ville d'Eureka dans le Montana, là où de vastes forêts recouvraient les montagnes reculées et où le vent d'hiver soufflait infatigablement sur les prairies enneigées, dans une petite maison de pierres et d'ardoises, vivait un couple heureux et sans histoires. Ou du moins, tentait de vivre ainsi. En effet, ce n'était pas un couple comme les autres : c'était un couple magique !

La sorcière, aussi belle et sauvage qu'une tigresse chassant dans la jungle, s'absentait durant de longues journées pour s'adonner à son activité favorite : le braconnage. Pas n'importe quel braconnage : avec une équipe de lascars rencontrés au gré de sinistres tavernes et autres coins mal famés, elle traquait des espèces aussi puissantes que menacées d'extinction. Des Snallygasters. Des Oiseaux-Tonnerres. Des Serpents cornus. Des dragons, parfois même.

À l'inverse, calme et pacifique, les cheveux teints en marron pour éviter d'attirer l'attention, son fiancé profitait de son temps libre pour déambuler dans les rues du village et sympathiser avec les habitants. Avant, lorsqu'il partait travailler, il empruntait tout naturellement une cheminée (non-répertoriée par le MACUSA car enchantée par un ami de sa compagne qui faisait partie d'une contrebande et avait l'habitude de ce genre de procédés) pour se retrouver à Spokane, à près de trois cents kilomètres de là, dans un cabinet de psychothérapeute assigné à un faux nom. À présent cependant, il préférait éviter ce trajet : son intuition lui dictait d'adopter une conduite prudente. Alors, il pratiquait son art ici, dans cette petite ville d'un millier d'habitants.

Et cet art, en quoi consistait-il ?

L'homme en faisait grands mystères, même devant sa compagne bien-aimée : ce qu'elle savait seulement, c'était qu'il cherchait à trouver un remède au mal qui rongeait son véritable corps, par-delà l'océan, à des milliers de kilomètres de là.

Nikita Lebedev avait eu une intuition : celle que la réponse se trouvait peut-être cachée dans les mystères qui entouraient l'esprit humain. Ceci expliquerait pourquoi George Weasley avait pu survivre aussi longtemps : d'une manière ou d'une autre, l'esprit influencerait les capacités du corps à combattre la maladie.

C'était une hypothèse absolument farfelue en apparence, qui aurait sans doute été rejetée par n'importe quel Médicomage qualifié ; seulement, Nikita avait de bonnes raisons de s'accrocher à d'aussi fous espoirs. Après tout, nombre de maladies qui n'existaient que dans la tête des gens impactaient également leur corps, alors pourquoi l'inverse ne serait-il pas envisageable ? S'enfoncer dans cette voie, c'était s'attaquer à des questions relevant quasiment du domaine de la métaphysique et de la spiritualité : mais que devait-il faire lorsque sa santé et sa vie ne tenaient qu'à un fil ? Il menait une recherche à la fois fiévreuse et désespérée qui, il en était conscient, le mènerait sans doute soit au tombeau, soit dans l'abîme inextricable de la folie et de l'obsession.

Il procédait généralement de la même manière : il écoutait d'abord les Moldus qui venaient à son cabinet pour découvrir l'origine de leurs souffrances, ensuite il les « hypnotisait » – généralement, il laissait leur esprit flotter dans une zone de confort, qu'ils puissent pleinement s'y relaxer et se recentrer sur eux-mêmes, la plupart en avaient grand besoin – enfin, il les amenait, privés de leurs sens, vers son laboratoire situé dans une pièce rendue magiquement invisible derrière son cabinet. Là, il menait une série de tests sur eux – des tests en tout genre, souvent en lien étroit avec la magie noire –, examinait aussi bien leur corps que leur cerveau, allant même parfois jusqu'à effectuer une vivisection sur certains organes – bien évidemment rendue indolore par l'application de sorts dédiés à ce soin – et, une fois son examen fini et les nouvelles informations notées dans sa base de données, oubliettait les Moldus et les ramenait à son cabinet où la séance pouvait alors prendre fin.

Généralement, il leur venait également en aide – un moyen de racheter sa conscience souillée par le crime, présumait-il lui-même avec cynisme. Il avait toujours eu un don avec les gens : doté d'une grande empathie, il comprenait aisément leur douleur et savait quels mots dire pour la soulager. De plus, beaucoup de maladies psychiques – l'angoisse, la dépression – étaient grandement causées par un dérèglement hormonal ou de neurotransmetteurs : avec l'aide de la magie et de bonnes connaissances en anatomie, il était capable de rééquilibrer ces flux au sein même de leur organisme. Faire disparaître des hallucinations – qu'il savait si bien mettre en place à l'aide de ses Illusions – était également dans ses cordes. Sinon, dans les cas les plus graves ou les plus désespérés, il effaçait et modifiait tout simplement la mémoire des patients pour en expurger les souvenirs traumatiques. Alors, au final, il s'estimait ne pas être un si mauvais psychiatre…

Seulement, malgré la multiplication de ses expériences – il prenait fréquemment une dizaine de patients différents au cours d'une journée – il avançait toujours sans but. Il ignorait quoi chercher. Les données s'accumulaient et il se sentait toujours aussi ignare qu'au premier jour. Ce qui lui manquait, c'était le lien. L'inspiration. Une intuition qui lui permettrait de synthétiser tout ça et d'élaborer une théorie généraliste. Et cette intuition ne venait pas. Alors il continuait, s'acharnait, en oubliait de dormir et de manger. Et Eztli s'inquiétait.

Eztli ! Cette braconnière, d'ordinaire si imperturbable, ayant jusque-là vécu dans le seul but d'accumuler les profits tout en s'amusant ; Eztli, cette chasseuse impitoyable qui éviscérait sans le moindre remord des créatures merveilleuses tant que celles-ci lui rapportaient de l'argent, Eztli l'insensible, qui ricanait en voyant la souffrance des autres ; Eztli, cette femme dotée de moins de compassion qu'une cuiller à café.

Cette Eztli s'était sérieusement entichée de ce nouvel amant si loufoque, si mystérieux, apparu un beau jour devant elle dans la jungle où il s'était perdu en allant visiter un monument ancien. C'était bien la première fois qu'elle ressentait ce sentiment : l'amour. Pas cet amour pur et niais que décrivent les fables, ni cet amour complexe et plein de contradictions conté dans les tragédies : c'était une passion aveugle, dévorante, mais aussi très simple, honnête, protectrice. Elle était irrémédiablement attirée par son compagnon, comme un phalène par la lumière d'une lampe, et désirait qu'il ne soit qu'à elle, rien qu'à elle seule. Nul n'allait le lui prendre. Cet être rieur, insouciant, plein de charme et d'esprit, c'était son bien, son dû !

Seulement, cette créature-là était en train de disparaître, consumée par elle-même. Nikita n'était plus l'homme qu'elle avait rencontré, qu'elle avait tant aimé : il était en train de se perdre en lui-même, délaissant chaque jour un peu plus les attaches qui le retenaient à son existence, s'effritant peu à peu sous le regard impuissant de sa compagne.

Alors, en désespoir de cause, Eztli laissa de sombres pensées envahir son esprit, éveiller ses doutes, interroger ses envies. Ces pensées ne lui appartenaient pas : c'étaient celles de George.

Une nuit, tandis qu'elle était endormie, il vint la visiter – lui et cette femme terrifiante qui lui servait de guide. Depuis, il attaquait régulièrement ses défenses – pas de manière violente, intrusive : il manifestait simplement sa présence, patientant pour qu'elle le laisse entrer. Les deux premières fois, elle refusa. Mais la troisième…

« Je savais bien que tu finirais par entendre raison. »

La voix de George Weasley résonna dans la vaste étendue quadrillée du néant qui lui servait à présent de projection lorsqu'il s'infiltrait dans les rêves d'autrui. Son apparence mentale avait changé : à présent, il était plus grand, plus robuste, plus menaçant. Des vêtements rouge feu, dotés de nombreuses fioritures et aux manches semblables aux ailes d'un oiseau, faisaient saillir ses muscles ronds et nonchalants. Une fine barbe taillée en pointe recouvrait son menton et ses cheveux, d'un roux flamboyant, cascadaient librement jusqu'à ses reins. L'image mentale qu'il revêtait consciemment transpirait la force, la calme volonté d'une mer qui peut engloutir une ville à tout instant, et la confiance en soi. On était bien loin de l'homme brisé qu'il avait été un peu plus de sept mois auparavant.

Eztli, certainement d'aspect plus misérable dans ce monde qu'elle ne maîtrisait point, rétorqua, narquoise :

« J'ai accepté simplement parce que je m'ennuie. Ça fait presque deux heures que je traque un Veaudelune, cette chasse est chiante à mourir !

« Mais bien sûr, ricana George. Eztli, les Veaudelunes ne sortent qu'à la pleine lune, durant la nuit. Je sais très bien que c'est le jour, chez toi… »

La chasseuse crut un instant que son cœur allait lâcher. Comment pouvait-il savoir ?... Nikita aurait-il révélé quelque chose par inadvertance ?

George se délecta de sa confusion apparente.

« Inutile de nier, Eztli : je sais que vous vous cachez quelque part en Amérique. Et les Aurors ne mettront sans doute pas longtemps avant de vous mettre la main dessus – ce n'est plus qu'une question de jours. Admets-le, Eztli : vous êtes cuits ! »

Et il émit un grand rire dépourvu de joie, qui eut le don d'irriter la braconnière.

« Tu ne l'auras pas, George ! Je t'en empêcherai !

« Ah oui ? s'esclaffa George. Tu peux me répéter ça avec un ton un tout petit peu plus sincère ? »

Eztli le fusilla du regard, mais se mordit la lèvre et ne dit plus rien. Voyant cela, le rouquin afficha un sourire triomphant et s'avança d'un pas vers elle, jusqu'à être tout proche de son oreille.

« Vois-tu… J'entrevois le doute dans tes yeux. Tu n'es plus tout à fait sûre d'aimer Nikita avec la même force qu'auparavant : il te terrifie, il t'inquiète, il n'est plus si drôle, si insouciant qu'au début de votre relation. Il est en train de devenir un homme morose, taciturne, obsédé par une quête sans fin : tout ceci ne peut pas aboutir de manière satisfaisante pour toi…

« Et qu'est-ce que tu me proposes, langue de vipère ? le coupa-elle sèchement. De le trahir ? »

George se recula un peu et sourit de manière énigmatique.

« Qu'est-ce qui t'a plu chez cet homme, à l'origine ? Tu m'as dit la dernière fois qu'il n'était pas question que de physique… le fait qu'il soit inexpérimenté, sans doute encore puceau au moment où tu l'as rencontré, ça ne t'a pas gênée ? Une femme comme toi, ça doit aimer les hommes forts, les hommes dominateurs, les hommes qui savent ce qu'ils veulent et qui peuvent te protéger de n'importe quel danger… pourquoi avoir jeté ton dévolu sur l'exact opposé de ces valeurs ?

« Qu'est-ce que tu en sais, de ce que je désire ? répliqua la braconnière, piquée au vif.

« Enfin, sois sérieuse deux minutes : tu ne peux pas m'affirmer de but en blanc qu'un homme tel que Nikita ait pu te séduire… il n'a aucun charme, aucune crédibilité, c'est juste un clown maladroit qui se la joue plus malin que tout le monde !

« Eh bien, il se trouve que ça me plait, justement ! l'interrompit Eztli, de plus en plus agacée. Et puis, pourquoi toutes ces questions, qu'est-ce que ça peut te faire, à toi ? T'es jaloux ? On dirait que ta femme t'a quitté pour ton meilleur ami et que tu l'as toujours pas digéré… »

Une claque violente résonna dans le néant du rêve. Eztli, un peu sonnée, repliée sur elle-même comme un serpent venimeux, se redressa à demi, souriant comme une demeurée.

« Eh bien… je l'ai pas ratée, celle-là !

« Excuse-toi, grogna George. Excuse-toi immédiatement.

« Non. »

Le rouquin prit une profonde inspiration pour se calmer.

« Très bien, parla-t-il enfin, lorsque son cœur douloureux et bouillonnant fut apaisé. Je te pardonne.

« C'est bien, je m'en tamponne !

« Tu es en colère, c'est tout à ton honneur. Après tout, un animal traqué est toujours plus dangereux… tu en sais quelque chose ! »

Eztli lui adressa un regard mauvais.

« Tu n'es probablement pas en bonne disposition pour que nous poursuivions cette discussion, continua George. Cependant, sache que je reviendrai demain – et tu pourras accepter, ou ne pas accepter, ma visite. Tu n'es pas foncièrement une mauvaise personne, Eztli : tu es fidèle. Ta loyauté est admirable. Mais les juges ne voient pas les qualités d'un caractère : ils ne voient que le crime, ou l'innocence. Tu as encore le choix de te montrer sous ton meilleur aspect aux yeux de tout le monde… »

Durant sa tirade, son interlocutrice ne pipa mot. Elle jetait des coups d'yeux vers le haut, mais regardait majoritairement ses propres pieds, comme si elle avait honte. George le voyait très bien, et s'en frottait les mains : elle doutait. Il avait atteint son objectif.

