La seule chose que Severus n'arrivait pas à regretter dans toute cette histoire était d'avoir tué son père. Mettre à mort Tobias avait été étrangement libérateur. Pour le reste… il se maudissait pour sa stupidité ou son aveuglement. Il avait toujours été excessivement prudent en refusant d'accorder sa confiance au premier venu et il avait oublié tous ses principes soudainement, alléché par ce que Lucius lui avait proposé. Severus aurait dû se douter que la réalisation de tous ses rêves ne serait pas sans conséquences. Tobias lui avait pourtant appris que rien n'était gratuit dans la vie… et que rien n'arrivait jamais de bien aux gens comme lui.

Si quelqu'un lui avait posé la question avant sa prise de conscience, il aurait affirmé haut et fort qu'il ne ressentait pas la moindre culpabilité pour ses choix et qu'il n'en ressentirait jamais. Il pensait avoir fait les meilleurs choix, compte tenu de sa situation. Sa vie avait toujours été misérable et malheureuse, il avait juste fait en sorte d'arracher un peu de confort, à sa façon. Sans compter qu'il aimait la magie noire. Il n'avait pas soif de sang comme d'autres mangemorts, mais la puissance qui coulait dans ses veines lorsqu'il utilisait la face la plus sombre de la magie était addictive et il était certain qu'il ne pourrait jamais s'en passer. Il savait que sa famille maternelle était une ancienne famille de sang-pur qui utilisait sans vergogne la magie noire et il avait souvent pensé que cet héritage coulait dans ses veines.

Avec le recul, il avait dû s'avouer qu'il s'était bien trompé finalement. La culpabilité lui coupait le souffle et lui tordait les entrailles jusqu'à le rendre physiquement malade. La marque sur son bras le dégoûtait et il faisait en sorte de ne plus la regarder, de l'ignorer comme si elle pouvait disparaître s'il l'ignorait assez longtemps.

Bien qu'il soit terriblement affecté par cette situation, il gardait l'esprit clair et analytique qu'il avait toujours eu. Il était parfaitement conscient que personne ne quittait les rangs de Voldemort volontairement sans en payer le prix. La seule façon de ne plus être au service du mage noir était de mourir… le plus souvent de façon très douloureuse et très violente. La violence était une composante de sa vie, c'était peut-être pour cette raison qu'il ne s'inquiétait pas vraiment de ce qu'il adviendrait de lui s'il était découvert.

Les traîtres étaient longuement torturés, jusqu'à la folie, avant d'être exécutés. Les déserteurs étaient retrouvés et voyaient leur famille décimée sous leurs yeux avant d'être tués à leur tour. Voldemort semblait avoir une notion toute personnelle de l'engagement et de la fidélité et Severus savait qu'il n'aurait jamais la moindre aide venant d'un Mangemort indécis. Ils le trahiraient pour s'assurer de ne pas être punis ou pour obtenir des avantages.

Severus savait que sa trahison signait son arrêt de mort, à plus ou moins long terme. Il espérait juste qu'il aurait le temps de sauver Lily, de la protéger avant d'être découvert. Il se moquait bien de son sort, il n'avait pas le moindre projet d'avenir. C'était probablement pour cette raison qu'il n'avait même pas pensé à inclure sa propre liberté dans les conditions énoncées à Dumbledore. Azkaban ne serait jamais pire que ce que Voldemort lui réservait.

Son cœur semblait être mort à l'instant où il avait perdu Lily, ce jour maudit où il l'avait insultée à Poudlard, fou de rage. À ses côtés, il avait cru qu'il pourrait avoir un avenir heureux à ses côtés. Ensuite… il avait su qu'il n'y aurait que des ténèbres. Son enfance désastreuse lui avait ôté l'envie de procréer tant il avait peur de devenir un jour le double de son père, cet homme alcoolique et violent. Il ne voulait pas infliger à un enfant d'avoir un père tel que lui, laid et amer. Sans compter qu'il n'imaginait personne pouvant supporter son humeur perpétuellement sombre et son amour du silence.

Il était peut-être un jeune potionniste doué s'il se fiait aux résultats de ses examens, cependant la marque sur son bras le priverait de tout emploi honnête ou décent. Le monde magique le rejetterait une fois encore et cette fois, il ne pourrait même pas s'en plaindre, puisque ce serait entièrement de son fait. Il était assez lucide pour savoir que Voldemort pourrait provoquer le chaos, mais qu'il ne prendrait jamais le contrôle du monde magique. Au moins pas tant qu'il aurait Dumbledore et son ordre face à lui.

Aussi fou soit-il, le vieux fou tenait la résistance d'une main de fer et il ne semblait pas prêt à plier.

Ainsi, Severus apprenait à vivre dans l'instant présent, travaillant sans relâche son occlumentie pour être capable de garder ses secrets les plus noirs et passant le reste de son temps à brasser des potions de plus en plus complexes pour garder son esprit occupé.

C'était la seule façon qu'il avait trouvée de ne pas devenir fou.

C'était probablement une façon comme une autre de se voiler la face, mais il refusait de se laisser aller, tant que Lily était en danger. Ensuite… s'il vivait encore, il se dévoilerait peut-être pour voir l'expression de Voldemort quand il découvrirait qu'il s'était joué de lui. Ou il tenterait quelque chose de stupide et d'audacieux, comme attaquer le mage noir et essayer de le tuer. Ce serait une façon comme une autre de tirer sa révérence…

Il resta enfermé chez lui quelques jours, le temps d'enfermer toute cette culpabilité, tous ces regrets au fond de son esprit, de fermer son cœur à double tour pour ne plus montrer la moindre souffrance. Il pouvait donner raison à Voldemort sur un point : ses émotions étaient une faiblesse. Sa faiblesse. Il allait les réprimer et les empêcher de le troubler, pour devenir un véritable soldat de l'ombre.

Il deviendrait un homme dur, sans âme, qui ravirait probablement Voldemort et il serait l'instrument de sa chute.