OooO

Nikita ressentit un léger mal de crâne. Ce n'était pas tant douloureux que plutôt… désagréable. Il ignorait totalement d'où lui venait cette sensation : ce ne pouvait pas être une tentative de Verhoven et George, c'était bien trop ténu. Pourtant, une vague d'inquiétude étreignait sa gorge, comme un mauvais pressentiment…

Il était chez lui, ce jour-là. Il se sentait trop fatigué pour poursuivre ses séances de « psychanalyse » avec les Moldus qui venaient sans cesse le voir – il n'aurait pas réussi à se concentrer, ils auraient seulement perdu du temps. De toutes manières, il ne parvenait pas à traiter toutes les données qu'il avait accumulées : mornement, il les examinait, penché sur son bureau, à la lueur d'une lampe électrique. Il s'était enfermé dans la cave de la maison, pour plus de tranquillité. Eztli était partie ce matin, sans doute pour chasser.

Il eut un petit pincement au cœur en songeant à elle : elle était si bonne avec lui, il ne la méritait sans doute pas… Elle n'avait émis aucun reproche lorsqu'il lui avait avoué qui il était réellement, quelques jours après leur première rencontre, et n'avait pas plus critiqué ses actions par la suite, le soutenant loyalement à chacun de ses pas. Pourtant, elle était si forte, si indépendante : à n'importe quel moment, elle aurait simplement pu le lâcher ou même le dénoncer aux autorités moyennant finance ! Mais elle n'en avait rien fait, prenant d'immenses risques pour lui… S'ils s'étaient fait attraper quelques mois plus tôt, lorsqu'ils étaient venus en Angleterre, il ne se le serait jamais pardonné : Eztli ne méritait pas de sacrifier sa liberté pour sa vie ! Il n'éprouvait pas seulement de l'amour vis-à-vis d'elle : il était épris de gratitude, presque d'adoration. Elle était sa déesse, son ange-gardien, sa seule raison de continuer à se battre malgré la répugnance qu'il commençait à éprouver pour lui-même en raison de ses actes abjects. Il se savait capable de se plier au moindre de ses désirs.

Malgré tout, une petite voix intérieure, insidieuse, lui murmurait de se méfier. De la craindre. De tester sa loyauté. Que faisait-elle toutes ces journées durant ? Ne complotait-elle pas contre lui, contre son travail ? N'était-elle pas en train de le tromper, de pactiser avec l'ennemi ?

D'un grognement rageur, il chassa ces horribles pensées de sa tête : quel piètre amant faisait-il, à remettre ainsi en question la fidélité de sa compagne ! Comment pouvait-il oser se montrer jaloux et possessif après tout ce qu'Eztli avait fait pour lui ? Non… il pourrait donner sa vie pour elle si jamais elle en avait besoin. Il serait capable d'aller encore plus loin dans l'ignominie et de souiller son âme avec le sang d'un innocent si elle le lui demandait.

Avec un profond soupir, il se replongea dans son travail, à l'image d'un homme qui se jette dans l'abîme sous un pont.

OooO

Trois jours plus tard…

« Les gars, vous avez compris ? Toi, Murdoch, tu vas être le premier à entrer avec moi. Lance « Stupefix » au moindre mouvement suspect. Ron et Weiss nous suivront. Fischer et McMillan, vous deux resterez à l'extérieur et serez chargés de surveiller l'état des sorts Repousse-Moldus et anti-transplanage. Attention, ne laissez personne passer – que ce soit de l'extérieur ou de l'intérieur. Crickerly et Abbot, vous allez demeurer ici, au MACUSA, avec les Blake : vous recevrez les informations en temps réel et pourrez amener des renforts si jamais on en a besoin. »

Harry distribuait ses ordres tandis que les hommes sous sa responsabilité acquiesçaient gravement. C'étaient tous de bons Aurors et cette fois-ci, ils avaient pris des mesures pour ne plus se faire surprendre comme la dernière fois : un puissant sortilège anti-transplanage avait été lancé autour de toute la zone entourant le cabinet du « docteur Muller » – un faux nom sous lequel se cachait en réalité Nikita Lebedev – ainsi qu'un bouclier Repousse-Moldus, afin d'éviter de blesser ou d'effrayer des innocents. L'aide des Américains s'était avérée plus que précieuse : sans leur équipe spécialisée en technologies moldues, ils n'auraient jamais pu retrouver la piste de leur cible. Harry en était infiniment reconnaissant au charmant petit couple d'informaticiens – qui étaient par ailleurs absolument adorables en tant qu'individus, bien qu'un peu perchés par moments.

Les sorciers se placèrent en rangs pour transplaner. La distance était grande, mais ils étaient tous des experts et possédaient de précieux artefacts anti-désartibulage : rien ne pouvait leur arriver. D'un coup, les six Aurors nommés par Harry disparurent, ne laissant rien derrière eux.

OooO

« Il n'y a rien ici ! »

La voix cassante de Murdoch résonna dans le vide de la pièce.

Effaré, Harry fit un tour sur lui-même, cherchant à comprendre : que s'était-il passé ? L'équipe qu'il avait envoyée pour poser discrètement les sorts anti-transplanage et Repousse-Moldus s'était assurée que le « docteur Muller » était là aujourd'hui, qu'il devait prendre quelqu'un en consultation dans quelques minutes ! Pourtant, la pièce était vide de tout occupant : il n'y avait pour tout mobilier qu'un large bureau devant la fenêtre, deux chaises, une petite cheminée dans un coin et un canapé vert, ainsi qu'une plante vaguement semblable à un séquoia miniature. Pas de livres, pas de dossiers, pas même d'armoire ou de porte-manteaux : on aurait dit que le propriétaire ne voulait surtout pas laisser de traces pour l'identifier.

Un sort de détection assez basique indiqua à Harry qu'il y avait une porte magiquement cachée. Il l'ouvrit, fit signe à Ron et à Murdoch de le suivre. Ils parcoururent un couloir sombre avant d'aboutir dans une petite salle vaguement semblable à un laboratoire clandestin : un grand siège de dentiste trônait au milieu, autour duquel s'aggloméraient divers objets et instruments – stéthoscopes, seringues, fioles diverses et variées mais aussi des artefacts magiques (sans doute de magie noire) dont les trois nouveaux arrivants ignoraient complètement l'utilité. Ici aussi, aucun document : le « docteur Muller » avait pris soin de tous les emporter.

« Hominium Revelio ! » s'exclama Ron.

Rien ne se produisit. Apparemment, Lebedev ne séquestrait personne ici – pas en ce moment, du moins. Mais tout ceci parut d'aspect bien sordide et mystérieux pour Harry et les deux autres, qui décidèrent de ne pas rester plus longtemps ici.

« Qu'est-ce que ce taré pouvait bien manigancer… » marmonna sombrement Ron tandis qu'ils sortaient de l'étrange pièce cachée.

En revenant dans la pièce principale, ils eurent une bonne surprise : Weiss et un Auror américain les y attendaient, près de la cheminée.

« Cette cheminée n'est pas répertoriée dans nos réseaux, expliquait l'Américain, mais elle a de toutes évidences été récemment utilisée. »

Et, du doigt, il essuya le rebord sur le sol. Lorsqu'il se releva, ils virent tous qu'une fine poussière verte s'y était déposée.

« De la Poudre de Cheminette, souffla Harry.

« Ah, le saligaud ! pesta Ron.

« Il a dû prendre la fuite au dernier moment, renchérit dramatiquement Weiss.

« Je vais faire venir un collègue expert en la matière, normalement nous devrions pouvoir déterminer la localisation de toutes les cheminées reliées à celle-ci, reprit l'Américain. Le suspect se trouvera près de l'un de ces endroits.

« Espérons-le », dit Ron.

Harry se contenta de hocher muettement la tête.

OooO

Eztli sauta agilement par-dessus un rocher avant de reprendre forme humaine. Elle souffla quelques instants, mains sur les genoux : cela faisait presque trois heures qu'elle était lancée sur la trace d'un magnifique spécimen de Snallygaster, qu'elle et deux autres chasseurs de Créatures convoitaient depuis presque une semaine. Et cette fois-ci, c'était la bonne : ils étaient parvenus à attirer la bête dans un profond ravin, duquel il lui serait difficile de sortir sans se faire attaquer au passage !

Elle était dans les montagnes du Montana, à la lisière du Canada, là où pratiquement personne ne s'aventurait jamais du fait du caractère sauvage et protégé de ces terres à présent recouvertes d'une épaisse couche de neige. Il faisait froid, bien plus qu'au Brésil, mais cela ne la gênait pas outre mesure : elle bougeait suffisamment pour se réchauffer et en plus, se sentait bien trop excitée par sa traque pour songer qu'elle avait froid !

Ses deux compagnons de chasse, l'un un grand Canadien basané doté d'une barbe hirsute et d'une arcade sourcilière prononcée, l'autre originaire du Colorado, constamment habillé comme un cow-boy, se trouvaient respectivement à un kilomètre à l'est et à deux kilomètres au sud d'elle. Ils s'étaient largement séparés pour couvrir le maximum de terrain. Chacun avait une tâche à faire et s'efforçait de son mieux pour l'accomplir ; ils étaient tous les trois des braconniers expérimentés, qui savaient ce qu'ils faisaient. Le risque qu'ils se fassent dévorer par le Snallygaster était très limité.

Sous sa forme humaine, cependant, Eztli commença à ressentir un mal de crâne persistant… Elle mit quelques minutes à comprendre : c'était encore ce satané Weasley, qui cherchait à la contacter.

Elle voulut refuser net en se retransformant en ocelot mais soudain, comme si l'intrus avait deviné ses intentions, la douleur décupla d'intensité et la força à se rouler en boule sur le sol en hurlant, juste avant qu'elle ne s'évanouisse…

« Je suis heureux de te revoir. J'avais à te parler de toute urgence. »

La voix du rouquin sonna désagréablement aux malheureuses oreilles tant éprouvées de la braconnière.

« Qu'est-ce que tu… Comment tu as fait ça ? l'interrogea-t-elle en trombe, encore confuse par la douleur. J'étais en pleine chasse, tu ne peux pas juste… !

« Ce que j'ai à te dire est plus important », l'interrompit George.

Elle lui adressa un regard méprisant.

« Tes barrières d'Occlumancie sont faibles, se résolut-il à expliquer en soupirant. C'était un jeu d'enfant pour moi.

« Tu as l'air d'être devenu un grand Legilimens ! ironisa Ezlti.

« Je ne suis pas venu ici pour perdre du temps, la coupa le rouquin avant qu'elle n'émette d'autres railleries. Écoute-moi bien, Eztli : vous êtes cuits, toi et ton copain. Les Aurors ont trouvé une piste – je ne sais pas ce que c'est pour le moment, on ne m'en a pas dit davantage. En tous cas, ça a l'air sérieux. C'est la dernière chance pour toi de te racheter en te joignant à nous. »

En disant cette dernière phrase, il se rapprocha d'elle pour la fixer droit dans les yeux.

Dégoûtée et un peu effrayée à présent, elle recula en fronçant les sourcils.

« Tu mens, ricana-t-elle sans vraiment y croire. Tu exagères… les Aurors ont trouvé queue dalle, ils font juste semblant…

« Je suis sérieux, Eztli. Ils sont à vos trousses.

« Non… non… c'est pas possible… Si c'est vrai, alors je… alors il faut que je le rejoigne ! »

Elle avait l'air paniquée, à présent. De manière un peu cruelle, George la regarda quelques instants se débattre impuissamment, cherchant vainement à sortir de ce « rêve ».

Finalement, il s'avança vers elle et posa une main rassurante sur son épaule :

« Tu en as déjà assez fait pour lui, Eztli. Tu n'as plus à continuer dans cette voie désespérée. Il ne t'aime pas. Il ne t'a jamais aimée.

« Qu…quoi ? bafouilla-t-elle, complètement perdue. Qu'est-ce que tu racontes ?...

« J'ai partagé de longues discussions avec lui, tu le sais. Il était honnête avec moi sur certains points. Lorsque nous avons parlé de toi, il m'a avoué de but en blanc qu'il ne faisait que se servir de toi depuis le début, que tu n'avais été qu'un « plan cul » pour lui et qu'ensuite, découvrant tes talents, il a décidé d'en profiter pour arranger ses propres affaires…

« Tu mens ! cria-t-elle. Nikita m'aime, je l'aime aussi ! Misérable serpent, je ne crois pas un mot qui sort de ta bouche ! »

George eut un sourire triste et en apparence terriblement sincère.

« Je suis si désolé pour toi… tu sais, je pense que je ne t'en ai jamais voulu, pour ce que tu as tenté de me faire. Je t'ai toujours plainte. Tu n'étais qu'une marionnette pour lui, tout comme je l'ai longtemps été… ne t'a-t-il pas raconté notre formidable amitié, du temps où nous étions encore à Poudlard ? »

Horrifiée, elle cligna des yeux avant de bredouiller :

« S…si… Vous étiez très amis à l'époque, il me l'a dit… »

Weasley eut un sourire triomphant :

« Tu vois ? Il accapare la sympathie des gens avec son drôle de petit air et son sourire timide, mais au fond, il se fiche bien des gens : pour lui, nous ne sommes que de la matière première à exploiter en cas de besoin. Moi, je faisais un bon réceptacle pour son âme, toi, tu lui sers de bouclier…

« C'est… c'est faux… tu ne peux pas avoir raison… »

Les yeux brillants d'Eztli parcouraient le visage de George à toute vitesse, comme à la recherche d'un point d'ancrage.

« Tu le connais maintenant, tu sais sans doute encore mieux que moi à quel point il est un bon manipulateur, continua impitoyablement le rouquin. Il a un don pour tromper les gens. Pourquoi crois-tu qu'il a été réparti à Serpentard – la Maison de la Ruse et de la Tromperie à Poudlard ? C'est un vieux renard, rien de plus : à la moindre occasion, il se débarrassera de toi en te brisant le cœur, malgré toute la confiance que tu lui auras accordée… »

Étonnamment, Eztli sembla reprendre un peu contenance et put répliquer d'un ton ferme :

« Tu mens ! brailla-t-elle, la voix légèrement tremblante. Tu mens, tu mens, tu mens ! Depuis tout à l'heure, tu essayes de me monter contre lui, mais tu n'y arriveras pas ! Je fais confiance à Nikita, tout comme lui me fait confiance ! Je pourrais lui confier ma vie, tout comme il m'a confié la sienne à plusieurs reprises ! »

Un rictus contrarié parcourut le visage de George, mais il ne laissa pas paraitre davantage de ses réelles émotions.

« Très bien, d'accord, admettons que tu aies raison, poursuivit-il d'un ton assez monocorde. Nikita t'aime peut-être vraiment… mais toi, l'aimes-tu encore ?

« Bien sûr, quelle question ! »

Il braqua son regard sur elle pendant un long moment. Au début, elle parvint à le soutenir ; au bout d'une minute, cependant, elle dut baisser les yeux, confuse.

« Tu n'en es plus si sûre, susurra George en la voyant fixer ses pieds.

« Ce n'est pas ça, souffla Eztli. Je l'aime… je pense que je l'aime… mais les choses ont changé durant les deux derniers mois. Jusque-là, on s'amusait, on profitait pleinement – toute cette course-poursuite avec tes potes, c'était grisant ! On improvisait, on tentait des trucs… complètement dingues ! Je n'avais jamais vécu quelque chose d'aussi intense auparavant ! Mais maintenant… »

Elle ponctua sa réplique d'un soupir.

« Maintenant, je ne suis plus sûre de rien. Il passe des journées entières enfermé dans son bureau, seul, ou à son travail. Il parle peu, mange à peine et lorsqu'il dort, c'est toujours d'un sommeil agité. On fait chambre à part désormais – je n'arrive plus à dormir près de lui, il suffoque comme une bête à l'agonie ! C'est toi qui es la cause de tout ceci, n'est-ce pas ? »

Elle adressa un long regard de reproche à George, qui le soutint sans même ciller. Voyant qu'il ne disait rien, elle reprit :

« Je ne suis plus sûre de faire les bons choix, murmura-t-elle d'une voix brisée. Ça ne m'est jamais arrivé auparavant, je ne m'étais jamais posé autant de questions dans ma vie… Et si j'étais en train de laisser volontairement mon homme mourir ? Il cherche une solution… mais est-il capable de la trouver dans l'état où il est ? Et s'il ne valait pas mieux pour tout le monde… de se faire aider ? Mais par qui, en qui avoir confiance ?

« Tu peux me faire confiance, parla George d'une voix douce. Je suis là. Je peux vous aider…

« Mais c'est toi qui as causé tout ça ! s'écria la braconnière tout en s'attrapant la tête avec ses mains. C'est toi qui nous hantes, qui nous mines l'esprit !...

« C'est également moi que vous avez tous les deux consciemment essayé de tuer, la modéra calmement le rouquin. Et pourtant me voilà devant toi, te tendant la main : je n'aspire pas à la vengeance, Eztli. Je n'ai aucune bonne raison de vous faire du mal. Tout ce que je veux, c'est récupérer la seule chose qui m'appartienne vraiment en ce monde, et dont ton amant m'a privé : mon corps. »

Ils se fixèrent droit dans les yeux pendant un long moment. Une larme solitaire coulait le long de la joue de la chasseuse. George, lui, lisait en elle comme dans un livre ouvert : c'était l'instant charnière pour elle. Le moment où elle allait se décider. Le point de non-retour.

Au bout de trois longues minutes, doucement, désespérément, elle tendit sa main vers lui tout en l'implorant du regard :

« Ne lui faites pas de mal… » murmura-t-elle, la voix brisée par un sanglot étouffé.

OooO

« Eureka. On a trouvé. »

Sans comprendre, Harry et Ron regardèrent William Hightower, l'Auror américain venu leur annoncer les résultats de l'analyse de la cheminée du cabinet de Muller.

Ce dernier, constatant que son jeu de mots n'avait pas fait mouche, haussa les épaules en les examinant tour à tour :

« Eureka – la ville ! Dans le Montana ! On a retrouvé sa trace à Eureka !

« Ah ! comprit Ron avec un train de retard.

« Vous auriez pu le dire tout de suite, marmonna Harry qui n'était pas d'humeur à blaguer.

« Rho, c'était un peu drôle quand même, admettez ! »

Ron et Harry s'échangèrent un long regard éloquent.

« Pff, soupira l'Américain. Les British… »

Oubliant très vite Hightower, le chef des Aurors britanniques organisa rapidement son habituel conseil de guerre, nécessaire avant chaque opération sur le terrain.

« Bon, pour résumer la situation, on sait où ils habitent. Malheureusement, nous manquons de temps : ils ne mettront sans doute pas longtemps avant de se rendre compte que le cabinet clandestin de Lebedev a été perquisitionné – si ce n'est déjà fait –, alors il nous faut agir vite. Nous n'aurons donc malheureusement pas le temps d'établir des sorts anti-transplanage – qui prennent minimum deux jours avant d'être pleinement fonctionnels – mais nous placerons au moins des barrières pour les empêcher de fuir physiquement. Il nous faudra être rapides, réactifs, incisifs : au moindre mouvement suspect, on stupéfixe, et lorsqu'un suspect est appréhendé, on lui prend sa baguette et lui enfile des menottes anti-magie. Aucune erreur ne sera tolérée désormais : nous savons tout ce qu'i savoir sur Lebedev ainsi que sur Alma De Fonalossa, sa complice jusque-là imprévisible. Ainsi, vous ne devrez plus être surpris. Agissez, réfléchissez ensuite. Bien, des questions ? »

Personne ne souhaita prendre la parole. Considérant la brève réunion terminée, Harry fit signe à ses hommes de le suivre jusqu'au Portoloin censé les amener sur place.

L'endroit paraissait calme aux premiers abords. C'était une maison en pierre un peu à l'écart de la ville, recouverte de neige en cette saison. Quelques arbres poussaient autour, les branches blanchies par le givre. En apparence, rien d'anormal à signaler.

Thomas Fisher, aidé de quatre Aurors américains qui les avaient rejoints, se dispersèrent pour établir un sortilège d'Emprisonnement : un sort assez rudimentaire, mais qui empêchait les personnes présentes à l'intérieur de sa zone d'effet de fuir grâce à une fine membrane translucide agissant comme un champ de force. Pendant ce temps, Harry, Ron, Solen Crickerly, Murdoch, Abbot, Weiss et cinq Américains s'avancèrent prudemment, baguettes brandies, prêts à attaquer. D'un commun accord, ils encerclèrent la maison, chacun se plaçant devant une ouverture. Harry, Ron, Crickerly et Abbot furent les seuls à pénétrer dans la pièce par la porte principale.

Pour décrire ce qu'ils virent à l'intérieur, les mots leur manquèrent dans un premier temps.

L'éclat d'une myriade de rayons de lumière se reflétant dans d'innombrables miroirs les aveugla durant quelques secondes : des glaces réfléchissantes étaient placées un peu partout le long des murs du hall d'entrée ainsi que de la pièce sur laquelle il donnait – sans doute le salon à en juger par le mobilier, composé de plusieurs étagères remplies de livres, d'un grand canapé et d'une large table de bois entourée de fauteuils.

Les miroirs n'étaient pas positionnés au hasard : placés avec des angles précis, ils formaient un vaste labyrinthe où la lumière circulait sans fin, créant une infinité de parcelles d'espace illusoires. D'ailleurs, Ron, devant le reste du groupe, se trompa en voulant pénétrer dans le salon : son front heurta de plein fouet la surface lisse d'un miroir, qui se brisa comme la plus fine des porcelaines.

Une Illusion. Mais bien plus solide et réaliste que celles auxquelles l'équipe de Harry avait été habituée.

« Il s'est perfectionné », marmonna le chef des Aurors dans un souffle.

En effet, aucun de ces miroirs n'était réel : tous étaient de l'œuvre de Nikita Lebedev.

« Soyez prudents, intima Harry à ses troupes. Il peut se cacher n'importe où… »

Là encore, son intuition était vérifiée : la fonction de ces Illusions, c'était précisément de dissimuler leur créateur.

Solen tenta d'invoquer un sort de détection d'Illusions, sans résultat exploitable : ce sortilège permettait certes de faire vibrer une Illusion de sorte à ce qu'on la distingue des objets réels, dans la configuration actuelle cela ne fit que leur compliquer la tâche – dans la mesure où tous ces miroirs se mirent à trembler de manière vertigineuse. Voyant cela, Harry tenta de les détruire, mais son sort se heurta à un puissant bouclier : pas un sort de protection, une incantation runique – assez élémentaire, mais suffisante pour rendre la magie offensive inefficace sur les miroirs. Aucun d'entre les quatre Aurors n'était qualifié en tant que briseur de sorts : face aux runes, ils ne pouvaient pas faire grand-chose. Pour le moment, leur seul moyen de s'en défaire aurait été de trouver le réceptacle sur lequel elles étaient inscrites, pour les effacer ou bien détruire le réceptacle. Heureusement, les runes ne pouvaient s'appliquer aux êtres vivants ; autrement dit, Lebedev ne pourrait s'en servir pour assurer sa propre protection.

« Hominium Revelio ! » tenta Ron.

Encore une fois, sans succès : une bonne centaine de sources de lumière dorée illusoires s'allumèrent d'un coup, aveuglant les Aurors. Ron dut lancer un « Finite » de toute urgence.

Prudemment, pas après pas, ils s'enfoncèrent dans l'antre du criminel. Harry, placé devant, brandissait ses deux bras devant lui pour éviter de foncer dans un miroir, comme Ron précédemment. Son meilleur ami, juste derrière lui, jetait des coups d'yeux méfiants à droite et à gauche, tout en se retournant régulièrement pour s'assurer que tout allait bien pour les deux autres. Abbot et Crickerly, placés dos à dos, fermaient la marche.

« Surveillez aussi les miroirs, conseilla Harry à voix basse. Mais ne vous faites pas avoir en attaquant votre propre reflet… Abbot ?

« Oui ?

« Contactez des renforts. On va en avoir besoin. »

« C'est un vrai merdier, ici… » songea sombrement le chef de l'équipe. Lebedev avait diablement bien préparé son coup : sur ce terrain, même en supériorité numérique, il allait certainement s'avérer très difficile de le battre.

Heureusement, il avait une carte en main dont le Russe ignorait l'existence pour le moment. Harry esquissa un demi-sourire en songeant à la nouvelle dont George lui avait fait part la veille : selon lui, Eztli aurait finalement basculé dans leur camp, abandonnant Nikita à son sort. Le rouquin avait dû mettre des heures à chercher à la convaincre avant qu'elle n'entende raison… Bien sûr, Harry envisageait l'éventualité dans laquelle la braconnière se serait contentée de mentir à son beau-frère et n'en avait donc pas fait part à son équipe, pour éviter un relâchement de leur vigilance ; cependant, si cette nouvelle était effectivement avérée, cela allait leur ôter une grosse épine du pied !

Pour le moment, pas un bruit n'indiquait la présence de qui que ce soit dans la maison. Avec un léger soupir de soulagement malgré lui, Harry songea que Lebedev avait peut-être déjà évacué les lieux : si tel était le cas, bien qu'il fût peu probable qu'il soit parvenu à échapper à la vigilance de l'équipe chargée de baliser le terrain avant leur arrivée, il n'avait pas pu aller bien loin. En transplanant, il n'aurait pas pu parcourir plus d'une cinquantaine de kilomètres – en admettant qu'il connaisse un endroit situé à cette distance. En effet, la distance maximale de transplanage était fortement liée à la puissance magique d'un sorcier : ainsi, si certains grands mages comme l'avait été Dumbledore pouvaient voyager de pays en pays par ce moyen, un sorcier moyen, voire plutôt faible, comme l'était Lebedev était limité à cinquante ou soixante kilomètres. Dans tous les cas, une rencontre dehors valait cent fois mieux qu'un affrontement ici, en terrain miné.

À cause de tous ces miroirs, le véritable volume de la pièce demeurait une notion assez nébuleuse pour les Aurors qui l'exploraient. Ils avaient tantôt l'impression d'un espace exigu, presque étouffant, tantôt d'une salle immense et lumineuse. Le dédale illisible formé par les surfaces réfléchissantes placées le long de tous les murs était extrêmement perturbant : Ron avait certes détruit quelques-unes de ces Illusions en les heurtant à son passage, il en demeurait toujours insupportablement trop.

Ils finirent par parvenir – enfin ! – à l'extrémité de l'interminable salon. Rien d'intéressant à noter ici : des livres, des magazines négligemment jetés sur le canapé ou par terre, puis quelques verres et assiettes encore à moitié pleines pour certaines (la vaisselle ne semblait pas être la préoccupation principale des occupants). Rien qui parût magique aux yeux des Aurors.

L'extrémité du salon s'ouvrait sur un nouveau couloir, lui aussi bordé d'une rangée de miroirs aux angles savamment étudiés : au début, Harry crut avoir affaire à deux ou trois couloirs d'un coup, alors qu'il n'y en avait qu'un seul. Poussant un long soupir, cassant volontairement quelques Illusions au passage, il s'enfonça dans le conduit, qui semblait aboutir sur d'autres pièces – à moins qu'elles aussi fussent illusoires.

Il n'y avait qu'une chambre, en réalité. Sale, mal rangée – pourvue de faux miroirs comme partout ailleurs, bien sûr. Un bureau miteux faisait sans doute office de plan de travail, au vu des nombreux documents qui y étaient posés, ainsi que d'un petit ordinateur portable.

Ce fut ce dernier élément qui fit tiquer Harry en premier : l'ordinateur était allumé, comme si son propriétaire venait tout juste de le consulter. En s'approchant pour lire ce qui était représenté à l'écran, il posa sa main sur le dossier de la chaise… qui était encore tiède ! À présent inquiet, il ordonna à ses hommes de se tenir prêts : Lebedev n'était peut-être pas si loin, finalement…

L'écran de l'ordinateur montrait ce qui ressemblait à un arrêt sur image de l'enregistrement d'une caméra de surveillance. Du premier coup d'œil, Harry reconnut l'entrée du cabinet du « docteur Muller ». Vu l'angle de l'image, la caméra avait sans doute été placée sur une maison voisine – la raison pour laquelle aucun Auror n'avait jugé bon de la désactiver, estimant qu'elle appartenait à un Moldu.

Lebedev savait qu'ils l'avaient retrouvé !

Ceci expliquait cette mise en scène minutieuse… Cependant, cela ne changeait rien à leur affaire, la question demeurait la même : le Russe était-il parti, ou se trouvait-il encore quelque part près de chez lui ?

Pressentant le piège, Harry murmura à son équipe :

« Les gars, on sort. On n'arrivera à rien ici, il est sans doute déjà parti… »

Tous hochèrent la tête – sauf Ron, qui affichait une mine dépitée. Harry lui adressa un sourire réconfortant : ils allaient retrouver cette ordure de Lebedev, ce n'était plus qu'une question de temps ! Mais maintenant, il fallait qu'ils sortent, l'atmosphère dans cette maison était vraiment étouffante…

Ce fut en repassant par le salon que le mauvais pressentiment de Harry se réalisa…

Sortant en trombe d'une pièce à gauche que personne n'avait remarquée à cause du jeu de lumière formé par les miroirs, Nikita leur tomba dessus comme la misère sur le pauvre monde.

« Confundo ! » hurla-t-il hystériquement en pointant sa baguette à l'aveuglette.

Personne n'eut le temps de réagir ; le sortilège toucha Kevin Abbot, le plus jeune d'entre eux. Heureusement, les trois autres possédaient d'excellents réflexes : presque instantanément, trois sorts convergèrent vers le criminel.

C'était cependant sans compter avec leur perception déformée de l'espace à cause des glaces réfléchissantes : aucun maléfice ne toucha sa cible et tous furent dissipés par le bouclier runique protégeant les miroirs.

Lebedev semblait avoir de nouveau disparu.

Plus nerveuse que les autres, Solen se laissa distraire par un reflet aperçu du coin de l'œil et invoqua un « Stupefix » dans cette direction.

À peine son sort eut atteint le niveau du miroir que, de l'autre côté de la pièce, la voix de Nikita prononçait quelques mots en ancienne langue slave : aussitôt, certains miroirs se parèrent de lumières vives de toutes les couleurs qui, se réfléchissant sur tous les murs, forcèrent instantanément les Aurors à fermer les yeux s'ils ne voulaient pas finir complètement aveugles.

Cela ne dura qu'une fraction de seconde, mais lorsque Harry rouvrit les yeux, il ne reconnut pas l'endroit dans lequel il se trouvait. Tout à l'heure, il était placé à côté du canapé ; à présent, il se situait dans un espace complètement encerclé par des miroirs.

Presque paniqué, il sentit son cœur se resserrer en apercevant une silhouette familière à quelques pas de lui…

« Kevin ! » cria-t-il.

Le plus jeune Auror de son équipe lui tournait le dos, yeux rivés vers le haut. Il s'était pris un sortilège de Confusion, son attitude n'avait rien de surprenant. Harry voulut se jeter vers lui pour le débarrasser du mauvais sort, mais…

… au moment où il crut toucher son épaule, ce fut la surface lisse d'un miroir qui se brisa sous la paume de sa main. Derrière, il put voir le canapé dont la disparition subite l'avait tant étonné.

C'est alors qu'il comprit : Lebedev avait invoqué d'autres miroirs – un tas d'autres miroirs. Avec ceux déjà présents originellement dans la pièce, le dédale formé par les illusions paraissait complètement inextricable.

« Lebedev, espèce de lâche ! hurla-t-il dans le vide. Montrez-vous ! »

Personne ne lui répondit, hormis les voix paniquées de Ron et de Solen, de l'autre bout de la pièce :

« Harry ? Harry ! On est là ! criait son meilleur ami, caché derrière une dizaine de miroirs au moins.

« Attendez, je viens vers vous ! » répondit Harry en s'efforçant de briser un maximum d'Illusions sur son passage.

Même en s'en débarrassant de la sorte, les glaces réfléchissantes continuaient de perturber sa perception de l'espace : à de nombreuses reprises, il se prit à frapper dans le vide en croyant atteindre un miroir. Le fait que la magie ne pouvait détruire ces objets complexifiait énormément la tâche.

Soudain, alors qu'il n'avait pas encore rejoint ses amis, il aperçut Lebedev à sa droite : d'un réflexe, il lança un sort informulé dans sa direction.

« Raté ! » résonna une voix derrière lui.

Faisant volte-face, le chef des Aurors s'écria : « EXPELLIARMUS ! »

Le puissant jet de lumière rouge explosa dans un « Splotch ! » pathétique en s'écrasant contre le bouclier runique.

À sa plus grande horreur, Harry se rendit compte que Lebedev était partout, partout autour de lui : sur chaque surface réfléchissante de ses Illusions, il le toisait ou bien marchait de profil comme pour le contourner par-derrière.

« HARRY ! IL EST LÀ ! hurla Ron, hors de vue pour le moment.

« Non, atten… » tenta Harry de le raisonner.

Trop tard : il entendit Ron et Solen crier un sortilège au même moment, immédiatement remplacé par un cri de surprise et un gémissement. En voulant attaquer une Illusion, Solen avait atteint le rouquin sans le vouloir.

« Nous ne sommes plus que deux… » songea Harry à toute vitesse.

Abbot était soumis au sortilège de Confusion, Ron venait d'être stupéfixé, Solen se trouvait quelque part hors de portée… Que faisaient les renforts ? Il leur fallait d'urgence un briseur de sorts, qu'ils se débarrassent enfin de ces satanés miroirs…

Comme s'il avait deviné ses pensées, Lebedev choisit cet instant précis pour agir à nouveau :

« Brachialigo ! s'écria-t-il quelque part en hors-champ.

« SOLEN ! hurla Harry, persuadé que l'attaque venait de se porter sur elle.

« Monsieur, je vais bien ! répondit-elle d'une voix plus aiguë que d'habitude. Je crois qu'il s'attaque à Abbot !

« Quoi ?! Pourqu… ? »

Lebedev offrit la réponse de lui-même : à cet instant, certains miroirs disparurent, laissant voir quasiment toute la pièce dans sa longueur. Harry vit Solen, mais du corps assommé de Ron, nulle trace – sans doute était-il toujours dissimulé par des miroirs savamment disposés.

En se retournant, le chef des Aurors tomba nez-à-nez avec Nikita qui empoignait fermement l'agent Abbot, sa baguette pointée sur sa tête. Kevin se tenait debout, les mains liées, et sa baguette avait sans doute été dérobée par le criminel.

Ce dernier paraissait d'ailleurs complètement désemparé, bien plus que lors de sa dernière rencontre physique avec Potter : ses longs cheveux teints en châtain s'éparpillaient en mèches chaotiques autour de son visage mal rasé, et des cernes profondes marquaient ses yeux exorbités et partiellement injectés de sang. Il n'était vêtu que d'une simple robe de chambre bordeaux et d'un pantalon de pyjama rayé – bien loin de son élégance recherchée de jadis.

« J'ai un otage ! cria-t-il lorsque les yeux de Harry se posèrent sur lui. J'ai un otage ! » répéta-t-il comme un maniaque.

À contrecœur, Harry abaissa sa baguette, très vite imité par Solen qui se tenait juste derrière lui.

« Relâche ce garçon, il ne t'a rien fait », parla calmement le Survivant.

Les intentions de Lebedev n'étaient pas claires : dans cet accoutrement, il avait l'air d'un parfait demeuré, capable de commettre les actions les plus irrationnelles.

Comme il pouvait s'y attendre, le Russe secoua la tête.

« Je veux négocier ! couina-t-il d'un ton hystérique. J'en ai le droit, j'ai un otage ! »

Et il agita sa baguette juste sous le nez du malchanceux Abbot, manquant de lui crever un œil avec.

« Qu'est-ce que vous avez fait avec Eztli ? cracha-t-il haineusement.

« Avec Eztli ? s'étonna Solen. Rien, pourquoi ?

« Menteuse ! Ça fait trois jours qu'elle n'est pas rentrée, trois jours ! Vous l'avez capturée, vous la torturez en ce moment même avec vos saloperies de Détraqueurs ! Vous êtes des… des tortionnaires, des inquisiteurs ! Le Ministère de la magie est une dictature, vous ne valez pas mieux que les nazis ! »

Il fondit aussitôt en larmes, tout son corps agité par de violents sanglots. Si Kevin Abbot n'avait pas été sous l'effet du sortilège de Confusion, il aurait pu profiter de cet instant pour prendre la fuite.

Harry s'avança d'un pas vers lui en tendant sa main pour tenter de le rassurer.

« Écoutez Lebedev, essayez de vous calmer un peu, vous voulez bien ? Tout d'abord, relâchez mon Auror, il n'a rien à voir dans toute cette histoire… »

Il avait réellement peur pour Abbot : le jeune homme n'était âgé que de vingt-quatre ans, c'était sa troisième année de service. Il était doué mais manquait terriblement d'expérience : Harry s'était juré de le protéger. S'il lui arrivait quelque chose, il s'en voudrait durant tout le reste de sa vie.

Lebedev recula précipitamment, entrainant Kevin avec lui.

« Jamais ! s'écria-t-il. Jamais, vous entendez ? Pas tant que vous ne m'aurez pas rendu Eztli ! »

Il les avait attendus ici durant ces trois derniers jours, ruminant de sombres pensées, élaborant des pièges. Patiemment, il avait établi tout ce réseau de miroirs, destiné à égarer tout visiteur non-souhaité, puis, se rendant compte de leur potentiel, en avait fait la composante essentielle d'un plan destiné à priver les Aurors de leurs mouvements et à en capturer un pour pouvoir les interroger et négocier la libération de sa bien-aimée.

Maintenant que tout s'était déroulé selon son bon vouloir, qu'il avait l'otage tant convoité entre ses mains, pourquoi s'obstinaient-ils tous à le prendre pour un imbécile, à lui pondre des sornettes ? Pourquoi paraissaient-ils le prendre pour un malade, pour un fou, alors qu'il venait de leur prouver avec brio qu'il les dominait tous sur le plan intellectuel ? Ne comprenaient-ils donc toujours pas ? Il les dominait ! Ils étaient à sa merci !

Sans même s'en rendre compte, il se mit à ricaner comme un maniaque.

« Eztli serait déjà rentrée si elle l'avait pu ! expliqua-t-il entre deux éclats de rires spasmodiques mêlés à des sanglots. Je l'ai cherchée partout, partout où je sais qu'elle a l'habitude d'aller… Vous savez, on devait fêter notre mi-anniversaire de rencontre ! Ce dimanche, le vingt-trois janvier, ça va faire six mois qu'on se connait ! »

Et des larmes coulèrent de plus belle le long de ses joues mal rasées.

Harry échangea un regard intrigué avec Solen : un « mi-anniversaire de rencontre » ?... Aucun d'entre eux n'avait entendu parler de ce genre de chose – alors qu'ils étaient tous deux mariés depuis longtemps !

« Écoutez Nikita, parla Solen d'une voix conciliante, vous devriez arrêter tout ce manège. Vous reverrez Eztli, je vous le promets, mais d'abord, vous devez relâcher Kevin…

« Alors, ça veut dire que vous l'avez ! s'écria triomphalement le criminel.

« Non, intervint Harry. Elle n'a pas été arrêtée, je vous en donne ma parole d'honneur. Mais soyez sûr que, dès que vous aurez posé votre baguette et vous serez rendu à nous, nous la contacterons immédiatement. Elle viendra vous voir, vous pouvez me croire. »

L'homme lui adressa un long regard perdu et un peu méfiant. Il ne savait plus trop où il en était, ses propres Illusions – dont il avait si généreusement abusé ces derniers jours – lui étaient sans doute montées à la tête et avaient dérangé son esprit ; pourtant, il pressentait dans le timbre de la voix de l'Auror que quelque chose sonnait faux, que quelque chose lui échappait…

Puis, d'un coup, il se souvint :

« Attendez…, marmonna-t-il. Si… si je me rendais, j'irais en… »

L'horreur de la situation lui glaça la langue. Non, non ! Pas les Détraqueurs ! Plutôt mourir !

D'ailleurs, songea-t-il aussitôt, c'était certainement ce qui allait lui arriver : ils allaient le forcer à refaire le rituel de transfert d'âme, il allait de nouveau se retrouver dans son bon vieux corps d'infirme… et il mourrait sans doute d'ici une semaine ou deux, voire encore moins, soumis à d'atroces souffrances – tant physiques que morales.

Était-ce préférable aux Détraqueurs ?

Soudain, un bruit à l'extérieur alerta ses sens : quelqu'un se dirigeait à grands pas vers la porte de la maison !

« Les renforts » songea Harry. « Ils en auront mis du temps… »

Tous les membres de Lebedev se mirent à trembler nerveusement et les crispations spasmodiques de son visage firent étalage de toutes les émotions possibles et imaginables. Il agrippa Kevin Abbot de plus belle, pointant la baguette de sa main gauche sur sa tempe, tandis que de sa droite, il s'empara d'une seconde baguette sortie du fond de la poche de sa robe de chambre et l'utilisa pour invoquer davantage de miroirs entre le salon et le hall d'entrée, ainsi que devant les fenêtres – qui étaient déjà majoritairement masquées.

« C'est une très mauvaise idée, commenta Harry en plissant les yeux.

« Peut-être, dit Lebedev à voix basse, pensif et attentif aux bruits à l'extérieur. Mais j'ai eu beaucoup de mauvaises idées dans ma vie, et celle-ci ne fait pas partie des pires… »

Harry examina longuement son visage dérangé et ses yeux larmoyants : il comprit que le Russe ressentait des remords sincères pour ce qu'il avait fait à George. C'était la première fois qu'il lui donnait cette impression…

Soudain, il éprouva de la pitié à son égard.

Au même instant, un bruit sourd leur indiqua que la porte d'entrée venait d'être défoncée.

« Qu'est-ce que… ? » cria une voix féminine dotée d'un fort accent californien.

Bam ! Un piège, sans doute, venait de se déclencher – piège dont Harry ignorait totalement la nature. Inquiet pour ses collègues, il fit mine de courir vers le hall…

…avant d'être interrompu d'un geste par Nikita : ce dernier laissait échapper de sordides volutes de fumée noire le long de la tempe du malheureux Abbot. Sans un mot, il lui intima de rester sur place s'il ne voulait pas qu'il fasse du mal à son subordonné.

Entretemps, la situation dans le hall semblait avoir évolué : les cris d'une bonne dizaine d'Aurors se répercutaient sur les murs, comme s'ils livraient bataille contre un ennemi inexistant. En se plaçant sur la pointe des pieds, espérant apercevoir quelque chose du combat, Harry ne put voir qu'une ombre fugace survoler la rangée de miroirs.

« Ils se battent… contre des Illusions ? » demanda-t-il à mi-voix.

Nikita hocha gravement la tête, les yeux dans le vague, tellement concentré qu'il en transpirait faiblement.

Tout ceci ne pouvait durer éternellement, tous les trois en étaient conscients. Au bout d'un moment, les briseurs de sorts finiraient par accomplir leur tâche et alors, toutes les Illusions disparaitraient. Ce n'était qu'une question de minutes.

Nikita n'avait plus le choix désormais : après avoir adressé un dernier regard plein de désespoir et de reproches aux deux Aurors face à lui, il ferma les yeux et transplana, emportant Abbot dans son sinistre sillage…

Aussitôt, tous les miroirs disparurent dans un bruit de verre qui se brise et un groupe d'Aurors essoufflés entra en trombe dans le salon, ne comprenant pas où étaient passés leurs adversaires illusoires.

OooO

Nikita atterrit lourdement dans la neige, le crâne en ébullition et l'estomac retourné, attirant le jeune Auror qu'il avait pris en otage dans sa chute pathétique. Ce dernier, toujours bras solidement liés, regardait autour de lui avec un air complètement stupide, bouche entrouverte : étonnamment, le sortilège de Confusion faisait toujours effet.

Se relevant gauchement et époussetant maladroitement sa ridicule robe de chambre, le Legilimens adressa un regard apitoyé au malheureux Kevin :

« Je suis désolé pour tout ça, marmonna-t-il à son attention, à peine conscient du fait que l'Auror ne pouvait pas comprendre ses paroles dans l'état dans lequel il se trouvait. Tu as l'air d'un brave petit gars… je m'excuse pour t'avoir fait subir cette situation si humiliante et désagréable. »

Et d'un geste de sa baguette, il leva le maléfice de Confusion, avant de tourner les talons et de s'éloigner à grands pas dans l'épaisse couche de neige. Ils se trouvaient dans une profonde forêt de conifères, dans un de ces territoires désolés qui constituent la frontière entre le nord des États-Unis – du Montana en l'occurrence – et le sud du Canada. Le bois recouvrait plusieurs collines à des kilomètres à la ronde et n'était que rarement fréquenté par des êtres humains : autant de bonnes raisons pour que le Russe décide de s'y téléporter pour fuir – sans parler du fait que compte tenu de sa position, cet espace n'était pas du ressort de l'administration états-unienne mais tombait sous la responsabilité des Canadiens. Ici, les Aurors américains – et sans doute aussi britanniques – auraient d'abord besoin d'obtenir une autorisation des autorités locales pour pouvoir le capturer – ce qui lui laissait une marge de temps pour réfléchir à ce qu'il allait faire…

Kevin Abbot, reprenant subitement ses esprits, ouvrit et referma plusieurs fois la bouche comme un poisson qu'on sort à l'air libre, avant de s'écrier dans la direction de Nikita – qui était déjà à vingt mètres de lui.

« Vous ! V…v…vous… ! Qu'est-ce que vous m'avez fait ?! »

Le Russe ne fit même pas mine de se retourner, perdu dans ses pensées.

« Hé ! Attendez ! le héla Kevin à s'en briser les cordes vocales. Vous pouvez pas me laisser là ! Revenez ! »

Sans succès : Nikita s'était encore éloigné d'une dizaine de mètres.

Étendu par terre comme un vulgaire sac à patates, le jeune métis se mit à gigoter désespérément tout en vociférant copieusement à l'attention de son ravisseur.

« Ordure ! Espèce de cinglé ! Si jamais je vous attrape… vous verrez de quel bois je me chauffe ! Enfoiré ! Vous verrez, monsieur Potter finira par avoir votre peau… et vous allez pas rigoler, ça non ! Bordel, détachez-moi ! »

Dans cette position, ligoté et privé de sa baguette – que Nikita avait emportée avec lui après la lui avoir dérobée – il ne pouvait même pas transplaner ! Il gémit en constatant son malheur : en plus, avec toute cette neige partout, il avait froid… ses doigts et ses orteils étaient en train de geler !

Et ce psychopathe qui l'abandonne comme ça, par terre ! Et puis, qu'est-ce qu'il lui avait fait, pour qu'il se fasse capturer comme un bleu ? C'était horrible, il n'avait aucun souvenir ! Pourquoi fallait-il toujours qu'il manque autant de chance ? En devenant Auror, il n'avait pas signé pour se faire kidnapper comme une princesse sans défense…

Quelques minutes s'écoulèrent, au cours desquelles, après s'être égosillé comme un demeuré en espérant capter l'attention du Russe, Abbot avait fini par se résigner et se rouler simplement en boule par terre – il n'avait pas réussi à se relever sans ses bras, le sol glissait trop – pour conserver la chaleur de son corps. Ce n'était pas une expérience agréable, loin de là : déjà, il n'arrivait plus à sentir le bout de ses doigts… Lebedev avait disparu de son champ de vision depuis bien longtemps.

Non… Non ! Il n'allait pas mourir ainsi, d'une manière aussi risible ! Il valait mieux que ça ! Il était un Auror sous les ordres directs de monsieur Harry Potter en personne ! Que penserait ce sorcier de légende s'il retrouvait son cadavre dans cette posture, terré comme un animal en hibernation ? Il n'allait pas mourir de froid dans la neige, mais au combat, face à un ennemi puissant – comme un héros de guerre ! Oui ! Comme ça, et pas autrement ! C'était ça, son destin – pas cette sordide forêt canadienne qui n'apparaissait sans doute sur aucune carte !

Déployant un effort de volonté surhumain, soufflant et gémissant comme un bœuf, Kevin crispa tous les muscles de son dos et tira de toutes ses forces sur ses bras pour les dégager des cordes noires magiques. Il sentit les manches de sa robe sorcière se déchirer, mais tint bon et persévéra dans son effort. Bientôt, ce ne fut plus seulement le tissu qui partit en lambeau : sa peau connut également ce triste destin. Mais il serra les dents, essayant d'oublier la douleur poignante, et crispa encore davantage ses muscles.

La fastidieuse opération prit un bon quart d'heure. À son issue, Kevin était complètement essoufflé et trempé de sueur – mais libre ! Oui, il y était parvenu : il avait libéré ses poignets et ses bras ! D'un geste rageur, il rejeta les cordes loin de lui et se releva avec difficulté, tremblant de tous ses membres. Ses bras lui faisaient vraiment mal : ils étaient complètement ensanglantés, en partie pelés de leur épiderme. Mais ça ne faisait rien, il tenait bon ! Monsieur Potter serait fier de lui !

« Monsieur Potter ! s'exclama-t-il alors à voix haute en se frappant le front. Il ne doit pas savoir où je suis – sinon il serait déjà arrivé ! »

Il ignorait toujours tout de ce qui s'était produit à partir du moment où il avait été frappé par le Confundo, mais comprenait sans peine que Lebedev avait certainement dû transplaner avec lui pour qu'ils se retrouvent dans cette forêt loin de tout.

Il aurait pu transplaner, maintenant qu'il était libre… mais au risque de ne plus savoir revenir ! Or, Lebedev se trouvait quelque part dans cette forêt, il l'avait vu s'éloigner de lui ! Alors, à moins qu'il n'ait encore transplané, il fallait le chercher ici.

« Il faut que je prévienne monsieur Potter », marmonna le jeune homme tout en fouillant frénétiquement ses poches.

Il n'avait plus sa baguette – Lebedev la lui avait prise –, en revanche, il était toujours en possession de la montre à gousset enchantée dont se servaient les Aurors pour communiquer entre eux à distance ! Cette invention – une idée originale d'Arthur Weasley, passionné par les technologies de télécommunication des Moldus – s'était répandue comme une trainée de poudre parmi de nombreux membres du ministère de la Magie, et il fallait bien les comprendre : c'était si pratique ! Certes, ils ne pouvaient pas s'envoyer des messages bien compliqués, seulement des informations rudimentaires sous forme de chiffrage codé – mais c'était déjà un énorme progrès par rapport au siècle précédent, où une communication aussi efficace était parfaitement inenvisageable malgré la relative simplicité de sa mise en place !

Le métis pianota fiévreusement sur le petit cadran doté d'aiguilles délicates – qui servaient à recevoir la réponse. Bientôt, toute personne pourvue de ce type de montre fut au courant de sa situation et un nombre impressionnant d'Aurors se lança à sa recherche dans tous les bois de conifères dans un rayon de cinquante kilomètres autour de l'ancienne demeure de Nikita et Eztli.

OooO

Nikita errait. Oui, « errait » : c'était le terme le plus approprié. Il n'avait plus l'énergie, il n'avait plus la force d'avancer dans une direction précise, d'infléchir la courbe de sa trajectoire aléatoire ne serait-ce que d'un degré : il ne se contentait plus que d'aller là où ses pas fatigués le portaient, ne prêtant aucune attention au froid hivernal qui hérissait sa peau et gelait ses larmes.

Les yeux rouges, injectés de sang, les joues roses, frigorifiées, les dents crispées et l'air complètement égaré, le Russe marchait avec difficulté dans la neige qui lui arrivait presque jusqu'aux genoux par endroits. Son esprit avait l'habitude des faibles températures, pas son organisme ; mais ces deux entités étaient complètement déconnectées. Sa folie, sa maladie, l'avaient coupé de la réalité, privé de ses sens : il était une âme perdue dans un corps étranger. Et il n'avait même plus la volonté de renouer ces liens si vitaux entre le Matériel et l'Immatériel : il n'avait plus de volonté propre. Ils lui avaient pris son Eztli. Il ne savait même pas encore ce qu'il faisait là…

Et si Verhoven avait eu raison – et s'il avait fait une erreur dans ses calculs et était devenu en partie George ? Qu'était réellement son identité, qu'est-ce qui faisait qu'il pouvait dire « moi » sans risquer de faire erreur ? Quelle entité représentait-il dans ce vaste univers ? Certains Moldus affirmaient que seuls le corps et la mémoire causaient l'identité – lui était en désaccord avec cette thèse, pour des raisons évidentes. Il n'était pas un corps, il n'était pas une somme de souvenirs. Son expérience de transfert d'âmes le lui avait prouvé de manière indirecte : le « moi » était quelque chose de plus profond, de plus insaisissable. N'était-ce qu'un sens, au même titre que la vue ou l'odorat ? Les êtres humains ne se distinguaient-ils des autres animaux que par une hyper-développement de ce sens du « moi », par une hypertrophie envahissante de cette perception et par l'émergence d'une conscience aussi divine et créatrice d'un côté qu'animale et douloureuse de l'autre, symptôme par excellence des maladies de l'esprit dont jouissaient si exclusivement les membres de cette espèce ? Ou bien, tout à l'opposé de ces considérations biologiques, le « moi » était-il un don du chaos, de la vie, de la magie, de toutes ces forces si opposées aux règles physiques immuables et à l'ordre d'un univers froid et inconscient ?

Longtemps, il avait cru que la conscience n'était qu'un phénomène émergeant d'une structure composée de nombreux éléments en interaction – aussi bien un cerveau qu'un écosystème, une société ou même une galaxie entière. Désormais, il avait compris qu'il y avait d'autres paramètres à prendre en compte – que le « moi » était un don, pas une manifestation banale. Si George et lui étaient effectivement mélangés… si leurs deux âmes étaient inextricablement liées, sans possibilité de retour arrière… il n'y avait sans doute plus rien à faire, tous deux étaient morts, tous deux avaient disparu en même temps que leur intégrité. Ce qu'il percevait comme « moi », en apparente continuité avec ce « moi » détruit, ce n'était rien d'autre qu'une illusion, un leurre que son inconscient avait établi pour éviter qu'il ne devienne fou. Et à présent, il était effectivement en train de le devenir, fou…

En raison de ces intenses réflexions, Nikita mit un certain temps à remarquer des éléments inhabituels dans le décor, loin devant lui. L'étendue immaculée striée des ombres mélancoliques mais régulières des arbres nus était perturbée par plusieurs points sombres mouvants, à l'horizon, en contrebas de la colline sur laquelle il se trouvait – le long d'un ruisseau gelé qui creusait une faible vallée entre les pics boisés et enneigés. En réalité, le Legilimens ne s'aperçut de la présence d'autres êtres humains que lorsqu'un lointain cri de surprise parvint à ses oreilles bourdonnantes : une exclamation sèche et stridente, émise par une femme. Il mit encore quelques secondes avant de comprendre ce qui était en train de se passer – ses pensées défilaient avec une lenteur terrible – et son esprit finit par déduire, du mouvement soudainement frénétique et convergeant dans sa direction des points noirs en contrebas, qu'il s'agissait d'Aurors lancés à sa poursuite.

Que faire ? Il se posait réellement la question. Ils lui avaient pris Eztli. Il n'était peut-être même pas lui-même, pas plus que George. Son existence était dépossédée du moindre sens.

Non. Quelque chose dans ses tripes l'anima d'une énergie nouvelle : non, il n'allait pas se rendre. Ils n'allaient pas le tuer. Il ne voulait pas mourir, pas après avoir goûté à la vie avec tant d'avidité ! Eztli n'aurait pas souhaité qu'il se laisse abattre. Où qu'elle fût à présent, il l'aimait toujours, de tout son cœur, plus que tout au monde. L'amour n'était pas un sentiment absurde, c'était sa source vitale, c'était le moteur de son identité : il n'était peut-être pas Nikita, mais il n'était pas non plus personne, car il aimait ! S'il ignorait ce qu'était le « moi », il était sûr au moins d'une chose : le sien brillait avec autant d'intensité que celui de n'importe qui, car il s'était construit autour du plus noble sentiment qui soit. Il était quelqu'un, grâce à Eztli.

Alors, résolument, il écarta un peu les jambes, leva ses deux mains serrées sur sa baguette jusqu'au niveau de son menton et ferma les yeux tout en déployant une concentration presque inhumaine.

OooO

Harry suivait Solen Crickerly et Ron dans leur course effrénée. Étant plus petit que ces deux-là, il avait davantage de mal à tenir le rythme. Derrière lui, trois Aurors américains – deux femmes et un homme – et Thomas Fischer, l'un des siens. Les autres équipes d'Aurors envoyées pour rechercher Kevin Abbot étaient dispersées dans les environs, certaines à plus d'une cinquantaine de kilomètres de là. Mais il semblait que le destin lui avait souri – ou bien qu'il tournait une énième fois de malchance, selon le point de vue : Solen venait d'apercevoir une silhouette humaine, à moitié cachée par les arbres, sur la colline au-dessus d'eux. Nul doute, ce devait être Lebedev – qui d'autre se serait aventuré ici, dans ce désert démographique ?

La distance entre eux et le suspect diminuait de seconde en seconde – signe que la cible ne fuyait pas, s'apprêtant probablement à se rendre ou à se battre. Dans tous les cas, c'était gagné d'avance : Lebedev ne ferait jamais le poids, même face au plus faible des Aurors, dans un duel équitable. S'il s'en était sorti jusque-là, c'était parce qu'il conservait plusieurs longueurs d'avance sur eux et disposait ainsi de l'avantage du terrain – qu'il savait exploiter grâce à ses Illusions. Mais ici, dans cette forêt, sous la neige, privé de sa seule alliée – Harry se demanda d'ailleurs brièvement où est-ce qu'elle pouvait bien se trouver en ce moment même – il n'avait aucune chance. La solution la plus rationnelle qui s'offrait à lui était la reddition.

Ron, propulsé par la fureur et la hargne de venger enfin son grand-frère, se retrouva en tête d'une bonne dizaine de mètres et fut donc le premier à croiser le fer avec le Russe.

Manifestement, il s'apprêtait à lancer un sort dans sa direction. Au moment où, baguette brandie droit devant lui, il ouvrait la bouche pour crier haineusement un sort… il y eut un flash aveuglant, un bruit assourdissant comme la foudre et un léger tremblement de terre, qui déstabilisèrent les Aurors et forcèrent Ron à se couvrir les yeux et à renoncer à son attaque.

Lorsqu'il laissa son bras retomber, environ une seconde plus tard, Nikita avait disparu.

Harry et les autres le rejoignirent en quelques foulées. Le rouquin, les bras ballants, fixait droit devant lui sans comprendre : Lebedev avait-il encore transplané ? Il avait pourtant l'air prêt à se battre : il avait adopté la posture d'un duelliste. Pourquoi avoir disparu si subitement ?

À tous les coups, il essayait encore de la leur faire à l'envers…

« Ha ! » s'exclama soudain une voix bien familière derrière eux.

Tous firent volte-face. Les plus réactifs invoquèrent des maléfices de désarmement ou de ligotage informulés ; tous les sortilèges furent cependant dissous en se fracassant contre la bulle solide d'un Protego remarquablement puissant.

Lebedev se tenait là, derrière eux, les narguant avec un petit sourire supérieur et insupportable, l'air beaucoup plus ferme et stable que quelques secondes auparavant.

« Comment t'as fait, enfoiré ? » s'écria Ron en se lançant une nouvelle fois dans sa direction.

Nikita se contenta d'effectuer un mouvement ample allant de bas en haut avec sa baguette : comme si elle obéissait à sa seule volonté, la neige sous ses pieds se souleva en suivant la trajectoire de sa main et s'éleva en élégantes volutes à environ trois ou quatre mètres du sol, où elle se condensa en structures filamenteuses complexes qui finirent par donner forme à… un serpent doté d'ailes !

La créature immaculée ondula fluidement au-dessus de sa tête, avant de plonger comme un faucon sur sa proie en direction de Ron. Ce dernier ne la vit qu'au dernier moment et ne sut l'éviter : plusieurs sorts envoyés dans la direction de cet assaillant inattendu furent évités avec grâce, et la collision entre lui et le dernier fils Weasley se produisit. Le serpent redevint flocons de neige.

« RON ! hurla Harry en se précipitant à son tour vers lui. RON, NON ! »

Il s'agenouilla près de son meilleur ami, complètement paniqué, et tâta son pouls : il était vivant ! Seulement assommé…encore…

C'était à croire que Lebedev s'amusait à l'humilier de la sorte.

Harry pointa sa baguette sur son meilleur ami :

« Enerva…

« Нет ! »

D'un claquement sec de la langue, le Russe l'avait interrompu. Harry releva lentement les yeux vers lui, tremblant de rage : ça, c'était la goutte de trop. À présent, le Survivant était réellement furieux.

Poussant un cri empli de vengeance, Harry se jeta comme un fauve sur le bouclier de protection. Le Russe allait payer pour tout ce qu'il avait fait subir à ses proches, pour tous ses affronts insolents. Il aurait dû le mettre en prison dès son arrivée sur le sol anglais, lorsqu'il s'était proposé au poste de professeur de magie noire, plus de six mois plus tôt ! Il s'était méfié, pourtant, il avait eu le sombre pressentiment que toute cette affaire allait vite dégénérer… Mais il ne commettrait plus la même erreur deux fois. Nikita n'aurait plus le droit à aucune pitié.

Le champ de force magique, bien que solide, ne fit pas le poids lorsque le vainqueur de Voldemort le percuta de plein fouet. Lebedev ne s'y était sans doute pas attendu, au vu de l'expression de surprise et de terreur qui peignit ses traits au même moment, alors que Harry n'était plus qu'à deux mètres de lui, furibond. La magie pulsait dans ses veines, fouettait l'air autour de lui : inconsciemment, Harry laissait son corps perdre le contrôle au profit de ses émotions.

Lorsqu'il brandit sa main en direction de Lebedev, il n'avait même pas besoin de se munir de baguette : le sortilège jaillit de sa paume et alla percuter de plein fouet la poitrine de son adversaire.

Lebedev fut projeté à une dizaine de mètres en arrière avant que sa colonne vertébrale ne heurte de plein fouet un tronc de pin. Il resta là, complètement sonné, laissant le temps à Harry de s'approcher de lui et de le ligoter d'un Incarcerem. Entretemps, les autres Aurors demeuraient en arrière, choqués par la scène presque irréelle qui venait de se produire sous leurs yeux.

Le Survivant arriva devant lui, toisant de haut l'homme avachi contre le tronc d'arbre et partiellement évanoui. Lui-même arrivait à peine à en croire ses sens : enfin ! Après tous ces mois de recherches infructueuses, enfin ! Il avait capturé l'homme qui avait détruit la vie de son beau-frère et ami ! Sa fureur retombait lentement, au profit d'un profond sentiment de soulagement, d'accomplissement. Il n'avait pas failli à la promesse faite muettement à George, dont le corps dépossédé gisait à présent à ses pieds.

Nikita se remettait lentement de son attaque : laborieusement, il leva la tête vers lui pour croiser son regard. Ses yeux, toujours injectés de sang, étaient à-demi masqués par de lourdes paupières tombantes et quelques mèches folles. Au-delà de la couleur des cheveux qui avait changé, le visage de George était presque méconnaissable. Le Legilimens y avait laissé sa marque indélébile.

« C'est fini, maintenant, parla Harry. Vous avez perdu. Vous allez rendre ce corps à…

« J'ai certainement fait erreur à votre sujet, monsieur Potter, le coupa le Russe, la respiration sifflante. Mais je vais vite arranger ça. »

Sitôt qu'il prononça ces mots, un son déchirant de miroir qui se brise résonna dans toute l'atmosphère autour d'eux, et des cris effrayés retentirent là où se tenaient les Aurors – un peu en retrait de Harry. Ce dernier, alarmé, fit volte-face : il n'eut que le temps d'apercevoir une image qui demeura longtemps gravée sur sa rétine.

La forêt enneigée, le monde, l'espace, se fissuraient comme du verre qui éclate en mille morceaux. Derrière lui, des lézardes s'étaient dessinées entre chaque Auror : en l'espace d'une fraction de seconde, chacun d'entre eux se trouvait dans un éclat de verre distinct, qui parut tomber sur le sol et s'y fracasser en millions de particules lumineuses.

« RON ! SOLEN ! THOMAS ! » hurla Harry, à présent complètement paniqué.

Personne ne lui répondit. Ils s'étaient tout bonnement volatilisés, emportés par leurs éclats de miroir respectifs.

« QU'EST-CE QUE T'AS FAIT, ORDURE ! »

Nikita se contenta de ricaner.

Avec horreur, Harry vit les liens magiques qu'il avait faits apparaître autour du corps du criminel serpenter autour de son torse et de ses pieds comme autant de reptiles, puis défaire leur étreinte et le libérer en partant onduler sur le sol, où ils s'enfoncèrent sous la neige.

« Encore une illusion ridicule ! » s'écria-t-il – en partie mû par sa colère, en partie pour se redonner du courage.

Lebedev ne l'aurait pas deux fois avec ses magouilles : tout ceci ne pouvait être réel ! Toute cette mise en scène, c'était seulement pour l'effrayer ! Mais il ne pouvait s'être libéré de ses liens, c'était uniquement une image virtuelle, un reflet dans un miroir qui n'existait pas.

Alors, de toutes ses forces, Harry envoya son poing dans la figure de son agaçant adversaire, espérant ainsi briser une énième illusion.

À son plus grand étonnement, il atteignit sa cible – de chair et d'os – qui, bien qu'ayant esquissé un mouvement de recul, n'avait pas été assez rapide. Mis à terre une deuxième fois, cette fois-ci Nikita se releva presque immédiatement tout en se massant la joue – qui commençait déjà à enfler sérieusement.

Malgré sa douleur et son visage déformé, il eut un rictus sardonique :

« Et si tu faisais erreur, Potter ? Et si tout ceci… n'était que la triste réalité ? Et si ce monde absurde dans lequel nous évoluons existait vraiment ? »

Et il éclata d'un rire dérangé et malsain. Dégoûté et un peu terrifié par cette vision, Harry recula d'un pas en grimaçant. Sans même en prendre conscience, il trifouilla sa poche droite pour en sortir sa baguette et la pointer, un peu tremblante, sur le fou qui lui faisait face.

« C… comment ? bafouilla-t-il en jetant un coup d'œil désespéré derrière lui, là où se tenaient les autres Aurors à peine quelques secondes auparavant.

« Tout naturellement, répliqua Lebedev – toujours hilare. Ces expériences faites sur des Moldus… j'ai compris des choses… qui auraient sans doute dû demeurer cachées. Je suis devenu plus puissant que vous ne le serez jamais, vous autres ! »

Il se rapprocha d'un pas, inquiétant. Harry se retenait de l'attaquer, espérant en savoir davantage – après tout, ses Aurors avaient disparu, il devait apprendre ce qui leur était arrivé ! Tout ceci était sans doute une illusion, même s'il ignorait jusque dans quelle mesure… mais dans l'éventualité où ce ne serait qu'en partie réel, même en toute petite partie, il avait le devoir de protéger ses hommes.

« Reconnaissez mon pouvoir, Potter ! poursuivit Lebedev, les yeux de plus en plus déments. Reconnaissez-le, et libérez Eztli ! Car si vous ne le faites pas… je me vengerai sur les tiens ! »

D'un geste de sa baguette, il fit apparaître l'image vaporeuse de Ginny, d'Hermione et de Ron, avant de la dissiper d'un mouvement brusque et impatient.

« ENFOIRÉ ! » s'exclama Harry.

Et un jet de lumière aveuglant sortit de sa baguette en direction du Russe. Il n'eut que le temps de voir les pupilles de ce dernier se dilater, avant d'être plongé dans l'obscurité la plus opaque.

L'état de sidération dans lequel il se retrouva lui fit perdre quelques précieuses secondes. Il ne parvenait à comprendre ce qui s'était produit : était-il assommé ? Aveuglé ? Ensorcelé ? Ou était-ce quelque chose d'encore pire… ?

Marmonnant un vague « Lumos », Harry constata – sans en être réellement surpris – que ça ne fonctionnait pas. Sa baguette n'éclairait rien. En tâtant autour de lui, il s'aperçut que ses autres sens étaient parfaitement opérationnels : ce n'était pas un maléfice de paralysie, seulement une épaisse fumée noire… étrangement semblable à la bien connue « Poudre d'Obscurité Instantanée du Pérou » que vendait jadis George dans son magasin de farces et attrapes.

À tâtons, le Survivant se déplaça dans ce milieu privé du moindre rayon de lumière. Bien qu'en partie désorienté et privé de la notion du temps, il compta une bonne dizaine de minutes – au cours desquelles il rencontra quelques arbres sur son passage – avant de sortir soudain de la zone envahie par la fumée. Les rayons du soleil, se réfléchissant sur la neige avec intensité, l'aveuglèrent pendant quelques instants. Très vite, pourtant, il se remit à la traque.

Bien évidemment, Lebedev avait de nouveau disparu du paysage. Harry, en colère et frustré d'être passé à deux doigts de capturer enfin le criminel de manière définitive, se mit à courir dans la forêt de conifères, écartant la neige sur son passage de gestes furieux avec sa baguette. Un sentier se forma derrière et devant lui, avec de gros monceaux de neige magiquement rejetée de chaque côté.

Il ne savait pas exactement où aller, mais son instinct lui indiquait une direction vague. Il avait rarement ressenti cette impression : être perdu, tout en abritant en son for intérieur le chemin à suivre. Lebedev était un criminel, un terroriste et un sorcier dangereux, tant pour le monde magique que pour l'univers moldu : s'il ne l'arrêtait pas, les conséquences allaient s'avérer désastreuses. Des gens allaient perdre la vie à cause de sa folie. Et surtout…

… l'image de Ginny, Ron et Hermione que Nikita avait fait apparaître refit surface dans la mémoire du Survivant. Non, il ne pouvait pas échouer ! La vie de ses proches en dépendait ! George n'était plus le seul concerné.

Toujours courant dans la neige, Harry escalada le flanc de la colline. Il y avait là une petite clairière dégagée. Il jeta un regard en contrebas. Rien. Nulle trace de Lebedev, nulle trace de ses Aurors. Où pouvaient-ils bien être passés ? Lebedev les avait séparés, c'était sûr, mais… comment ? Et où les avait-il envoyés ?

« Spero Patronum ! »

Le cerf argenté bien familier au Survivant parut dans l'éclat du soleil.

« Cherche », ordonna simplement Harry.

Son cerf inclina la tête et s'en alla en trottinant élégamment sur la neige, sans laisser de traces. Harry partit dans la direction opposée – vers la vallée. D'autres collines boisées étaient visibles à l'horizon, à perte de vue. C'était désespérant.

Soudain, au loin, à sa gauche, à la limite de son champ de vision, Harry remarqua quelque chose. En tournant la tête… il vit une haute montagne !

Cela n'avait pas de sens. Cette montagne n'était pas là à peine deux secondes auparavant ! Ou alors, trop focalisé sur sa traque, ne l'avait-il pas vue ?

D'un pas rêveur, il se dirigea dans sa direction…

OooO

La montagne ne paraissait pas si grande lorsqu'on se trouvait à ses pieds. Sinistre, tout au plus. Aucun arbre, aucune herbe ne poussait sur ses flancs : c'étaient des falaises nues, rocailleuses, gelées et craquelées par les intempéries.

Harry matérialisa une corde et un harpon, et entreprit de l'escalader. Il avait marché durant plusieurs heures, le soleil commençait à tomber ; de toutes manières, il n'avait rien de mieux à faire, seul, isolé, lancé dans une quête désespérée.

Lorsqu'au bout de deux heures supplémentaires, il parvint au sommet, le panorama de ce paysage du nord de l'Amérique s'offrit à sa vue : des terres désolées, densément boisées par des arbres résilients au froid, dépourvues de toute trace de chaleur, de toute trace de joie et de bonheur. Cette perspective le fit frissonner, et il préféra se détourner de l'abîme à ses pieds.

Il y avait une caverne. Large, profonde et ténébreuse. Sans ressentir la moindre peur, Harry s'y enfonça résolument. Le soleil venait de disparaître à l'horizon.

Au fur et à mesure qu'il marchait dans les couloirs sombres, il apercevait sur les murs des ombres fugaces, comme produites par des flammes invisibles. Lorsqu'il voulut s'approcher de l'une d'entre elles, l'examiner de plus près… il crut reconnaître des formes imprécises, mais son cerveau ne voulut pas traiter cette information davantage. Très vite, il s'en détourna et poursuivit dans son exploration.

Il y avait un grondement sourd au fond de la caverne. Une créature ancienne y était lovée. Rêvait et attendait. Harry hésita, mais n'y alla pas : il n'était pas venu combattre des monstres, il était là pour vaincre un homme.

Plus loin, dans un couloir adjacent, le Survivant perçut une odeur. Vague, indéfinissable. Pas l'odeur d'un fruit, d'une plante ou d'un parfum : l'odeur d'une émotion. L'odeur de la peur.

Il pénétra dans la pièce. Un vaste musée, vide. Les contours en étaient flous, imprécis. Des ombres dansaient sur les murs, produites par des flammes invisibles.

L'Auror ne s'attarda pas davantage en ces lieux : ce n'était pas celui qu'il recherchait.

Il y avait un murmure, léger, tendre : sans hésiter, Harry prit cette nouvelle direction.

La nouvelle pièce était…

… était la forêt enneigée qu'il venait de quitter.

Derrière lui, un épais brouillard noir, formant une sphère opaque, duquel s'élevaient des cris terrifiés. Le premier réflexe du Survivant fut de s'élancer dans cette direction… mais en jetant un regard en avant…

… il vit Nikita Lebedev, debout, lui tournant le dos.

Sans réfléchir, il l'attaqua pour le neutraliser. Son sort – « Petrificus Totalus » toucha sa cible. Nikita ne put même pas pousser un cri de surprise : il s'effondra lourdement par terre, paralysé.

En s'approchant de lui, pourtant…

« Solen ? » s'étonna Harry.

Ce n'était pas Lebedev : c'était Solen Crickerly, l'une de ses Aurors.

« Comment… ?

« Je t'avais pourtant prévenu : je suis invincible ! » résonna la voix du Russe derrière lui.

Harry se retourna et vit son ennemi sortir de l'épaisse sphère de fumée noire. Les cris de détresse avaient subitement cessé.

Il comprenait de moins en moins ce qui était en train de se produire…

« Tu es puissant, Potter, parla Lebedev. Bien plus que je ne l'ai jamais été, sans aucun doute. La magie t'aime. »

Il cracha haineusement par terre à ces mots.

« Moi, elle n'a fait que détruire ma vie. J'ai tout sacrifié pour tenter de la comprendre – elle s'est seulement jouée de moi. Mais à présent c'est fini, à présent c'est moi le maître ! Car j'ai compris quelque chose, Harry Potter… »

Il s'approcha très près de lui. Leurs visages n'étaient qu'à une vingtaine de centimètres. Harry pouvait sentir l'haleine froide et un peu nauséeuse de son interlocuteur.

« J'ai compris qu'il n'y a que ce qu'on perçoit qui compte réellement. Le reste… n'a aucune espèce d'importance. »

Et d'un pas gracieux, presque dansant, il s'écarta comme pour faire place à quelqu'un derrière lui.

Harry n'en crut pas ses yeux.

« Eztli… » souffla-t-il, sidéré.

C'était en effet la jeune femme – ou si ça ne l'était pas, c'en était une représentation très fidèle. Elle était vêtue d'un léger manteau de fourrure et souriait faiblement, comme si elle n'avait pas totalement conscience de l'endroit où elle se trouvait.

« Mais… je… je pensais…

« Que vous l'aviez capturée ?

« Non ! Nous ne lui avons rien fait, je le jure ! Mais enfin, je croyais que… George m'avait dit que… »

Un éclair de compréhension traversa les yeux de Nikita.

« George, dit-il. Oh. Voilà qui est inattendu – tout s'explique. »

Soudain, le corps d'Eztli derrière lui se morcela brusquement, comme un miroir qui se brise. Des milliers d'éclats lumineux s'évaporèrent dans les airs, juste au moment de retomber sur le sol. De la braconnière, il n'y avait nulle trace.

« Qu'est-ce qui s'explique ? questionna Harry, irrité par tant de mystères. Qu'est-ce que vous avez encore compris ? Quel enseignement pseudo-philosophique à deux balles allez-vous encore en tirer ? »

Nikita se contenta de sourire tristement et s'assit sur le sol, avant d'enfouir son visage dans ses mains. Harry, voyant là une nouvelle opportunité de le capturer, tenta de l'enchaîner par un maléfice d'Entrave, mais sa tentative échoua pour une raison inconnue : aucune magie ne sortit de sa baguette.

« Je respecte son choix », murmura simplement le Legilimens.

Les arbres autour d'eux tressaillirent.

OooO

« Ils sont là !

« Vite ! Celle-là est gelée…

« Apportez des couvertures !

« Que quelqu'un fasse un feu ! Et que quelqu'un réchauffe l'air autour d'eux !

« Par Merlin, que s'est-il passé ici ?! »

Hermione Granger-Weasley aperçut la tignasse rousse de son mari, étendu sur le sol comme les autres, à une dizaine de mètres du reste des Aurors et le plus proche du corps de George, assis dans la neige les yeux fermés comme s'il méditait. Terrifiée, elle ôta son propre manteau pour emmitoufler Ron dedans et invoqua un sort de réchauffement d'air tout autour de lui.

Entretemps, plusieurs Aurors américains s'étaient approchés de Nikita Lebedev, ne sachant trop que faire. L'homme, assis en tailleur, paraissait endormi ou en transe. Pourtant, son corps – uniquement recouvert d'une fine robe de chambre et d'un pyjama – était complètement gelé : s'il n'était pas encore tombé en coma hypothermique, cela n'allait pas tarder !

« Réveillez-le ! ordonna la voix à la fois souple et autoritaire appartenant à Arcturus Graves, qui venait de se précipiter sur les lieux de l'incident – incident dont tous ignoraient les tenants et aboutissants pour le moment. Merlin, murmura-t-il en s'approchant du Legilimens et en l'examinant avec beaucoup d'intérêt. Un Sort de Rêve Collectif – avec sept personnes ! – cela fait longtemps que je n'ai pas entendu parler d'un sorcier capable de l'exécuter correctement ! »

La manière dont il regardait le Russe était loin d'être désintéressée : au-delà d'être un banal criminel recherché par ces puritains d'Anglais, trop étroits d'esprit pour voir son potentiel réel, Lebedev représentait une véritable aubaine pour le MACUSA. L'Amérique était toujours très friande de jeunes chercheurs prometteurs dans son genre – d'autant plus que son champ de recherches touchait à de nombreux domaines. Si jamais il s'avérait instable, ce ne serait pas non plus un souci : les équipements en prison étaient suffisamment sophistiqués pour permettre de garantir la sécurité des personnes qui viendraient le voir.

Oh oui, il allait continuer ses merveilleuses recherches en arts de l'esprit – et même en magie noire, tant qu'on y était !

D'un geste discret, évitant d'attirer l'attention sur ce qu'il faisait, Arcturus Graves invoqua trois Patronus – des hyènes – et les envoya vers Ottawa pour y porter un message à quelques contacts haut placés.

Trois Aurors accompagnés d'une Médicomage s'accroupirent autour du suspect à arrêter, lui enfilèrent des menottes anti-magie et lui firent boire une potion pour le réveiller, une autre pour le réchauffer de l'intérieur.

Nikita pouffa, toussa, ouvrit les paupières : avec résignation, constata que c'en était fini de sa longue fuite solitaire. Toujours avec résignation, après que la Médicomage eut réchauffé son corps d'un sortilège, se laissa relever par les Aurors américains, tête basse, yeux éteints. C'en était fini. Il s'était rendu.

Au même moment, les sept Aurors étendus sur le sol émergèrent de leur sommeil forcé ; certains poussèrent des cris, d'autres seulement des gémissements ou bafouillèrent des sorts défensifs. Harry Potter fut le seul à demeurer muet, se relevant simplement sur ses jambes et regardant tout autour de lui d'un air déboussolé.

« Harry ! s'exclama Hermione, voyant ceci – dans ses bras, Ron s'était éveillé assez violemment, crachant et respirant de manière accélérée comme s'il venait de se passer à deux doigts de la noyade. Ron, tiens-toi tranquille, il ne se passe rien… tu as fait un mauvais rêve, mon chéri. Harry ! se tourna-t-elle une seconde fois vers son ami d'enfance. Explique-moi, qu'est-ce qui s'est passé ? »

Harry se dirigea vers elle d'un pas chancelant, tirant sur la couverture dans laquelle on l'avait emballé pour lui tenir chaud, et s'affaissa à côté de Ron auquel il murmura également quelques phrases rassurantes.

« Je… ne suis plus sûr de rien, Hermione, dit-il enfin d'une voix pâteuse, tous ses membres tremblant à cause du froid. Est-ce que… est-ce que c'est encore une Illusion ? »

Il tendit sa main vers elle pour lui toucher l'épaule. Pas de bruit de miroir qui se brise.

Encore traumatisé par ce qu'il venait de vivre, il enfouit son visage dans ses mains et respira longuement pour se calmer.

« Harry… tout va bien, maintenant, souffla Hermione à son oreille en le prenant dans ses bras pour l'apaiser. Tu as été très courageux… toi-aussi, Ron. Vous deux, vous êtes des héros. Le cauchemar est fini, maintenant : grâce à vous, grâce à votre équipe, ça y est, on l'a eu ! »

Soudain radieuse, elle jeta un regard vers l'endroit où se tenait Lebedev quelques instants auparavant, et vit que les Américains l'emmenaient quelque part.

« Hé ! Qu'est-ce que vous faites ? »

La directrice du département de la Justice magique se redressa et s'avança à grands pas pour bloquer le passage aux deux Aurors qui escortaient Nikita. Ce dernier releva à peine la tête lorsqu'on le força à s'arrêter.

« C'est NOTRE prisonnier, vous ne l'emmenez nulle part ! rappela Hermione d'un ton ferme. Il doit venir avec nous, en Grande-Bretagne…

« Madame Granger-Weasley, oh, excusez-moi, j'ai sans doute oublié de vous prévenir ! » susurra une voix familière à sa droite.

La silhouette reconnaissable entre mille d'Arcturus Graves, vêtu d'un long manteau noir uni descendant jusqu'à ses chevilles ainsi que d'un chapeau qui protégeait sa calvitie du froid, se tenait là, souriant aimablement.

« Me prévenir de quoi, exactement ? » s'enquit sèchement Hermione, pressentant déjà l'arnaque.

Le sourire de Graves s'élargit.

« Je viens tout juste de recevoir l'autorisation de mon homologue canadien d'extrader ce prisonnier de son pays. Oh… seulement, cette autorisation ne concerne que les Américains, pas les Anglais. »

Hermione se saisit de la lettre qu'il avait négligemment brandie sous son nez et la lut attentivement : en effet, l'autorisation signée par un haut-fonctionnaire canadien ne s'appliquait qu'aux Aurors du MACUSA.

Elle se fustigea intérieurement : comment avait-elle pu oublier ce détail ! Ils n'étaient pas sur le sol américain, mais au Canada – à la frontière, certes, mais du mauvais côté de la frontière. Elle ne s'était absolument pas attendue à ce que Graves les trahisse d'une manière aussi grossière et déloyale…

« Pourquoi ? s'exclama-t-elle. Pourquoi compliquer autant les choses, monsieur Graves ? Je pensais que nous étions d'accords : Lebedev est du ressort des Britanniques !

« Oh, je vous le rendrai, soyez-en assurée », dit le politicien d'une voix suave et mystérieuse.

Hermione se serait sans doute disputée plus longtemps, mais fut interrompu par un léger bruit de transplanage quelque part derrière eux, suivi de cris de plusieurs Aurors.

Il faisait sombre, le soleil était sur le point de se coucher. Hermione s'approcha de la source des exclamations, qui semblait émaner d'une silhouette féminine assez menue vociférant au milieu de cinq Aurors qui l'encerclaient.

Eztli Alma de Fonalossa.

L'un des Aurors venait de la saisir par les bras pour lui enfiler des menottes. La jeune femme ne cessa pas pour autant de les insulter copieusement, partiellement en portugais.

« Eztli ! la héla Hermione en arrivant à son niveau. Comment nous avez-vous retrouvés ?

« J'ai cherché ! répliqua la braconnière en reconnaissant le visage de l'Anglaise. Longtemps. Relâchez immédiatement Nikita, ou alors…

« Vous êtes en état d'arrestation, madame, dit l'un des Aurors à côté d'elle. Vous avez le droit de garder le silence…

« Ta gueule, filho da puta ! le coupa insolemment la jeune femme en crachant à son visage.

« Madame…, s'indigna l'Américain.

« J'te cause pas, à toi ! siffla Eztli. Vous, là… la politicarde ! Je veux… je veux seulement le voir, lui parler ! »

Elle fixait Hermione avec des yeux brillant de larmes et d'espoir.

« Relâchez-la, ordonna calmement Hermione.

« Mais madame…

« Ne discutez pas, enlevez-lui ces menottes. Vous avez le droit d'intervenir si jamais elle tente quelque chose. »

Les Aurors s'échangèrent un regard et s'exécutèrent à contrecœur. Une fois libre, Eztli s'approcha de sa bienfaitrice en adressant des regards méfiants à droite et à gauche. Elle chercha Nikita pendant un moment dans la foule d'Aurors devant eux.

« Eztli, commença Hermione d'un ton sévère. Vous avez décidé de vous rendre au dernier moment. George m'en a parlé. C'est en partie à cause de vous que je suis venue au plus vite par Portoloin. »

Eztli acquiesçait silencieusement à chacune des phrases qu'elle prononçait. Elle avait l'air mal à l'aise, comme si elle se sentait profondément coupable.

« Promettez-moi que vous ne lui ferez pas de mal… et que vous allez essayer de le guérir, dit-elle en baissant les yeux.

« Je vous en donne ma parole, Eztli, sourit tristement Hermione. Vous avez fait le bon choix. »

La chasseuse se mordillait les lèvres. Elle ne semblait pas convaincue.

« Je l'ai fait uniquement parce que je ne suis plus sûre de l'aimer autant qu'auparavant… et que vous étiez sur le point de gagner, de toutes façons. Autrement, j'aurais été doublement perdante – vous l'auriez capturé et je serais allée en prison. »

Elle leva les yeux vers Hermione et les braqua dans les siens.

« Je n'ai pas fait le bon choix : j'ai fait un choix rationnel. »

L'Anglaise fut un peu prise de court.

« Dans certains cas, le choix rationnel est effectivement le bon choix », bafouilla-t-elle, hésitante.

Elle ne croyait pas elle-même en ce qu'elle disait ; cependant, cela sembla suffire à la braconnière, qui hocha la tête, pensive.

« Ça doit être ça », dit-elle, la voix teintée d'une légère pointe de sarcasme.

Puis, après l'avoir saluée d'un signe de tête insolent, elle s'en alla dans l'obscurité, où elle se métamorphosa en ocelot.

Hermione se sentit confuse après cette brève conversation : elle avait naïvement cru qu'Eztli trahit son amant par pitié envers George ou à cause des remords pour les actions qu'elle avait commises. Visiblement, il n'en était rien : elle songea même qu'il s'en était fallu de peu pour que la braconnière exige d'elle une récompense financière pour son infime collaboration à l'enquête.

Les Aurors de son pays ne pouvaient pas emprisonner tous les connards du monde, hélas.

La directrice du département de la Justice poussa un long soupir avant de se détourner de la forêt morose et d'aller rejoindre ses amis, qui se réchauffaient actuellement autour d'un feu magique revigorant. Au fond d'elle, elle avait l'étrange impression que toute l'enquête s'était soldée en un pathétique fiasco…

OooO

« Maître Lebedev… ou préférez-vous qu'on vous appelle « professeur » ? Je crois me souvenir que vous avez enseigné, fut un temps… »

Nikita releva mornement la tête vers son interlocuteur. Les Aurors venaient de le faire asseoir dans un genre de fiacre noir, doté de barreaux aux fenêtres, tiré par deux Sombrals (il pouvait voir les Sombrals depuis la mort de sa tante Suzy, à laquelle il avait assisté à l'hôpital). Deux Aurors l'escortaient à l'intérieur ; un autre se tenait à l'avant, à la place du conducteur. La cinquantaine d'Aurors, Guérisseurs et Médicomages venus sur les lieux de l'arrestation étaient en train de transplaner progressivement : il en restait à peine dix à présent, parmi lesquels les Britanniques, furieux de ne pas se l'être vu confié.

L'homme qui venait de parler se tenait à côté du fiacre, dans le cadre de la porte. Ventripotent, il devait être âgé d'une cinquantaine ou d'une soixantaine d'années ; au milieu de son visage gras et mou, ses yeux brillaient pourtant d'une remarquable vivacité et ses traits étaient dessinés tout en finesse et en subtilité. Nikita ne manqua pas de remarquer les bagues et chevalières ornementées à ses doigts – dénotant avec ses vêtements plutôt sobres, presque passe-partout.

« À qui ai-je l'honneur ? » demanda-t-il d'une voix fatiguée, éraillée.

L'homme sourit en guise de réponse, se pencha et se faufila à l'intérieur du fiacre. D'un signe de tête, il indiqua aux deux Aurors présents dans le véhicule de les laisser seuls. Ils s'exécutèrent précipitamment, certainement effrayés à l'idée de lui déplaire.

« À un homme qui souhaite discuter avec vous quelques instants, rien de plus », répliqua l'inconnu.

Il le dévisageait attentivement en arborant un sourire léger, mystérieux.

« Vous ne paraissez pas aussi agressif que les Anglais le prétendent, dit-il comme en guise de conclusion d'une analyse minutieuse.

« Vous m'en voyez ravi…

« De l'ironie, bien. C'est un signe de bonne santé mentale… »

Nikita émit un faible ricanement teinté de toux amère.

« Vous ne devez pas connaître beaucoup de monde en bonne santé mentale, alors. »

Puis, se penchant vers l'inconnu dans la mesure du possible – il était solidement menotté – il souffla, sur le ton de la confidence :

« J'ai de l'expérience en ce domaine, vous savez : j'ai été psychanalyste ! »

Et, pour une raison obscure, son caquètement rauque redoubla d'intensité.

Pendant ce temps, Arcturus Graves – car ce n'était nul autre que ce fastueux personnage – l'observait silencieusement, cherchant à se faire une idée du tempérament de ce « criminel » si peu conventionnel.

« Est-ce que vous croyez aux anges, professeur Lebedev ? » dit-il soudain de sa voix calme et imperturbable.

Pour une fois, Nikita fut pris au dépourvu. Il le regarda sans comprendre.

« Aux anges ? fit-il enfin. N…non, je ne crois pas… je ne crois déjà pas aux humains, alors aux anges…

« Je vois. Ce n'est pas grave. Je ne vous en tiens pas rigueur », sourit Graves d'un air paternel et rassurant.

Le Russe fronça les sourcils.

« Qui êtes-vous, exactement ? s'enquit-il une seconde fois.

« Qui voyez-vous ? » demanda l'inconnu, en miroir à la question initiale.

Nikita réfléchit un instant.

« Un homme politique corrompu, parla-t-il enfin. Issu d'une riche famille de Sangs-Purs. Vos adversaires politiques pensent sans doute de vous que vous n'êtes qu'un incompétent trop laxiste, tout juste bon à empocher un salaire de ministre et à voter pour des mesures inutiles. Pourtant… vous cachez bien votre jeu. »

Il marqua une brève pause.

« Vous vous souciez réellement du bien-être de votre pays, contrairement à la plupart de vos collègues.

« Comment pouvez-vous le savoir ? »

Nikita haussa les épaules.

« Je ne le sais pas. Je le vois. Vos vêtements, votre visage, votre choix de mots, votre attitude me le disent. »

Il y eut un bref silence, au cours duquel les deux hommes se jaugeaient mutuellement, pareillement intrigués l'un par l'autre.

Enfin, Graves reprit la parole :

« Si vous le voulez, je serai votre ange-gardien, professeur Lebedev. Bien sûr, je ne vous oblige en rien à accepter ma proposition, vous demeurez libre de vos choix – dans la mesure du possible compte tenu de votre situation, bien entendu. Mais sachez que je suis prêt à négocier quelques concessions avec les Anglais, rien que pour vos beaux yeux. »

À présent, Nikita se sentait à la fois confus et méfiant. Contrairement à la plupart des gens, cet homme ne laissait rien transparaître de ses motivations profondes, et c'était très inquiétant pour le Legilimens habitué à lire dans les esprits comme dans des livres ouverts.

« Quelle est la…nature exacte de ces… concessions ? »

Tout ceci lui donnait la sérieuse impression de pactiser avec le diable – mais après tout, les diables n'étaient-ils pas des anges déchus ? En matière de déchéance, il s'y connaissait…

« Oh, bien peu de choses, vous imaginez bien, soupira Arcturus en affichant un air mélancolique. Les Britanniques veulent coûte que coûte votre peau – au sens littéral du terme – et ne cèderont certainement pas sur ce point. »

Il prit une légère inspiration avant de continuer.

« Cependant, j'envisage un arrangement qui leur conviendra certainement – bien qu'évidemment, cela nous mettra sans doute en difficulté et rendra toute l'opération plus qu'hasardeuse. Je crains que vos espoirs de vous en sortir ne reposent que sur bien peu de choses, même en m'ayant comme ange-gardien. »

Lebedev n'était pas plus avancé.

« Et donc ? Cet… « arrangement »… en quoi consistera-t-il, concrètement ? »

Arcturus s'attendait à la question. Un large sourire éclaira son visage et il se pencha un peu en avant – pas trop, pour éviter l'odeur quelque peu désagréable qui se dégageait du prisonnier ayant négligé son hygiène durant les derniers jours.

« Vous seriez surpris des progrès que les chercheurs en Médicomagie peuvent faire lorsqu'ils sont correctement financés… notamment quand il est question d'une maladie génétique rare et mortelle : à tout hasard, la « Moldulite » – comme l'appellent nos cousins en Europe. »

Nikita écarquilla les yeux et entrouvrit la bouche.

La discussion commençait à l'intéresser.